Anecdotes normandes (Floquet)/La Vocation

Texte établi par Charles de BeaurepaireCagniard (p. 323-341).


La Vocation


ANECDOTE NORMANDE



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Dans l’une des dernières années du règne de Louis XV, aux Palinods de Caen, devant l’assemblée la plus nombreuse et la plus brillante qu’on eut vue de longtemps, après quelques pièces de vers assez mauvaises, fut lue, enfin, une ode française qu’accueillirent de favorables murmures, et à laquelle le Recteur et les doyens de l’Université, juges du concours, décernèrent le prix tout d’une voix ; c’étaient cent beaux jetons d’argent, prix fondé sous Louis XIII, par le seigneur de Saint-Manvieu, pour la meilleure ode qui, chaque année, serait envoyée au concours. Prenant donc, sur le bureau du Puy, une bourse brodée richement, qui contenait ces brillants jetons si désirés, le Recteur appela à haute voix Gervais Delarue, lequel n’eut garde de se faire attendre, on peut le croire, et alors commencèrent et retentirent longtemps de vifs applaudissements et de bruyants battements de mains.

Grande, toutefois, à vrai dire, était la surprise de tous les assistants, public et juges ; non pas que Gervais Delarue ne fût, sans nul doute, un sujet hors de ligne ; et même l’Université de Caen n’avait vu de longtemps se lever de ses bancs un plus brillant élève. Mais, que ce jeune homme dût un jour faire des vers, des vers français, une ode enfin, nul ne s’en fût jamais avisé jusqu’à ce moment, et le public, les juges mêmes du concours, ébahis à l’envi, devaient, je vous jure, n’en pas revenir de sitôt. « Quoi, se disait-on, des vers, une ode, lui occupé sans cesse à étudier nos églises, à contempler le tombeau de Guillaume-le-Conquérant, celui de la reine Mathilde, l’antique chapelle de Saint-Georges-du-Château, les bas-reliefs et les devises du Manoir des Gens-d’armes, les briques armoriées de l’ancienne grande salle des échiquiers ! Et c’était à qui s’extasierait davantage. Pauvres gens, de comprendre si mal les tourments d’une intelligence qui s’ignore et s’interroge, d’un génie qui se cherche lui-même ; qui, rempli d’une immense mais vague confiance en lui, et infailliblement sûr de se manifester quelque jour, ne sait toutefois encore, et se demande avec anxiété et dans les transes, sous quelle forme le monde voudra bien plus tard le reconnaître et l’accueillir !

Pour Gervais Delarue, on le devine assez, il avait tressailli d’aise de voir ses premiers vers si bien reçus, et son âme s’ouvrait aux rêves les plus enivrants. Avant lui, naguère, dans la même ville, dans cette même salle des Palinods, Bertaut, Sarrazin, Segrais, Malherbe, n’avaient-ils pas commencé ainsi ? Il les voyait au terme de la carrière, qui semblaient lui sourire, lui faire signe de venir les rejoindre. Horace, aussi, et Pindare, ses auteurs favoris, lui revenaient en mémoire, avec leurs merveilleux dithyrambes qui parlent si splendidement des beaux vers où l’on voit le poète couronné touchant les cieux de sa tête. « Et moi aussi, je suis poète, » se disait enivré le jeune lauréat du jour ; et, dans la rue de Geôle, sous un beau ciel où scintillaient les étoiles, il se surprit à baisser machinalement la tête comme de peur de se faire mal.

Encore un peu, c’en était fait de ce jeune homme, et notre Normandie, si peu explorée, si mal connue encore alors, au lieu d’un historien qu’elle avait pu espérer quelque temps, allait compter un versificateur de plus, dont elle n’avait que faire ; car cette ode couronnée tout-à-l’heure, il le faut bien dire, bonne pour des gens qui venaient d’entendre, avant elle, les plus fades choses du monde ; bonne encore pour de vénérables et vieux recteurs et doyens de faculté, peu exigeants, cela s’entend, en fait de fougue, de verve et de génie, c’était, au fond, hélas ! l’un des plus raisonnables et des plus logiques dithyrambes dont on eût mémoire ; dithyrambe où la méthode dominait sur toutes choses, et d’une exactitude à faire honte au syllogisme le plus péremptoire, au plus inexorable dilemme.

