André Chénier à Saint-Lazare
Revue des Deux Mondes3e période, tome 8 (p. 805-837).
II  ►
ANDRE CHENIER
A SAINT-LAZARE

I.
LE POETE PUBLICISTE. — SA LUTTE CONTRE LA TERREUR.

I. Œuvres en prose d’André Chénier, nouvelle édition, précédée d’une étude sur la vie et les écrits politiques d’André Chénier, par M. Becq de Fouquières, 1872. — II. Œuvres poétiques d’André de Chénier, avec une notice et des notes, par M. Gabriel de Chénier, 3 vol., 1874. — III. Documens nouveaux sur André Chénier et Examen critique de la nouvelle édition de ses œuvres, par M. Becq de Fouquières, 1875.

Depuis quelque temps, les documens se sont multipliés sur la vie et la mort d’un de nos poètes les plus aimés, André Chénier. Une série de circonstances favorables et d’heureuses découvertes a permis à la sympathie publique de suivre le poète presque jour par jour, surtout dans la dernière partie de son existence, de le voir à l’œuvre, combattant à visage découvert et d’un cœur intrépide les doctrines et les hommes de la terreur, qui s’annonçait longtemps avant l’heure de son règne officiel. Un critique passionné pour la gloire de son jeune héros, M. Becq de Fouquières, a dévoué plusieurs années de recherches, non-seulement à commenter ses œuvres poétiques et ses œuvres en prose, moins connues, tout aussi dignes de l’être, mais aussi à recueillir et à classer toutes les informations qui peuvent éclairer l’histoire douloureuse de sa captivité et de son procès. En même temps qu’en son nom personnel et avec un zèle que rien ne lassait M. Becq de Fouquières conduisait cette enquête, le neveu du poète, M. Gabriel de Chénier, se décidait enfin à nous donner ce que la famille nous devait depuis longtemps, la publication intégrale, authentique des manuscrits, plusieurs fois consultés par la critique savante, jamais épuisés jusqu’à ce jour. Cette édition, à certains égards définitive, sinon pour la correction du texte, au moins pour la restitution totale du poétique trésor, a été complétée par une notice où se trouvent rassemblés, sous une forme simple et familière, tous les souvenirs et les traditions de la famille.

Le moment semble bien choisi pour tirer parti de ces publications diverses, intéressantes à tant de titres. D’après cet ensemble de renseignemens, nous croyons être en mesure de nous prononcer en connaissance de cause sur les véritables motifs, incomplètement connus ou défigurés jusqu’à ce jour, de l’arrestation et de la condamnation d’André Chénier. C’est une page héroïque et douloureuse à restituer à l’honneur des lettres françaises et aussi à l’honneur de ce grand parti d’honnêtes gens qui se perpétue à travers les vicissitudes de notre histoire, et qui, tout dévoué à la juste cause de la société moderne, n’a jamais cependant transigé ni avec les crimes qui ont déshonoré son berceau, ni avec les passions qui ont plus d’une fois troublé la conscience publique en égarant le jugement de l’histoire et lui inspirant des indulgences aveugles ou complices. Avons-nous besoin d’ajouter que, dans cet exposé sincère, nous nous abstiendrons de prendre parti dans la querelle qui se poursuit encore, à l’heure qu’il est, entre l’auteur des éditions critiques et le nouvel éditeur des papiers de famille ? Il y a eu des deux côtés des froissemens de diverse nature, des susceptibilités plus ou moins graves, dans le détail desquels nous n’avons pas à entrer ; il en résulte de part et d’autre un ton de polémique personnelle qui se mêle à ce vaste ensemble d’informations et gâte le plaisir désintéressé des amis du poète. Nous mettrons à profit, pour nous-mêmes et pour le public, les précieux documens réunis par M. Becq de Fouquières et les commentaires biographiques si complets, si lumineux qu’il y a joints, aussi bien que les témoignages que nous apporte le dernier représentant de la famille Chénier. Tout en regrettant que ces deux intelligences et ces deux dévoûmens ne se soient pas associés dans une œuvre commune qui eût été définitive pour la plus grande gloire d’André, nous prendrons ici et là tout ce qui nous paraîtra devoir éclairer notre sujet, uniquement soucieux de dégager la vérité et de remettre en lumière la noble figure du poète pendant les dernières années de sa courageuse vie.

I

André Chénier était à Londres, attaché comme secrétaire à l’ambassade de M. de La Luzerne, au moment de la convocation et de l’ouverture des états-généraux. Il avait alors vingt-sept ans. Il n’est pas douteux qu’il ne partageât avec ivresse les grandes espérances qui traversèrent alors l’âme de la nation. Il suivait d’un regard et d’un cœur ardens les premiers mouvemens de cette jeune liberté, pleine de promesses et pure encore de crimes. En cela, il était d’accord avec l’immense majorité des Français, enthousiastes d’une révolution qui s’annonçait comme pacifique ; en cela aussi André était d’accord avec ses plus chers amis, de Pange, les frères Trudaine, avec son père, dont il partagea le patriotique espoir, les nobles illusions, jusqu’au jour où ils mirent tous deux en commun leurs tristesses et l’inconsolable regret d’avoir cru trop facilement non aux idées, qui ne trompent pas, mais aux hommes, qui exploitent et corrompent les idées. En attendant ces heures de désillusion, donnons-nous le spectacle de ces premières heures de confiance et de joie virile d’une jeune âme qui assiste à la naissance d’une société nouvelle dans un pays et dans un siècle que l’on croyait épuisés. Assez tôt viendront les appréhensions, les indignations, les luttes implacables et sans merci.

« Tout Paris solonise, » écrivait le poète Alfieri à son ami André vers le mois d’avril 1789, peignant de ce mot expressif la fièvre d’idées politiques qui agitait alors la société parisienne. Chaque Parisien, seigneur ou bourgeois, devenait législateur ; les plans de réforme et de constitution abondaient chez les libraires et dans les salons. M. de Chénier père fit comme tout Paris : il solonisa. C’était, on le sait, un homme instruit, auteur de deux traités historiques sur l’Empire, du Maroc et les Révolutions de l’empire ottoman, dont il avait recueilli les élémens sur place pendant son séjour à Constantinople, de 1746 à 1765, en qualité de consul-général dans les échelles du Levant, et au Maroc comme chargé d’affaires de France de 1767 à 1783. Il était préparé, mieux que beaucoup d’autres Solons improvisés, à la tâche de réformateur par les solides qualités de son esprit et sa longue pratique des affaires. On s’en aperçoit au tour du style et de la pensée, à cette précision de bon sens expérimental qui se marque dans ses Idées pour un cahier du tiers-état de la ville de Paris. C’est une brochure d’une trentaine de pages à peine, où se trouvent résumés, sous une forme simple et lucide, tous les vœux raisonnables d’un bon citoyen qui a réfléchi, qui a lu l’Esprit des lois et qui n’est pas étranger à la constitution anglaise. L’auteur, devançant les premières résolutions qui seront adoptées quelques semaines après, demande qu’on opine par tête aux états-généraux, que la puissance législative réside uniquement dans cette assemblée, que la responsabilité du pouvoir exécutif soit effective et le contrôle de ses actes nettement défini, rigoureusement sanctionné, que l’impôt ne puisse être ordonné que par les représentans de la nation, qu’il soit établi dans une proportion égale, que les barrières pour la perception des droits soient reculées aux frontières du royaume. Il réclame des garanties pour la liberté des citoyens, « qui ne pourra être suspendue plus de vingt-quatre heures sans que l’accusé soit traduit devant son juge naturel, » l’établissement du jury « suivant la forme usitée en Angleterre, » l’abolition des justices seigneuriales, l’égalité et l’identité des peines pour tous les citoyens, nobles et roturiers, la suppression de la vénalité des charges, l’accès du tiers-état à tous les emplois, l’uniformité des lois, l’égalité du partage des biens patrimoniaux entre tous les enfans, la liberté des cultes. C’est toute une théorie de monarchie réformée et d’institutions adaptées par un esprit pratique à ce nouvel état social. Il ne s’y mêle aucune déclamation : à peine si quelques idées utopiques percent ici et là sous ce fonds de bon sens politique et de modération légale. C’est l’idéal constitutionnel que se formait alors dans les comités électoraux la partie saine et intelligente de la nation, et si l’on veut prendre la moyenne de ce que souhaitait, de ce qu’espérait alors la France, c’est bien là qu’il faut la chercher.

