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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 329-336).


CHAPITRE XXV


Le champ de courses, une ellipse de quatre verstes, s’étendait devant le pavillon principal et offrait neuf obstacles : la rivière, — une grande barrière haute de deux archines, en face du pavillon, — un fossé à sec, — un autre rempli d’eau, — une côte rapide, — une banquette irlandaise (obstacle le plus difficile), c’est-à-dire un remblai couvert de fascines, derrière lequel un second fossé invisible obligeait le cavalier à sauter deux obstacles à la fois, au risque de se tuer ; — après la banquette, encore trois fossés, dont deux pleins d’eau, — et enfin le but, devant le pavillon. Ce n’était pas dans l’enceinte même du cercle que commençait la course, mais à une centaine de sagènes en dehors, et sur cet espace se trouvait le premier obstacle, la rivière, qu’on pouvait à volonté sauter ou passer à gué.

Les cavaliers se rangèrent pour le signal, mais trois fois de suite il y eut faux départ ; il fallut recommencer. Le colonel qui dirigeait la course commençait à s’impatienter, — lorsque enfin au quatrième commandement les cavaliers partirent.

Tous les yeux, toutes les lorgnettes étaient dirigés vers les coureurs.

« Ils sont partis ! les voilà ! » cria-t-on de tous côtés.

Et pour mieux les voir, les spectateurs se précipitèrent isolément ou par groupes vers l’endroit d’où on pouvait les apercevoir. Les cavaliers se dispersèrent d’abord un peu ; de loin, ils semblaient courir ensemble, mais les fractions de distance qui les séparaient avaient leur importance.

Frou-frou, agitée et trop nerveuse, perdit du terrain au début, mais Wronsky, tout en la retenant, prit facilement le devant sur deux ou trois chevaux, et ne fut bientôt plus précédée que par Gladiator, qui la dépassait de toute sa longueur, et par la jolie Diane en tête de tous, portant le malheureux Kouzlof, à moitié mort d’émotion.

Pendant ces premières minutes, Wronsky ne fut pas plus maître de lui-même que de sa monture.

Gladiator et Diane se rapprochèrent et franchirent la rivière presque d’un même bond ; Frou-frou s’élança légèrement derrière eux comme portée par des ailes : au moment où Wronsky se sentait dans les airs, il aperçut sous les pieds de son cheval Kouzlof se débattant avec Diane de l’autre côté de la rivière (il avait lâché les rênes après avoir sauté, et son cheval s’était abattu sous lui) ; Wronsky n’apprit ces détails que plus tard, il ne vit qu’une chose alors, c’est que Frou-frou reprendrait pied sur le corps de Diane. Mais Frou-frou, semblable à un chat qui tombe, fit un effort du dos et des jambes tout en sautant, et retomba à terre par-dessus le cheval abattu.

« Oh ma belle ! » pensa Wronsky.

Après la rivière, il reprit pleine possession de son cheval, et le retint même un peu, avec l’intention de sauter la grande barrière derrière Mahotine, qu’il ne comptait distancer que sur l’espace d’environ deux cents sagènes libre d’obstacles.

Cette grande barrière s’élevait juste en face du pavillon impérial ; l’empereur lui-même, la cour, une foule immense les regardait approcher.

Wronsky sentait tous ces yeux braqués sur lui, mais il ne voyait que les oreilles de son cheval, la terre disparaissant devant lui, la croupe de Gladiator et ses pieds blancs battant le sol en cadence, et conservant toujours la même distance en avant de Frou-frou. Gladiator s’élança à la barrière, agita sa queue écourtée et disparut aux yeux de Wronsky sans avoir heurté l’obstacle.

« Bravo ! » cria une voix.

Au même moment, les planches de la barrière passèrent comme un éclair devant Wronsky, son cheval sauta sans changer d’allure, mais il entendit derrière lui un craquement : Frou-frou, animée par la vue de Gladiator, avait sauté trop tôt et frappé la barrière de ses fers de derrière ; son allure ne varia cependant pas, et Wronsky, la figure éclaboussée de boue, comprit que la distance n’avait pas diminué, en apercevant devant lui la croupe de Gladiator, sa queue coupée et ses rapides pieds blancs.

Frou-frou sembla faire la même réflexion que son maître, car, sans y être excitée, elle augmenta sensiblement de vitesse et se rapprocha de Mahotine en obliquant vers la corde, que Mahotine conservait cependant. Wronsky se demandait si l’on ne pourrait pas le dépasser de l’autre côté de la piste, lorsque Frou-frou, changeant de pied, prit elle-même cette direction. Son épaule, brunie par la sueur, se rapprocha de la croupe de Gladiator. Pendant quelques secondes ils coururent tout près l’un de l’autre ; mais, pour se rapprocher de la corde, Wronsky excita son cheval, et vivement, sur la descente, dépassa Mahotine, dont il entrevit le visage couvert de boue ; il lui sembla que celui-ci souriait. Quoique dépassé, il était là, tout près, et Wronsky entendait toujours le même galop régulier et la respiration précipitée mais nullement fatiguée de l’étalon.

