Anecdotes inédites sur Malherbe/04




ADDITION II

PREMIÈRE SÉRIE DE « BONS MOTS »

(anecdotes 12 à 16)

ADDITION II. Elle occupe les p. 223 ot 224 et se place après « … dans sa chambre ou dans celle des autres sçavans en poésie >>. (Mém., p. lxxx

Cecy n’est pas des Mémoires de M. de Racati.
Anecdote 12. (P.223)

La guerre civile.

Sous la régence de la Reyne Marie de Médicis, au commencement de la guerre que fit M. le Prince en 1614. comme on parloit dans une grande Compagnie, des désordres que causeroit cette guerre, et du tort qu’avoyent les mal-contens qui se joignoyent à M. le Prince ; M. de Malherbe, qui estoit présent, levant les yeux au Ciel, s’écria tout à coup. Ô bon Dieu ! où est ta fièvre, ta peste, ton mal caduc ? qu’en fays-tu, que tu ne les envoyés à ces gens qui troublent l’Estat ?

Ce mot qui semble sincère est un curieux commentaire de la belle paraphrase du psaume cxxviii

Les funestes complots des âmes forcenées,

que Malherbe composait à ce moment même (Lal. t. I, 207). La passion de l’ordre en politique comme en littérature fut certainement l’un des sentiments les plus profonds de Malherbe, qui lui doit quelques-unes de ses plus belles inspirations. Les critiques qui l’ont jugé avec bienveillance ont bien vu que c’était là une des meilleures parts de sa grandeur : Sainte-Beuve, dans sa longue et pénétrante étude, Nouveaux Lundis, t. XIII, p. 390 et s., goûte avant tout en lui le poète royal. Plus récemment, M. Allais, en étudiant les premières pièces du poète, y a vu des fragments de l’épopée nationale. M. Brunetière, reprenant et développant le même point de vue, vient de nous montrer en Malherbe (Revue des Deux-Mondes, 1er décembre 1892) le collaborateur naturel d’Henri IV et du gouvernement suivant. —

MALHERBE.
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On sait que le mal caduc est l’épilepsie. Racan, qui semble être à cause du tour des phrases le rapporteur de ce mot (voir Introd. p. 18 I), la sans doute omis par prudence dans les Mémoires, qu’il a rédigés au temps de la splendeur du grand Condé, le glorieux fils du révolté de 1614.

V. Revue bleue, p. 730, 2e col.


Les médecins.

Anecdote 13 P.223. S’estant un jour trouvé mal, il envoya prier Thévenin, qui est aujourd’hui excellent Oculiste, et qui estoit alors de la Maison de M. de Bellegarde, de le venir voir, comme son amj particulier, et luy ayant fait taster son pouls, Thévenin trouva qu’il avoit la fièvre, et luy conseilla de prendre avis d’un Médecin, avant que de faire aucune chose. M. de Malherbe luy dit qu’il n’en connaissoit point, et luy demanda s’il luy en voudroit enseigner un qui fust habile homme ? Il lui nomma M. Robin, qui estoit alors Doyen de la Faculté, et en grande estime. Mais M. de Malherbe, répétant deux ou trois fois ce nom de Robin, lui dit, enfin, C’est un plaisant Robin de s’appeller ainsi ; Je vous prie de m’en nommer un autre ; car je ne veux point de celuy-là. Thévenin lui en proposa un autre nommé Guénebaut, qui estoit aussi en grande réputation. Guénebaut, reprit M. de Malherbe, Voila un nom de chien courant. Je ne prendrai point encore celuylà. Après cela, Thévenin luy en nomma un 3e qui s’appelloit D’Acier ; sur quoy il dit encore, Quel nom voilà d’Acier ! C’est donc que cet homme-là est plus dur que le fer. Je ne veux point de luy non plus. Enfin, il luy en indiqua un quatrième, nommé Provin, duquel il se contenta, et l’envoya quérir.

Cet enfantillage de Malherbe, raconté si longuement par Racan (on reconnaît là, à n’en pas douter, son ton habituel de conteur) est vivement résumé par Tallemant (I, 291). —

Voir la noie de Paulin Paris (p. 317) sur Thévenin qui devint célèbre après avoir fait recouvrer un œil à chacun, à trois pensionnaires des Quinze-Vingt.

Malherbe était rarement malade, « sa constitution étoit excellente ». Mém. lxvi.


La guerre religieuse.

Anecdote 14. P.223.

Pendant le siège de La Rochelle, où il avoit suivy la Cour, (en 1628.) comme il s alloit promener un jour, il se mit à considérer les soldats du camp du Roy, et ceux de la ville, qui paroissoyent de ce costé-la, sur le bastion appelle de l’Evangile ; et dit à Racan, et à quelques autres, qui estoyent aveque luy, d’un ton et d’un geste tout à fait brusques, selon sa coustume. À qui Diable ! en veulent ces gens-là, de tâcher tous les jours à s’égorger les uns les autres, encore qu’ils n’ayent rien à demesler ensemble ? Voyez-vous cet homme-la, disoit-il, en monstrant la sentinelle la plus avancée du bastion ; Il souffre la faim, et mille autres incommoditez ; et s’expose à tous momens à perdre la vie, par ce qu’il veut communier sous les deux Espèces ; et les autres l’en veulent empescher : N’est-ce pas un beau sujet pour troubler toute la France ?

