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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 244-249).


CHAPITRE XXVII


Après la leçon du professeur vint celle du père ; Serge, en attendant, jouait avec son canif, accoudé à sa table de travail, et se plongeait dans de nouvelles méditations.

Une de ses occupations favorites consistait à chercher sa mère pendant ses promenades ; il ne croyait pas à la mort en général, et surtout pas à celle de sa mère, malgré les affirmations de la comtesse et de son père. Aussi pensait-il la reconnaître dans toutes les femmes grandes, brunes et un peu fortes ; son cœur se gonflait de tendresse, les larmes lui venaient aux yeux, il s’attendait à ce qu’une de ces dames s’approchât de lui, levât son voile ; alors il reverrait son visage ; elle l’embrasserait, lui sourirait, il sentirait la douce caresse de sa main, reconnaîtrait son parfum et pleurerait de joie, comme un soir où il s’était roulé à ses pieds parce qu’elle le chatouillait, et qu’il avait tant ri en mordillant sa main blanche, couverte de bagues. Plus tard, la vieille bonne lui apprit, par hasard, que sa mère vivait, mais que son père et la comtesse disaient le contraire parce qu’elle était devenue méchante ; ceci parut encore plus invraisemblable à Serge, qui l’attendit et la chercha de plus belle. Ce jour-là, au Jardin d’été, il avait aperçu une dame en voile lilas, et son cœur battit bien fort lorsqu’il lui vit prendre le même sentier que lui ; puis tout à coup la dame avait disparu. Serge sentait sa tendresse pour sa mère plus vive que jamais, et, les yeux brillants, regardait devant lui en tailladant la table de son canif.

« Voilà papa qui vient ! » lui dit Wassili Loukitch.

Serge sauta de sa chaise, courut baiser la main de son père, et chercha quelque signe de satisfaction sur son visage à propos de sa décoration.

« As-tu fait une bonne promenade ? » demanda Alexis Alexandrovitch, s’asseyant dans un fauteuil et ouvrant un volume de l’Ancien Testament.

Quoiqu’il eût souvent dit à Serge que tout chrétien devait connaître l’Ancien Testament imperturbablement, il avait souvent besoin de consulter le livre pour ses leçons, et l’enfant s’en apercevait.

« Oui, papa, je me suis beaucoup amusé, dit Serge s’asseyant de travers et balançant sa chaise, chose défendue. J’ai vu Nadinka (une nièce de la comtesse que celle-ci élevait) et elle m’a dit qu’on vous avait donné une nouvelle décoration. En êtes-vous content, papa ?

— D’abord ne te balance pas ainsi, dit Alexis Alexandrovitch, et ensuite sache que ce qui doit nous être cher, c’est le travail par lui-même, et non la récompense. Je voudrais te faire comprendre cela. Si tu ne recherches que la récompense, le travail te paraîtra pénible, mais si tu aimes le travail, ta récompense sera toute trouvée. » Et Alexis Alexandrovitch se rappela qu’en signant le même jour cent dix-huit papiers différents il n’avait eu pour soutien, dans cette ingrate besogne, que le sentiment du devoir.

Les yeux brillants et gais de Serge s’obscurcirent devant le regard de son père.

Il sentait que celui-ci prenait, en lui parlant, un ton particulier, comme s’il se fût adressé à un de ces enfants imaginaires qui se trouvent dans les livres, et auxquels Serge ne ressemblait en rien ; il y était habitué, et faisait de son mieux pour feindre une analogie quelconque avec ces petits garçons exemplaires.

« Tu me comprends, j’espère ?

— Oui, papa », répondit l’enfant jouant son petit personnage.

