Anecdotes sur Louis XIV/Édition Garnier

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ANECDOTES

SUR LOUIS XIV [1]

Louis XIV était, comme on sait, le plus bel homme et le mieux fait de son royaume. C’était lui que Racine désignait dans Bérénice par ces vers :


Qu’en quelque obscurité que le sort l’eût fait naître,
Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître.


Le roi sentit bien que cette tragédie, et surtout ces deux vers, étaient faits pour lui. Rien n’embellit d’ailleurs comme une couronne. Le son de sa voix était noble et touchant. Tous les hommes l’admiraient, et toutes les femmes soupiraient pour lui. Il avait une démarche qui ne pouvait convenir qu’à lui seul, et qui eût été ridicule en tout autre. Il se complaisait à en imposer par son air. L’embarras de ceux qui lui parlaient était un hommage qui flattait sa supériorité. Ce vieil officier qui, en lui demandant une grâce, balbutiait, recommençait son discours, et qui enfin lui dit : « Sire, au moins je ne tremble pas ainsi devant vos ennemis », n’eut pas de peine à obtenir ce qu’il demandait.

La nature lui avait donné un tempérament robuste. Il fit parfaitement tous ses exercices, jouait très-bien à tous les jeux qui demandent de l’adresse et de l’action ; il dansait les danses graves avec beaucoup de grâce. Sa constitution était si bonne qu’il fit toujours deux grands repas par jour sans altérer sa santé ; ce fut la bonté de son tempérament qui fit l’égalité de son humeur. Louis XIII, infirme, était chagrin, faible, et difficile. Louis XIV parlait peu, mais toujours bien. Il n’était pas savant, mais il avait le goût juste. Il entendait un peu l’italien et l’espagnol, et ne put jamais apprendre le latin, que l’on montre toujours assez mal dans une éducation particulière, et qui est de toutes les sciences la moins utile à un roi. On a imprimé sous son nom une traduction des Commentaires de César. Ce sont ses thèmes ; mais on les faisait avec lui ; il y avait peu de part, et on lui disait qu’il les avait faits. J’ai ouï dire au cardinal de Fleury que Louis XIV lui avait un jour demandé ce que c’était que le prince quemadmodum[2], mot sur lequel un musicien, dans un motet, avait prodigué, selon leur coutume, beaucoup de travail ; le roi lui avoua, à cette occasion, qu’il n’avait presque jamais rien su de cette langue. On eût mieux fait de lui enseigner l’histoire, la géographie, et surtout la vraie philosophie, que les princes connaissent si rarement. Son bon sens et son goût naturel suppléèrent à tout. En fait des beaux-arts, il n’aimait que l’excellent. Rien ne le prouve mieux que l’usage qu’il fit de Racine, de Boileau, de Molière, de Bossuet, de Fénelon, de Lebrun, de Girardon, de Le Nôtre, etc. Il donna même quelquefois à Quinault des sujets d’opéra, et ce fut lui qui choisit Armide. M. Colbert ne protégea tous les arts, et ne les fit fleurir que pour se conformer au goût de son maître : car M. Colbert, étant sans lettres, élevé dans le négoce, et chargé par le cardinal Mazarin de détails d’affaires, ne pouvait avoir pour les beaux-arts ce goût que donne naturellement une cour galante, à laquelle il faut des plaisirs au-dessus du vulgaire. M. Colbert était un peu sec et sombre ; ses grandes vues pour la finance et pour le commerce, où le roi était et devait être moins intelligent que lui, ne s’étendirent pas d’abord jusqu’aux arts aimables ; il se forma le goût par l’envie de plaire à son maître, et par l’émulation que lui donnait la gloire acquise par M. Fouquet dans la protection des lettres, gloire qu’il conserva dans sa disgrâce. Il ne fit d’abord que de mauvais choix, et lorsque Louis XIV, en 1662, voulut favoriser les lettres, en donnant des pensions aux hommes de génie, et même aux savants, Colbert ne s’en rapporta qu’à ce Chapelain dont le nom est devenu depuis si ridicule, grâce à ses ouvrages et à Boileau ; mais il avait alors une grande réputation qu’il s’était faite par un peu d’érudition, assez de critique, et beaucoup d’adresse : c’est ce choix qui indigna Boileau, jeune encore, et qui lui inspira tant de traits satiriques. M. Colbert se corrigea depuis, et favorisa ceux qui avaient des talents véritables, et qui plaisaient au maître.

Ce fut Louis XIV qui, de son propre mouvement, donna des pensions à Boileau, à Racine, à Pellisson, à beaucoup d’autres ; il s’entretenait quelquefois avec eux ; et même lorsque Boileau se fut retiré à Auteuil, étant affaibli par l’âge, et qu’il vint faire sa cour au roi pour la dernière fois, le roi lui dit : « Si votre santé vous permet de venir encore quelquefois à Versailles, j’aurai toujours une demi-heure à vous donner. » Au mois de septembre 1690, il nomma Racine du voyage de Marly ; et il se faisait lire par lui les meilleurs ouvrages du temps.

L’année d’auparavant il avait gratifié Racine et Boileau, chacun de mille pistoles, qui font vingt mille livres d’aujourd’hui, pour écrire son histoire, et il avait ajouté à ce présent quatre mille livres de pension.

