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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 443-446).


CHAPITRE XV


Les bougies achevaient de brûler dans leurs bobèches, et Levine assis près du docteur l’entendait discourir sur le charlatanisme des magnétiseurs, lorsqu’un cri, qui n’avait rien d’humain, retentit ; il resta pétrifié sans oser bouger, regardant le docteur avec épouvante. Celui-ci pencha la tête, comme pour mieux écouter, et sourit d’un air d’approbation. Levine en était venu à ne plus s’étonner de rien, il se dit : « Cela doit être ainsi » ; mais pour s’expliquer ce cri il rentra sur la pointe des pieds dans la chambre de la malade. Évidemment quelque chose de nouveau s’y passait ; il le reconnut à la grave expression du visage pâle de la sage-femme, qui ne quittait pas des yeux Kitty. La pauvre petite tourna la tête vers lui, et chercha de sa main moite la main de son mari, qu’elle pressa sur son front.

« Reste, reste, je n’ai pas peur, dit-elle d’une voix saccadée. Maman, ôtez-moi mes boucles d’oreilles. Lisaveta Petrovna, ce sera bientôt fini, n’est-ce pas ? »

Tandis qu’elle parlait encore, son visage se défigura tout à coup, et le même cri épouvantable retentit.

Levine se prit la tête à deux mains et se sauva de la chambre.

« Ce n’est rien, tout va bien, », lui murmura Dolly. Mais on avait beau dire, il savait maintenant que tout était perdu ; appuyé au chambranle de la porte, il se demandait si ce pouvait être Kitty qui poussait des hurlements pareils ; il ne songeait à l’enfant que pour en avoir horreur ; il ne demandait même plus à Dieu la vie de sa femme, mais de mettre un terme à d’aussi atroces souffrances.

« Docteur, mon Dieu, qu’est-ce que cela veut dire ? dit-il en saisissant le bras du docteur qui entrait.

— C’est la fin », répondit celui-ci d’un ton si sérieux qu’il comprit que Kitty se mourait. Ne sachant plus que devenir, il rentra dans la chambre à coucher, croyant mourir avec sa femme, et ne la reconnaissant plus dans la créature torturée qui gisait devant lui. Soudain, les cris cessèrent : il n’y pouvait croire ! On chuchota, avec des allées et venues discrètes, et la voix de sa femme, murmurant avec une indéfinissable expression de bonheur : « C’est fini ! » parvint jusqu’à lui. Il leva la tête ; elle le regardait, une main affaissée sur la couverture, belle d’une beauté surnaturelle, et cherchant à lui sourire.

Les cordes trop tendues se rompirent et, sortant de ce monde mystérieux et terrible où il s’était agité pendant vingt-deux heures, Levine se sentit rentrer dans la réalité d’un lumineux bonheur ; il fondit en larmes, et des sanglots qu’il était loin de prévoir le secouèrent si violemment qu’il ne put parler. À genoux près de sa femme, il appuyait ses lèvres sur la main de Kitty, tandis qu’au pied du lit s’agitait entre les mains de la sage-femme, semblable à la lueur vacillante d’une petite lampe, la faible flamme de vie de cet être humain qui entrait dans le monde avec des droits à l’existence, au bonheur, et qui, une seconde auparavant, n’existait pas.

« Il vit, il vit, ne craignez rien, et c’est un garçon », entendit Levine, pendant que d’une main tremblante Lisaveta Petrovna frictionnait le dos du nouveau-né.

« Maman, c’est bien vrai ? » demanda Kitty.

La princesse ne répondit que par un sanglot.

Comme pour ôter le moindre doute à sa mère, une voix s’éleva au milieu du silence général ; et cette voix était un cri tout particulier, hardi, décidé, presque impertinent, poussé par ce nouvel être humain.

Levine, quelques moments auparavant, aurait cru sans hésitation, si quelqu’un le lui eût dit, que Kitty était morte, lui aussi, que leurs enfants étaient des anges, et qu’ils se trouvaient en présence de Dieu ; et maintenant qu’il rentrait dans la réalité, il dut faire un prodigieux effort pour admettre que sa femme vivait, qu’elle allait bien, et que ce petit être était son fils. Le bonheur de savoir Kitty sauvée était immense : mais pourquoi cet enfant ? d’où venait-il ? Cette idée lui parut difficile à accepter, et il fut longtemps sans pouvoir s’y habituer.