Anna Karénine (trad. Bienstock)/VII/25

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 18p. 156-164).


XXV

Sentant que la réconciliation était complète, Anna, dès le matin, se mit aux préparatifs du départ avec animation. Il n’était pas encore décidé s’ils partiraient le lundi ou le mardi, car la veille tous deux avaient cédé, néanmoins Anna faisait activement ses préparatifs, complètement indifférente à partir un jour plus tôt ou plus tard. Elle était dans sa chambre, penchée sur un coffre ouvert où elle choisissait diverses choses, quand Vronskï, déjà tout habillé, plus tôt qu’à l’ordinaire entra chez elle.

— Je vais aller tout de suite chez maman, dit-il ; elle peut m’envoyer l’argent par Egor, et demain je serai prêt à partir.

Elle avait beau être de bonne humeur, ce rappel du voyage à la campagne chez sa mère la froissait.

— Non, moi, je ne le serai pas, dit-elle, et aussitôt elle pensa : « Alors il aurait pu faire comme je voulais. » Du reste, fais comme tu en avais l’intention. Va dans la salle à manger ; je t’y rejoins tout de suite, je vais seulement mettre de côté ces objets inutiles, dit-elle, posant sur les bras d’Annouchka, déjà chargée de chiffons, quelque autre chose encore.

Vronskï mangeait son bifsteck quand elle entra dans la salle à manger.

— Tu ne peux t’imaginer comme j’en ai assez de ces chambres, dit-elle en s’asseyant à côté de lui, pour prendre le café. Il n’y a rien de plus horrible que ces chambres garnies, elles n’ont ni caractère, ni âme… Cette pendule, ces rideaux, et surtout ces papiers, c’est un cauchemar… Je pense à Vosdvijenskoié comme à la terre promise. Tu n’envoies pas encore les chevaux ?

— Non, ils arriveront après nous. Est-ce que tu vas quelque part ?

— Oui, je voudrais aller chez Vilson ; je dois lui rapporter des robes. Alors décidément c’est demain ? — fit-elle d’une voix gaie. Mais tout à coup son visage changea.

Le valet de Vronskï vint lui demander le reçu d’un télégramme envoyé de Saint-Pétersbourg. Il n’y avait rien de particulier dans la réception d’un télégramme, mais, comme s’il voulait lui cacher quelque chose, il répondit que le reçu était dans son cabinet, puis hâtivement il s’adressa à elle.

— Demain, j’aurai tout terminé sans faute.

— De qui ce télégramme ? demanda-t-elle sans l’écouter.

— De Stiva, répondit-il sans empressement.

— Dans ce cas pourquoi ne me l’as-tu pas montré ? Quel secret peut-il y avoir entre Stiva et toi ?

Vronskï rappela le valet et lui ordonna d’apporter le télégramme.

— Je n’ai pas voulu te le montrer parce que Stiva a la manie de télégraphier. À quoi bon télégraphier puisqu’il n’y a encore rien de décidé ?

— À propos du divorce ?

— Oui. Il télégraphie qu’il n’a encore rien obtenu. Ces jours-ci on lui a promis une réponse définitive. Mais voici ; lis.

D’une main tremblante, Anna prit le télégramme et lut précisément ce que venait de dire Vronskï. Il y avait en outre : « Il y a peu d’espoir, mais je ferai le possible et l’impossible. »

— Hier j’ai dit qu’il m’était parfaitement égal d’obtenir le divorce ou non, dit-elle en rougissant ; il n’était donc pas nécessaire de se cacher de moi. « De cette façon il peut me cacher sa correspondance avec une femme », pensait-elle.

— À propos ! Iachvine voulait venir ce matin avec Voïtov, dit Vronskï. Il paraît qu’il a gagné à Pévtzov, et même plus que celui-ci ne peut payer, près de soixante mille roubles.