On voit évidemment par toutes ces libéralités répandues de son propre mouvement, et surtout par sa faveur accordée à Pellisson, persécuté par Colbert, que ses ministres ne dirigeaient point son goût. Il se porta de lui-même à donner des pensions à plusieurs savants étrangers ; et M. Colbert consulta M. Perrault sur le choix de ceux qui reçurent cette gratification si honorable pour eux et pour le souverain. Un de ses talents était de tenir une cour ; il rendit la sienne la plus magnifique et la plus galante de l’Europe. Je ne sais pas comment on peut lire encore des descriptions de fêtes dans des romans, après avoir lu celles que donna Louis XIV. Les fêtes de Saint-Germain, de Versailles, ses carrousels, sont au-dessus de ce que l’imagination la plus romanesque a inventé. Il dansait d’ordinaire à ces fêtes avec les plus belles personnes de sa cour ; il semblait que la nature eût fait des efforts pour seconder le goût de Louis XIV. Sa cour était remplie des hommes les mieux faits de l’Europe, et il y avait à la fois plus de trente femmes d’une beauté accomplie. On avait soin de composer des danses figurées, convenables à leurs caractères et à leurs galanteries. Souvent même les pièces qu’on représentait étaient remplies d’allusions fines, qui avaient rapport aux intérêts secrets de leurs cœurs. Non-seulement il y eut de ces fêtes publiques dont Molière et Lulli firent les principaux ornements, mais il y en eut de particulières, tantôt pour Madame, belle-sœur du roi, tantôt pour Mme de La Vallière : il n’y avait que peu de courtisans qui y fussent admis ; c’était souvent Benserade qui en faisait les vers, quelquefois un nommé Bellot, valet de chambre du roi. J’ai vu des canevas de ce dernier, corrigés de la main de Louis XIV, On connaît ces vers galants que faisait Benserade pour ces ballets figurés où le roi dansait avec sa cour ; il y confondait presque toujours, par une allusion délicate, la personne et le rôle. Par exemple, lorsque le roi, dans un de ces ballets, représentait Apollon, voici ce que fit pour lui Benserade :


Je doute qu’on le prenne avec vous sur le ton[3]
         De Daphné, ni de Phaéton,
Lui trop ambitieux, elle trop inliumaine.
Il n’est point là de piége où vous puissiez donner :
         Le moyen de s’imaginer
Qu’une femme vous fuie, ou qu’un homme vous mène !


Lorsqu’il eut marié son petit-fils le duc de Bourgogne à la princesse Adélaïde de Savoie, il fit jouer des comédies pour elle dans un des appartements de Versailles. Duché, l’un de ses domestiques, auteur du bel opéra d’Iphigénie, composa la tragédie d’Absalon ; pour ces fêtes secrètes ; Mme la duchesse de Bourgogne représentait la fille d’Absalon ; le duc d’Orléans, le duc de La Vallière, y jouaient ; le fameux acteur Baron dirigeait la troupe, et y jouait aussi.

Il y avait alors appartement trois fois la semaine à Versailles : la galerie et toutes les pièces étaient remplies ; on jouait dans un salon ; dans l’autre, il y avait musique ; dans un troisième, une collation. Le roi animait tous ces plaisirs par sa présence. Quelquefois il faisait dresser dans la galerie des boutiques garnies de bijoux les plus précieux ; il en faisait des loteries, ou bien on les jouait à la rafle, et Mme la duchesse de Bourgogne distribuait souvent les lots gagnés.

C’était au milieu de tous ces amusements magnifiques, et des plaisirs les plus délicats, qu’il forma ces vastes projets qui firent trembler l’Europe ; il mena la reine et toutes les dames de sa cour sur la frontière. À la guerre de 1667, il distribua pour plus de cent mille écus de présents, soit aux seigneurs flamands qui venaient lui rendre leurs respects, soit aux députés des villes, soit aux envoyés des princes qui venaient le complimenter ; et il suivait en cela son goût pour la magnificence autant que la politique. C’est sur quoi on ne peut assez s’étonner qu’on l’ait osé accuser d’avarice dans presque toutes les pitoyables histoires qu’on a compilées de son règne ; jamais prince n’a plus donné, plus à propos, et de meilleure grâce.

Les plaisirs nobles dont il occupa sans cesse la plus brillante cour du monde ne l’empêchèrent point d’assister régulièrement à tous ses conseils ; il les tenait même pendant qu’il était malade, et il ne s’en dispensa qu’une fois pour aller à la chasse : il y avait peu d’affaires ce jour-là ; il entra pour dire qu’il n’y aurait point de conseil, et le dit en parodiant ainsi sur-le-champ un air d’un opéra de Quinault et de Lulli :

Le conseil à ses yeux a beau se présenter,
Sitôt qu’il voit sa chienne, il quitte tout pour elle ;
            Rien ne peut l’arrêter
            Quand la chasse l’appelle[4].

Il avait fait quelques petites chansons dans ce goût aisé et naturel ; et dans les voyages en Franche-Comté il faisait faire des impromptus à ses courtisans, surtout à Pellisson et au marquis de Dangeau. Il ne jouait pas mal de la guitare, qui était alors à la mode, et se connaissait très-bien en musique comme en peinture. Dans ce dernier art, il n’aimait que les sujets nobles. Les Teniers et les autres petits peintres flamands ne trouvaient point grâce devant ses yeux : « Ôtez-moi ces magots-là », dit-il un jour qu’on avait mis un Teniers dans un de ses appartements.

