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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 384-387).


CHAPITRE XXX


Swiagesky prit Levine par le bras et s’approcha avec lui d’un groupe d’amis parmi lesquels il devint impossible d’éviter Wronsky, debout entre Oblonsky et Kosnichef, et regardant approcher les nouveaux venus.

« Enchanté, dit-il en tendant la main à Levine ; nous nous sommes rencontrés chez la princesse Cherbatzky, il me semble ?

— Je me rappelle parfaitement notre rencontre », répondit Levine, qui devint pourpre et se tourna aussitôt vers son frère pour lui parler.

Wronsky sourit et s’adressa à Swiagesky sans témoigner aucun désir de poursuivre son entretien avec Levine ; mais celui-ci, gêné de sa grossièreté, cherchait un moyen de la réparer.

« Où en êtes-vous ? demanda-t-il à son frère.

— Snetkof a l’air d’hésiter.

— Quelle candidature proposera-t-on s’il se désiste ?

— Celle qu’on voudra, répondit Swiagesky.

— La vôtre peut-être ?

— Certainement non, repartit Nicolas Ivanitch en jetant un regard inquiet sur le personnage au ton aigre qui se tenait près de Kosnichef.

— Si ce n’est pas la vôtre, ce sera celle de Newedowsky, continua Levine tout en sentant qu’il s’aventurait sur un terrain dangereux.

— En aucun cas », répondit le monsieur désagréable, qui se trouva être Newedowsky lui-même, auquel Swiagesky se hâta de présenter Levine.

Un silence suivit, pendant lequel Wronsky regarda distraitement Levine ; et pour lui adresser quelque parole insignifiante il lui demanda comment il se faisait que, vivant toujours à la campagne, il ne fût pas juge de paix.

« Parce que les justices de paix me semblent une institution absurde, répondit Levine.

— J’aurais cru le contraire, fit Wronsky étonné.

— À quoi servent les juges de paix. Il ne m’est pas arrivé une fois en huit ans de les voir juger autrement que mal — et il se mit fort maladroitement à citer quelques faits.

— Je ne te comprends pas, dit Serge Ivanitch, lorsque après cette sortie ils quittèrent la salle du buffet pour aller voter. Tu manques absolument de tact politique ; je te vois en bons termes avec notre adversaire Snetkof, et voilà que tu te fais un ennemi du comte Wronsky ! Ce n’est pas que je tienne à son amitié, car je viens de refuser son invitation à dîner, mais il est inutile de se le rendre hostile ! Puis tu fais des questions indiscrètes à Newedowsky…

— Tout cela m’embrouille, et je n’y attache aucune importance, dit Levine d’un air sombre.

— C’est possible ; mais quand tu t’y mets, tu gâtes tout. »

Levine se tut et ils entrèrent dans la grande salle.

Le vieux maréchal s’était décidé à poser sa candidature, bien qu’il sentît le succès incertain et qu’il sût qu’un district ferait opposition.

Au premier tour de scrutin il eut une forte majorité, et entra pour recevoir les félicitations générales au milieu des acclamations de la foule.

« C’est fini ? dit Levine à son frère.

— Cela commence au contraire, répondit celui-ci en souriant : le candidat de l’opposition peut avoir plus de voix. »

Cette finesse avait échappé à Levine ; elle le jeta dans une sorte de mélancolie ; se croyant inutile et inaperçu, il retourna dans la petite salle, y demanda à manger et, pour ne pas rentrer dans la foule, fit un tour dans les tribunes. Elles étaient pleines de dames, d’officiers, de professeurs, d’avocats ; Levine y entendit vanter l’éloquence de son frère ; mais là encore il chercha vainement à comprendre ce qui pouvait ainsi émouvoir et exciter d’honnêtes gens. Las et attristé, il descendit l’escalier, voulant réclamer sa fourrure au vestiaire et partir, lorsqu’on vint encore le chercher pour voter. Le candidat qu’on opposait à Snetkof était ce même Newedowsky dont le refus lui avait semblé si catégorique. C’est lui qui l’emporta, ce dont les uns furent ravis, et d’autres enthousiastes, tandis que le vieux maréchal dissimulait à peine son dépit. Lorsque Newedowsky parut dans la salle, on l’accueillit avec les mêmes acclamations qui tout à l’heure avaient salué le gouverneur et le vieux maréchal lui-même.