André aurait assurément souscrit des deux mains à ce programme de réformes, en y mettant en plus l’ardeur et le feu de la jeunesse ; mais à cette date il était loin de Paris et livré au spleen britannique. Les fonctions un peu subalternes qu’il remplissait à l’ambassade pesaient à son libre esprit. Il devenait de plus en plus impatient du joug officiel et surtout de l’absence. Inconnu, délaissé dans ce vaste désert d’une foule préoccupée de ses affaires et de ses intérêts, trop peu en vue pour se consoler par l’accueil des hautes classes, qui n’avaient pour lui que de la morgue ou de l’indifférence, il admirait les institutions de l’Angleterre, mais il en détestait les mœurs et la vie. L’appel des idées nouvelles, le pressentiment des événemens qui se précipitaient en France, hors de sa portée et de sa présence, tout cela augmentait sa mélancolie. On en retrouve une trace curieuse dans ce fragment écrit à Londres sur la table d’une taverne : « London, Covent-Garden, Hood’s Tavern. Vendredi 3 avril 1789… Que l’indépendance est bonne ! Heureux celui que le désir d’être utile à ses vieux parens ne force pas à renoncer à son honnête et indépendante pauvreté ! Peut-être un jour je serai riche : puisse alors le fruit de mes peines, de mes chagrins, de mon ennui, épargner à mes proches le même ennui, les mêmes chagrins, les mêmes peines ! Puissent-ils me devoir d’échapper à l’humiliation ! Oui, sans doute, l’humiliation. Il est dur de se voir négligé, il est dur de recevoir, sinon des dédains, au moins des politesses hautaines, il est dur de sentir… quoi ? qu’on est au-dessous de quelqu’un ? — Non, mais il y a quelqu’un qui s’imagine que vous êtes au-dessous de lui… » Ce soir-là, pendant que dans l’ombre enfumée de cette taverne il se plaignait à lui-même de son sort et de son isolement dans la société anglaise, il voyait passer devant son esprit les gracieuses images de cette société parisienne, si vive, si enjouée et sérieuse à la fois, plus brillante et plus animée que jamais à l’approche et comme au contact de ce mystérieux avenir. Aussi, dès que cela était possible, traversait-il le détroit ; il venait retremper son esprit, sa verve, sa veine poétique au milieu de ces cercles choisis où sa bienvenue lui riait dans tous les yeux. Pendant les années 1789, 1790 et jusqu’aux premiers mois de l’année 1791, époque où il résigna définitivement ses fonctions, ses voyages en France sont continuels. Il y réside presque plus qu’en Angleterre. Il accourt à Paris pour voir passer devant lui les faits, les hommes, les idées ; il observe, il pense, il écrit, il agit. Tantôt il est au Louvre, dans l’atelier de David tout encombré de toiles et d’esquisses patriotiques, où il s’inspirera du Serment du jeu de paume pour le célébrer à sa manière, d’une plume qui vaut le plus illustre pinceau ; tantôt on le rencontre à l’hôtel de la rue de Bourgogne, chez la comtesse d’Albany, à côté des Necker et des Montmorin, s’entretenant avec Mme de Staël de ses Lettres sur Jean-Jacques, qu’elle vient de publier, se liant avec Malesherbes, qui fera plus tard appel à son cœur en faveur d’une grande victime, écoutant Vicq-d’Azyr, qui l’initie aux dernières découvertes de la science, causant politique et poésie avec Pindemonte et Alfieri.

C’est surtout chez les frères Trudaine que notre poète se plaît pendant ses séjours à Paris. Il trouve là, avec une amitié sûre, éprouvée depuis l’enfance, la plus étroite affinité de sympathies littéraires, de goûts poétiques et d’idées. Les deux frères Trudaine, conseillers au parlement, gardaient, comme une des meilleures parts de l’héritage de leur père, les traditions de la plus élégante hospitalité, le souvenir de l’amitié de Turgot, une philosophie aimable, l’amour du progrès, non sans quelque mélange de chimères et d’illusions, comme cela était si fréquent alors. La Société Trudaine (c’était le nom sous lequel on la désignait dans Paris) accueillit la révolution avec enthousiasme ; elle y voyait la suite naturelle et le complément de l’œuvre des philosophes. M. de Condorcet, dans lequel personne alors n’aurait pu deviner le sectaire futur, était le véritable chef de cette jeune génération, quelque chose comme le coryphée de ces initiés. Il répandait dans les salons, avec son scepticisme railleur à l’égard des vieux dogmes, sa foi naïve dans un dogme nouveau, sa religion du progrès illimité. On l’écoutait comme un oracle. Une anecdote contée par Lacretelle dans son Testament philosophique et littéraire nous peint au naturel une scène de la société du temps. C’était en 1789, chez M. Suard, au milieu d’un cercle que M. de Condorcet avait enflammé de son ardente parole. Les déclamations ne déplaisent pas dans ces jours de rénovation universelle et d’attente mystérieuse. Il semble alors que c’est comme la note naturelle des grands événemens qui se préparent. Le marquis de Condorcet venait d’exposer les merveilles de l’âge d’or, dont la science était l’ouvrière prédestinée, renouvelant tout sur la terre, les conditions de la vie morale de l’humanité et même celles de la vie physique, prolongeant enfin l’existence humaine au-delà de tout terme assignable. Deux femmes qui devaient être un jour parmi les meilleures amies d’André Chénier, Mme Pourrat et sa fille, Mme Lecoulteux, assistaient à l’entretien. Elles seules proposèrent quelques objections timides contre l’orateur applaudi. « Avant tout, s’écria Mme Pourrat, trouvez-nous donc une fontaine de Jouvence, sans quoi votre immortalité me fait peur. — C’est donc la résurrection chrétienne que vous préférez ? reprit en raillant M. de Condorcet. Je crains bien que les anges et les saints ne se sentent portés à favoriser le chœur des vierges aux dépens des douairières. » Ce fut Mme Lecoulteux qui répondit à cette boutade voltairienne : « Je ne sais pas de quel prix seront ces pauvres charmes formés du limon de la terre aux yeux des anges et des saints, mais je crois bien que la puissance divine saura mieux réparer les outrages du temps, s’il en est besoin dans un tel séjour, que toute votre physique et votre chimie ne pourront le faire sur la terre. » Ce simple mot, c’était la piqûre d’épingle dans un système gonflé de vaines promesses et toujours prêt à s’enlever dans la nue.

