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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 147-150).


CHAPITRE V


Tout Moscou assistait au mariage. Dans cette foule de femmes parées et d’hommes en cravates blanches ou en uniformes, on chuchotait discrètement, les hommes surtout, car les femmes étaient absorbées par leurs observations sur les mille détails, pleins d’intérêt pour elles, de cette cérémonie.

Un petit groupe d’intimes entourait la mariée, et dans le nombre se trouvaient ses deux sœurs : Dolly et la belle madame Lwof arrivée de l’étranger.

« Pourquoi Mary est-elle en lilas à un mariage ? c’est presque du deuil, disait Mme Korsunsky.

— Avec son teint, c’est seyant, répondit la Drubetzky. Mais pourquoi ont-ils choisi le soir pour la cérémonie ? cela sent le marchand.

— C’est plus joli. Moi aussi, je me suis mariée le soir, dit la Korsunsky soupirant et se rappelant combien elle était belle ce jour-là et combien son mari était ridiculement amoureux ! Tout cela était bien changé !

— On prétend que ceux qui ont été garçons d’honneur plus de dix fois dans leur vie, ne se marient pas ; j’ai voulu m’assurer de cette façon contre le mariage, mais la place était prise », dit le comte Seniavine à la jeune princesse Tcharsky, qui avait des vues sur lui.

Celle-ci ne répondit que par un sourire. Elle regardait Kitty et pensait à ce qu’elle ferait quand, à son tour, elle serait avec Seniavine dans cette situation ; combien elle lui reprocherait alors ses plaisanteries !

Cherbatzky confiait à une vieille demoiselle d’honneur de l’impératrice son intention de poser la couronne sur le chignon de Kitty pour lui porter bonheur.

« Pourquoi ce chignon ? répondit-elle, bien décidée si le monsieur veuf, qu’elle voulait épouser, se soumettait au mariage, à se marier très simplement. Je n’aime pas ce faste. »

Serge Ivanitch plaisantait avec sa voisine et prétendait que si l’usage de voyager après le mariage était répandu, cela tenait à ce que les mariés semblaient généralement honteux de leur choix.

« Votre frère peut être fier, lui. Elle est ravissante. Vous devez lui porter envie !

— J’ai passé ce temps-là, Daria Dmitrievna, » répondit-il, et son visage exprima une tristesse soudaine.

Stépane Arcadiévitch racontait à sa belle-sœur son calembour sur le divorce.

« Il faudrait arranger sa couronne, répondit celle-ci sans écouter.

— Quel dommage qu’elle soit enlaidie, disait la comtesse Nordstone à Mme Lwof. Malgré tout, il ne vaut pas son petit doigt, n’est-ce pas ?

— Je ne suis pas de votre avis, il me plaît beaucoup, et non pas seulement en qualité de beau-frère, répondit Mme Lwof. Comme il a bonne tenue ! C’est si difficile en pareil cas de ne pas être ridicule. Lui n’est ni ridicule ni raide, on sent qu’il est touché.

— Vous vous attendiez à ce mariage ?

— Presque. Il l’a toujours aimée.

— Eh bien, nous allons voir qui des deux mettra le premier le pied sur le tapis. J’ai conseillé à Kitty de commencer.

— C’était inutile, répondit Mme Lwof : dans notre famille nous sommes toutes soumises à nos maris.

— Moi, j’ai fait exprès de prendre le pas sur le mien. Et vous, Dolly ? »

Dolly les entendait sans répondre ; elle était émue, des larmes remplissaient ses yeux, et elle n’aurait pu prononcer une parole sans pleurer. Heureuse pour Kitty et pour Levine, elle faisait des retours sur son propre mariage, et, jetant un regard sur le brillant Stépane Arcadiévitch, elle oubliait la réalité, et ne se souvenait plus que de son premier et innocent amour. Elle pensait aussi à d’autres femmes, ses amies, qu’elle se rappelait à cette heure unique et solennelle de leur vie, où elles avaient renoncé avec joie au passé et abordé un mystérieux avenir, l’espoir et la crainte dans le cœur. Au nombre de ces mariées elle revoyait sa chère Anna, dont elle venait d’apprendre les projets de divorce ; elle l’avait vue aussi, couverte d’un voile blanc, pure comme Kitty sous sa couronne de fleurs d’oranger. Et maintenant ? — « C’est affreux ! » murmura-t-elle.

Les sœurs et les amies n’étaient pas seules à suivre avec intérêt les moindres incidents de la cérémonie ; des spectatrices étrangères étaient là, retenant leur haleine dans la crainte de perdre un seul mouvement des mariés, et répondant avec ennui aux plaisanteries ou aux propos oiseux des hommes, souvent même ne les entendant pas.

« Pourquoi est-elle si émue ? La marie-t-on contre son gré ?

— Contre son gré ? un si bel homme. Est-il prince ?

— Celle en satin blanc est la sœur. Écoute le diacre hurler : « Qu’elle craigne son mari ».

— Les chantres sont-ils de Tchoudof[1] ?

— Non, du synode.

— J’ai interrogé le domestique. Il dit que son mari l’emmène dans ses terres. Il est riche à faire peur, dit-on. C’est pour cela qu’on l’a mariée.

— Ça fait un joli couple.

— Et vous qui prétendiez, Marie Wassiliewna, qu’on ne portait plus de crinolines. Voyez donc celle-là, en robe puce, une ambassadrice, dit-on, comme elle est arrangée ! Vous voyez bien ?

— Quel petit agneau sans tache, que la mariée. On dira ce qu’on voudra, on se sent ému. »

Ainsi parlaient les spectatrices assez adroites pour avoir dépassé la porte.

  1. Couvent d'hommes, célèbre par ses chantres.