Malgré son goût pour la grande et noble architecture, il laissa subsister l’ancien corps du château de Versailles, avec les sept croisées de face, et sa petite cour de marbre du côté de Paris. Il n’avait d’abord destiné ce château qu’à un rendez-vous de chasse, tel qu’il avait été du temps de Louis XIII, qui l’avait acheté du secrétaire d’État Loménie. Petit à petit il en fit ce palais immense dont la façade du côté des jardins est ce qu’il y a de plus beau dans le monde, et dont l’autre façade est dans le plus petit et le plus mauvais goût ; il dépensa à ce palais et aux jardins plus de cinq cents millions, qui en font plus de neuf cents de notre espèce actuelle[5]. M. le duc de Créquy lui disait : « Sire, vous avez beau faire, vous n’en ferez jamais qu’un favori sans mérite. »

Les chefs-d’œuvre de sculpture furent prodigués dans ses jardins. Il en jouissait, et les allait voir souvent. J’ai ouï dire à feu M. le duc d’Antin que, lorsqu’il fut surintendant des bâtiments, il faisait quelquefois mettre ce qu’on appelle des cales entre les statues et les socles, afin que, quand le roi viendrait se promener, il s’aperçût que les statues n’étaient pas droites, et qu’il eût le mérite du coup d’œil. En effet, le roi ne manquait pas de trouver le défaut. M. d’Antin contestait un peu, et ensuite se rendait, et faisait redresser la statue, en avouant avec une surprise affectée combien le roi se connaissait à tout. Qu’on juge par cela seul combien un roi doit aisément s’en faire accroire.

On sait le trait[6] de courtisan que fit ce même duc d’Antin, lorsque le roi vint coucher à Petitbourg, et qu’ayant trouvé qu’une grande allée de vieux arbres faisait un mauvais effet, M. d’Antin la fit abattre et enlever la même nuit ; et le roi, à son réveil, n’ayant plus trouvé son allée, il lui dit : « Sire, comment vouliez-vous qu’elle osât paraître encore devant vous ? Elle vous avait déplu. »

Ce fut le même duc d’Antin qui, à Fontainebleau, donna au roi et à Mme la duchesse de Bourgogne un spectacle plus singulier, et un exemple plus frappant du raffinement de la flatterie la plus délicate. Louis XIV avait témoigné qu’il souhaiterait qu’on abattît quelque jour un bois entier qui lui ôtait un peu de vue. M. d’Antin fit scier tous les arbres du bois près de la racine, de façon qu’ils ne tenaient presque plus ; des cordes étaient attachées à chaque corps d’arbre, et plus de douze cents hommes étaient dans ce bois prêts au moindre signal. M. d’Antin savait le jour que le roi devait se promener de ce côté avec toute sa cour. Sa Majesté ne manqua pas de dire comliien ce morceau de forêt lui déplaisait. « Sire, lui répondit-il, ce bois sera abattu dès que Votre Majesté l’aura ordonné. — Vraiment, dit le roi, s’il ne tient qu’à cela, je l’ordonne, et je voudrais déjà en être défait. — Hé bien, sire, vous allez l’être. » Il donna un coup de sifflet, et on vit tomber la forêt. « Ah ! mesdames, s’écria Mme la duchesse de Bourgogne, si le roi avait demandé nos têtes, M. d’Antin les ferait tomber de même. » Bon mot un peu vif, mais qui ne tirait point à conséquence.

C’est ainsi que tous les courtisans cherchaient à lui plaire, chacun selon son pouvoir et son esprit. Il le méritait bien, car il était occupé lui-même de se rendre agréable à tout ce qui l’entourait ; c’était un commerce continuel de tout ce que la majesté peut avoir de grâces sans jamais se dégrader, et de tout ce que l’empressement de servir et de plaire peut avoir de finesse sans l’air de la bassesse. Il était surtout avec les femmes d’une attention et d’une politesse qui augmentait encore celle de ses courtisans, et il ne perdit jamais l’occasion de dire aux hommes de ces choses qui flattent l’amour-propre en excitant l’émulation, et qui laissent un long souvenir.

Un jour, madame la dauphine, voyant à son souper un officier qui était très-laid, plaisanta beaucoup et très-haut sur sa laideur : « Je le trouve, madame, dit le roi encore plus haut, un des plus beaux hommes de mon royaume, car c’est un des plus braves. »

Le comte de Marivault, lieutenant général, homme un peu brutal, et qui n’avait pas adouci son caractère dans la cour même de Louis XIV, avait perdu un bras dans une action, et se plaignait un jour au roi, qui l’avait pourtant récompensé autant qu’on peut le faire pour un bras cassé : « Je voudrais avoir perdu aussi l’autre, et ne plus servir Votre Majesté. — J’en serais bien fâché pour vous et pour moi », lui répondit Louis XIV ; et ce discours fut suivi d’une grâce qu’il lui accorda. Il était si éloigné de dire des choses désagréables, qui sont des traits mortels dans la bouche d’un prince, qu’il ne se permettait pas même les plus innocentes et les plus douces railleries, tandis que les particuliers en font tous les jours de si cruelles et de si funestes.

Il faisait un jour un conte à quelques-uns de ses courtisans, et même il avait promis que le conte serait plaisant ; cependant il le fut si peu que l’on ne rit point, quoique le conte fût du roi. M. le prince d’Armagnac, qu’on appelait M. Le Grand, sortit alors de la chambre, et le roi dit à ceux qui restaient : « Messieurs, vous avez trouvé mon conte fort insipide, et vous avez eu raison ; mais je me suis aperçu qu’il y avait un trait qui regarde de loin M. Le Grand, et qui aurait pu l’embarrasser ; j’ai mieux aimé le supprimer que de hasarder de lui déplaire : à présent qu’il est sorti, voici mon conte » ; il l’acheva, et on rit. On voit par ces petits traits combien il est faux qu’il ait jamais laissé échapper ce discours dur et révoltant dont on l’accuse : Qu’importe lequel de mes valets qui me serve ? C’était, dit-on, pour mortifier M. de La Rochefoucauld. Louis XIV était incapable d’une telle indécence. Je m’en suis informé à tous ceux qui approchaient de sa personne ; ils m’ont tous dit que c’était un conte impertinent ; cependant il est répété et cru d’un bout de la France à l’autre. Les petites calomnies font fortune comme les grandes. Comment des paroles si odieuses pourraient-elles se concilier avec ce qu’il dit au même duc de La Rochefoucauld, qui était embarrassé de dettes : Que ne parlez-vous à vos amis ? mot qui lui-même valait beaucoup, et qui fut accompagné d’un don de cinquante mille écus. Quand il reçut un légat qui vint lui faire des excuses au nom du pape, et un doge de Gênes qui vint lui demander pardon, il ne songea qu’à leur plaire. Ses ministres agissaient un peu plus durement. Aussi le doge Lescaro, qui était un homme d’esprit, disait : « Le roi nous ôte la liberté en captivant nos cœurs, mais ses ministres nous la rendent. »