Mais l’impulsion des belles chimères était donnée, et du moins dans la sphère des idées politiques et sociales l’entraînement des esprits était général, irrésistible. Notre sagesse rétrospective, éclairée par la connaissance des faits, s’alarme et s’irrite volontiers de tant d’illusions, si vite et si cruellement condamnées. Il n’en est pas moins vrai qu’il y eut alors un moment unique dans l’histoire du monde, une heure de générosité magnanime, d’enthousiasme sincère, d’espoir illimité, dont Mme de Staël et André Chénier resteront les grands témoins. Les plus honnêtes gens furent les plus enthousiastes. Quoi d’étonnant ? cette aurore de 1789, n’était-ce pas celle d’un jour attendu, promis, marqué par les plus nobles penseurs du siècle, le jour de la justice réalisée, des abus et des privilèges supprimés, de la liberté réconciliée avec la royauté ? Et si, dans cet immense mouvement qui emportait une nation ivre de joie vers un avenir sans bornes, il se produisit, dès les premiers jours, quelques chocs redoutables, quelques désordres avant-coureurs, si quelques nuages sinistres se montrèrent dans l’azur du ciel entrevu, faut-il être trop sévère pour l’optimisme qui ne voulut pas d’abord s’en effrayer, pas même s’en apercevoir, comptant sur la noblesse de la cause, sur la grandeur des principes, pour désarmer les passions mauvaises et pacifier l’avenir ? La philosophie avait ouvert les voies à la révolution ; son erreur fut de croire qu’elle en était la maîtresse et qu’elle le resterait. C’était particulièrement là l’illusion de la Société Trudaine, c’était celle aussi du chevalier de Pange, un autre ami d’enfance d’André Chénier, connu plus tard lui-même comme un des plus vaillans adversaires de la terreur, mais à la date où nous sommes entraîné fort avant dans le tourbillon ; c’est M. de Pange qui fit entrer André Chénier dans la Société de 1789, établie pour relier comme dans un faisceau toutes les bonnes volontés et les intelligences disséminées. Cette société, dont le premier soin fut de fonder un journal, paraissant tous les samedis en brochure in-octavo, avait un but tout philosophique : « elle doit être considérée, disait le programme qui constatait sa naissance, comme un centre de correspondance pour tous les principes généraux, et non pas comme un foyer de coalition pour des opinions particulières. Ce n’est ni une secte, ni un parti, c’est une compagnie d’amis des hommes, et pour ainsi dire d’agens du commerce des vérités sociales. » Ces amis des hommes se proposaient d’étudier l’art social, un grand art en effet, qui ne comprenait rien moins que la solution scientifique de tous les problèmes de la souveraineté, de la répartition des pouvoirs, d’une constitution libre, d’un état équilibré. On comptait parmi les premiers adhérens bien des noms étonnés de se rencontrer sur la même liste, bien des hommes que les doctrines, les intérêts et les passions devaient jeter plus tard dans des partis irréconciliables. Barère y figurait à côté de Beauharnais, Brisset à côté des de Broglie, Sieyès à côté de David, Mirabeau l’aîné à côté de Garat ; la science y était représentée par Cabanis, Condorcet, Dupont de Nemours, Lacépède, Lavoisier, Monge, le docteur Guillotin, la haute société de Paris par Lafayette, La Rochefoucauld, La Trémouille, Montmorency, Narbonne, le chevalier de Pange, le parlement par les deux Trudaine, la littérature par Chamfort, Rulhière, Rœderer, Suard et les deux Chénier, avec cette mention : Marie-Joseph, rue de Corneille, Chénier de Saint-André (comme on l’appelait alors) en Angleterre. « Le 12 mai et le 17 juin eurent lieu deux assemblées générales de cette société, la première pour inaugurer le local dans lequel elle s’était installée au Palais-Royal, la seconde, à laquelle avait été invité Paoli, pour célébrer la transformation des états-généraux en assemblée nationale. Ces deux réunions avaient été brillantes et fastueuses, et avaient même déplu par l’étalage d’un luxe aristocratique. Néanmoins cette société aurait pu exercer une heureuse influence sur l’opinion publique par le caractère et le talent de plusieurs de ses membres ; mais on ne pouvait espérer fonder une société populaire en fixant à une cotisation de cinq louis l’admission de ses membres, et en s’attachant à l’étude abstraite de questions métaphysiques [1]. » L’esprit public se portait ailleurs. Les réunions de cette société comptaient les noms les plus illustres de l’assemblée nationale et du monde scientifique ; c’était une société savante, une sorte d’académie des sciences morales et politiques, plutôt qu’un instrument d’action populaire. Après quelques publications remarquées, elle finit par se perdre ou se transformer dans le mouvement impétueux des partis, sans laisser d’autre trace d’elle-même que de nobles et inutiles écrits. C’est le sort de la philosophie et des philosophes au milieu des tempêtes politiques. L’idée n’en a pas moins son action, une puissante action pour amener les événemens, plus tard pour les juger ; mais c’est la passion qui les accomplit. M. de Tocqueville nous fait remarquer le contraste entre la bénignité des théories et la violence des actes, qui a été l’un des caractères les plus étranges de la révolution française. Ce contraste, il l’explique par ce fait que la révolution a été préparée par les classes les plus civilisées de la nation, exécutée par les plus incultes et les plus rudes. C’est ce que disait presque dans les mêmes termes M. de Pange dans un fragment posthume où il résumait ses réflexions sur les six années qu’il venait de traverser : « la philosophie, qui n’a pas conduit cette révolution qu’elle avait pourtant préparée, ne la terminera pas non plus ; mais elle apprendra peut-être à en profiter. » Les politiques ne tardèrent pas à s’éloigner de cette société d’idéologues, les hommes d’action n’avaient même pas attendu les politiques ; il ne resta que des publicistes de doctrine et des penseurs. Ce n’était pas assez pour établir l’influence de cette réunion sur la marche des événemens ; c’était assez pour en assurer le renom et l’autorité dans l’histoire.

C’est dans le n° 13 des Mémoires de cette société, le 28 août 1790, que André Chénier publia son premier écrit politique sous ce titre : Avis au peuple français sur ses véritables ennemis. C’était, à ce qu’il paraît, une sorte de manifeste de la Société de 1789. Il en fut fait, le jour même de la publication, un tirage à part considérable. Déjà, dans ces pages hardies, le poète pressent les périls prochains et les indique avec une justesse prophétique. Lorsqu’une grande nation, disait-il en substance, se réveille d’une longue léthargie, rentre dans tous ses droits et renverse l’ordre de choses qui les violait tous, elle ne peut en un instant se trouver établie et calme dans le nouvel état qui doit succéder à l’ancien. La forte impulsion donnée à une si pesante masse la fait vaciller quelque temps avant quelle puisse prendre son assiette. Il ne faut pas espérer qu’un peuple, encore chaud des émotions qu’il a reçues et exalté par le succès, demeure dans une tranquille attente. — Et voyez l’énergique peinture de ce mal nouveau qui se déclare, l’agitation désordonnée d’une nation qui ne s’occupe plus que de politique : « Tous pensent avoir acquis le droit d’en faire également ; tous ont l’imprudente prétention d’y concourir autrement que par une docilité raisonnée, les efforts se croisent ; un si grand nombre de pieds retardent la marche, un si grand nombre de bras retardent l’action… Tous les autres travaux sont en suspens, les têtes s’échauffent ; on enfante ou on croit enfanter des idées. Dans le premier instant, les patriotes ne faisaient qu’un seul corps, parce qu’ils ne voyaient qu’un but ; ils commencent à trouver entre eux des différences, le plus souvent imaginaires, chacun s’évertue et se travaille ; chacun, dans ses principes, dans ses discours, dans ses actions, veut aller au-delà des autres… On exagère la vérité que l’on possède jusqu’au point où ce n’est plus la vérité, et, voulant rendre la cause d’autrui odieuse ou ridicule, on gâte la sienne par la manière dont on la défend. » On accuse les ennemis secrets de la chose publique. Oui, il y en a ; mais qui sont-ils ? Il importe de le savoir, il faut sortir, une fois pour toutes, de ces inculpations vagues de conspirations, d’argent donné et reçu. « Tâchons de savoir avec certitude de quel côté nous avons à craindre, de peur que notre inquiétude errante et nos soupçons indéterminés ne nous jettent dans ces combats de nuit où l’on frappe amis et ennemis. »