La leçon consistait en une récitation de quelques versets de l’Évangile, et une répétition du commencement de l’Ancien Testament ; la récitation ne marchait pas mal. Mais tout à Serge fut frappé de l’aspect du front de son père, qui formait un angle presque droit près des tempes, et il dit tout de travers la fin de son verset, Alexis Alexandrovitch conclut qu’il ne comprenait rien de ce qu’il récitait, et en fut irrité ; il fronça le sourcil, et se prit à expliquer ce que Serge ne pouvait avoir oublié, pour l’avoir entendu répéter tant de fois. L’enfant, effrayé, regardait son père et ne pensait qu’à une chose : faudrait-il lui répéter ses explications, ainsi qu’il l’exigeait parfois ? Cette crainte l’empêchait de comprendre. Heureusement le père passa à la leçon d’histoire sainte. Serge raconta passablement les faits eux-mêmes, mais lorsqu’il dut expliquer ce qu’ils signifiaient, il resta court et fut puni pour n’avoir rien su. Le moment le plus critique fut celui où il dut réciter la série des patriarches antédiluviens ; il ne se rappelait plus qu’Énoch ; c’était son personnage favori dans l’histoire sainte et il rattachait à l’élévation de ce patriarche aux cieux une longue suite d’idées qui l’absorba complètement, tandis qu’il regardait fixement la chaîne de montre de son père et un bouton à moitié déboutonné de son gilet.

Serge qui ne croyait pas à la mort de ceux qu’il aimait, n’admettait pas non plus qu’il dût mourir lui-même : cette pensée invraisemblable et incompréhensible de la mort lui avait cependant été confirmée par des personnes qui lui inspiraient confiance ; la bonne elle-même avouait, un peu contre son gré, que tous les hommes mouraient. Mais alors pourquoi Énoch n’était-il pas mort ? et pourquoi d’autres que lui ne mériteraient-ils pas de monter vivants au ciel comme lui ? Les méchants, ceux que Serge n’aimait pas, pouvaient bien mourir, mais les bons pouvaient être dans le cas d’Énoch.

« Eh bien, ces patriarches ?

— Énoch,… Énos.

— Tu les as déjà nommés. C’est mal, Serge, très mal : si tu ne cherches pas à t’instruire des choses essentielles à un chrétien, qu’est-ce donc qui t’occupera ? dit le père se levant. Ton maître n’est pas plus satisfait que moi, je suis donc forcé de te punir. »

Serge travaillait mal en effet, et cependant ce n’était pas un enfant mal doué ; il était au contraire fort supérieur à ceux que son maître lui citait en exemple : s’il ne voulait pas apprendre ce qu’on lui enseignait, c’est qu’il ne le pouvait pas, et cela, parce que son âme avait des besoins très différents de ceux que lui supposaient ses maîtres. À neuf ans, ce n’était qu’un enfant, mais il connaissait son âme et la défendait contre tous ceux qui voulaient y pénétrer sans la clef de l’amour. On lui reprochait de ne rien vouloir apprendre, et il brûlait cependant du désir de savoir, mais il s’instruisait auprès de Kapitonitch, de sa vieille bonne, de Nadinka, de Wassili Loukitch.

Serge fut donc puni ; il n’obtint pas la permission d’aller chez Nadinka ; mais cette punition tourna à son profit. Wassili Loukitch était de bonne humeur, et lui enseigna l’art de construire un petit moulin à vent. La soirée se passa à travailler et à méditer sur le moyen de se servir d’un moulin pour tournoyer dans les airs, en s’attachant aux ailes. Il oublia sa mère, mais la pensée de celle-ci lui revint dans son lit, et il pria à sa façon pour qu’elle cessât de se cacher et lui fit une visite le lendemain, anniversaire de sa naissance.

« Wassili Loukitch, savez-vous ce que j’ai demandé à Dieu par-dessus le marché ?

— De mieux travailler ?

— Non.

— De recevoir des joujoux ?

— Non, vous ne devinerez pas. C’est un secret ! Si cela arrive, je vous le dirai… Vous ne savez toujours pas ?

— Non, vous me le direz, dit Wassili Loukitch en souriant, ce qui lui arrivait rarement. Allons, couchez-vous, j’éteins la bougie.

— Je vois bien mieux ce que j’ai demandé dans ma prière quand il n’y a plus de lumière. Tiens, j’ai presque dit mon secret ! » fit Serge en riant gaiement.

Serge crut entendre sa mère et sentir sa présence quand il fut dans l’obscurité. Elle était debout près de lui, et le caressait de son regard plein de tendresse ; puis il vit un moulin, un couteau, puis tout se confondit dans sa petite tête, et il s’endormit.