Lorsqu’en 1686 il donna à son fils le grand dauphin le commandement de son armée, il lui dit ces propres mots : « En vous envoyant commander mon armée, je vous donne les occasions de faire connaître votre mérite : c’est ainsi qu’on apprend à régner ; il ne faut pas, quand je viendrai à mourir, qu’on s’aperçoive que le roi est mort. » Il s’exprimait presque toujours avec cette noblesse. Rien ne fait plus d’impression sur les hommes, et on ne doit pas s’étonner que ceux qui l’approchaient eussent pour lui une espèce d’idolâtrie.

Il est certain qu’il était passionné pour la gloire, et même encore plus que pour la réalité de ses conquêtes. Dans l’acquisition de l’Alsace et de la moitié de la Flandre, de toute la Franche-Comté, ce qu’il aimait le mieux était le nom qu’il se faisait.

En effet pendant plus de cinquante ans, il n’y eut en Europe aucune tête couronnée que ses ennemis mêmes osassent seulement mettre avec lui en comparaison. L’empereur Léopold, qu’il secourut quelquefois et humilia toujours, n’était pas un prince qui pût disputer rien au roi de France. Il n’y eut de son temps aucun empereur turc qui ne fût un homme médiocre et cruel, Philippe IV et Charles II étaient aussi faibles que la monarchie espagnole l’était devenue. Charles II d’Angleterre ne songea à imiter Louis XIV que dans ses plaisirs. Jacques II ne l’imita que dans sa dévotion, et il profita mal des efforts que fit pour lui son protecteur. Guillaume III souleva l’Europe contre Louis XIV ; mais il ne put l’égaler ni en grandeur d’âme, ni en magnificence, ni en monuments, ni en rien de ce qui a illustré ce beau règne. Christine, en Suède, ne fut fameuse que par son abdication et son esprit. Les rois de Suède ses successeurs, jusqu’à Charles XII, ne firent presque rien de digne du grand Gustave ; et Charles XII, qui fut un héros, n’eut pas la prudence qui en eût fait un grand homme. Jean Sobieski, en Pologne, eut la réputation d’un brave général, mais ne put acquérir celle d’un grand roi. Enfin Louis XIV, jusqu’à la bataille d’Hochstedt, fut le seul puissant, le seul magnifique, le seul grand presque en tout genre. L’Hôtel de Ville de Paris lui décerna ce nom de Grand en 1680, et l’Europe, quoique jalouse, le confirma.

On l’a accusé d’un faste et d’un orgueil insupportables, parce que ses statues, à la place Vendôme et à celle des Victoires, ont des bases ornées d’esclaves enchaînés. On ne veut pas voir que celle du grand, du clément, de l’adorable Henri IV, sur le Pont-Neuf, est aussi accompagnée de quatre esclaves ; que celle de Louis XIII[7], faite anciennement pour Henri II, en a autant, et que celle même du grand-duc Ferdinand de Médicis, à Livourne, a les mêmes attributs. C’est un usage des sculpteurs plutôt qu’un monument de vanité. On érige ces monuments pour les rois, comme on les habille, sans qu’ils y prennent garde[8].

Il était si peu amoureux de cette fausse gloire qu’on lui reproche qu’il fit ôter de la galerie de Versailles les inscriptions pleines d’enflure et de faste que Charpentier, de l’Académie française, avait mises à tous les cartouches : L’incroyable passage du Rhin, La sage conduite du roi, La merveilleuse entreprise de Valenciennes, etc.

Louis XIV supprima toutes les épithètes, et ne laissa que les faits. L’inscription qui est à Paris à la porte Saint-Denis, et qu’on lui a reprochée, est à la vérité insultante pour les Hollandais ; mais elle ne contient pour Louis XIV aucune louange révoltante. Il n’entendait point le latin, comme on l’a dit[9] ; il n’alla presque jamais à Paris, et peut-être n’a-t-il pas plus entendu parler de cette inscription que de celles de Santeul, qui sont aux fontaines de la ville. Il serait à souhaiter, après tout, que nous ne laissassions subsister aucun monument humiliant pour nos voisins, et que nous imitassions en cela les Grecs, qui, après la guerre du Péloponèse, détruisirent tout ce qui pouvait réveiller l’animosité et la haine. Les misérables histoires de Louis XIV disent presque toutes que l’empereur Léopold fit élever une pyramide dans le champ de bataille d’Hochstedt : cette pyramide n’a existé que dans des gazettes, et je me souviens que M. le maréchal de Villars me dit qu’après la prise de Fribourg il envoya cinquante maîtres sur le champ où s’était donnée cette funeste bataille, avec ordre de détruire la pyramide en cas qu’elle existât, et qu’on n’en trouva pas le moindre vestige. Il faut mettre ce conte de la pyramide avec celui de la médaille du sta sol, arrête-toi, soleil, qu’on prétend que les États-Généraux avaient fait frapper après la paix d’Aix-la-Chapelle : sottise à laquelle ils ne pensèrent jamais.