Or les pires ennemis de la nation ne sont pas, comme le prétendent quelques déclamateurs, ni les Autrichiens, ni les Anglais, ni même les émigrés. Le plus grand nombre de ceux-ci serait déjà revenu, s’il l’eût osé ; mais on leur mande comment ils courraient risque d’être accueillis, et ils se condamnent à prolonger un exil funeste à eux-mêmes et à leur patrie. — Le vrai danger, c’est l’esprit d’alarme et de panique qui s’est emparé du peuple et y sème l’agitation et la discorde. Notre premier intérêt est de conjurer ce péril. « Or, si l’on examine à quoi tient parmi nous ce penchant aux soupçons, au tumulte, aux insurrections, porté à un si haut degré, quoique la division d’intérêts, la chaleur des opinions, le peu d’habitude de la liberté, en soient des causes toutes naturelles, nous ne pourrons méconnaître qu’elles sont prodigieusement augmentées, entretenues par une foule d’orateurs et d’écrivains qui semblent se réunir en un parti. Voilà les ennemis publics, parce qu’ils travaillent à égarer, à pervertir l’esprit public. » Et ici une admirable définition de ce que doit être un bon esprit public dans un pays libre : « N’est-ce pas une certaine raison générale, une certaine sagesse pratique et comme de routine, à peu près également départie entre tous les citoyens, et toujours d’accord et de niveau avec les institutions publiques, et par laquelle chaque citoyen connaît bien ce qui lui appartient, et par conséquent ce qui appartient aux autres, chaque citoyen connaît bien ce qui est dû à la société entière et s’y prête de tout son pouvoir, chaque citoyen se respecte dans autrui et ses droits dans ceux d’autrui ? .. Et quand la société dure depuis assez longtemps pour que tout cela soit dans tous une habitude innée, une sorte de religion, je dirais presque de superstition, alors un pays a le meilleur esprit public qu’il puisse avoir. » Cet idéal, André le décrivait, l’ayant vu presque réalisé sous ses yeux en Angleterre. Malgré tous les défauts qu’il trouvait à la nation anglaise, il n’hésitait pas à reconnaître et à montrer ce qui était le ressort de sa grandeur politique, le respect de la loi et de la liberté d’autrui.

Voilà les biens qu’il enviait pour la France. Ce qu’il flétrissait avec une énergie qui n’était pas sans péril, c’étaient les persécutions et les exécutions populaires qui épouvantaient les honnêtes gens, « cette horrible soif de sang, cet horrible appétit de voir souffrir, qui porte les hommes à se jeter en foule sur des accusés qu’ils n’ont jamais connus ou sur des coupables dont les crimes ne les ont jamais atteints. Une partie du peuple ose se mettre à la place des tribunaux, et se fait un jeu de donner la mort. Abominable spectacle, ignominieux pour le nom français, ignominieux pour l’espèce humaine, de voir d’immenses troupes d’hommes se faire au même instant délateurs, juges et bourreaux ! .. Et qu’il se trouve des écrivains assez féroces, assez lâches, pour se déclarer les protecteurs, les apologistes de ces assassinats ! Qu’ils osent les encourager, qu’ils osent les diriger sur la tête de tel ou tel ! Qu’ils aient le front de donner à ces horribles violations de tout droit, de toute justice, le nom de justice populaire ! .. Certes il est incontestable que, tout pouvoir émanant du peuple, celui de pendre en émane aussi ; mais il est bien affreux que ce soit le seul qu’il ne veuille pas exercer par représentant. » Et dans des pages vives, pressantes, indignées, où la poésie n’intervient que pour animer et enflammer la raison, il stigmatise « cette effrayante race de libellistes sans pudeur qui, sous des titres fastueux et des démonstrations convulsives d’amour pour le peuple et pour la patrie, cherchent à s’attirer la confiance populaire, — gens pour qui toute loi est onéreuse, tout frein insupportable, tout gouvernement odieux, — gens pour qui l’honnêteté est de tous les jougs le plus pénible, qui haïssent l’ancien régime, non parce qu’il était mauvais, mais parce que c’était un régime, — qui haïront le nouveau, qui les haïraient tous, quels qu’ils fussent… Que deviendra la France, si le peuple vient à croire que c’est là la liberté, à prendre en dégoût la liberté elle-même, à regretter l’antique joug sous lequel il rampait sans trouble ? » Vains discours ! Il ne se méprend pas sur l’incroyable préférence que la multitude aura toujours pour les flatteurs de ses passions : « Les uns lui montrent la douceur de vivre sans frein ; les autres lui présentent sans cesse le frein sévère de la raison, ce frein que nous recevons quelquefois, mais que nous mordons toujours. » Enfin, faisant un retour sur lui-même et ne se dissimulant rien des inimitiés qu’il va soulever, il s’en console, s’il peut ranimer dans quelques esprits l’image de la vraie liberté, du vrai patriotisme, obscurcie par la fausse liberté, par l’enthousiasme théâtral et factice. « J’avais résolu, dit-il, de ne point sortir de mon obscurité dans les conjonctures présentes, de ne point faire entendre ma voix inconnue au milieu de cette confusion de voix publiques et de cris particuliers ; j’ai pensé depuis que le sacrifice de ce amour-propre pouvait être utile, et que chaque citoyen devait se regarder comme obligé à cette espèce de contribution patriotique de ses idées pour le bien commun… J’ai de plus, ajoutait-il fièrement, goûté quelque joie à mériter l’estime des gens de bien en m’offrant à la haine et aux injures de cet amas de brouillons corrupteurs que j’ai démasqués. J’ai cru servir la liberté en la vengeant de leurs louanges. Si, comme je l’espère encore, ils succombent sous le poids de la raison, il sera honorable d’avoir, ne fût-ce qu’un peu, contribué à leur chute. S’ils triomphent, ce sont gens par qui il vaut mieux être pendu que loué. »

Ce qui donne à ces pages un caractère à part, un accent personnel, c’est qu’elles ne sont pas un cri de désespoir ou de protestation contre le nouvel ordre de choses. Elles ne viennent pas du côté où le parti royaliste s’assemble pour tenter ses derniers efforts par la discussion des principes ou par l’épigramme irritée. Elles ne sont pas un auxiliaire pour les Actes des apôtres ; André Chénier n’a rien de commun, ni dans ses craintes ni dans ses espérances, non plus que dans le tour de son esprit, avec Champcenetz ou Rivarol. Elles sont écrites et signées par un ami du nouveau régime, qui a de tout cœur applaudi aux premiers événemens de la révolution, au serment du jeu de paume, à la prise de la Bastille. On se rappelle ces strophes ardentes qui ne furent publiées qu’un peu plus tard, en 1791, mais qui portent sur leurs ailes les échos de ces premières heures enchantées avec les palpitations de ces enthousiasmes juvéniles :

…….. Tous amis, tous parens,
S’embrassant au hasard dans cette longue enceinte,
Tous jurant de périr ou vaincre les tyrans,
De ranimer la France éteinte,
De ne se point quitter que nous n’eussions des lois
Qui nous feraient libres et justes…
Tout un peuple, inondant jusqu’au faite des toits,
De larmes, de silence, ou de confuses voix,
Applaudissait ces voix augustes.
……….
L’enfer de la Bastille, à tous les vents jeté,
Vole, débris infâme et cendre inanimée,
Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté,
Altière, étincelante, armée,
Sort [2]……….