— Non ! dit-elle mécontente de ce changement de conversation par lequel il lui montrait si nettement qu’elle était irritée. Cette nouvelle du divorce ne me touche pas au point qu’il fallait me la cacher. J’ai dit que je n’y voulais pas penser et je désire que tu ne t’y intéresses pas plus que moi.

— Je m’y intéresse parce que j’aime les situations nettes.

— La netteté n’est pas dans la forme, mais dans l’amour, dit-elle, énervée de plus en plus, non par les paroles de Vronskï mais par son ton froid et calme. Pourquoi donc le désires-tu ?

« Mon Dieu, encore de l’amour ! » pensa-t-il, faisant la grimace.

— Tu sais bien pourquoi. À cause de toi et des enfants que nous aurons.

— Les enfants ? Nous n’en aurons plus.

— C’est dommage.

— Pour toi c’est nécessaire à cause des enfants, et à moi, tu ne penses pas ? dit-elle oubliant ou n’ayant pas remarqué qu’il avait dit : « à cause de toi et des enfants ».

La question des enfants l’agaçait depuis longtemps. Le désir de Vronskï d’avoir des enfants était pour elle la preuve qu’il n’attachait aucun prix à sa beauté.

— Mais j’ai dit : pour toi, surtout pour toi, répéta-t-il en faisant une grimace comme s’il avait ressenti une douleur ; pour toi, car je suis convaincu que la plus grande partie de ton irritation provient de l’incertitude de ta situation.

« Oui, voilà, maintenant il a cessé de feindre, il montre toute sa haine froide pour moi », pensa-t-elle n’écoutant pas ses paroles mais regardant avec horreur ce juge froid et cruel qui, l’agaçant, la regardait dans les yeux.

— Non, ce n’est pas la raison, et je ne comprends même pas que la cause de mon irritation, comme tu dis, puisse être de me trouver entièrement à ta merci. Quelle est ici l’incertitude de la situation ? Au contraire.

— Je regrette vivement que tu ne veuilles pas comprendre, reprit-il en l’interrompant, et continuant avec obstination à exprimer toute sa pensée : l’incertitude consiste en ce que tu me crois libre.

— Quant à cela tu peux être tout à fait tranquille, dit-elle ; et se détournant de lui elle se mit à prendre son café.

Elle leva la tasse, écartant le petit doigt, et l’approcha de ses lèvres. Après avoir bu quelques gorgées elle le regarda. À l’expression de son visage elle comprit clairement que sa main, son geste, le bruit de ses lèvres l’horripilaient.

— Pour moi, peu importe ce que pense ta mère et son désir de te marier, dit-elle posant sa tasse d’une main tremblante.

— Mais nous ne parlons pas de cela.

— Pardon. Du reste je dois te dire que pour moi une femme sans cœur, qu’elle soit vieille ou non, qu’elle soit ta mère ou une étrangère, n’est pas intéressante et que je la méprise.

— Anna, je te prie de ne pas parler irrespectueusement de ma mère !

— La femme qui ne sent pas en quoi consiste le bonheur et l’honneur de son fils n’a pas de cœur.

— Je te répète de ne pas parler irrespectueusement de ma mère que j’estime et respecte, dit-il en élevant la voix et la regardant sévèrement.

Elle ne répondit pas. Regardant fixement son visage et ses mains, elle se rappela tous les détails de la scène de réconciliation de la veille et ses caresses passionnées. « Il aura certainement les mêmes pour d’autres femmes », pensa-t-elle.

— Tu n’aimes pas ta mère. Ce sont des phrases, des phrases, des phrases ! dit-elle le regard chargé de haine.

— S’il en est ainsi, alors il faut…

— Il faut prendre un parti, et le mien est pris, dit-elle se levant pour sortir.

À ce moment entra Iachvine. Anna s’arrêta et le salua.

