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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 458-462).


CHAPITRE XX


Stépane Arcadiévitch ne consacra pas son séjour à Pétersbourg exclusivement à ses affaires ; il venait, disait-il, « s’y remonter », car Moscou, en dépit de ses cafés chantants et de ses tramways, n’en restait pas moins une espèce de marécage dans lequel on s’embourbait moralement. Le résultat forcé d’un séjour trop prolongé dans cette eau stagnante était de s’y affaisser de corps et d’esprit ; Oblonsky lui-même y tournait à l’aigre, se querellait avec sa femme, se préoccupait de sa santé, de l’éducation de ses enfants, des menus détails du service ; il en venait même à s’inquiéter d’avoir des dettes !

Aussitôt qu’il mettait le pied à Pétersbourg, il reprenait goût à l’existence et oubliait ses ennuis. On y entendait si différemment la vie et les devoirs envers la famille ! Le prince Tchetchensky ne venait-il pas de lui raconter, le plus simplement du monde, qu’ayant deux ménages il trouvait fort avantageux d’introduire son fils légitime dans sa famille de cœur, afin de le déniaiser. Aurait-on compris cela à Moscou ? Ici on ne s’embarrassait pas des enfants à la façon de Lvof : ils allaient à l’école ou en pension, et on ne renversait pas les rôles en leur donnant une place exagérée dans la famille. Le service de l’État s’y faisait aussi dans des conditions si différentes ! On pouvait se créer des relations, des protections, arriver à faire carrière !

Stépane Arcadiévitch avait rencontré un de ses amis, Bortniansky, dont la position grandissait rapidement ; il lui parla de la place qu’il convoitait.

« Quelle singulière idée as-tu d’avoir recours à ces Juifs ! Ce sont toujours là de vilaines affaires.

— J’ai besoin d’argent ; il faut trouver de quoi vivre.

— Mais ne vis-tu donc pas ?

— Oui, mais avec des dettes.

— En as-tu beaucoup ? demanda Bortniansky avec sympathie.

— Oh oui ! Vingt mille roubles ! »

Bortniansky éclata de rire : « Heureux mortel ! J’ai un million et demi de dettes ! Je ne possède pas un sou, et, comme tu peux t’en apercevoir, je vis quand même. »

Cet exemple était confirmé par beaucoup d’autres.

Et comme on rajeunissait à Pétersbourg ! Stépane Arcadiévitch y éprouvait le même sentiment que son oncle, le prince Pierre, à l’étranger.

« Nous ne savons pas vivre ici, disait ce jeune homme de soixante ans ; à Bade je me sens renaître, je m’égaye à dîner, les femmes m’intéressent, je suis fort et vigoureux. Rentré en Russie pour y retrouver mon épouse, et à la campagne encore, je tombe à plat, je ne quitte plus ma robe de chambre. Adieu les jeunes beautés ! je suis vieux, je pense à mon salut. Pour me refaire, il faut Paris. »

Le lendemain de son entrevue avec Karénine, Stépane Arcadiévitch alla voir Betsy Tverskoï, avec laquelle ses relations étaient assez bizarres. Il avait l’habitude de lui faire la cour en riant et de lui tenir des propos assez lestes ; mais ce jour-là, sous l’influence de l’air de Pétersbourg, il se conduisit avec tant de légèreté, qu’il fut heureux de voir la princesse Miagkaïa interrompre un tête-à-tête qui commençait à le gêner, n’ayant aucun goût pour Betsy.

« Ah ! vous voilà, dit la grosse princesse en l’apercevant, et que fait votre pauvre sœur ? Depuis que des femmes qui font cent fois pis qu’elle, lui jettent la pierre, je l’absous complètement. Comment Wronsky ne m’a-t-il pas avertie de leur passage à Pétersbourg ? J’aurais mené votre sœur partout. Faites-lui mes amitiés et parlez-moi d’elle.

— Sa position est fort pénible, » commença Stépane Arcadiévitch.

Mais la princesse, qui poursuivait son idée, l’interrompit : « Elle a d’autant mieux fait que c’était pour planter là cet imbécile, – je vous demande pardon, – votre beau-frère, qu’on a toujours voulu faire passer pour un aigle. Moi seule ai toujours protesté, et l’on est de mon avis, maintenant qu’il s’est lié avec la comtesse Lydie et Landau. Cela me gêne d’être de l’avis de tout le monde.

— Vous allez peut-être m’expliquer une énigme ; hier, à propos du divorce, mon beau-frère m’a dit qu’il ne pouvait me donner de réponse avant d’avoir réfléchi, et un matin je reçois une invitation de Lydie Ivanovna pour passer la soirée ?

— C’est bien cela, s’écria la princesse enchantée : ils consulteront Landau.

— Qui est Landau ?

— Comment, vous ne savez pas ? Le fameux Jules Landau, le clairvoyant ? Voilà ce que l’on gagne à vivre en province ! Landau était commis de magasin à Paris ; il vint un jour chez un médecin, s’endormit dans le salon de consultation, et pendant son sommeil donna les conseils les plus surprenants aux assistants. La femme de Youri Milidinsky l’appela auprès de son mari malade ; selon moi il ne lui a fait aucun bien, car Milidinsky reste tout aussi malade que devant, mais sa femme et lui sont toqués de Landau, l’ont promené partout à leur suite, et l’ont amené en Russie. Naturellement on s’est jeté sur lui ici ; il traite tout le monde, il a guéri la princesse Bessoubof, qui, par reconnaissance, l’a adopté.

— Comment cela ?

— Je dis bien adopté ; il ne s’appelle plus Landau, mais prince Bessoubof. Lydie, que j’aime du reste beaucoup malgré sa tête à l’envers, n’a pas manqué de se coiffer de Landau, et rien de ce qu’elle et Karénine entreprennent ne se décide sans l’avoir consulté ; le sort de votre sœur est donc entre les mains de Landau, comte Bessoubof. »