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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 492-498).


CHAPITRE XXVIII


Le temps était clair ; une pluie fine tombée dans la matinée faisait encore étinceler au soleil de mai les toits des maisons, les dalles des trottoirs et les cuirs des équipages. Il était trois heures, le moment le plus animé de la journée.

Anna, doucement bercée par la calèche qu’entraînaient rapidement deux trotteurs gris, jugea différemment sa situation en repassant au grand air les événements des derniers jours. L’idée de la mort ne l’épouvanta plus autant, et en même temps elle ne lui parut plus aussi inévitable. Ce qu’elle se reprocha fut l’humiliation à laquelle elle s’était abaissée. « Pourquoi m’accuser comme je l’ai fait ? ne puis-je donc vivre sans lui ? » Et, laissant cette question sans réponse, elle se mit à lire machinalement les enseignes. « Comptoir et dépôt. – Dentiste. – Oui, je vais me confesser à Dolly ; elle n’aime pas Wronsky ; ce sera dur de tout avouer, mais je le ferai ; elle m’aime, je suivrai son conseil. Je ne me laisserai pas traiter comme une enfant. – Philipof, – des kalatchis ; – on dit qu’il en envoie la pâte jusqu’à Pétersbourg ; l’eau de Moscou est meilleure ; – les puits de Miatichtchy… » Et elle se souvint d’avoir passé dans cette localité en se rendant autrefois au couvent de Troïtza en pèlerinage avec sa tante. « On y allait en voiture dans ce temps-là ; était-ce vraiment moi, avec des mains rouges ? Que de choses qui me paraissaient alors des rêves du bonheur irréalisables me semblent misérables aujourd’hui ; et des siècles ne sauraient me ramener à l’innocence d’alors ! Qui m’eût dit l’abaissement dans lequel je tomberais ! Mon billet l’aura fait triompher… Mon Dieu, que cette peinture sent mauvais et pourquoi éprouve-t-on toujours le besoin de bâtir et de peindre ? – Modes et robes. »

Un passant la salua, c’était le mari d’Annouchka. « Nos parasites, comme dit Wronsky ; pourquoi les nôtres ?… Ah ! si on pouvait arracher le passé avec ses racines ! mais c’est impossible, tout au plus peut-on feindre d’oublier ! » Et cependant, en se rappelant son passé avec Alexis Alexandrovitch, elle constata qu’elle en avait aisément perdu le souvenir. « Dolly me donnera tort, puisque c’est le second que je quitte. Ai-je la prétention d’avoir raison ? » Et elle sentit les larmes la gagner.

« De quoi ces jeunes filles peuvent-elles parler en souriant ? d’amour ? elles ne savent pas combien c’est triste et misérable… Le boulevard et des enfants ; trois petits garçons jouent aux chevaux… Serge, mon petit Serge ! je perdrais tout que je ne te retrouverais pas ! Oh ! s’il ne revient pas, tout est bien perdu ! Peut-être aura-t-il manqué le train et le retrouverai-je à la maison… Tu as besoin de t’humilier encore ? » se dit-elle avec un reproche pour sa faiblesse. « Non, je vais entrer chez Dolly, je lui dirai : je suis malheureuse, je souffre, je l’ai mérité, mais viens-moi en aide !… Oh ! ces chevaux, cette calèche qui lui appartiennent, je me fais horreur de m’en servir. Bientôt je ne les reverrai plus ! »

Et, tout en se torturant ainsi le cœur, elle arriva chez Dolly et monta l’escalier.

« Y a-t-il du monde ? demanda-t-elle dans l’antichambre.

— Catherine Alexandrovna Levine », répondit le domestique.

« Kitty, cette Kitty dont Wronsky était amoureux, pensa Anna, qu’il regrette de ne pas avoir épousée, tandis qu’il déplore le jour où il m’a rencontrée ! »

Les deux sœurs étaient en conférence au sujet du nourrisson de Kitty, lorsqu’on leur annonça Anna ; Dolly seule vint la recevoir au salon.

« Tu ne pars pas encore ? je voulais précisément passer chez toi aujourd’hui ; j’ai une lettre de Stiva.

— Nous avons reçu une dépêche, répondit Anna se retournant pour voir si Kitty venait.