Ces transports poétiques, cette joie profonde, expansive, avec laquelle André Chénier assiste aux premières scènes de la révolution, sont précisément un gage de sa sincérité quand il se jettera intrépidement en travers des voies fatales où il la voit s’engager, quand il lancera ce cri héroïque contre les malfaiteurs de la plume ou de la parole qui l’égarent ou la déshonorent. Le succès de l’Avis aux Français fut grand. Comme il arrive dans les temps de révolution, quand un honnête homme, à ses risques et périls, exprime tout haut une opinion courageuse, il a l’air d’être seul au moment où il parle. Mille voix lui répondent aussitôt, mille voix se reconnaissent dans cette voix unique qui a parlé ; le sentiment des honnêtes gens se sent délivré par un seul homme de cette contrainte du silence où il se réduisait par timidité, par défiance plutôt que par lâcheté, et pour un jour au moins les indignations comprimées, les mépris enchaînés se donnent libre carrière. L’opinion publique se fait un instant justicière et vengeresse. Si ces démonstrations avaient un lendemain, il se créerait certainement une raison générale qui triompherait sans trop de peine des minorités insolentes et oppressives. Pourquoi ce beau feu s’éteint-il si vite ? Pourquoi les honnêtes gens, comme épuisés par cet effort intermittent, laissent-ils si facilement le champ libre aux audacieux qui ne veulent « qu’asservir les suffrages, maîtriser les jugemens et égarer les opinions ? » André Chénier en indique les vrais motifs en quelques mots bien judicieux quand il peint « ces honnêtes citoyens qui ne prétendent pas à faire de la chose publique leur chose privée,… ennemis de tout ce qui peut avoir l’air de violence, se reposant sur la bonté de leur cause, espérant trop des hommes, parce qu’ils savent que tôt ou tard ils reviennent à la raison, espérant trop du temps, parce qu’ils savent que tôt ou tard il leur fait justice, perdant les momens favorables, laissant dégénérer leur prudence en timidité, se décourageant, composant avec l’avenir, et, enveloppés de leur conscience, finissant par s’endormir dans une bonne volonté immobile et dans une sorte d’innocence léthargique. » Combien cette peinture du parti des modérés dans les temps révolutionnaires est fine et juste, et quel à-propos elle conserve à travers toutes les phases de notre histoire !

Pour un instant au moins, pour une heure, la courageuse parole d’André Chénier avait secoué « cette innocence léthargique. » Le parti exalté de la révolution sentit le coup droit qui l’atteignait en pleine poitrine, et il y répondit par des injures, qui, en des jours troublés, pouvaient être des dénonciations à la justice populaire. Et des publicistes abominables, tels que Marat ou Fréron, ne furent pas seuls à se reconnaître dans cette peinture terrible des « brouillons faméliques qui nous agitent, qui nous aigrissent contre tous, qui nous mettent des poignards à la main, qui nous indiquent de quoi tuer, qui nous demandent en grâce de les baigner dans du sang. » Non, ce terrible enfant de Paris, ivre d’agitation et de bruit, celui que plus tard une lueur tardive de pitié devait désigner au bourreau et pour qui un éclair de vraie passion devait attendrir l’histoire, Camille Desmoulins, répondit avec fureur à cet écrit d’André Chénier, et voici ce qu’on lit dans le n° 41 des Révolutions de France et de Brabant : « Ah ! nous sommes des perturbateurs séditieux, des brouillons faméliques, des hommes de sang, par qui il vaut mieux être pendu que loué ! » Et, pour prouver l’injustice de ces accusations, il s’empresse de les justifier par un de ces mots qui pouvaient coûter cher alors et qu’enregistrait la mémoire terrible de la populace : « Je me hâte de dénoncer ce n° 13 ! .. C’est l’ouvrage, ajoutait-il avec un dédain qui nous fait sourire, de je ne sais quel André Chénier, qui n’est pas le Chénier de Charles IX ! » Depuis ce jour, Camille Desmoulins ne cessa pas de poursuivre André Chénier de ses invectives et de ses délations ardentes. En mai 1792, dans le n° 2 de la Tribune des patriotes, il le représentait comme un hypocrite d’humanité, plus sanguinaire que Marat. — André Chénier sanguinaire ! Le mot délation que j’emploie pour caractériser la haine persévérante de Camille Desmoulins n’est pas appliqué ici sans raison. N’est-ce pas ce publiciste trop spirituel qui dans sa polémique avec La Harpe, ne craignait pas de relever ce mot d’un injuste discrédit ? « Oui, disait-il, je m’efforce de réhabiliter ce mot délation… Nous avons besoin, dans les circonstances actuelles, que ce mot délation soit en honneur, et nous ne laisserons pas M. de La Harpe, en sa qualité d’académicien, abuser de son autorité sur le dictionnaire et charger d’opprobre un mot parce qu’il déplaît à M. Pankoucke. » Cruelles et tristes plaisanteries qui n’ont pour excuse que l’incroyable légèreté, l’étonnante étourderie, je dirai presque l’inconscience de celui qui glorifiait ainsi l’instrument le plus certain de la démoralisation du peuple.

Il n’est pas douteux que c’est à dater de cette polémique qu’André Chénier devint un suspect pour la société des jacobins, quatre ans avant la loi des suspects, sous laquelle il devait succomber. André hésita s’il répondrait à cette attaque. Avec quelle hauteur de raison il nous donne, dans un fragment posthume, les raisons de son silence ! Il se raille spirituellement de cette naïveté de conscience d’un homme qui veut à toute force se reconnaître dans cette image des corrupteurs du peuple, et qui semble crier à chaque ligne : « Ces perturbateurs, ces brouillons faméliques, ces hommes de sang, c’est moi qu’on a voulu peindre ! » Puis il explique pourquoi il ne lui répondra pas : à quoi bon ? dit-il. « Lorsqu’un auteur tronque ou falsifie tout ce qu’il cite, en dénature le sens, vous prête des intentions qu’il est évident que vous n’avez point eues, il est au-dessous d’un homme d’honneur de prendre la plume contre un homme à qui l’on ne peut répondre que par des démentis ; vouloir le faire rougir est une entreprise folie qui passe tout pouvoir humain ; détruire ses discours est inutile, parce que cet homme est trop connu pour être dangereux ; même dans ce qu’il appelle son parti, il ne passe que pour un bouffon quelquefois assez divertissant, et il serait difficilement méprisé par personne plus qu’il ne l’est par ses amis. Ce personnage d’ailleurs n’est-il pas le même qui prit, il y a un an, le nom de procureur général de la lanterne, et n’a-t-il pas montré par cette franchise ne vouloir tromper personne ? » Malheur à celui qui s’attire les justes représailles d’un tel écrivain ! Le stigmate reste imprimé au front que sa juste colère a marqué.

Nous avons insisté sur ce premier écrit public d’André Chénier, qui marque admirablement la voie où il entre désormais et dont il ne déviera pas. Parce qu’il aime le mouvement généreux de justice et de liberté d’où est issue la révolution, il est jaloux de sa gloire, il la veut intacte et pure, il en repousse avec horreur toutes les souillures qui la peuvent ternir. Il essaie de ressusciter l’esprit public, de plus en plus intimidé par la violence. Il ne cesse pas d’éclairer le peuple sur ses véritables intérêts et sur ses vrais droits, qui se confondent avec les droits et la liberté de tous. Il ne cesse pas non plus de ranimer les courages défaillans. Déjà, dans ses Réflexions sur l’esprit de parti, publiées en avril 1791, il fait la guerre à la peur, la peur qui prend le nom de prudence, et, sous prétexte de ne rien compromettre, reste muette devant la faction dominante, tergiverse, ne dit la vérité qu’à moitié, et seconde par cette mollesse les audaces criminelles. — C’est peu de jours après que, revenant sur cette pensée, il écrivit cette vive et forte satire, les Autels de la peur. « Les peuples anciens, disait-il, avaient élevé des temples à la peur ; mais jamais dans l’antiquité cette déesse funeste n’eut plus de véritables autels qu’à Paris, jamais elle ne fut honorée d’un culte plus universel ; cette ville entière est son temple, tous les gens de bien sont devenus ses pontifes en lui faisant journellement le sacrifice de leur pensée et de leur conscience. La peur donne même du courage, elle fait qu’on se met avec éclat du côté du fort, qui a tort, pour accabler le faible, qui a tort aussi. » Puis en un style charmant d’ironie, bien qu’au fond la note soit triste, quand il a indiqué toutes les sortes de sacrifices que chaque jour reçoit la peur : « Quant à moi, s’écrie-t-il fièrement, je ne lui ferai pas le sacrifice de dissimuler le nom de l’auteur qui vient de chanter cet hymne à sa louange. André Chénier. »

