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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 456-458).


CHAPITRE XIX


Stépane Arcadiévitch allait sortir, lorsque le valet de chambre annonça :

« Serge Alexeivitch.

— Qui est-ce ? demanda Oblonsky ; mais c’est Serge, fit-il se ravisant, et moi qui croyais qu’il s’agissait de quelque directeur du département. Anna m’a prié de le voir, » pensa-t-il.

Et il se souvint de l’air craintif et triste dont Anna lui avait dit : « Tu le verras, et tu pourras savoir ce qu’il fait, où il est, qui prend soin de lui. Et Silva, si c’était possible, avec le divorce… ! » Il avait compris l’ardent désir d’obtenir la garde de l’enfant ; mais, après la conversation qu’il venait d’avoir, c’était hors de question ; il n’en fut pas moins content de revoir Serge, quoique Karénine se fût hâté de le prévenir qu’on ne lui parlait pas de sa mère.

« Il a été gravement malade après leur dernière entrevue ; nous avons craint un moment pour sa vie ; aussi, maintenant qu’il s’est remis et bien fortifié aux bains de mer, ai-je suivi le conseil du docteur en le mettant en pension. L’entourage de camarades de son âge exerce une heureuse influence sur lui, il va à merveille et travaille bien.

— Mais ce n’est plus un enfant, c’est vraiment un homme ! » s’écria Stépane Arcadiévitch, voyant entrer un beau garçon robuste, vêtu d’une veste d’écolier, qui courut sans aucune timidité vers son père ; Serge salua son oncle comme un étranger, puis en le reconnaissant il se détourna, et tendit ses notes à son père.

« C’est bien, dit celui-ci, tu peux aller jouer.

— Il a grandi et maigri et perdu son air enfantin, remarqua Stépane Arcadiévitch en souriant ; te souviens-tu de moi ?

— Oui, mon oncle », répondit l’enfant, qui se sauva le plus vite possible.

Depuis un an que Serge avait revu sa mère, ses souvenirs s’étaient peu à peu effacés, et la vie qu’il menait, entouré d’enfants de son âge, y contribuait ; il repoussait même ces souvenirs comme indignes d’un homme, et, personne ne lui parlant de sa mère, il en avait conclu que ses parents étaient brouillés, et qu’il devait s’habituer à l’idée de rester avec son père ; la vue de son oncle le troubla ; il craignit de retomber dans une sensibilité qu’il avait appris à redouter, et préféra ne pas songer au passé. Stépane Arcadiévitch le trouva jouant sur l’escalier en quittant le cabinet de Karénine, et l’enfant se montra plus communicatif hors de la présence de son père ; il se laissa questionner sur ses leçons, ses jeux, ses camarades, répondit à son oncle d’un air heureux, et celui-ci, en admirant ce regard vif et gai, si semblable à celui de sa mère, ne put s’empêcher de lui demander :

« Te rappelles-tu ta mère ?

— Non », répondit l’enfant devenant pourpre, et son oncle ne parvint plus à le faire causer.

Lorsque le précepteur trouva Serge une demi-heure sur l’escalier, il ne put démêler s’il pleurait ou s’il boudait.

« Vous êtes-vous fait mal ? demanda-t-il.

— Si je m’étais fait mal, personne ne s’en douterait, répondit l’enfant.

— Qu’avez-vous donc ?

— Rien ; laissez-moi ; pourquoi ne me laisse-t-on pas tranquille ; qu’est-ce que cela peut leur faire si je me souviens ou si j’oublie ? » Et l’enfant semblait défier le monde entier.