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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 471-474).


CHAPITRE XXIII


Rien ne complique autant les détails de la vie qu’un manque d’accord entre époux ; on voit des familles en subir les fâcheuses conséquences au point de demeurer des années entières dans un lieu déplaisant et incommode, par suite des difficultés que la moindre décision à prendre pourrait soulever.

Wronsky et Anna en étaient là ; les arbres des boulevards avaient eu le temps de se couvrir de feuilles, et les feuilles de se ternir de poussière, qu’ils restaient encore à Moscou, dont le séjour leur était odieux à tous deux. Et cependant aucune cause grave de mésintelligence n’existait entre eux, en dehors de cette irritation latente qui poussait Anna à de continuelles tentatives d’explication, et Wronsky à lui opposer une réserve glaciale. De jour en jour l’aigreur augmentait ; Anna considérait l’amour comme le but unique de la vie de son amant, et ne comprenait celui-ci qu’à ce point de vue ; mais ce besoin d’aimer, inhérent à la nature du comte, devait se concentrer sur elle seule, sinon elle le soupçonnait d’infidélité, et dans son aveugle jalousie s’en prenait à toutes les femmes. Tantôt elle redoutait les liaisons grossières, accessibles à Wronsky en qualité de célibataire, tantôt elle se méfiait des femmes du monde, et notamment de la jeune fille qu’il pourrait épouser dans le cas d’une rupture. Cette crainte avait été éveillée dans son esprit par une confidence imprudente du comte, celui-ci ayant blâmé, un jour d’abandon, le manque de tact de sa mère, qui s’était imaginé de lui proposer d’épouser la jeune princesse Sarokine. La jalousie amenait Anna à accumuler les griefs les plus divers contre celui qu’au fond elle adorait : c’était lui qu’elle rendait responsable de leur séjour prolongé à Moscou, de l’incertitude dans laquelle elle vivait, et surtout de sa douloureuse séparation d’avec son fils. De son côté, Wronsky, mécontent de la position fausse dans laquelle Anna avait trouvé bon de s’opiniâtrer, lui en voulait d’en aggraver encore les difficultés de toutes façons. S’il survenait quelque rare moment de tendresse, Anna n’en éprouvait aucun apaisement, et n’y voyait, de la part du comte, que l’affirmation blessante d’un droit.

Le jour baissait. Wronsky assistait à un dîner de garçons, et Anna s’était réfugiée pour l’attendre dans le cabinet de travail, où le bruit de la rue l’incommodait moins que dans le reste de l’appartement.

Elle marchait de long en large, repassant dans sa mémoire le sujet de leur dernier dissentiment, s’étonnant elle-même qu’une cause aussi futile eût dégénéré en une scène pénible. À propos de la protégée d’Anna, Wronsky avait tourné en ridicule les gymnases de femmes, prétendant que les sciences naturelles seraient d’une médiocre utilité à cette enfant. Anna avait aussitôt appliqué cette critique à ses propres occupations, et, afin de piquer Wronsky à son tour, avait répondu :

« Je ne comptais certes pas sur votre sympathie, mais je me croyais en droit d’attendre mieux de votre délicatesse. »

Le comte avait rougi et, pour achever de froisser Anna, s’était permis de dire :

« J’avoue que je ne comprends rien à votre engouement pour cette petite fille ; il me déplaît, je n’y vois qu’une affectation. »

L’observation était dure et injuste, et elle s’attaquait aux laborieux efforts d’Anna pour se créer une occupation qui l’aidât à supporter sa triste position.

« Il est bien malheureux que les sentiments grossiers et matériels vous soient seuls accessibles », avait-elle reparti en quittant la chambre.

Cette discussion ne fut pas reprise ; mais tous deux sentirent qu’ils n’oubliaient pas ; une journée entière passée dans la solitude avait cependant fait réfléchir Anna, et, malheureuse de la froideur de son amant, elle prit la résolution de s’accuser elle-même, afin d’amener à tout prix une réconciliation.

« C’est mon absurde jalousie qui me rend irritable ; mon pardon obtenu, nous partirons pour la campagne, et là je me calmerai, pensa-t-elle. Je sais bien qu’en m’accusant d’affecter de la tendresse pour une étrangère, il me fait le reproche de ne pas aimer ma fille. Hé, que sait-il de l’amour qu’un enfant peut inspirer ? Se doute-t-il de ce que je lui ai sacrifié en renonçant à Serge ? S’il cherche à me blesser, c’est qu’il ne m’aime plus, qu’il en aime une autre… » Mais, s’arrêtant sur cette pente fatale, elle fit effort pour sortir du cercle d’idées qui l’affolait, et donna l’ordre de monter ses malles, afin de commencer ses préparatifs de départ. Wronsky rentra à dix heures.