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Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (tome 2p. 53-59).


CHAPITRE XII


La discussion sur l’émancipation des femmes offrait des côtés épineux à traiter devant des dames ; aussi l’avait-on laissée tomber. Mais, à peine le repas terminé, Pestzoff s’adressa à Alexis Alexandrovitch, et entreprit de lui expliquer cette question au point de vue du l’inégalité des droits entre époux dans le mariage ; la raison principale de cette inégalité tenant, selon lui, à la différence établie par la loi et par l’opinion publique entre l’infidélité de la femme et celle du mari.

Stépane Arcadiévitch offrit précipitamment un cigare à Karénine.

« Non, je ne fume pas, – répondit celui-ci tranquillement, et, comme pour prouver qu’il ne redoutait pas cet entretien, il se retourna vers Pestzoff avec son sourire glacial.

— Cette inégalité tient, il me semble, au fond même de la question, – dit-il, et il se dirigea vers le salon ; mais ici Tourovtzine l’interpella encore.

— Avez-vous entendu l’histoire de Priatchnikof ? demanda-t-il, animé par le champagne, et profitant du moment impatiemment attendu de rompre un silence qui lui pesait. Wasia Priatchnikof ? – et il se tourna vers Alexis Alexandrovitch comme vers le principal convive, avec un bon sourire sur ses grosses lèvres rouges et humides. – On m’a raconté ce matin qu’il s’était battu à Tver avec Kwitzky, et qu’il l’a tué. »

La conversation s’engageait fatalement ce jour-là de façon à froisser Alexis Alexandrovitch ; Stépane Arcadiévitch s’en apercevait, et voulait emmener son beau-frère.

« Pourquoi s’est-il battu ? demanda Karénine sans paraître s’apercevoir des efforts d’Oblonsky pour distraire son attention.

— À cause de sa femme ; il s’est bravement conduit, car il a provoqué son rival, et l’a tué.

— Ah ! » fit Alexis Alexandrovitch levant les sourcils d’un air indifférent, et il quitta la chambre.

Dolly l’attendait dans un petit salon de passage, et lui dit avec un sourire craintif :

« Combien je suis heureuse que vous soyez venu ! J’ai besoin de vous parler. Asseyons-nous ici. »

Alexis Alexandrovitch, conservant l’air d’indifférence que lui donnaient ses sourcils soulevés, s’assit auprès d’elle.

« D’autant plus volontiers, dit-il, que je voulais de mon côté m’excuser de devoir vous quitter ; je pars demain matin. »

Daria Alexandrovna, fermement convaincue de l’innocence d’Anna, se sentait pâlir et trembler de colère devant cet homme insensible et glacial, qui se disposait froidement à perdre son amie.

« Alexis Alexandrovitch, dit-elle, rassemblant toute sa fermeté pour le regarder bien en face avec un courage désespéré ; je vous ai demandé des nouvelles d’Anna et vous n’avez pas répondu ; que devient-elle ?

— Je pense qu’elle se porte bien, Daria Alexandrovna, répondit Karénine sans la regarder.

— Pardonnez-moi si j’insiste sans en avoir le droit, mais j’aime Anna comme une sœur ; dites-moi, je vous en conjure, ce qui se passe entre vous et elle, et ce dont vous l’accusez ! »

Karénine fronça les sourcils et baissa la tête en fermant presque les yeux :

« Votre mari vous aura communiqué, je pense, les raisons qui m’obligent à rompre avec Anna Arcadievna, dit-il en jetant un coup d’œil mécontent sur Cherbatzky, qui traversait la chambre.

— Je ne crois pas, et ne croirai jamais tout cela !… » murmura Dolly en serrant ses mains amaigries avec un geste énergique. Elle se leva vivement et touchant de la main la manche d’Alexis Alexandrovitch : « On nous troublera ici, venez par là, je vous en prie. »

L’émotion de Dolly se communiquait à Karénine ; il obéit, se leva, et la suivit dans la chambre d’étude des enfants, où ils s’assirent devant une table couverte d’une toile cirée, entaillée de coups de canif.

« Je ne crois à rien de tant cela ! répéta Dolly, cherchant à saisir ce regard qui fuyait le sien.

— Peut-on nier des faits, Daria Alexandrovna ? dit-il en appuyant sur le dernier mot.

— Mais quelle faute a-t-elle commise ? de quoi l’accusez-vous ?

— Elle a manqué à ses devoirs et trahi son mari. Voilà ce qu’elle a fait.

— Non, non, c’est impossible ! non, Dieu merci, vous vous trompez ! » s’écria Dolly pressant ses tempes de ses deux mains en fermant les yeux.