Mais, ces choses-là, nul n’a hâte de les aller dire aux intéressés ; et Gervais Delarue ne s’en fût jamais douté, peut-être, sans un abbé franc-parleur, ennemi juré de l’outrecuidance, à laquelle il menait rude guerre en toutes rencontres, quoique, en vérité, il en fût lui-même, le digne homme, mieux pourvu que nul autre. C’était l’abbé Raffin, l’un des archidiacres de Notre-Dame de Bayeux, fort adonné à l’étude de la liturgie, qu’au demeurant il n’entendait pas mieux que les autres, mais s’y croyant des plus forts qu’on pût voir, et supputant dans sa pensée qu’auprès d’un homme tel que lui, Durand (ce fameux évêque de Mende) et dom Martène n’étaient qu’écoliers, à qui il eût fallu faire recommencer leurs classes.

Épiant donc aux portes notre Pindare, et l’apostrophant tout juste au moment où il baissait la tête sous le ciel, comme de peur de se blesser : « Soyez antiquaire, Gervais Delarue, mon ami (lui cria-t-il bien fort, du plus loin qu’il le vit paraître), soyez antiquaire ! à chacun sa sphère, entendez-vous, et sa vocation particulière. Voyez si je me mêle, quant à moi, d’autre chose que de liturgie ; aussi, pour m’en remontrer sur ce point, faudrait-il se lever de bonne heure.


Ne forcez point votre talent,
Vous ne feriez rien avec grâce.


« Adieu donc, la bonne nuit, et, sur toutes choses, évitez les sots rêves. »

C’était, pour Gervais Delarue, revenir du plus loin qu’il fût possible, et tomber lourdement et de bien haut, d’autant, d’ailleurs, que, le malencontreux archidiacre ayant débité sa tirade à tue-tête, il n’y en avait pas eu un mot de perdu pour la multitude qui sortait en foule en ce moment. Rouge, confus et pantois, Gervais Delarue, pour se remettre un peu, songeait, à part soi, à ces triomphes de l’ancienne Rome, où, au milieu des pompes et des fracas, aux oreilles du vainqueur enivré et hors de lui, un fâcheux, aposté tout exprès, venait dire soudain : O homme, souviens-toi que tu es mortel ; où, aussi des étoupes, brûlées sous les yeux du héros, s’y évaporaient aussitôt en fumée, tandis qu’un autre fâcheux lui criait encore : Ainsi passe la gloire du monde. Mais à Rome, du moins, ces durs mots, ces étoupes légères, cette ironique fumée, étaient partie obligée et prévue du cérémonial ; le héros de la fête avait été prévenu à l’avance, et un homme averti en vaut deux. De venir, au contraire, ainsi à l’improviste secouer brutalement un triomphateur sur son char et le précipiter du ciel à terre, le moyen pour celui-ci de prendre en bonne part une morale si intempestive et de n’en vouloir pas mortellement à ce rabroueur importun ?

Ce n’était pas, au demeurant, que ce coup si imprévu n’eût frappé droit à la conscience du lauréat désappointé, et je ne sais quoi, dans son cœur, lui criait maintenant plus haut que l’archidiacre : « Plus de vers, Gervais Delarue, sois antiquaire. » — De pardonner, toutefois, de sitôt, à ce maître archidiacre de l’avoir ainsi, brutalement et oyant tous, réveillé en sursaut et troublé un si beau rêve, Gervais Delarue ne l’aurait pu prendre sur lui, rancunier qu’il était autant qu’homme de Normandie, et une susceptibilité vive, un irritable amour-propre étant, de tous les attributs du poète, le seul qui lui fût demeuré, et qu’il ne dût jamais perdre tout-à-fait, si longtemps qu’il pût avoir à vivre. Aussi, aurait-il bien volontiers joué pièce à ce funeste abbé Raffin. Mais quelle apparence, la distance étant si grande entre un pauvret comme lui et un archidiacre de Bayeux, abbé de Mondais ! Promptement guéri, quoi qu’il en soit, de sa vocation lyrique, de rechef l’ardent jeune homme s’en allait rôdant sans cesse dans les châteaux, les abbayes et les églises, supputant l’âge de ces monuments vieillis, déchiffrant des épitaphes, dévorant des cartulaires. L’église de Saint-Pierre, entr’autres, devait arrêter longtemps ses regards, avec ses riches pendentifs, les délicieuses arabesques qui décorent les dehors de son abside, et ce fameux pilier de l’aile gauche, avec son chapiteau aux bizarres et inintelligibles figures, hiéroglyphes encore inexpliqués alors, où Debras de Bourgueville et le docteur Huet étant venus, avant lui, suer sang et eau, avaient perdu leur latin et jeté leur bonnet par dessus les moulins. Logogryphe insoluble, ce semblait, et dont un jour pourtant notre archéologue trouva enfin tous les mots. C’est qu’aussi sur ce chapiteau bizarre l’architecte s’était avisé, qui l’eût pu croire ? de reproduire quelques scènes assez profanes des romans de la Table-Ronde, des fables, pour tout dire, mais des fables d’un sens tout moral, où étaient raillées, avec autant d’énergie que de malice, les extravagances que peut conseiller un fol amour à ceux qu’il aveugle. C’étaient Tristan de Léonais traversant la mer sur son épée, pour rejoindre sa maîtresse qui est censée l’attendre impatiemment au rivage ; Lancelot du Lac, le chevalier Yvain, d’autres encore, tous en grande recherche de leurs belles, et faisant, pour les retrouver ou pour leur plaire, les plus sottes choses dont ils eussent pu s’aviser ; Aristote, ce grand philosophe, servant de haquenée à sa maîtresse, qui, montée sur lui, à l’avantage, s’en va chevauchant vers le palais d’Alexandre, non sans fouetter vigoureusement sa monture ; Virgile qui, déçu par une voix menteuse, s’est laissé hisser en l’air dans une corbeille où il demeure, se morfondant toute une nuit à la belle étoile, suspendu entre le ciel et la terre, oublié, hélas ! de celle qu’il a bien voulu croire, et sévèrement puni d’avoir lui-même oublié le pieux Énée.