Les choses principales dont Louis XIV tirait sa gloire étaient d’avoir, au commencement de son règne, forcé la branche d’Autriche espagnole, qui disputait depuis cent ans la préséance à nos rois, à la céder pour jamais en 1661 ; d’avoir entrepris, dès 1664, la jonction des deux mers ; d’avoir réformé les lois en 1667 ; d’avoir conquis la même année la Flandre française en six semaines ; d’avoir pris l’année suivante la Franche-Comté en moins d’un mois, au cœur de l’hiver ; d’avoir su ajouter à la France Dunkerque et Strasbourg. Que l’on ajoute à ces objets, qui devaient le flatter, une marine de près de deux cents vaisseaux, en comptant les alléges ; soixante mille matelots enclassés en 1681, outre ceux qu’il avait déjà formés ; le port de Toulon, celui de Brest et de Rochefort, bâtis ; cent cinquante citadelles construites ; l’établissement des Invalides, de Saint-Cyr, l’ordre de Saint-Louis, l’Observatoire, l’Académie des sciences, l’abolition du duel, l’établissement de la police, la réforme des lois, on verra que sa gloire était fondée. Il ne fit pas tout ce qu’il pouvait faire, mais il fit beaucoup plus qu’un autre. Quand je dirai que tous les grands monuments n’ont rien coûté à l’État, qu’ils ont embelli, je ne dirai rien que de très-vrai. Le peuple croit qu’un prince qui dépense beaucoup en bâtiments et en établissements ruine son royaume ; mais en effet il l’enrichit ; il répand de l’argent parmi une infinité d’artistes ; toutes les professions y gagnent ; l’industrie et la circulation augmentent : le roi qui fait le plus travailler ses sujets est celui qui rend son royaume plus florissant. Il aimait les louanges, sans doute, mais il ne les aimait pas grossières ; et les caractères qui sont insensibles aux justes louanges n’en méritent d’ordinaire aucune. S’il permit les prologues d’opéra dans lesquels Quinault le célébrait, ces éloges plaisaient à la nation, et redoublaient la vénération qu’elle avait pour lui. Les éloges que Virgile, Horace et Ovide même, prodiguèrent à Auguste, étaient beaucoup plus forts ; et, si on songe aux proscriptions, ils étaient assurément bien moins mérités.

Louis XIV n’adoptait pas toujours les louanges dont on l’accablait. L’Académie française lui rendait régulièrement compte des sujets qu’elle proposait pour le prix. Il y eut une année où elle avait donné pour sujet du prix, laquelle de toutes les vertus du roi méritait la préférence ; il ne voulut pas recevoir ce coup d’encensoir assommant, et défendit que ce sujet fût traité.

Il résulte de tout ce qu’on vient de rapporter que jamais homme n’ambitionna plus la vraie gloire. La modestie véritable est, je l’avoue, au-dessus d’un amour-propre si noble. S’il arrivait qu’un prince, ayant fait d’aussi grandes choses que Louis XIV, fût encore modeste, ce prince serait le premier homme de la terre, et Louis XIV le second[10].

Toutes les histoires imprimées en Hollande reprochent à Louis XIV la révocation de l’édit de Nantes. Je le crois bien ; tous ces livres sont écrits par des protestants. Ils furent des ennemis d’autant plus implacables de ce monarque qu’avant d’avoir quitté le royaume ils étaient des sujets fidèles. Louis XIV ne les chassa pas comme Philippe III avait chassé les Maures d’Espagne, ce qui avait fait à la monarchie espagnole une plaie inguérissable. Il voulait retenir les huguenots, et les convertir. J’ai demandé à M. le cardinal de Fleury ce qui avait principalement engagé le roi à ce coup d’autorité. Il me répondit que tout venait de M. de Baville, intendant de Languedoc, qui s’était flatté d’avoir aboli le calvinisme dans cette province, où cependant il restait plus de quatre-vingt mille huguenots. Louis XIV crut aisément que, qu’un intendant avait détruit la secte de son département, il l’anéantirait dans son royaume. M. de Louvois consulta sur cette grande affaire M. de Gourville, que le roi Charles II d’Angleterre appelait le plus sage des Français. L’avis de M. de Gourville fut d’enlever à la fois tous les ministres des églises protestantes. Au bout de six mois, dit-il, la moitié de ces ministres abjurera, et on les lâchera dans le troupeau ; l’autre moitié sera opiniâtre, et restera enfermée sans pouvoir nuire ; il arrivera qu’en peu d’années les huguenots, n’ayant plus que des ministres convertis, et engagés à soutenir leur changement, se réuniront tous à la religion romaine. D’autres étaient d’avis qu’au lieu d’exposer l’État à perdre un grand nombre de citoyens qui avaient en main les manufactures et le commerce, on fit venir au contraire des familles luthériennes, comme il y en a dans l’Alsace. L’autorité royale était affermie sur des fondements inébranlables, et toutes les sectes du monde n’auraient pas fait dans une ville une sédition de quinze jours. M. Colbert s’opposa toujours à un coup d’éclat contre les huguenots ; il ménageait des sujets utiles. Les manufactures de Vanrobais et de beaucoup d’autres qu’il avait établies n’étaient maintenues que par des gens de cette secte.

