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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 380-384).


CHAPITRE XXIX


La salle, longue et étroite, où se trouvait le buffet, se remplissait de monde, et l’agitation allait croissant, car le moment décisif approchait ; les chefs de partis, qui savaient à quoi s’en tenir sur le nombre des votants, étaient les plus animés ; les autres cherchaient à se distraire, et se préparaient à la lutte en mangeant, fumant et arpentant la salle.

Levine ne fumait pas et n’avait pas faim ; afin d’éviter ses amis, parmi lesquels il venait d’apercevoir Wronsky en uniforme d’écuyer de l’empereur, il se réfugia près d’une fenêtre, et, tout en examinant les groupes qui se formaient, il prêta l’oreille à ce qu’on disait autour de lui. Au milieu de cette foule il distingua, vêtu d’un antique uniforme de général de l’état-major, le vieux propriétaire à moustaches grises qu’il avait vu jadis chez Swiagesky ; leurs yeux se rencontrèrent et ils se saluèrent cordialement.

« Charmé de vous revoir, dit le vieillard ; certes oui je me rappelle le plaisir de vous avoir vu chez Nicolas Ivanitch.

— Comment vont vos affaires de campagne ?

— Mais toujours avec perte, répondit le vieillard doucement et d’un air convaincu, comme si ce résultat était le seul qu’il admît. Et vous, comment se fait-il que vous preniez part à notre coup d’État ? La Russie entière paraît s’y être donné rendez-vous ; nous avons jusqu’à des chambellans, peut-être des ministres, dit-il en désignant Oblonsky, dont la haute taille imposante faisait sensation.

— Je vous avoue, répondit Levine, que je ne comprends pas grand’chose à l’importance de ces élections de la noblesse. »

Le vieillard le regarda étonné.

« Mais qu’y a-t-il à comprendre ? et quelle importance peuvent-elles avoir ? C’est une institution en décadence, qui se prolonge par la force d’inertie. Voyez tous ces uniformes : vous avez devant vous des juges de paix, des employés, non des gentilshommes.

— Pourquoi, en ce cas, venez-vous aux assemblées ?

— Par habitude, pour entretenir des relations, par une sorte d’obligation morale ; j’y joins aussi une question d’intérêt personnel : mon gendre a besoin d’un coup d’épaule, il faut tâcher de l’aider à obtenir une place… Mais pourquoi des personnages comme ceux-ci y viennent-ils ? — et il indiqua l’orateur dont le ton aigre avait frappé Levine pendant les débats qui précédèrent le vote.

— C’est une génération nouvelle de gentilshommes.

— Pour être nouveaux, ils le sont, mais peut-on compter parmi les gentilshommes ceux qui attaquent les droits de la noblesse ?

— Puisque, selon vous, c’est une institution tombée en désuétude ?…

— Il y a des institutions vieillies qui doivent être respectées et traitées doucement. Nous ne valons peut-être pas grand’chose, mais nous n’en avons pas moins duré mille ans. Supposez que vous traciez un nouveau jardin : irez-vous couper l’arbre séculaire qui s’est attardé sur votre terrain ? Non, vous tracerez vos allées et vos corbeilles de fleurs de façon à garder intact le vieux chêne ; celui-là ne repousserait pas en un an. Eh bien et vos affaires à vous !

— Elles ne sont pas brillantes, et me donnent tout au plus 5 pour 100.

— Sans compter vos peines, qui vaudraient cependant bien aussi une rémunération. — Je vous en dirai autant, trop heureux si j’ai mes 5 pour 100.

— Pourquoi persévérons-nous alors ?

— Oui, pourquoi ? par habitude, je suppose. Moi, par exemple, qui sais d’avance que mon fils unique sera un savant et non un agriculteur, je m’obstine en dépit de tout ! J’ai même planté un verger cette année.

— On dirait que nous nous sentons un devoir à remplir envers la terre, car pour ma part il y a longtemps que je ne me fais plus illusion sur les profits de mon travail.

— J’ai, dit le vieillard, un marchand pour voisin ; l’autre jour il est venu me faire visite ; nous avons parcouru la ferme, puis le jardin, et après avoir tout admiré : « Votre domaine est en ordre, m’a-t-il dit, mais ce que je ne comprends pas, c’est que vous ne rasiez pas les tilleuls de votre jardin ; ils ne font qu’épuiser votre terre, et le bois s’en vendrait bien. À votre place je m’en déferais. »

— Il le ferait certainement, — dit Levine en souriant, car ce genre de raisonnement lui était connu, – et du prix qu’il en tirerait, il achèterait du bétail, ou bien un lopin de terre, qu’il affermerait aux paysans ; et il se ferait une petite fortune là où nous serons trop heureux de garder notre terre intacte et de pouvoir la léguer à nos enfants.

— Vous êtes marié, m’a-t-on dit ?

— Oui, répondit Levine avec une orgueilleuse satisfaction. N’est-il pas étonnant que nous restions ainsi attachés à la terre, comme les vestales de l’antiquité au feu sacré ? »

Le vieillard sourit sous ses moustaches blanches.

« D’aucuns, comme notre ami Swiagesky et le comte Wronsky, prétendent faire de l’industrie agricole ; mais jusqu’ici cela n’a servi qu’à manger son capital.

— Pourquoi n’arrivons-nous pas à faire comme le marchand ? demanda Levine frappé de cette idée.

— À cause de notre manie d’entretenir le feu sacré, comme vous dites : c’est un instinct de caste. Les paysans ont le leur : un bon paysan s’obstinera à louer le plus de terre possible, et, qu’elle soit bonne au mauvaise, il labourera quand même.

— Nous sommes tous pareils ! dit Levine. Je suis bien enchanté de vous avoir rencontré, ajouta-t-il en voyant approcher Swiagesky.

— Nous nous retrouvons pour la première fois depuis le jour où nous avons fait connaissance chez vous, fit le vieillard en s’adressant à Swiagesky.

— Et vous venez certainement de médire du nouvel ordre des choses, répondit celui-ci en souriant.

— Il faut bien se soulager le cœur. »