Les curé, vicaires et obitiers de Saint-Pierre, en entendant Gervais Delarue leur expliquer ces énigmes, n’en pouvaient revenir d’aise. Non pas qu’au fond ces. dignes prêtres eussent autrement à cœur Lancelot du Lac ni la reine Génèvre ; mais un si fin débrouilleur de vieux mystères leur parut envoyé du ciel tout exprès pour les tirer d’une chicane à eux suscitée par l’officialité de Bayeux, et qui, depuis quelque temps, les tenait tous en cervelle. Il n’y allait de rien moins, à la vérité, pour ce curé et ses douze obitiers, que de mettre bas de belles et riches aumusses de petit-gris, que l’évêché de Bayeux leur voulait faire quitter à toute force, comme portées par eux sans titres, par abus et entreprise, nosseigneurs les membres du vénérable chapitre pouvant seuls, dans le diocèse, disait-on, porter aumusses et insignes de chanoines. Nos douze obitiers, de leur côté, tenaient fort à leurs riches fourrures qui, en hiver, les protégeaient contre le froid, et, en toute saison, leur donnaient bonne grâce, comme ils pensaient ; chose que tous mortels ont fort à cœur, aux champs comme à la ville, et en lieu saint, hélas ! non moins parfois qu’en lieu profane.

Gervais Delarue, donc, après l’aventure du pilier, qui fit bruit, s’était vu assailli à la fois par les douze obitiers ensemble, le curé à leur tête, lesquels, les menant bon gré mal gré à leurs archives, l’y enfermèrent à double tour, le conjurant à genoux de tant faire qu’ils pussent garder leurs aumusses, chose pour eux de si grande conséquence et à laquelle ils tenaient tous comme à la prunelle de leurs yeux. Or, la difficulté venait de l’archidiacre Raffin, le liturgiste (ce grand donneur de conseils et juré désabuseur de poètes). Delarue, vraiment, sans en rien dire, n’avait guère la chose moins à cœur que les douze obitiers tous ensemble. Imaginez donc, je vous prie, la joie de tout ce monde, lorsqu’après une grande semaine de recherches désespérées, s’offrirent aux regards de notre antiquaire enchanté des pièces telles qu’il n’eût osé en espérer lui-même, de belles lettres-patentes bien scellées, en bonne forme, par lesquelles un roi de France avait maintenu naguère le curé et les douze obitiers de Saint-Pierre en leur droit de porter, tant dans l’église qu’en tous lieux, non seulement l’aumuche grise, mais de plus le capuchon à queue ou chape noire, pour en jouir, eux et leurs successeurs, jusqu’à la consommation des siècles. Obitiers, curé, vicaires, eussent volontiers, en une telle conjoncture, chanté un Te Deum à huis clos et en famille. Pensez surtout combien Gervais Delarue était aise d’avoir pu jouer un si bon tour à l’archidiacre, ce fin et consommé liturgiste.