Après sa mort, arrivée en 1683, M. Le Tellier et M. de Louvois poussèrent les calvinistes : ils s’ameutèrent, on révoqua l’édit de Nantes, on abattit leurs temples ; mais on fit la grande faute de bannir les ministres. Quand les bergers marchent, les troupeaux suivent. Il sortit du royaume, malgré toutes les précautions qu’on prit, plus de huit cent mille hommes, qui portèrent avec eux dans les pays étrangers environ un milliard d’argent, tous les arts, et leur haine contre leur patrie. La Hollande, l’Angleterre, l’Allemagne, furent peuplées de ces fugitifs. Guillaume III eut des régiments entiers de protestants français à son service. Il y a dix mille réfugiés français à Berlin, qui ont fait de cet endroit sauvage une ville opulente et superbe. Ils ont fondé une ville jusqu’au fond du cap de Bonne-Espérance[11].

Louis XIV fut très-malheureux depuis 1704 jusqu’en 1712 ; il soutint ses disgrâces comme un homme qui n’aurait jamais connu de prospérité. Il perdit son fils unique en 1711, et il vit périr en 1712, dans l’espace d’un mois, le duc de Bourgogne son petit-fils, la duchesse de Bourgogne, et l’aîné de ses arrière-petits-fils. Le roi, son successeur, qu’on appelait alors le duc d’Anjou, fut aussi à l’extrémité. Leur maladie était une rougeole maligne, dont furent attaqués en même temps M. de Seignelai, Mlle d’Armagnac, M. de Listenai ; Mme de Gondrin, qui a été depuis comtesse de Toulouse, Mme de La Vrillière, M. le duc de La Trimouille, et beaucoup d’autres personnes à Versailles. M. le marquis de Gondrin en mourut en deux jours. Plus de trois cents personnes en périrent à Paris. La maladie s’étendit dans presque toute la France. Elle enleva en Lorraine deux enfants du duc. Si on avait voulu seulement ouvrir les yeux et faire la moindre réflexion, on ne se serait pas abandonné aux calomnies abominables qui furent si aveuglément répandues ; elles furent la suite du discours imprudent d’un médecin nommé Boudin, homme de plaisir, hardi, et ignorant, qui dit que la maladie dont ces princes étaient morts n’était pas naturelle. C’est une chose qui m’étonne toujours que les Français, qui sont aujourd’hui si peu capables de commettre de grands crimes, soient si prompts à les croire. Le fameux chimiste Homberg, vertueux philosophe, et d’une simplicité extrême, fut tout étonné d’entendre dire qu’on le soupçonnait ; il courut vite à la Bastille s’y constituer prisonnier : on se moqua de lui, et on n’eut garde de le recevoir ; mais le public, toujours téméraire, fut longtemps imbu de ces bruits horribles, dont la fausseté reconnue devrait apprendre aux hommes à juger moins légèrement, si quelque chose peut corriger les hommes.

Un des malheurs de la fin du règne de Louis XIV fut le dérangement des finances ; il commença dès l’an 1689. On fit porter tous les meubles d’argent orfévris à la Monnaie, en dépouillant sa galerie et son grand appartement de tous ces meubles admirables d’argent massif, sculptés par Ballin, sur les dessins du fameux Lebrun ; et de tout cela on ne retira que trois millions de profit. On établit la capitation en 1695 : on fit des tontines. M. de Pontchartrain, en 1696, vendit des lettres de noblesse à qui en voulait pour deux mille écus, et ensuite on taxa à vingt francs la permission d’avoir un cachet.

Dans la guerre de 1701 l’épuisement parut extrême, M. Desmarets fut un jour réduit à prendre cent mille francs qui étaient en dépôt chez les chartreux, et à mettre à la place des billets de monnaie, dans un besoin pressant de l’État. Si on avait commencé par établir l’impôt du dixième, impôt égal pour tout le monde par sa proportion (ce qu’on ne fit qu’en 1710), le roi eût eu plus de ressources ; mais, au lieu de prendre cette voie, on ne se servit que de traitants qui s’enrichirent en ruinant le peuple. L’État ne manquait point d’argent, mais le discrédit le tenait caché. Il a bien paru en dernier lieu, dans la guerre de 1741, combien la France a de ressources. Non-seulement il n’y a pas eu un moment de discrédit, mais on ne l’a jamais craint. Rien ne prouve mieux que la France, bien administrée, est le plus puissant empire de l’Europe.

FIN DES ANECDOTES SUR LOUIS XIV.

    Il y mena sa fille, âgée de trois ans ; elle fut sur le point, en abordant sur le rivage, d’y être dévorée par un serpent.

    De retour en France, à l’âge de douze ans, elle logea chez la duchesse de Navailles, sa parente, qui ne lui donna que de l’éducation. Elle y changea de religion, car elle était née calviniste. Ce fut une fortune pour elle d’épouser Scarron, qui ne vivait presque que de pensions et de ses ouvrages, qu’il appelait sa terre de Quinet, parce que Quinet était son libraire.

    Après la mort de son mari, elle fit demander au roi, par tous ses amis, une partie de la pension dont Scarron jouissait, et le roi la fit attendre deux ans.

    Enfin il lui en donna une de deux mille livres avant qu’elle menât M. le duc du Maine aux eaux ; il lui dit : Madame, je vous ai bien fait attendre, mais j’ai été jaloux de vos amis, et j’ai voulu que vous n’eussiez d’obligation qu’à moi. M. le cardinal de Fleury, de la bouche de qui je tiens ce fait, m’a dit que le roi lui tint le même discours quand il lui donna l’évêché de Fréjus. Elle avait environ cinquante ans quand Louis XIV s’attacha à elle. Il faut convenir qu’à cet âge on ne subjugue pas le cœur d’un roi, et surtout d’un roi devenu difficile, sans avoir un très-grand mérite. Il faut de la complaisance sans empressement, de l’esprit sans envie d’en montrer, une flexibilité naturelle, une conversation solide et agréable, l’art de réveiller sans cesse l’âme d’un homme accoutumé à tout et dégoûté de tout, assez de force pour donner de bons conseils, et assez de retenue pour ne les donner qu’à propos ; il faut enfin ce charme inexprimable qui enchaîne un esprit, et qui ranime les langueurs de l’habitude. Mme de Maintenon avait toutes ces qualités. Elle fit les douceurs de la vie de Louis XIV, depuis 1684 jusqu’à la mort de ce monarque. L’Histoire de Reboulet dit qu’il l’épousa en présence de Bontemps et de Forbin ; mais ce fut M. de Montchevreuil, et non M. de Forbin, qui assista comme témoin.