Tel se révèle ce talent superbe de publiciste courageux, incapable de défaillances dans la défense des nobles causes qu’il embrasse. Nous n’insisterons pas sur les quatre articles qu’André publia dans le Moniteur et dont il nous suffira de relever les titres : Lettre à l’abbé Raynal, l’Acte constitutionnel, le Choix des députés, les Dissensions des prêtres. Nous devons aussi rappeler sa collaboration au Journal de Paris, dont le parti modéré s’était emparé avec Regnauld de Saint-Jean d’Angély, et qui après la scission du club des jacobins au mois de juillet 1791 devint le centre de l’opposition constitutionnelle. Ce journal était moins un journal qu’une tribune ouverte où chaque publiciste, chaque écrivain, pouvait dire hautement son opinion sur les événemens et les partis ; dans. un supplément dont lui-même ou ses amis faisaient les frais. Le journal ne prêtait que sa publicité. André Chénier n’y publia pas moins de vingt et un articles. Quelques-uns de ces articles, par leur retentissement exceptionnel, par le développement des polémiques qu’ils suscitèrent, ont eu sur la destinée d’André une influence que nous mettrons en lumière. Pour le moment, et pour bien fixer à cette heure de 1791 l’attitude du poète publiciste, rappelons quelques-uns des plus beaux vers par lesquels se terminait la pièce sur le Serment du Jeu de Paume, et qui, après les strophes enthousiastes, contenait des conseils sévères au peuple et de mâles exhortations à la justice :

O peuple deux fois né ! peuple vieux et nouveau !
Tronc rajeuni par les années !
………….
Hommes, d’un homme libre écoutez donc la voix !
Ne craignez plus que vous. Magistrats, peuples, rois,
Citoyens, tous tant que nous sommes,
Tout mortel dans son cœur cache, même à ses yeux,
L’ambition…………
Mais au peuple surtout sauvez l’abus amer
De sa subite indépendance.
Contenez dans son lit cette orageuse mer.
…………..
Ah ! ne le laissez pas, dans la sanglante rage
D’un ressentiment inhumain,
Souiller sa cause et votre ouvrage.
Ah ! ne le laissez pas, sans conseil et sans frein,
Armant, pour soutenir ses droits si légitimes,
La torche incendiaire et le fer assassin,
Venger la raison par des crimes.

Et se retournant vers le peuple, l’interpellant, l’implorant, avec quelle virile sympathie il le conjure de se défier de ceux qui le dépravent par leur feinte amitié !

Peuple ! ne croyons pas que tout nous soit permis.
Craignez vos courtisans avides,
O peuple souverain ! à votre oreille admis,
Cent orateurs bourreaux se nomment vos amis.
Ils soufflent des vœux homicides.
Aux pieds de votre orgueil prostituant les droits,
Vos passions pour eux deviennent lois.
La pensée est livrée à leurs lâches tortures.
Partout cherchant des trahisons,
A vos soupçons jaloux, aux haines, aux parjures,
Ils vont forgeant d’exécrables pâtures.
Leurs feuilles noires de poisons
Sont autant de gibets affamés de carnage.

Voilà comment dès 1791 André Chénier se porte l’adversaire résolu de la terreur. C’est là sa gloire d’homme et de citoyen à mettre de pair avec sa gloire de poète. On nous dira que c’est un anachronisme, que la terreur est bien éloignée encore du jour où André écrivait l’Avis au peuple français et le Jeu de Paume, que ce sont là des rapprochemens factices ou des contrastes artificiels ; mais qui ne voit que ce sont les procédés mêmes, les principes, les hommes de la terreur que combat le poète publiciste ? Dans la rigueur des termes, la période officielle de la terreur, on le sait, commence à la chute des girondins, le 31 mai 1793, et se termine à celle de Robespierre, le 27 juillet 1794 ; mais il ne faut prendre ces dates que pour des limites toutes matérielles. En réalité, il faut les élargir singulièrement. La terreur commence, non pas même aux massacres des prisons au mois de septembre 1792, ni au 10 août, ni au 20 juin ; il y a du vrai dans cette assertion de Malouet qui déclare dans ses Mémoires que, bien qu’elle ne fût proclamée qu’en 1793, elle naquit dès 1789, dans le désordre des rues qui s’établit presqu’en permanence depuis le 14 juillet. Elle commence dès que se répandent et se propagent les fausses alarmes, les paniques qui arment une partie du peuple contre l’autre, les délations, les vexations arbitraires, dès que se forme le comité des recherches, créé par un arrêté de l’assemblée de la commune le 20 octobre 1789, dès que la liberté individuelle est inquiétée, suspendue, violée, dès que la populace se met à la place des tribunaux et décrète tumultuairement l’arrestation ou la mort, se chargeant même au besoin de l’exécution. Cette justice populaire qui déshonora les rues de Paris dès 1789 et qui ne fit que s’aggraver en 1790, 1791, 1792, laissez-la croître, s’enraciner dans les mœurs d’un peuple de plus en plus enivré ou exalté par la lutte, il arrivera un jour où elle sentira le besoin de se régulariser elle-même, de centraliser l’anarchie, de donner à l’arbitraire et à la violence les formes et le mensonge de la légalité, de remettre à quelques-uns des chefs ou des serviteurs du peuple la responsabilité tout entière, l’initiative de ses crimes, de multiplier ses moyens d’action par l’unité du plus absolu despotisme, et ce jour-là régnera officiellement la terreur ; mais c’est bien elle que longtemps d’avance annonce André Chénier ; c’est elle qu’il flétrit dans l’esprit révolutionnaire déchaîné, qu’il essaie de détruire par l’indignation publique.

Et quand des publicistes, encore à l’heure qu’il est, feignent de ne pas comprendre cet axiome du plus simple bon sens, que l’esprit révolutionnaire est le pire ennemi de la révolution, dont il compromet les plus justes conquêtes, nous les renvoyons à André Chénier. C’est dans ces pages si vigoureuses et si précises qu’ils apprendront que la révolution est le nom d’une ère nouvelle, celle de l’égalité rétablie et du travail affranchi, de la liberté de conscience assurée, du contrôle imposé au pouvoir, la fin en un mot d’un régime politique et social, le commencement d’un autre. Voilà ce que voulait André Chénier, ce qu’il aimait d’un ardent amour. L’esprit révolutionnaire est tout autre chose ; c’est l’insurrection en permanence, la désobéissance à la loi, le mépris de la liberté et du droit d’autrui. La révolution est une forme nouvelle de société, commençant et finissant à une date précise ; ce sera, si l’on veut, à la nuit du 4 août 1789. L’esprit révolutionnaire est chez un peuple l’agent le plus sûr et le plus mortel de la décomposition sociale. L’éternel honneur d’André Chénier est de n’avoir pas confondu le principe qui anime une société nouvelle avec celui qui la détruit. Il a payé de sa tête le droit de faire cette distinction ; nous pouvons bien, nous autres, payer de quelques injures le droit de la maintenir.