Les deux obstacles suivants, le fossé et la barrière, furent aisément franchis, mais le galop et le souffle de Gladiator se rapprochaient ; Wronsky força le train de Frou-frou et sentit avec joie qu’elle augmentait facilement sa vitesse ; le son des sabots de Gladiator s’éloignait.

C’était lui maintenant qui menait la course comme il l’avait souhaité, comme le lui avait recommandé Cord ; il était sûr du succès. Son émotion, sa joie et sa tendresse pour Frou-frou allaient toujours croissant. Il aurait voulu se retourner, mais n’osait regarder derrière lui, et cherchait à se calmer et à ne pas surmener sa monture. Un seul obstacle sérieux, la banquette irlandaise, lui restait à franchir ; si, l’ayant dépassé, il était toujours en tête, son triomphe devenait infaillible. Lui et Frou-frou aperçurent la banquette de loin, et tous deux, le cheval et le cavalier, éprouvèrent un moment d’hésitation. Wronsky remarqua cette hésitation aux oreilles de la jument, et levait déjà la cravache, lorsqu’il comprit à temps qu’elle savait ce qu’elle devait faire. La jolie bête prit son élan, et, comme il le prévoyait, s’abandonna à la vitesse acquise qui la transporta bien au-delà du fossé ; puis elle reprit sa course en mesure et sans effort, sans avoir changé de pied.

« Bravo, Wronsky ! » crièrent des voix. Il savait que ses camarades et ses amis se tenaient près de l’obstacle, et distingua la voix de Yashvine, mais sans le voir.

« Oh ma charmante ! pensait-il de Frou-frou, tout en écoutant ce qui se passait derrière lui… Il a sauté », se dit-il en entendant approcher le galop de Gladiator.

Un dernier fossé, large de deux archines, restait encore ; c’est à peine si Wronsky y faisait attention, mais, voulant arriver premier, bien avant les autres, il se mit à rouler son cheval. La jument s’épuisait ; son cou et ses épaules étaient mouillés, la sueur perlait sur son garrot, sa tête et ses oreilles ; sa respiration devenait courte et haletante. Il savait cependant qu’elle serait de force à fournir les deux cents sagènes qui le séparaient du but, et ne remarquait l’accélération de la vitesse que parce qu’il touchait presque terre. Le fossé fut franchi sans qu’il s’en aperçût. Frou-frou s’envola comme un oiseau plutôt qu’elle ne sauta ; mais en ce moment Wronsky sentit avec horreur qu’au lieu de suivre l’allure du cheval, le poids de son corps avait porté à faux en retombant en selle, par un mouvement aussi inexplicable qu’impardonnable. Comment cela s’était-il fait ? il ne pouvait s’en rendre compte, mais il comprit qu’une chose terrible lui arrivait : l’alezan de Mahotine passa devant lui comme un éclair.

Wronsky touchait la terre d’un pied : la jument s’affaissa sur ce pied, et il eut à peine le temps de se dégager qu’elle tomba complètement, soufflant péniblement et faisant, de son cou délicat et couvert de sueur, d’inutiles efforts pour se relever ; elle gisait à terre et se débattait comme un oiseau blessé : par le mouvement qu’il avait fait en selle, Wronsky lui avait brisé les reins ; mais il ne comprit sa faute que plus tard. Il ne voyait qu’une chose en ce moment : c’est que Gladiator s’éloignait rapidement, et que lui il était là, seul, sur la terre détrempée, devant Frou-frou abattue, qui tendait vers lui sa tête et le regardait de ses beaux yeux. Toujours sans comprendre, il tira sur la bride. La pauvre bête s’agita comme un poisson pris au filet, et chercha à se redresser sur ses jambes de devant ; mais, impuissante à relever celles de derrière, elle retomba tremblante sur le côté. Wronsky, pâle et défiguré par la colère, lui donna un coup de talon dans le ventre pour la forcer à se relever ; elle ne bougea pas, et jeta à son maître un de ses regards parlants, en enfonçant son museau dans le sol.

« Mon Dieu, qu’ai-je fait ? hurla presque Wronsky en se prenant la tête à deux mains. Qu’ai-je fait ? »

Et la pensée de la course perdue, de sa faute humiliante et impardonnable, de la malheureuse bête brisée, tout l’accabla à la fois. « Qu’ai-je fait ? »

On accourait vers lui, le chirurgien et son aide, ses camarades, tout le monde. À son grand chagrin, il se sentait sain et sauf.

Le cheval avait l’épine dorsale rompue ; il fallut l’abattre. Incapable de proférer une seule parole, Wronsky ne put répondre à aucune des questions qu’on lui adressa ; il quitta le champ de courses, sans relever sa casquette tombée, marchant au hasard sans savoir où il allait ; il était désespéré ! Pour la première fois de sa vie, il était victime d’un malheur auquel il ne pouvait porter remède, et dont il se reconnaissait seul coupable !

Yashvine courut après lui avec sa casquette, et le ramena à son logis ; au bout d’une demi-heure, il se calma et reprit possession de lui-même ; mais cette course fut pendant longtemps un des souvenirs les plus pénibles, les plus cruels de son existence.