Anna Karénine (trad. Bienstock)/VIII/14

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 18p. 270-277).


XIV

Lévine regarda devant lui et aperçut le troupeau, puis il vit son cabriolet attelé de Veronoï, et le cocher, qui, s’approchant du troupeau, disait quelque chose au berger. Ensuite, déjà tout près de lui, il entendit le bruit des roues et l’ébrouement du cheval. Mais absorbé dans ses pensées, il ne se demandait pas pourquoi le cocher venait le trouver…

Il ne s’en rendit compte que quand le cocher, arrivé tout près de lui, lui dit :

— Madame m’a envoyé. Votre frère est arrivé avec un monsieur.

Lévine s’assit dans le cabriolet et prit les guides. Comme s’il sortait du sommeil, il mit longtemps à se ressaisir. Il regardait tantôt le cheval, le cou blanc d’écume, tantôt le cocher Ivan assis près de lui, et il se rappelait qu’il attendait son frère, que sa femme s’inquiétait sans doute de sa longue absence, et il tâchait de deviner quel était l’ami qui accompagnait son frère.

Son frère, sa femme, l’ami inconnu, maintenant se présentaient à lui autrement qu’auparavant. Il lui semblait que désormais ses rapports avec tous seraient autres.

« Avec mon frère, il n y aura plus cette indifférence qui exista toujours entre nous, il n’y aura plus de discussions. Avec Kitty, il n’y aura plus de querelles : avec l’ami, quel qu’il soit, je serai doux et bon ; avec tous les autres, avec Ivan, tout sera autrement. »

Serrant les guides du cheval qui reniflait d’impatience et voulait partir, Lévine se tourna vers Ivan. Celui-ci assis près de lui, et ne sachant que faire de ses mains inoccupées, tirait sans cesse sa blouse gonflée. Lévine cherchait un prétexte pour entamer la conversation. Il voulut lui dire qu’il avait eu tort de serrer ainsi les harnais, mais c’eût été un reproche et il voulait converser amicalement avec lui. Pourtant rien d’autre ne lui venait en tête.

— Veuillez prendre à droite, monsieur, c’est un tronc, dit le cocher, en tirant sur les guides que tenait Lévine.

— Je t’en prie, ne touche pas et ne me donne pas de leçons, dit-il agacé par cette intervention du cocher.

Comme toujours en pareil cas, il fut pris d’un vif dépit ; et aussitôt, avec tristesse, il constata combien était erronée sa supposition que son nouvel état d’âme resterait inaltéré au contact de la réalité.

À un quart de verste de la maison, Lévine aperçut Gricha et Tania qui couraient à sa rencontre.

— Oncle Kostia ! voilà maman qui vient et grand-père et Serge Ivanovitch et encore quelqu’un, dirent-ils, en montant dans le cabriolet.

— Qui ?

— Un monsieur terrible, qui remue tout le temps les bras, tiens, comme ça ! répondit Tania, imitant Katavassov.

— Est-il vieux ou jeune ? demanda en riant Lévine, à qui l’imitation de Tania rappelait quelqu’un.

« Si c’est lui, ce n’est pas un homme désagréable ? » pensa Lévine.

Au tournant de la route, Lévine aperçut ceux qui venaient à sa rencontre et reconnut Katavassov, en chapeau de paille, qui marchait vraiment en agitant les bras comme l’avait représenté Tania.

Katavassov aimait beaucoup à parler philosophie, il en parlait en naturaliste qui ne s’en est jamais occupé, et à Moscou, à son dernier séjour, Lévine avait souvent discuté avec lui. La première chose que se rappela Lévine, après l’avoir reconnu, ce fut une de ces conversations dans laquelle Katavassov se croyait sûr d’avoir remporté la victoire.

« Non, désormais je ne discuterai pas, et pour rien au monde je n’exposerai mes idées à la légère », pensa-t-il.

Lévine descendit de cabriolet, salua son frère et Katavassov, puis demanda où était sa femme.

— Elle est allée avec Mitia à Kolok (c’était le bois attenant à la maison). Elle a voulu l’installer là-bas, car dans la maison il fait trop chaud, dit Dolly.

Lévine avait toujours déconseillé à sa femme de porter l’enfant dans le bois, trouvant cela dangereux ; cette nouvelle lui était donc désagréable.

— Elle se déplace avec lui d’un endroit à l’autre, dit en souriant le vieux prince. Je lui ai conseillé de le porter à la cave.

— Elle voulait aller au rucher. Elle te croyait là. Nous y allions, dit Dolly.

— Eh bien, que fais-tu ? lui demanda Serge Ivanovitch qui, s’écartant des autres, marchait à côté de son frère.

— Bah ! rien de particulier… comme toujours… Je m’occupe à faire valoir, répondit Lévine. Et toi ! Es-tu venu pour longtemps ? Il y a si longtemps que nous t’attendons.