II

Nous touchons au moment le plus douloureux de la vie publique d’André Chénier, sa lutte avec son frère Marie-Joseph. La famille Chénier contenait les mêmes élémens de division que la société elle-même. Une lettre adressée par M. de Chénier père à sa fille, Mme de La Tour Saint-Igest, nous en dit plus sur ce sujet que tous les commentaires. « Votre mère, écrit-il, a renoncé à toute son aristocratie et est entièrement démagogue, ainsi que Joseph.. Saint-André et moi, nous sommes ce qu’on appelle modérés, amis de l’ordre et des lois. Sauveur est employé dans la gendarmerie nationale, mais je ne sais ce qu’il pense ni s’il pense Constantin trouve qu’on n’a rien changé, et que, quoiqu’il n’y ait plus de parlement, c’est comme du temps qu’il y en avait ; il a raison, car on marche, on va, on vient, on boit, on mange, et par conséquent il n’y a rien de changé. » Tel était l’intérieur d’une famille parisienne à la date du 24 décembre 1791.

Marie-Joseph démagogue, le mot est dur, et, bien qu’on doive tenir compte du ton de familiarité d’une lettre, il porte coup. Est-il immérité ? Nous n’avons qu’à renvoyer le lecteur à l’étude si complète qui a été publiée ici même par M. Charles Labitte et qui a épuisé la question [3]. Nous y avons vu exposées avec un grand soin l’œuvre du poète et l’œuvre du citoyen. Ces deux œuvres ne sont pas sans analogie entre élites. Le poète est trop de son temps ; il apporte dans ses vers, même sur des sujets antiques, toutes les passions de la rue ou du club ; son théâtre ne vit que d’allusions. Bien différent d’André, qui oublie avec délices, dans la société de Moschus ou de Méléagre, les discussions violentes, les haines et les injures des partis, l’auteur de Charles IX et de Caïus Gracchus ne parvient pas à s’en abstraire. Il jette sur la scène le cri du tribun en alexandrins pompeux. D’autre part le citoyen n’arrive jamais chez Joseph Chénier, ni dans ses discours à la convention ou aux jacobins, ni dans ses articles de journaux ou dans ses rapports, à oublier l’auteur dramatique et à le faire oublier. « Il y a loin d’un poète à un législateur, disait Mme Roland en parlant de lui. Je l’ai vu quelquefois ; je me souviens que Roland le chargea d’une proclamation du conseil dont il lui donna l’idée. Chénier apporta et me lut ce projet. C’était une véritable amplification de rhétorique déclamée avec l’affectation d’un écolier à voix de stentor ; elle me donna sa mesure. Chénier voulait encore être poète en écrivant de la prose et de la politique. Voilà, me dis-je, uni homme mal placé où il est, qui n’est bon dans la convention qu’à donner quelques plans de fêtes nationales. » Ce fut en effet son véritable emploi comme législateur. Les hymnes qu’il fit pour les fêtes de la révolution, ses chants patriotiques, voilà ce qui lui créa une espèce de rôle et de figure distincte dans l’histoire de la terrible assemblée, bien plus que ses discours politiques, qui n’eurent jamais une action réelle sur ceux qui les entendirent, et dont la postérité n’a pas recueilli un seul écho ; cependant il flattait les passions des triomphateurs du jour, et il alla bien loin dans cette voie. La vivacité de son amour-propre, son impatience de la gloire, cette inquiétude d’humeur et cette partialité fougueuse que ses amis mêmes, comme M. Daunou, ne pouvaient pas nier, l’entraînaient vers les partis extrêmes. La nature de son talent aidait encore à cette impulsion et la précipitait. Il y a comme une affinité naturelle entre les opinions extrêmes en politique et les esprits exagérés. Une intelligence obsédée par les grands mots et les grandes phrases trouve plus aisément à les placer dans l’expression de certaines doctrines excessives. Le jacobinisme était la politique de l’emphase ; c’était naturellement celle de Joseph Chénier. Le goût est en toute chose le sens de la mesure, et l’écrivain à qui manque ce sens dans son style et dans sa pensée ne l’aura pas non plus dans la vie publique. Toutes les exagérations se tiennent, et la violence d’une théorie est le signe assuré d’une pensée qui ne se gouverne pas, quand elle n’est pas la marque d’une âme mauvaise. Or ce n’était assurément pas le cas du frère d’André ; il poussa ses opinions à outrance parce qu’il avait l’imagination théâtrale. Son ardeur politique n’était guère qu’une complaisance secrète pour les déclamations de tragédie, mais le cœur n’était pas gâté, il resta pur de la contagion des plus grands crimes, et malgré d’atroces calomnies qui n’éclatèrent d’ailleurs que longtemps après les événemens, sa conduite à l’égard d’André, dès que son frère fut sérieusement menacé, est de tout point irréprochable. Celui qui avait dit dans une de ses tragédies : Des lois et non du sang, rachetant une pièce détestable par une antithèse sublime, se détourna avec horreur de la voie où l’avaient entraîné ses funestes amis aussitôt que le danger commença pour André, trop tard, hélas ! pour sa gloire, pour son honneur même, compromis dans des complicités de doctrine et d’amitié avec des personnages tels que Collot-d’Herbois.

Vaniteux et amoureux de popularité, ce fut là son crime. Tel il se montra dans sa discussion publique avec André. M. Becq de Fouquières a repris avec les développemens les plus intéressans et toutes les preuves à l’appui l’histoire de cette querelle qui s’envenima si vite et dont le résultat déplorable fut d’apprendre à la partie la plus remuante du peuple et à ses chefs qu’il y avait un Chénier aîné, modéré et constitutionnel, qui osait penser que les jacobins perdaient la France, en un mot un feuillant digne de tous les mépris en attendant mieux. Malgré tout l’éclat de ses premiers écrits politiques, malgré la verve et le courage de bon sens qu’il avait montrés à la tribune des clubs modérés, ce je ne sais quel Chénier, comme l’appelait Camille Desmoulins, n’était pas encore arrivé, en dehors de son parti, à cette notoriété qui, dans les temps calmes, donne l’influence et le pouvoir, et dans les temps troublés peut donner la mort. Il paraît cependant qu’il avait fait une vive impression sur ceux qui l’avaient entendu au club des feuillans, dans cette assemblée de dissidens qui s’étaient séparés avec éclat des jacobins et qui étaient devenus l’objet de toutes leurs rancunes. Charles Lacretelle, un demi-siècle après, se rappelait avec admiration « ce talent plein de force et d’éclat, échauffé par une âme intrépide… Ses traits fortement prononcés, sa taille athlétique sans être haute, son teint basané, ses yeux ardens, fortifiaient, illuminaient sa parole… Chacun de nous regrettait qu’un pareil orateur ne fût pas encore appelé à la tribune politique. Lui seul eût pu disputer ou ravir la palme de l’éloquence à Vergniaud. » Il faut cependant n’accepter qu’avec réserve ces témoignages produits tardivement, sincères sans doute, mais peut-être modifiés, transformés à l’insu même du témoin par une sotte de mirage rétrospectif, quand la gloire est venue dans l’intervalle changer la proportion des figures dans le lointain des souvenirs.