— Il écrit qu’il ne comprend rien à ce qu’Alexis Alexandrovitch exige, mais qu’il ne partira pas sans obtenir une réponse définitive.

— Tu as du monde ?

— Oui, Kitty, répondit Dolly troublée ; elle est dans la chambre des enfants ; tu sais qu’elle relève de maladie ?

— Je le sais. Peux-tu me montrer la lettre de Stiva ?

— Certainement, je vais te la chercher… Alexis Alexandrovitch ne refuse pas, au contraire ; Stiva a bon espoir, dit Dolly s’arrêtant sur le seuil de la porte.

— Je n’espère et ne désire rien. — Kitty croirait-elle au-dessous de sa dignité de me rencontrer ? pensa Anna restée seule ; elle a peut-être raison, mais elle qui a été éprise de Wronsky n’a pas le droit de me faire la leçon. Je sais bien qu’une femme honnête ne peut me recevoir ; je lui ai tout sacrifié, et voilà ma récompense ! Ah ! que je te hais ! pourquoi suis-je venue ici ! J’y suis plus mal encore que chez moi. » Elle entendit les voix des deux sœurs dans la pièce voisine : « Et que vais-je dire à Dolly ? réjouir Kitty du spectacle de mon malheur ? d’ailleurs Dolly ne comprendra rien… Si je tiens à voir Kitty, c’est pour lui prouver que je suis insensible à tout, que je méprise tout. »

Dolly rentra avec la lettre ; Anna la parcourut et la lui rendit.

« Je savais cela, dit-elle, et ne m’en soucie plus.

— Pourquoi ? J’ai bon espoir », fit Dolly en examinant Anna avec attention ; jamais elle ne l’avait vue dans une semblable disposition d’esprit. « Quel jour pars-tu ? »

Anna forma les yeux à demi et regarda devant elle sans répondre.

« Kitty a-t-elle peur de moi ? demanda-t-elle au bout d’un moment en jetant un coup d’œil vers la porte.

— Quelle idée ! mais elle nourrit et ne s’en tire pas encore très bien… Elle est enchantée au contraire, et va venir, répondit Dolly qui se sentait gênée de faire un mensonge. Tiens, la voilà. »

Kitty n’avait effectivement pas voulu paraître en apprenant l’arrivée d’Anna ; Dolly était cependant parvenue à la raisonner et, faisant effort sur elle-même, la jeune femme entra au salon, et en rougissant s’approcha d’Anna pour lui tendre la main.

« Je suis charmée, fit-elle d’une voix émue, » et toutes ses préventions contre cette méchante femme tombèrent à la vue du beau visage sympathique d’Anna.

— J’aurais trouvé naturel votre refus de me voir, dit Anna : je suis faite à tout. Vous avez été malade, me dit-on ; je vous trouve effectivement changée. »

Kitty attribua le ton sec d’Anna à la gêne que lui causait la fausseté de sa situation, et le cœur de la jeune femme se serra de compassion.

Elles causèrent de la maladie de Kitty, de son enfant, de Stiva, mais l’esprit d’Anna était visiblement absent.

« Je suis venue te faire mes adieux, dit-elle à Dolly en se levant.

— Quand pars-tu ? »

Sans lui répondre, Anna se tourna vers Kitty avec un sourire.

« Je suis bien aise de vous avoir revue, j’ai tant entendu parler de vous, même par votre mari. Vous savez qu’il est venu me voir ? il m’a beaucoup plu, ajouta-t-elle avec une intention mauvaise. Où est-il ?

— À la campagne, répondit Kitty en rougissant.

— Faites-lui bien mes amitiés, n’y manquez pas.

— Je les ferai certainement, dit naïvement Kitty avec un regard de compassion.

— Adieu, Dolly ! fit Anna en embrassant celle-ci.

— Elle est toujours aussi séduisante que par le passé, fit remarquer Kitty à sa sœur quand celle-ci rentra après avoir reconduit Anna jusqu’à la porte. Et comme elle est belle ! mais il y a en elle quelque chose d’étrange qui fait peine, beaucoup de peine.

— Je ne la trouve pas aujourd’hui dans son état normal. J’ai cru qu’elle allait fondre en larmes dans l’antichambre. »