    La première femme du roi d’Angleterre Jacques second était fille du chancelier Hyde. Il s’en fallait beaucoup qu’elle fût d’aussi bonne maison que Mme de Maintenon, et elle n’avait pas son mérite. Nous avons vu Pierre le Grand épouser une personne bien inférieure à ces deux dames ; et cette épouse de Pierre le Grand devenir impératrice, et mériter de l’être. Le mérite fait disparaître bien des disproportions, et rapproche bien des intervalles. Une des choses qui prouva combien Mme de Maintenon était digne de sa fortune, c’est que jamais elle n’en abusa. Elle n’eut jamais la vanité de vouloir paraître ce qu’elle était ; sa modestie ne se démentit point ; personne à la cour n’eut à se plaindre d’elle. Elle se retira à Saint-Cyr après la mort de Louis XIV, et y vécut d’une pension de quatre-vingt mille livres ; c’était la seule fortune qu’elle se réserva. »

    Ce qui concerne Mme de Maintenon se retrouve dans le chapitre xxvii du Siècle de Louis XIV, avec quelques rectifications (voyez tome XIV). Quant à ce qui, dans le troisième alinéa, regarde Mme de Montespan, et surtout à l’utilité pour un roi d’avoir une maîtresse, il est bon de ne pas oublier qu’au moment où Voltaire écrivait cela, Mme de Pompadour avait auprès de Louis XV l’emploi que Mme de Montespan avait auprès de Louis XIV. On conçoit alors pourquoi cet alinéa ne fut pas répété dans le Mercure de 1750. (B.)

  1. La plus ancienne édition que je connaisse de ces Anecdotes est celle qui fait partie du tome II, imprimé à Dresde, en 1748, des Œuvres de Voltaire, in-8°. On les réimprima dans le Mercure du mois d’août 1750, pages 5 et suivantes. (B.) — Pour d’autres Anecdotes sur Louis XIV, voyez tome XIV, chapitres XXV à xxviii du Siècle de Louis XIV.
  2. Voyez tome XVII, page 217.
  3. Voltaire cite encore ces vers dans le chapitre XV de son Siècle de Louis XIV : voyez tome XIV.
  4. Dans le prologue d’Atys, opéra de Quinault, on lit :


    Les plaisirs à ses yeux ont beau se présenter,

    Sitôt qu’il voit Bellone il quitte tout pour elle ;

    Rien ne peut l’arrêter

    Quand la Gloire l’appelle.

  5. Quelques personnes ont porté beaucoup plus haut le montant de ce que Versailles a coûté à la France. Mirabeau, et Volney surtout, ont tellement dépassé les évaluations de Voltaire que, craignant de voir l’architecture compromise, C.-A. Guillaumot, architecte, a publié des Observations sur le tort que font à l’architecture les déclamations hasardées et exagérées contre les dépenses qu’occasionne la construction des monuments publics ; Paris, Perronneau, an IX, in-8° de trente-trois pages. Guillaumot fait monter la dépense de Versailles seulement à près de cent vingt-deux millions de notre espèce actuelle. Je ne sais pourquoi l’auteur a porté les dépenses en monnaie de son temps : il était plus naturel de les donner telles qu’il les trouvait aux sources où il dit avoir puisé. Ce qui peut diminuer encore la confiance dans ses calculs, c’est que ses additions ne sont pas justes ; au surplus, son écrit, dont on trouve un extrait dans la troisième édition de l’Histoire de Fénelon, par le cardinal de Bausset, a été analysé avec plus d’exactitude dans les Documents authentiques et Détails curieux sur les dépenses de Louis XIV, par G. Peignot, 1827, in-8°. Malgré Guillaumot, il est permis de croire que Voltaire a été ici, comme tant d’autres fois, mieux instruit et plus exact qu’on ne voudrait. (B.)

    — Pour la construction seule du palais, on compte, jusqu’en 1690, quatre-vingt-huit millions. (G. A.)

  6. Voyez, tome XIV, le chapitre xxviii du Siècle de Louis XIV.
  7. Sur la statue de Henri IV, voyez la note, tome XII, page 552. — La statue de Louis XIII, dont le cheval était de Daniel Volterre, et le cavalier de Biard, qui avait été érigée Place-Royale, à Paris, par le cardinal de Richelieu, a aussi été détruite pendant la Révolution. La statue équestre du même prince, en marbre blanc, qu’on voit aujourd’hui, est de Dupaty. (B.)
  8. L’édition de Dresde, 1748, et la réimpression dans le Mercure de 1750, contiennent de plus ici l’alinéa suivant :

    « On prononça son panégyrique publiquement à Florence et à Bologne. M. Guglielmini, fameux astronome toscan, fit bâtir une maison à Florence à l’aide de ses libéralités, et grava sur la porte Ædes a deo datæ ; maison donnée par un dieu ; allusion au surnom de Dieudonné, que Louis XIV avait eu dans son enfance, et au vers de Virgile : Deus nobis hœc otia fecit. Cette inscription était sans doute plus idolâtre que celle de la statue de la place des Victoires : Viro immortali, à l’homme immortel ; on a critiqué cette dernière, comme si ce mot immortel signifiait autre chose que la durée de sa renommée. » (B.)