Alors que la tempête grondait dans son âme, quelle se sentait à un tournant de sa vie qui pouvait avoir pour elle les plus terribles conséquences, pourquoi en ce moment devait-elle feindre devant un étranger qui tôt ou tard saurait tout, elle l’ignorait. Mais aussitôt domptant la tempête intérieure elle s’assit et se mit à causer avec le nouveau venu.

— Eh bien, comment vont vos affaires ? Avez-vous touché votre argent ? lui demanda-t-elle.

— Pas mal. Il paraît que je ne recevrai pas tout, mais je dois partir mercredi. Et vous, quand partez-vous ? demanda Iachvine clignant des yeux et regardant Vronskï ; il devinait évidemment la querelle survenue.

— Après-demain, paraît-il, répondit Vronskï.

— D’ailleurs vous faites vos préparatifs depuis longtemps.

— Cette fois c’est définitif, dit Anna, fixant sur les yeux de Vronskï un regard qui lui disait clairement qu’elle ne pensait même pas à la possibilité d’une réconciliation.

— N’avez-vous aucune pitié de ce malheureux Pévtzov ? demanda-t-elle à Iachvine.

— Je ne me le suis jamais demandé, Anna Arkadievna. Toute ma fortune est là (et il désigna une poche de son habit) et en ce moment je suis riche, mais ce soir j’irai au cercle et peut-être en sortirai-je mendiant. Celui qui s’assoira en face de moi pour jouer n’aura qu’un désir : me laisser sans chemise ; moi j’ai le même désir. Eh bien, nous lutterons. Voilà le plaisir.

— Si vous étiez marié, dit Anna, ce serait agréable pour votre femme.

— C’est probablement pourquoi je ne me suis pas marié et jamais n’en ai eu l’envie.

— Et Helsingfors ? dit Vronskï se mêlant à la conversation et regardant Anna qui souriait.

Elle rencontra son regard et son visage prit soudain une expression froide et sévère, qui voulait dire : « Ce n’est pas oublié ; rien n’est changé. »

— Avez-vous été amoureux ? demanda-t-elle à Iachvine.

— Oh ! Seigneur Dieu ! Combien de fois ! Mais, vous comprenez, on peut s’asseoir devant les cartes de telle façon qu’on puisse toujours se lever quand arrivera l’heure du rendez-vous, et moi je puis songer à l’amour, mais de façon à ne pas me mettre en retard pour l’heure du jeu. Voilà comment je m’arrange.

— Ce n’est pas ce que je vous demande. Je parle du présent. — Elle voulait dire Helsingfors, mais ne voulut pas répéter le mot dit par Vronskï.

Voïtov, qui marchandait le trotteur, arriva. Anna se leva et sortit.

Avant de quitter la maison, Vronskï passa chez elle. Elle fit semblant de chercher quelque chose sur la table, mais honteuse de cette feinte, elle le regarda en face, d’un air froid.

— Que voulez-vous ? demanda-t-elle en français.

— Prendre le certificat de Gambetta ; je l’ai vendu, dit-il d’un ton qui disait plus clairement que les paroles : « Je n’ai pas le temps de m’expliquer et cela n’aboutirait à rien. »

« Je ne suis nullement coupable envers elle, pensa-t-il ; si elle veut se punir, tant pis pour elle. »

Comme il sortait, il lui sembla qu’elle disait quelque chose et son cœur, tout à coup, tressaillit de compassion pour elle.

— Qu’as-tu, Anna ? demanda-t-il.

— Rien, répondit-elle froidement, étrangement.

« Alors, tant pis », pensa-t-il de nouveau, redevenant froid, puis il sortit.

En sortant, il aperçut dans la glace son visage pâle, ses lèvres tremblantes. Il voulut s’arrêter, lui dire un mot de consolation, mais ses jambes le portèrent hors de la chambre avant qu’il eût trouvé quoi dire.

Il passa toute cette journée hors de la maison. Quand il rentra le soir, tard, la femme de chambre lui dit qu’Anna Arkadievna avait mal à la tête et lui demandait de ne pas entrer chez elle.