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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 474-479).


CHAPITRE XXIV


« Votre dîner a-t-il réussi ? demanda Anna, allant au-devant du comte d’un air conciliant.

— Comme ils réussissent d’ordinaire, répondit celui-ci, remarquant aussitôt cette disposition d’esprit favorable. Que vois-je, on emballe ! ajouta-t-il en apercevant les malles. Voilà qui est gentil !

— Oui, mieux vaut nous en aller ; la promenade que j’ai faite aujourd’hui m’a donné le désir de retourner à la campagne. D’ailleurs nous n’avons rien qui nous retienne ici.

— Je ne demande qu’à partir ; fais servir le thé pendant que je change d’habit. Je reviens à l’instant. »

L’approbation relative au départ avait été donnée d’un ton de supériorité blessant ; on aurait dit que le comte parlait à un enfant gâté dont il excusait les caprices ; le besoin de lutter se réveilla aussitôt dans le cœur d’Anna ; pourquoi se ferait-elle humble devant cette arrogance ? Elle se contint cependant, et quand il rentra, elle lui raconta avec calme les incidents de la journée et ses plans de départ.

« Je crois que c’est une inspiration, dit-elle ; au moins couperai-je court à cette éternelle attente ; je veux devenir indifférente à la question du divorce. N’est-ce pas ton avis ?

— Certainement, répondit-il, remarquant avec inquiétude l’émotion d’Anna.

— Raconte-moi à ton tour ce qui s’est passé à votre dîner, dit-elle après un moment de silence.

— Le dîner était fort bon, répondit le comte, et il lui nomma ceux qui y avaient assisté ; à la suite nous avons eu des régates, mais comme on trouve toujours à Moscou le moyen de se rendre ridicule, on nous a exhibé la maîtresse de natation de la reine de Suède.

— Comment cela ? Elle a nagé devant vous ? demanda Anna, se rembrunissant.

— Oui, et dans un affreux costume rouge, c’était hideux. Quel jour partons-nous ?

— Peut-on imaginer une plus sotte invention ? Y a-t-il quelque chose de spécial dans sa façon de nager ?

— Pas du tout, c’était simplement absurde. Alors tu as fixé le départ ? »

Anna secoua la tête comme pour en chasser une obsession.

« Le plus tôt sera le mieux ; je crains de n’être pas prête demain ; mais après-demain.

— Après-demain est dimanche. Je serai obligé d’aller chez maman. — Wronsky se troubla involontairement en voyant les yeux d’Anna fixer un regard soupçonneux sur lui, et ce trouble augmenta la méfiance de celle-ci ; elle oublia la maîtresse de natation de la reine de Suède pour ne plus s’inquiéter que de la princesse Sarokine, qui habitait aux environs de Moscou avec la vieille comtesse.

— Ne peux-tu y aller demain ?

— C’est impossible, à cause d’une procuration que je dois faire signer à ma mère, et de l’argent qu’elle doit me remettre.

— Alors nous ne partirons pas du tout.

— Pourquoi cela ?

— Dimanche ou jamais.

— Mais cela n’a pas le sens commun ! s’écria Wronsky étonné.

— Pour toi, parce que tu ne penses qu’à toi, et que tu ne veux pas comprendre ce que je souffre ici. Jane, le seul être qui m’intéressât, tu as trouvé moyen de m’accuser d’hypocrisie à son égard ! Selon toi je pose, j’affecte des sentiments qui n’ont rien de naturel. Je voudrais bien savoir ce qui pourrait être naturel dans la vie que je mène ! »

Elle eut peur de sa violence, et ne se sentait pourtant pas la force de résister à la tentation de lui prouver ses torts.

« Tu ne m’as pas compris, reprit Wronsky : j’ai voulu dire que cette tendresse subite ne me plaisait pas.

— Ce n’est pas vrai, et pour quelqu’un qui se vante de sa droiture…

— Je n’ai ni l’habitude de me vanter ni celle de mentir, dit-il réprimant la colère qui grondait en lui ; et je regrette fort que tu ne respectes pas…

— Le respect a été inventé pour dissimuler l’absence de l’amour ; or, si tu ne m’aimes plus, tu ferais plus loyalement de l’avouer.

— Mais c’est intolérable ! cria presque le comte, s’approchant brusquement d’Anna ; ma patience a des bornes, pourquoi la mettre ainsi à l’épreuve ? dit-il contenant les paroles amères prêtes à lui échapper.

— Que voulez-vous dire par là ? demanda-t-elle, épouvantée du regard haineux qu’il tourna vers elle.

— C’est moi qui vous demanderai ce que vous prétendez de moi !

— Que puis-je prétendre, si ce n’est de n’être pas abandonnée comme vous avez l’intention de le faire ? Au reste, la question est secondaire. Je veux être aimée, et si vous ne m’aimez plus, tout est fini. »

Elle se dirigea vers la porte.

« Attends, dit Wronsky en la retenant par le bras : de quoi s’agit-il entre nous ? Je demande à ne partir que dans trois jours, et tu réponds à cela que je mens et que je suis un malhonnête homme.

— Oui et je le répète ; un homme qui me reproche les sacrifices qu’il m’a faits (c’était une allusion à d’anciens griefs) est plus que malhonnête, c’est un être sans cœur.

— Décidément, ma patience est à bout, » dit Wronsky, et il la laissa partir.

Anna rentra dans sa chambre d’un pas chancelant et s’affaissa sur un fauteuil.

« Il me hait, c’est certain ; il en aime une autre, c’est plus certain encore ; tout est fini, il faut fuir ; mais comment ? »

Les pensées les plus contradictoires l’assaillirent. Où aller ? chez sa tante qui l’avait élevée ? chez Dolly, ou simplement à l’étranger ? Cette rupture serait-elle définitive ? Que faisait-il dans son cabinet ? Que diraient Alexis Alexandrovitch et le monde de Pétersbourg ? Une idée vague, qu’elle ne parvenait pas à formuler, l’agitait ; elle se rappela un mot dit par elle à son mari après sa maladie : « pourquoi ne suis-je pas morte ! » et aussitôt ces paroles réveillèrent le sentiment qu’elles avaient exprimé jadis. « Mourir, oui, c’est la seule manière d’en sortir ; ma honte, le déshonneur d’Alexis Alexandrovitch et celui de Serge, tout s’efface avec ma mort ; il me pleurera alors, me regrettera, m’aimera ! ». Un sourire d’attendrissement sur elle-même effleura ses lèvres tandis qu’elle ôtait machinalement les bagues de ses doigts.

« Anna, dit une voix près d’elle, qu’elle entendit sans lever la tête, je suis prêt à tout, partons après-demain. »

Wronsky était entré doucement, et lui parlait avec affection.

« Eh bien ?

— Fais comme tu veux, répondit-elle incapable de se maîtriser plus longtemps, et elle fondit en larmes.

— Quitte-moi, quitte-moi ! murmura-t-elle à travers ses sanglots, je m’en irai, je ferai plus ! que suis-je ? une femme perdue, une pierre à ton cou. Je ne veux pas te tourmenter davantage. Tu en aimes une autre, je te débarrasserai de moi. »

Wronsky la supplia de se calmer, jura qu’il n’existait pas la moindre cause à sa jalousie, protesta de son amour.

« Pourquoi nous torturer ainsi ? » lui demanda-t-il. Anna crut remarquer des larmes dans ses yeux et dans sa voix, et, passant soudain de la jalousie à la tendresse la plus passionnée, elle couvrit de baisers la tête, le cou et les mains de son amant.