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Anna Karénine (1873-1877)
Traduction par Anonyme.
Texte établi par Émile FaguetNelson (Tome 1p. 249-252).


CHAPITRE XI


Ce qui pour Wronsky avait été pendant près d’un an le but unique et suprême de la vie, pour Anna un rêve de bonheur, d’autant plus enchanteur qu’il lui paraissait invraisemblable et terrible, s’était réalisé. Pâle et tremblant, il était debout près d’elle, et la suppliait de se calmer sans savoir comment et pourquoi.

« Anna, Anna ! disait-il d’une voix émue, Anna, au nom du ciel ! » Mais plus il élevait la voix, plus elle baissait la tête. Cette tête jadis si fière et si gaie, maintenant si humiliée ! elle l’aurait abaissée jusqu’à terre, du divan où elle était assise, et serait tombée sur le tapis s’il ne l’avait soutenue.

« Mon Dieu, pardonne-moi ! » sanglotait-elle en lui serrant la main contre sa poitrine.

Elle se trouvait si criminelle et si coupable qu’il ne lui restait plus qu’à s’humilier et à demander grâce, et c’était de lui qu’elle implorait son pardon, n’ayant plus que lui au monde. En le regardant, son abaissement lui apparaissait d’une façon si palpable qu’elle ne pouvait prononcer d’autre parole. Quant à lui, il se sentait pareil à un assassin devant le corps inanimé de sa victime. Le corps immolé par eux, c’était leur amour, la première phase de leur amour. Il y avait quelque chose de terrible et d’odieux au souvenir de ce qu’ils avaient payé du prix de leur honte.

Le sentiment de la déchéance morale qui écrasait Anna s’empara de Wronsky. Mais, quelle que soit l’horreur du meurtrier devant le cadavre de sa victime, il faut le cacher et profiter au moins du crime commis. Et tel que le coupable qui se jette sur le cadavre avec rage, et l’entraîne pour le mettre en pièces, lui, il couvrait de baisers la tête et les épaules de son amie. Elle lui tenait la main et ne bougeait pas ; oui, ces baisers, elle les avait achetés au prix de son honneur, et cette main qui lui appartenait pour toujours était celle de son complice : elle souleva cette main et la baisa. Wronsky tomba à ses genoux, cherchant à voir ce visage qu’elle cachait sans vouloir parler. Enfin elle se leva avec effort et le repoussa :

« Tout est fini ; il ne me reste plus que toi, ne l’oublie pas.

— Comment oublierais-je ce qui fait ma vie ! Pour un instant de ce bonheur…

— Quel bonheur ! s’écria-t-elle avec un sentiment de dégoût et de terreur si profond, qu’elle lui communiqua cette terreur. Au nom du ciel, pas un mot, pas un mot de plus ! »

Elle se leva vivement et s’éloigna de lui.

« Pas un mot de plus ! » répéta-t-elle avec une morne expression de désespoir qui le frappa étrangement, et elle sortit.

Au début de cette vie nouvelle, Anna sentait l’impossibilité d’exprimer la honte, la frayeur, la joie qu’elle éprouvait ; plutôt que de rendre sa pensée par des paroles insuffisantes ou banales, elle préférait se taire. Plus tard, les mots propres à définir la complexité de ses sentiments ne lui vinrent pas davantage, ses pensées mêmes ne traduisaient pas les impressions de son âme. « Non, disait-elle, je ne puis réfléchir à tout cela maintenant : plus tard, quand je serai plus calme. » Mais ce calme de l’esprit ne se produisait pas ; chaque fois que l’idée lui revenait de ce qui avait eu lieu, de ce qui arriverait encore, de ce qu’elle deviendrait, elle se sentait prise de peur et repoussait ces pensées.

« Plus tard, plus tard, répétait-elle, quand je serai plus calme. »

En revanche, quand pendant son sommeil elle perdait tout empire sur ses réflexions, sa situation lui apparaissait dans son affreuse réalité ; presque chaque nuit elle faisait le même rêve. Elle rêvait que tous deux étaient ses maris et se partageaient ses caresses. Alexis Alexandrovitch pleurait en lui baisant les mains et en disant : « Que nous sommes heureux maintenant. » Et Alexis Wronsky, lui aussi, était son mari. Elle s’étonnait d’avoir cru que ce fût impossible, riait en leur expliquant que tout allait se simplifier, et que tous deux désormais seraient contents et heureux. Mais ce rêve l’oppressait comme un cauchemar et elle se réveillait épouvantée.