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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 51-53).


CHAPITRE XI


Seuls Kitty et Levine n’avaient pris aucune part à la conversation.

Au commencement du dîner, quand on parla de l’influence d’un peuple sur un autre, Levine fut ramené aux idées qu’il s’était faites à ce sujet ; mais elles s’effacèrent bien vite, comme n’offrant plus aucun intérêt ; il trouva étrange qu’on pût s’embarrasser de questions aussi oiseuses.

Kitty, de son côté, aurait dû s’intéresser à la discussion sur les droits des femmes, car, non seulement elle s’en était souvent occupée à cause de son amie Varinka, dont la dépendance était si rude, mais pour son propre compte, dans le cas où elle ne se marierait pas. Souvent sa sœur et elle s’étaient disputées à ce sujet. Combien peu cela l’intéressait maintenant ! Entre Levine et elle s’établissait une affinité mystérieuse qui les rapprochait de plus en plus, et leur causait un sentiment de joyeuse terreur, au seuil de la nouvelle vie qu’ils entrevoyaient.

Questionné par Kitty sur la façon dont il l’avait aperçue en été, Levine lui raconta qu’il revenait des prairies, par la grand’route, après le fauchage.

« C’était de très grand matin. Vous veniez sans doute de vous réveiller, votre maman dormait encore dans son coin. La matinée était superbe. Je marchais en me demandant : « Une voiture à quatre chevaux ? Qui cela peut-il être ? » C’étaient quatre bons chevaux avec des grelots. Et tout à coup, comme un éclair, vous passez devant moi. Je vous vois à la portière : vous étiez assise, comme cela, tenant à deux mains les rubans de votre coiffure de voyage, et vous sembliez plongée dans de profondes réflexions. Combien j’aurais voulu savoir, ajouta-t-il en souriant, à quoi vous pensiez ! Était-ce quelque chose de bien important ? »

« Pourvu que je n’aie pas été décoiffée ! » pensa Kitty. Mais, en voyant le sourire enthousiaste qui faisait rayonner Levine, elle se rassura sur l’impression qu’elle avait produite, et répondit en rougissant et riant gaiement :

« Je n’en sais vraiment plus rien.

— Comme Tourovtzine rit de bon cœur ! dit Levine admirant la gaieté de ce gros garçon, dont les yeux étaient humides et le corps soulevé par le rire.

— Le connaissez-vous depuis longtemps ? demanda Kitty.

— Qui ne le connaît !

— Et vous n’en pensez rien de bon ?

— C’est trop dire ; mais il n’a pas grande valeur.

— Voilà une opinion injuste que je vous prie de rétracter, dit Kitty. Moi aussi je l’ai autrefois mal jugé ; mais c’est un être excellent, un cœur d’or.

— Comment avez-vous fait pour apprécier son cœur ?

— Nous sommes de très bons amis. L’hiver dernier, peu de temps après…, après que vous avez cessé de venir nous voir, dit-elle d’un air un peu coupable, mais avec un sourire confiant, les enfants de Dolly ont eu la scarlatine, et un jour, par hasard, Tourovtzine est venu faire visite à ma sœur. Le croiriez-vous, dit-elle en baissant la voix, il en a eu pitié au point de rester à garder et à soigner les petits malades ! Pendant trois semaines il a fait l’office de bonne d’enfants. – Je raconte à Constantin Dmitritch la conduite de Tourovtzine pendant la scarlatine, dit-elle en se penchant vers sa sœur.

— Oui, il a été étonnant ! – répondit Dolly en regardant Tourovtzine avec un bon sourire ; Levine le regarda aussi et s’étonna de ne pas l’avoir compris jusque-là.

— Pardon, pardon, jamais je ne jugerai légèrement personne ! » s’écria-t-il gaiement, exprimant cette fois bien sincèrement ce qu’il éprouvait.