  9. Page 234. Voici les inscriptions : « Ludovico magno. Quod diebus vix sexaginta Rhenum, Wahalim, Mosam, Isalam, superavit. Subjecit provincias tres, cepit urbes munitas quadraginta. Emendata male memori Batavorum gente, præfectus et ædiles P. CC. Anno D. MDCLXXII. » — Du côté du faubourg : « Ludovico magno. Quod Trajectum ad Mosam XIII diebus cepit. Præfectus et ædiles P. CC. Anno D. MDCLXXIII. »
  10. L’édition de 1748 contient de plus ici les huit alinéas suivants, dont le premier seul a été reproduit dans le Mercure, en 1750 :

    « Une preuve incontestable de son excellent caractère, c’est la longue lettre qu’il écrivit à M. Le Tellier, archevêque de Reims, que j’ai eu le bonheur de voir en original. Il était très-mécontent de M. de Barbezioux, neveu de ce prélat, auquel il avait donné la place de secrétaire d’État du célèbre Louvois, son père.

    Il ne voulait pas dire des choses dures à M. de Barbezieux ; il écrit à son oncle pour le prier de lui parler et de le corriger : Je sais ce que je dois, dit-il, à la mémoire de M. de Louvois ; mais si votre neveu ne change de conduite, je serai forcé avec douleur à prendre un parti. Ensuite il entre dans un long détail de toutes les fautes qu’il reproche à son ministre, comme un père de famille tendre et instruit de ce qui se passe dans sa maison. Il se plaint que M. de Barbezieux ne fait pas un assez bon usage de ses grands talents ; qu’il néglige quelquefois les affaires pour les plaisirs ; qu’il fait attendre trop longtemps les officiers dans son antichambre ; qu’il parle avec trop de hauteur et de dureté. La lettre est assurément d’un roi et d’un père.

    Dans mille libelles qu’on a écrits contre lui, on lui a reproché ses amours avec la plus grande amertume ; mais quel est celui de tous ceux qui l’accusent qui n’ait eu la même passion ? Il est plaisant qu’on ne veuille pas donner à un roi une liberté que les moindres de ses sujets prennent si hautement.

    Ceux qui n’ont jamais connu cette passion sont d’ordinaire des caractères durs et impitoyables. Une femme digne d’être aimée adoucit les mœurs ; elle est la seule qui puisse dire à un prince des vérités utiles, qu’il n’entendrait peut-être pas sans honte et sans dépit de la bouche d’un homme, et qu’un homme même n’oserait pas dire. Louis XIV fut heureux dans tous ses choix, et il le fut encore dans ses enfants naturels ; il en eut dix légitimés, et deux qui ne le furent pas. Des dix légitimés, deux moururent dans leur enfance ; les huit qui vécurent eurent tous du mérite. Les princesses furent aimables, le duc du Maine et le comte de Toulouse furent des princes très-sages. Le comte de Vermandois, qui mourut jeune, et qui était amiral avant le comte de Toulouse, promettait beaucoup.

    Dans les dernières histoires de Louis XIV, on prétend que ce fut Mme de Montespan qui produisit elle-même Mme de Maintenon à la cour ; on se trompe. Ce fut le duc de Richelieu, père du premier gentilhomme de la chambre, qui a été si connu en Europe par les agréments de sa figure et de son esprit, et par le service qu’il a rendu dans la bataille de Fontenoy. L’hôtel de Richelieu était le rendez-vous de la meilleure compagnie de Paris, et soutenait la réputation du Marais, qui était alors le beau quartier. Mme de Maintenon, qu’on appelait madame Scarron, veuve du fils d’un conseiller de grand’chambre, d’une très-bonne famille de robe, et petite-fille du fameux d’Aubigné, si connu sous Henri le Grand, allait fort souvent à l’hôtel de Richelieu, dont elle faisait les délices. Mme de Montespan voulant envoyer aux eaux de Barége son fils le duc du Maine, encore enfant, qui était né avec une difformité dans un pied, cherchait une personne intelligente et secrète qui se chargeât de la conduite. La naissance du duc du Maine était encore un mystère. M. le duc de Richelieu proposa ce voyagea Mme Scarron, qui n’était pas riche ; et M. de Louvois, qui était dans la confidence, la fit partir pour les eaux secrètement avec le jeune duc du Maine. Il faut avouer qu’il y eut dans la fortune de cette dame une destinée bien étrange. Elle était née à Niort, dans la prison où son père était renfermé après s’être sauvé du château Trompette avec la fille du sous-gouverneur, nommé de Cardillac, qu’il avait épousée ; ainsi elle était très-bonne demoiselle par son père et par sa mère, mais sans aucun bien. Son père avait dissipé le peu de fortune qu’il avait eu, et en chercha une en Amérique.

  11. Dans l’édition de 1748 on trouve cette phrase, qui avait été supprimée dans le Mercure de 1750 :

    « Quand l’État fut délivré de leur secte et privé de leurs secours, les jansénistes voulurent prendre leur place, et faire un parti considérable ; il le fut quelque temps : Louis XIV en fut importuné les dernières années de sa vie ; mais l’autorité les a écrasés, et les convulsions les ont rendus ridicules. »

    Cette phrase n’a, jusqu’à ce jour (1830), été reproduite par aucun éditeur. (B.) — Sur le Calvinisme et le Jansénisme, voyez, tome XV, le chapitre xxxvi et le chapitre xxxvii du Siècle de Louis XIV.