Oncques plus, vous le pouvez bien croire, il ne devait dans la suite être question des aumusses de petit-gris. Mais l’archidiacre, tout en buvant, non sans rechigner un peu, ce calice jusqu’à la lie, mûrissait en son esprit un projet bien autrement hardi, se promettant tout bas une éclatante revanche dont l’idée seule le faisait rire sous barbe et réciter son bréviaire d’un air plus satisfait que de coutume.

Un beau jour donc, dans la paisible ville de Caen, arriva tout-à-coup la nouvelle inopinée que, tel jour, à telle heure, l’archidiacre Raffin viendrait commencer à Saint-Pierre la visite de toutes les églises de la ville ; et ordre à tous de se tenir prêts sans faute pour la cérémonie. Grand émoi, aussitôt, dans les treize paroisses, où de longtemps, j’ignore pourquoi, n’avaient eu lieu de visites d’archidiacre. Mais, à quelques jours de là, émoi bien autre encore, quand on sut ce qui se passait dans les sept doyennés visités les premiers par l’archidiacre Raffin, et qu’à Douvres, à Troarn, à Condé-sur Noireau, à Cambremer, à Maltot, dans le Cinglais, partout enfin, à la voix de cet enragé liturgiste, la terreur des curés, ceux-ci, ô désespoir ! s’étaient vus tous contraints, bon gré mal gré, de mettre bas devant lui leur étole pastorale. L’étole pastorale, entendez-vous, cette marque de leur juridiction, cet insigne de leur dignité curiale, précieux pour eux sur toute chose, comme à un évêque la croix d’or qui pend sur sa poitrine, à un maréchal de France son bâton, à un président de parlement son mortier de velours aux larges galons d’or et sa fourrure. L’étole, de tout temps, si chère aux curés, mais chère aussi outre mesure aux archidiacres qui, presque tous, jadis, au jour de leur visite, la voulaient porter seuls, à toute force, et ne pouvaient endurer que nul autre la portât en leur présence. L’étole, enfin, objet pendant deux siècles de nombreuses et très âpres disputes ; de pis que cela, si je voulais bien dire, mais, en tous cas, de procès sans nombre, suivis des deux parts, en Normandie surtout, avec une incroyable persévérance, au point qu’un célèbre archidiacre de Rouen, Adrien Behotte, qui florissait sous Henri IV et Louis XIII, après une longue vie passée quasi tout entière dans cette polémique, revoyant enfin ses registres, et faisant ses comptes, trouva, et en convint de la meilleure foi du monde, qu’il lui en avait coûté dix mille bons écus, monnaie de France. Encore avait-il perdu, avec dépens, tant au parlement de Rouen qu’au conseil du roi, où il avait eu le crédit de faire évoquer enfin toutes ses affaires. Aussi, à Rouen, la chose n’était-elle plus controversée, en sorte que les trente-six curés de cette ville, au jour de la visite, gardaient leur étole sans qu’une voix s’élevât maintenant pour la leur faire quitter, l’archidiacre Behotte en étant mort à la peine, et il y avait longtemps de cela. Que, s’il en allait ainsi sous l’empire du Rituel de Rouen, qui ne disait mot de l’étole pastorale, pourquoi en aurait-il été autrement dans le diocèse de Bayeux, dont le Rituel n’en parlait pas davantage ? Aussi, dans tous les doyennés, mais à Caen surtout, lors des dernières visites d’archidiacres, les curés avaient-ils été vus portant paisiblement leurs étoles, sans l’ombre d’une dispute. Le fait était assez récent encore ; nombre de témoins pleins de vie l’avaient vu de leurs yeux, et des procès-verbaux en auraient fait foi en un besoin. Mais, à tous les registres, à toutes les offres d’enquête : « Que prouvent, » répondait l’abbé Raffin, « que prouvent tous vos actes et tous vos témoins, sinon d’indues et hardies entreprises des curés sur les archidiacres mes prédécesseurs, lesquels n’entendaient chose aucune à la liturgie, comme je l’ai déjà reconnu en plus de cent rencontres. » Il les sommait donc de produire des titres valables, en attendant quoi, il allait, le digne homme, continuant ses prouesses ; et c’était, dans tous les doyennés comme une Saint-Barthélemi d’étoles.

