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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 446-448).


CHAPITRE XVI


Le vieux prince, Serge Ivanitch et Stépane Arcadiévitch se trouvaient réunis le lendemain vers dix heures chez Levine pour y prendre des nouvelles de l’accouchée. Levine se croyait séparé de la veille par un intervalle de cent ans ; il écoutait les autres parler, et faisait effort pour descendre jusqu’à eux, sans les offenser, des hauteurs auxquelles il planait. Tout en causant de choses indifférentes, il pensait à sa femme, à l’état de sa santé, à son fils, à l’existence duquel il ne croyait toujours pas. Le rôle de la femme dans la vie avait pris pour lui une grande importance depuis son mariage, mais la place qu’elle y occupait en réalité, dépassait maintenant toutes ses prévisions.

« Fais-moi savoir si je puis entrer », dit le vieux prince en le voyant sauter de son siège pour aller voir ce qui se passait chez Kitty.

Elle ne dormait pas ; coiffée de rubans bleus, et bien arrangée dans son lit, elle était étendue, les mains posées sur la couverture, causant à voix basse avec sa mère. Son regard brilla en voyant approcher son mari, son visage avait le calme surhumain qu’on remarque dans la mort, mais, au lieu d’un adieu, elle souhaitait la bienvenue à une vie nouvelle. L’émotion de Levine fut si vive qu’il détourna la tête.

« As-tu un peu dormi ? demanda-t-elle. Moi, j’ai sommeillé, et je me sens si bien ! »

L’expression de son visage changea subitement en entendant venir l’enfant.

« Donnez-le-moi, que je le montre à son père, dit-elle à la sage-femme.

— Nous allons nous montrer dès que nous aurons fait notre toilette, » répondit celle-ci en emmaillotant l’enfant au pied du lit.

Levine regarda le pauvre petit avec de vains efforts pour se découvrir des sentiments paternels ; il fut cependant pris de pitié en voyant la sage-femme manier ces membres grêles, et fit un geste pour l’arrêter.

« Soyez tranquille, dit celle-ci en riant, je ne lui ferai pas de mal » ; et, après avoir arrangé son poupon comme elle l’entendait, elle le présenta avec fierté en disant : « C’est un enfant superbe ! »

Mais cet enfant superbe, avec son visage rouge, ses yeux bridés, sa tête branlante, n’inspira à Levine qu’un sentiment de pitié et de dégoût. Il s’attendait à tout autre chose, et se détourna tandis que la sage-femme le posait sur les bras de Kitty. Tout à coup celle-ci se mit à rire, l’enfant avait pris le sein.

« C’est assez maintenant », dit la sage-femme au bout d’un moment, mais Kitty ne voulut pas lâcher son fils, qui s’endormit près d’elle.

« Regarde-le maintenant », dit-elle en tournant l’enfant vers son père, au moment où le petit visage prenait une expression plus vieillotte encore pour éternuer. Levine se sentit prêt à pleurer d’attendrissement ; il embrassa sa femme et quitta la chambre. Combien les sentiments que lui inspirait ce petit être étaient différents de ceux qu’il avait prévus ! Il n’éprouvait ni fierté ni bonheur, mais une pitié profonde, une crainte si vive que cette pauvre créature sans défense ne souffrit, qu’en la voyant éternuer il n’avait pu se défendre d’une joie imbécile.