Alexis Alexandrovitch sourit froidement du bout des lèvres ; il voulait ainsi prouver à Dolly, et se prouver à lui-même, que sa conviction était inébranlable. Mais à cette chaleureuse intervention sa blessure se rouvrit, et, quoique le doute ne lui fût plus possible, il répondit avec moins de froideur :

« L’erreur est difficile quand c’est la femme qui vient elle-même déclarer au mari que huit années de mariage et un fils ne comptent pour rien, et qu’elle veut recommencer la vie.

— Anna et le vice ! comment associer ces deux idées, comment croire… ?

— Daria Alexandrovna ! – dit-il avec colère, regardant maintenant sans détour le visage ému de Dolly, et sentant sa langue se délier involontairement, – j’aurais beaucoup donné pour pouvoir encore douter ! jadis le doute était cruel, mais le présent est plus cruel encore. Quand je doutais, j’espérais malgré tout. Maintenant je n’ai plus d’espoir, et cependant j’ai d’autres doutes ; j’ai pris mon fils en aversion ; je me demande parfois s’il est le mien. Je suis très malheureux ! »

Dolly, dès qu’elle eut rencontré son regard, comprit qu’il disait vrai ; elle eut pitié de lui, et sa foi dans l’innocence de son amie en fut ébranlée.

« Mon Dieu, c’est affreux ! mais êtes-vous vraiment décidé au divorce ?

— J’ai pris ce dernier parti parce que je n’en vois pas d’autre à prendre. Le plus terrible dans un malheur de ce genre, c’est qu’on ne peut pas porter sa croix comme dans toute autre infortune, une perte, une mort, dit-il en devinant la pensée de Dolly. On ne peut rester dans la position humiliante qui vous est faite, on ne peut vivre à trois !

— Je comprends, je comprends parfaitement, – répondit Dolly baissant la tête. Elle se tut, et ses propres chagrins domestiques lui revinrent à la pensée ; mais tout à coup elle joignit les mains avec un geste suppliant et, levant courageusement son regard vers Karénine :

— Attendez encore, dit-elle. Vous êtes chrétien. Pensez à ce qu’elle deviendra si vous l’abandonnez !

— J’y ai pensé, beaucoup pensé, Daria Alexandrovna ; – il la regarda avec des yeux troubles, et son visage se couvrit de plaques rouges. Dolly le plaignait maintenant du fond du cœur. – Lorsqu’elle m’a annoncé mon déshonneur elle-même, je lui ai donné la possibilité de se réhabiliter ; j’ai cherché à la sauver. Qu’a-t-elle fait alors ? Elle n’a même pas tenu compte de la moindre des exigences, du respect des convenances ! On peut, ajouta-t-il en s’échauffant, sauver un homme qui ne veut pas périr, mais avec une nature corrompue au point de voir le bonheur dans sa perte même, que voulez-vous qu’on fasse ?

— Tout, sauf le divorce.

— Qu’appelez-vous tout ?

— Songez donc qu’elle ne serait plus la femme de personne ! Elle serait perdue ! C’est affreux !

— Qu’y puis-je faire ? répondit Karénine, haussant les épaules et les sourcils ; – et le souvenir de sa dernière explication avec sa femme le ramena subitement au même degré de froideur qu’au début de l’entretien. – Je vous suis très reconnaissant de votre sympathie, mais je suis forcé de vous quitter, ajouta-t-il en se levant.

— Non, attendez ! Vous ne devez pas la perdre ; écoutez-moi, je vous parlerai par expérience. Moi aussi je suis mariée et mon mari m’a trompée ; dans ma jalousie et mon indignation, moi aussi j’ai voulu tout quitter… Mais j’ai réfléchi, et qui est-ce qui m’a sauvée ? Anna. Maintenant mes enfants grandissent, mon mari revient à sa famille, comprend ses torts, se relève, devient meilleur, je vis… j’ai pardonné : pardonnez aussi !… »

Alexis Alexandrovitch écoutait, mais les paroles de Dolly restaient sans effet sur lui, car dans son âme grondait la colère qui l’avait décidé au divorce. Il répondit d’une voix haute et perçante :

« Je ne puis, ni ne veux pardonner, ce serait injuste. Pour cette femme j’ai fait l’impossible, et elle a tout traîné dans la boue qui paraît lui convenir. Je ne suis pas un méchant homme et n’ai jamais haï personne ; mais, elle, je la hais de toutes les forces de mon âme, et je ne saurais lui pardonner parce qu’elle m’a fait trop de mal ! »

Et des larmes de colère tremblèrent dans sa voix.

« Aimez ceux qui vous haïssent », murmura Dolly presque honteuse.

Alexis Alexandrovitch sourit avec mépris. Cette parole, il la connaissait, mais elle ne pouvait s’appliquer à sa situation.

« On peut aimer ceux qui vous haïssent, mais non ce qu’on hait. Pardonnez-moi de vous avoir troublée ; à chacun suffit sa peine ! » Et, retrouvant son empire sur lui-même, Karénine prit congé de Dolly avec calme et partit.