Il va s’en dire que Gervais Delarue, le subtil débrouilleur d’hiéroglyphes et de lettres patentes, avait été appelé tout d’abord au secours des curés et de leurs étoles en péril. Gervais Delarue était, dès longtemps, la providence de l’église de Saint-Pierre ; mais providence qui, cette fois, allait, ce semble, lui faire défaut : les archives des obitiers, bien et dûment fouillées, tous les titres, soigneusement lus de mot à mot, n’offrant pas une clause, une ligne même ayant trait à la grande question qui, en ce moment, mettait, à Caen, tous les esprits aux champs. — C’était donc désormais une cause perdue sans ressource, l’archidiacre Raffin venant d’arriver enfin, que dis-je ? étant au presbytère de Saint-Pierre, et allant tout-à-l’heure s’acheminer vers la basilique où clergé, croix, orgue, cloches, eau bénite, encens, blanche étole, toutes choses requises, en un mot, étaient disposées pour le recevoir en cérémonie.

Cependant, clergé, vicaires, obitiers, curé surtout, n’étaient point à leur aise, on le peut croire, en une extrémité si pressante, l’archidiacre venant de s’expliquer crûment avec eux sur la fameuse question de l’étole, car on avait bien trouvé un gros volume latin d’environ quatre cents pages, composé naguère par le docte Thiers, curé de Champrond en Gastine, au sujet de l’étole pastorale, et pour le droit des curés qui, de vrai, y était démontré sans réplique. Mais, comme on venait d’apporter ce livre en hâte à l’archidiacre, et qu’on en espérait des merveilles, celui-ci, sans en prendre autrement connaissance, s’étant écrié que ce Thiers, en son temps, avait été un fougueux janséniste, il n’y avait plus eu moyen d’en parler davantage.

Grandes donc étaient, maintenant, l’angoisse et la désolation, non plus seulement à Saint-Pierre, mais dans les dix autres paroisses de la ville que l’archidiacre allait visiter ensuite ; à Saint-Jean, à Saint-Sauveur, à Saint-Gilles, à Notre-Dame, où les étoles pastorales allaient de toute nécessité avoir même fortune qu’à Saint-Pierre, par où commençait la visite. Or, c’en était fait sans ressource aucune, l’archidiacre étant maintenant en chemin par la rue pour se rendre processionnellement au parvis. Pour le curé, rentré dans son église par son presbytère, il allait avec ses douze obitiers descendre la nef, la croix en tête, pour aller attendre l’archidiacre au grand portail, et déjà il marchait piteusement en surplis et sans étole, le visage soucieux et le cœur gros ; mais voilà soudain que Gervais Delarue survint brusquement, colère et joyeux tout ensemble, maudissant les ânes (ce fut son mot) qui, s’étant ingérés de compulser avant lui les archives de Saint-Pierre, avaient fait un énorme paquet de pièces inutiles et les avaient jetées ignoblement au rebut. Pièces inutiles, en effet, où, jetant un coup d’œil tout à l’heure en désespoir de cause, il venait d’en trouver une qu’il lut tout essoufflé, une bonne charte du cardinal de Trivulce, évêque de Bayeux au seizième siècle, de ces fines et déliées écritures du temps, jaunie, de plus, par les années, partant illisible de tous points pour les bonnes gens qui l’avaient vue avant Gervais Delarue, et jetée par eux, en conséquence, aux pièces de rebut, suivant la règle fondamentale : Græcum est, non legitur. Or, cette charte, sachez-le bien, n’était rien autre chose qu’une belle et bonne sentence épiscopale où avait été solennellement reconnu et confirmé le droit des onze curés de Caen de porter leur étole devant les archidiacres et en présence du prélat lui-même ; pièce qui, assurément, leur arrivait à point, qu’aussi ils auraient bien baisée tous, et Gervais Delarue avec elle, sans que le temps leur manquait ; car, enfin, l’archidiacre arrivait, en ce moment même, au portail, et il n’y avait plus un instant à perdre. Obitiers, vicaires, curé, l’y eurent bientôt rejoint ; or, le curé, si peu de répit qu’il eût eu, avait toutefois bien su trouver le temps de passer vitement à son cou une magnifique étole pastorale à lui donnée, depuis peu, par la duchesse de Franquetot de Coigny, l’épouse du gouverneur, étole riche au possible, où l’or se relevait en bosse, qui éblouissait comme un soleil, et jetait des éclairs. De vous dire, cependant, la stupéfaction, le courroux de l’archidiacre à la vue de cette malencontreuse étole, je ne saurais, en vérité, non plus que ses signes énergiques, impérieux et brusques au curé pour qu’il eût à mettre bas, sur l’heure, cette marque de juridiction, que lui seul archidiacre devait porter, disait-il, en un tel jour ; n’était-ce pas, d’ailleurs, chose décidée et convenue sans retour ? Mais la fatale pièce trouvée tout à l’heure (la charte du cardinal de Trivulce), exhibée à propos, bien vue, bien lue de mot à mot, mûrement et circonspectement considérée, il ne restait plus à messire l’archidiacre que de s’avancer sans mot dire vers le chœur comme si de rien n’eût été, ce qu’il fit sur l’heure, prenant sa résolution bravement, en homme d’esprit, tandis que prêtres et paroissiens chantaient à pleine voix Benedictus, que l’orgue triomphait en noëls et fanfares, et que toutes les cloches de la ville de Caen sonnaient à qui mieux mieux. (Car, ç’avait été chose convenue à l’avance entre les onze curés, que si, contre tout espoir, celui de Saint-Pierre parvenait à sauver son étole, une certaine cloche de son église, d’un son perçant, et qu’on entendait de bien loin, serait mise la première en branle ; ce qui étant advenu, commença incontinent dans la ville pour ne finir plus de sitôt, un carillon universel, à incommoder les sourds.) C’était à l’archidiacre Raffin de prendre patience ; ce qu’il faisait en s’inclinant, disant qu’il n’avait été nulle part si bien reçu, qu’on lui rendait trop d’honneur, et qu’il n’en était pas digne. Pensez que le bon homme se serait enfui volontiers. Mais que fut-ce, lorsque, entrant dans la sacristie, il y trouva le triomphant Gervais Delarue, qui, le saluant profondément et lui offrant ses devoirs, lui dit que, suivant son conseil, il avait dans ces derniers temps étudié les antiquités, voire même quelque peu de liturgie, pour en pouvoir deviser au besoin avec lui, sous la cheminée, et être plus en état de recevoir ses leçons ; qu’il les lui demandait instamment comme à celui qui l’avait poussé dans cette carrière, et lui avait révélé sa vocation véritable ; jurant bien d’y demeurer à jamais fidèle et de ne plus faire de vers, en quelque langue que ce pût être, y allât-il pour lui d’une principauté.