C’était en juillet 1628. Malherbe âgé de 73 ans venait de nouveau implorer le roi contre les meurtriers de son fils. Il était si excité qu’il demandait dans la cour même du quartier royal à se battre en duel, et Racan, qui commandait comme enseigne la compagnie des gens d’armes du marquis d’Effiat, dut le prévenir qu’il se rendait ridicule (Mém. Lxviii). Il en voulait à toute la race juive, dont il soupçonnait les meurtriers de faire partie, et il venait de composer contre eux un sonnet antisémite (Malh. t. I, 276). — « Le bonhomme, dit Tallemant, gagna à ce voyage le mal dont il mourut à son retour à Paris », le 16 octobre. —

La présente anecdote rouvre la question très délicate de la religion de Malherbe. Depuis que nous avons publié ce nouveau trait dans la Revue bleue du 3 décembre 1892, p. 730, col. 2, des protestants, nous le savons, sont tentés de l’invoquer pour se confirmer dans leur opinion que le poète, sorti d’une famille protestante, était protestant au fond du cœur. Voir à cet égard les articles intéressants du Bulletin de la Société de l’Histoire du protestantisme, entre autres 1860, t 9, p. 258 ; 1862, t. 11, p. 239 ; 1873, t. 22, p. 93 ; 1891, t. 40, p. 387, article de M. N. Weiss.

Sans vouloir discuter la question, nous ferons remarquer simplement que la portée de cette boutade est fort atténuée d’abord par l’état de chagrin et d’aigreur où se trouvait alors le poète, et surtout par le penchant qu’il eut toujours à la contradiction : parlant ici à Racan et à des catholiques, il raille les catholiques, tout comme il raille les protestants lorsqu’il s’adresse à son amie protestante madame des Loges (l’incident du livre du pasteur Dumoulin, Racan, t. I, 221), et en combien d’autres occasions dans sa correspondance intime !

Nous demeurons dans l’opinion que Malherbe était nettement, mais peu profondément catholique, et qu’il eût peut-être compté de nosjours parmi les indifférents.

Nous ne voyons d’ailleurs la thèse des protestants soutenue par aucun critique en dehors d’eux : Sainte-Beuve, p. 414 ; Lalanne (t. I, p. x, xi et xlii), Gasté (p.11), Allais (passim), Souriau (p. 77, 78). —

On ne peut douter que le mot n’ait été rapporté à Conrart par Racan lui-même à qui il lui adressé.


Les Cacophonies.

Anecdote 15. (p. 224.) M. des Yveteaux le reprenoit un jour de ce vers :

Enfin cette Beauté m’a la place rendue ;

disant que ces 3 syllabes ma, la, pla, sonnoyent fort mal. — Il vous sied bien, luy répondit-il sur le champ, de trouver ma, la, pla, mauvais, vous qui avez dit parable à la fla et luy allégua un de ses vers où il y avoit,

comparable à la flame.
]

Le vers de Malherbe est le premier de la « Victoire de la Constance », t.I, p. 28.

Nous avons réussi à retrouver le vers de des Yveteaux dans ses Œuvres (édit. Prosper Blanchemain, Paris, chez Aug. Aubry, 1854). C’est dans une pièce qu’il fit pour Henri IV (p. 64). Le roi célèbre sa maîtresse :

La neige aux plus hauts monts fiaichemont amassée
Ne peut à la blancheur de ces mains s’esgaller ;
Comme il n’est point d’ardeur, présente ni passée,
Comparable à la flamme où je me veux brusler.

Des Yveteaux affectionnait ce lourd adjectif comparable : il pèche d’ailleurs bien souvent contre l’harmonie dans ses vers.

Malherbe ne se garda pas toujours de ces cacophonies, auxquelles il faisait impitoyablement la guerre chez les autres, tels que des Yveteaux et Desportes (Lal. iv, 269, 314, 315). Voir l’ensemble de la question (doctrine et pratique de Malherbe) traité par M. Souriau dans son ch. iii Hiatus et Cacophonie, noitaamment p. 27-29. — À propos du vers de des Yveteaux, M. Blanchemain (p. 64) remarque que « ces consonnances se rencontrent dans les meilleurs poètes. Despréaux n’a-t-il pas dit tra, ça, ta, pa, ta dans ces vers de son épître III :

Le blé, pour se donner, sans peine ouvrant la terre,
N’attendait point qu’un bœuf pressé de l’aiguillon
Traçât à pas tardifs un pénible sillon. — ? » Vers 60.

Mais ne pourrait-on prétendre que cette consonnance, si elle n’est pas voulue, n’est point ici mal placée ? La vérité est que ce sont là de bien minutieuses critiques. —

Les rapports de Malherbe et de des Yveteaux ne furent pas toujours aussi hargneux. C’est des Yveteaux qui insista auprès d’Henri IV, pendant 5 ans, de 1600 à 1605, pour faire venir Malherbe de Provence à la Cour (Mém. de Racan, lxv. —

La présente historiette devait courir les salons littéraires : aussi est-il difficile de savoir si elle provenait originairement de Racan ou de tout autre.

Nous la connaissions déjà par Tallemant qui en fait un petit dialogue vif, I, 275, et par Ménage qui au contraire ne met pas en présence les deux poètes, p. 444.


Les Gordeliers.

Anecdote 16. (P. 224.) Comme il (Malherbe) faisoit les Stations d’un Jubilé avec Madame la marquise de Rambouillet, sur la fin du jour elle voulut entrer dans l’Eglise des Gordeliers ; Il fit tout ce qu’il put pour l’en détourner ; et sur ce qu’elle luy en demandoit la cause, Voulez-vous que je vous le die, Madame luy répondit-il ? Je ne saurois trouver bon de vous voir entrer, à l’heure qu’il est, en un lieu où il y a 300. hommes sans haut-de-chausses.

Grossière boutade où se trahit l’esprit terre à terre de notre poète lyrique. Le mot a pu être rapporté à Conrart par la marquise, bien qu’elle fût « un peu trop délicate » au gré de Tallemant, II, 304, ou bien par Racan qui l’aurait tenu de Malherbe