— Pour deux semaines. Il y a trop à faire à Moscou !

À ces mots les regards des deux frères se rencontrèrent, et malgré son désir, en ce moment particulièrement fort, d’être en relations amicales et surtout simples avec son frère, il se sentit gêné de le regarder en face. Il baissa les yeux. Il ne savait que dire. Voulant être agréable à Serge Ivanovitch et le distraire de la conversation sur la guerre serbe et la question slave, à quoi il faisait allusion en parlant de ses occupations à Moscou, Lévine se mit à lui parler de son livre.

— Eh bien ! il y a eu des critiques sur ton ouvrage ? lui demanda-t-il.

Serge Ivanovitch sourit à l’intention de la question.

— Personne ne s’occupe de cela et moi moins que les autres, dit-il. Regardez, Daria Alexandrovna, il va pleuvoir, ajouta-t-il en désignant les nuages blancs qui se montraient au-dessus des cimes des arbres.

Ces paroles suffirent pour que reparût ce sentiment, non pas d’hostilité, mais de froideur, qui existait entre les deux frères et que Lévine eût tant désiré voir disparaître.

Lévine s’approcha de Katavassov.

— Comme vous avez bien fait de venir, lui dit-il.

— Il y a longtemps que j’en avais le désir. Maintenant nous causerons, nous nous verrons. Avez-vous terminé Spencer ?

— Non, répondit Lévine. D’ailleurs je n’en ai plus besoin.

— Comment cela ? C’est intéressant. Pourquoi ?

— J’ai acquis la certitude que je ne trouverai ni chez lui, ni chez ses semblables, la solution des questions qui m’intéressent. Maintenant…

Mais l’expression froide et gênée du visage de Katavassov soudain le frappa, il eut tellement pitié de son humeur, qu’évidemment ses paroles troublaient, que, se rappelant ses intentions, il s’arrêta.

— D’ailleurs nous causerons après, ajouta-t-il. Si vous voulez aller au rucher, par ici, par ce sentier, dit-il s’adressant à tous.

Arrivés par un sentier étroit jusqu’à une clairière non fauchée couverte d’un côté d’herbe claire parmi laquelle poussait, de ci, de là, un buisson d’aubépine, Lévine fit asseoir ses hôtes dans l’ombre épaisse et fraîche des jeunes arbustes, sur un banc installé pour les visiteurs qui avaient peur des abeilles, et lui-même partit chercher, pour les enfants et pour les grandes personnes, du pain, des concombres et du miel frais.

En tâchant de faire le moins possible de mouvements brusques, et écartant les abeilles qui volaient devant lui de plus en plus fréquemment, il arriva par le sentier jusqu’à l’izba. À l’entrée même une abeille bourdonnante s’empêtra dans sa barbe, avec précaution il l’en délivra.

Dans le vestibule sombre il prit le long du mur son masque accroché à un clou, le mit, et, les mains dans les poches, il pénétra dans l’enclos où, en rangées régulières, se trouvaient toutes les vieilles ruches qu’il connaissait si bien, chacune avec son histoire, et à côté, des nouvelles, installées seulement cette année. Devant les ruches bourdonnaient des abeilles, des mâles qui tournoyaient sur place et, parmi eux, des ouvrières, qui allaient et venaient, apportant du miel.

À l’oreille résonnaient sans cesse divers sons émis tantôt par les abeilles occupées de quelque chose et volant rapidement, tantôt par les mâles oisifs, tantôt par les abeilles gardiennes troublées, qui défendaient leur fortune contre l’ennemi, prêtes à piquer.

De l’autre côté de l’enclos, un vieillard menuisait. Il n’avait pas vu Lévine. Celui-ci sans l’appeler s’arrêta au milieu des ruches.

Il était content de l’occasion de rester seul pour se remettre de la réalité qui déjà avait eu le temps d’obscurcir son état d’âme. Il se rappela qu’il avait réussi à se fâcher contre Ivan, à battre froid à son frère, à causer légèrement avec Katavassov.

« N’était-ce que l’impression d’une minute destinée à passer sans laisser de trace ? Mais au même moment, il retrouva son état d’âme et sentit avec joie qu’en lui s’accomplissait quelque chose de nouveau, d’important. La réalité n’avait voilé cette quiétude d’âme que momentanément et elle était intacte en lui.

De même que les abeilles qui tournoyaient autour de lui, le menaçant et le distrayant, le privaient du calme physique, le forçaient de se garder, de même les soucis, l’assaillant au moment où il s’installait dans le cabriolet, le privaient du calme moral, mais ce n’était également que momentané. De même, que malgré les abeilles, la force corporelle était intacte en lui, de même restait intacte la force morale de nouveau créée par lui.