À bien des années de là, un beau et vert vieillard de petite taille, mais trapu et vigoureux encore, au teint vermeil et frais, aux cheveux blancs comme neige et fins comme lin, aux yeux bleus, vifs, malins et perçants, était assis à la Bibliothèque royale, dans une des salles dorées des manuscrits, occupé à déchiffrer, la loupe en main, un très ancien manuscrit du roman de Lancelot du Lac, rempli de curieuses miniatures. Il en regarda longtemps une qui représentait ce preux chevalier dans la charrette du nain courant, bien empêché, après la reine Génèvre, sa maîtresse. C’était le sujet d’un des bas-reliefs du fameux pilier de Saint-Pierre. Ces contes naïfs ravivant en lui de bien vieux souvenirs, il se mit à rire, et prenant à partie un élève de l’École royale des chartes, assis près de lui et fort avide de l’entendre, je vous jure, il se mit à lui raconter quelques traits de sa piquante et laborieuse vie. De Caen, où il avait étudié, il était parti vers 1792 pour Londres, d’où, revenu plus tard rempli de savoir, il avait osé, avec succès, écrire après Huet les origines de sa ville natale, puis l’histoire des Bardes Armoricains et enfin celle des Trouvères de Normandie, qui allait bientôt paraître. Maintenant chanoine de Notre-Dame de Bayeux, professeur d’histoire, digne membre de l’Institut de France, Gervais Delarue rappelait gaiment son Ode des Palinods, la dure et salutaire leçon de l’archidiacre Raffin, mais, sur toutes choses, l’histoire de l’étole, dont l’élève charmé prit note incontinent se promettant bien de ne l’oublier de sitôt. Cette histoire, vous venez de l’entendre, mais redite sans charme et sans grâce, sans cette vive pantomime du vieillard, surtout sans cette parole pleine encore de colère, de verve et de malice, qui alors à mes yeux lui avait donné tant de prix. Que si toutefois par fortune, vous l’avez écoutée sans trop d’ennui, encore vous plaindrai-je de ne la point tenir, comme moi, du savant et malin vieillard qui en avait été le héros, et vous dirai-je en toute vérité : Que serait-ce si vous l’eussiez entendu vous la raconter lui-même.