Quoi qu’il en soit, la lutte était inévitable, un jour ou l’autre, entre les feuillans et les jacobins ; mais ce fut une véritable fatalité que les deux frères fussent les deux premiers antagonistes engagés dans le conflit. Ce n’est pas André qui doit en porter la responsabilité dans l’histoire. Son article sur la Cause des désordres qui troublent la France et arrêtent l’établissement de la liberté, publié le 26 février 1792 dans le dix-neuvième supplément du Journal de Paris, n’effleurait même pas l’inquiète personnalité de Marie-Joseph. C’est une admirable peinture de l’organisation et de l’influence fatale de cette société, qui ne tendait à rien moins qu’à dominer la France. A quelque parti qu’on appartienne, quel homme de bon sens ne serait aujourd’hui de l’avis d’André Chénier quand il retrace en traits si incisifs et si justes « cette société gouvernée par des chefs visibles ou invisibles, qui changent souvent et se détruisent mutuellement, mais qui ont tous le même but, de régner, et le même esprit, de régner par tous les moyens. Cette société en a produit une infinité d’autres : villes, bourgs, villages en sont pleins. Toutes, se tenant par la main, forment une espèce de chaîne électrique autour de la France. Au même instant, dans tous les recoins du pays, elles s’agitent ensemble, poussent les mêmes cris, impriment les mêmes mouvemens, qu’elles n’avaient pas grand’peine à prédire d’avance. Leur turbulente activité a plongé le gouvernement dans une effroyable inertie. » Ce que l’écrivain ne peut souffrir, c’est le prodigieux abus du mot peuple, appliqué « à quelques centaines d’oisifs réunis dans un jardin ou dans un spectacle, ou à quelques troupes de bandits qui pillent des boutiques. » Déjà dans un article précédent (sur le choix des députés), il avait touché avec bien de la justesse et de la force à cet insolent mensonge des meneurs de la populace. « Nous savons maintenant, disait-il, avec quelle facilité on fait croire à un peuple qu’une petite partie de lui-même, c’est lui tout entier. On lui persuade qu’on le venge quand on ne venge que soi ; on lui parle de sa toute-puissance pour se rendre tout-puissant par lui ; on lui désigne comme ennemis ceux qu’on n’aime pas et dont on n’est pas aimé, et l’on intéresse la souveraineté nationale aux querelles de cinq ou six audacieux. » — Quelle nation résisterait à de pareilles attaques ? L’industrie et le commerce sont représentés dans ces sociétés comme des délits sous les noms d’accaparemens et de monopoles, tout homme riche y passe pour un ennemi public ; la diffamation effrénée s’appelle liberté d’opinion. « Qui demande des preuves d’une accusation est un homme suspect, un ennemi du peuple. Là toute absurdité est admirée, pourvu qu’elle soit homicide, tout mensonge est accueilli, pourvu qu’il soit atroce. La doctrine que toute délation, vraie ou fausse, est toujours chose louable et utile y est non-seulement pratiquée, mais enseignée au moins comme ce que les jésuites appelaient une opinion probable. » La France doit-elle donc être sacrifiée à ce petit nombre de Français « qui paraissent un grand nombre parce qu’ils sont réunis et qu’ils crient ? Ils crient partout que la patrie est en danger ; cela est malheureusement bien vrai, et cela sera tant qu’ils existeront. »

Par quelle étrange inspiration de respect humain ou de peur Marie-Joseph s’empressa-t-il d’écrire une lettre aux auteurs du Journal de Paris pour désavouer non-seulement toute part dans l’article de son frère, mais toute connivence avec ses opinions ? Cette lettre, il la signa : Chénier, auteur de Charles IX et de Caius Gracchus. Ce fut l’occasion de la polémique, et personne ne peut accuser André de l’avoir cherchée. Le Cabinet de lecture se moqua, c’était son droit, de cette réclamation, inutile, en ajoutant que personne n’aurait songé à soupçonner l’auteur de Caïus Gracchus. « Quel rapport y a-t-il entre l’éloquence nerveuse des réflexions. d’André et la triviale verbosité des préfaces de Joseph-Marie ? » L’amour-propre littéraire est en jeu, voilà la guerre déclarée. « Je vous remercie sincèrement, écrit Marie-Joseph, de m’avoir épargné l’opprobre de votre estime, et je suis fâché qu’un homme de mérite comme mon frère soit insulté par vos éloges. » Il prend en même temps l’engagement de combattre les très faibles raisonnemens qu’on a développés contre la société dont il s’honore de faire partie et surtout la proposition tyrannique qu’on a osé émettre de l’anéantir. André tente en vain de pacifier le débat où son frère s’est jeté inconsidérément. Pourquoi penser qu’il ait voulu accuser tous les membres d’une société ? Il désavoue les interprétations de ce genre, qui sont puériles : « Mon frère connaît depuis trop longtemps mon caractère et mes opinions pour que j’aie besoin de me justifier auprès de lui ; il n’a jamais trouvé et ne trouvera jamais en moi que l’amitié qu’on doit à un frère et les égards que l’on doit aux talens, quoique je sois prêt à défendre mon sentiment même contre lui. » Il y avait là de quoi désintéresser Marie-Joseph dans la querelle. C’était pour lui une bonne occasion de se taire et de se retirer de la lutte ; mais il avait composé l’apologie promise, il ne voulait pas la perdre, et, bien qu’il ait dû la conserver pendant deux mois en portefeuille, il saisit je ne sais quel prétexte pour la publier dans le Moniteur le 11 mai 1792. Elle est vide et déclamatoire ; elle promet dans les premières lignes de répondre « avec les ménagemens que l’on doit à un frère, à un citoyen digne d’estime, » mais elle s’achève par d’assez lourdes épigrammes contre « cette amplification de rhétorique qu’on a voulu donner pour une démonstration. » André, directement cité à la barre de l’opinion et indirectement à celle des jacobins qui poussaient Marie-Joseph à ce triste rôle d’accusateur public de son frère, dut répliquer, il le fit d’un ton sévère et attristé. On remarquera surtout une noble page sur la vraie liberté en Angleterre, sur la dignité des clubs dans ce pays, sur le respect britannique pour les lois du pays et pour l’honnêteté publique, qu’il oppose au spectacle de nos sociétés populaires. Un seul passage contient une allusion piquante aux différens motifs de ceux qui défendent si vivement la ligue jacobine, à l’appui qu’on peut trouver dans un parti bruyant et puissant, qui soutient tous ses amis, qui dispose des places, du crédit, de la faveur, de la réputation, et même de cette partie des succès littéraires dont la nature est d’avoir besoin des applaudissement de la multitude. Cette allusion fut vivement relevée par Marie-Joseph : « Si j’avais perdu deux ou trois années, dit-il dans ses Nouvelles Réflexions sur les Sociétés patriotiques, à composer des tragédies impartiales ou insignifiantes, et même deux ou trois matinées à écrire pour un journal quelques pamphlets modérés, j’aurais trouvé un grand nombre de preneurs puissans et actifs… Peut-être aurais-je pu en 1791 me glisser dans la foule des députés de Paris et siéger à l’assemblée nationale entre M. Robin-Léonard et M. Thorillon. Cette bienveillance est dans la nature des choses. » Plusieurs personnes avaient mal compris ce passage en croyant y voir une allusion à quelque tragédie insignifiante composée par André, allusion sans portée, puisque André n’avait pas même essayé, comme cela est certain maintenant, d’entrer dans la vie publique. Marie-Joseph veut dire tout simplement que c’est l’éclat même de ses tragédies patriotiques qui l’a exilé de l’assemblée, que, s’il se fût résigné à être médiocre, il eût trouvé toutes les voies aplanies devant lui, enfin que son goût pour le parti des jacobins est un sentiment bien désintéressé, et qu’il est décidé, s’il le faut, à dédaigner la majorité esclave et à partager le sort de la minorité libre et vaincue. — Toujours la déclamation. C’est de l’audace, en juillet 1792, de prétendre qu’il y a du désintéressement à être jacobin. Être jacobin à ce moment, c’était être du côté de la force, du côté de la popularité, — à quel prix, Marie-Joseph dut le sentir plus d’une fois, s’il eut, un seul jour, une heure de recueillement dans ce tumulte de passions ardentes ou furieuses où il s’était jeté et qui l’entraînait de plus en plus loin de son frère, spectateur viril et triste de cette grande orgie. Cependant la discussion ne se prolongea pas au-delà du 19 juin. André ne répondit pas, soit que la famille se soit interposée entre les deux frères, soit que le plus sensé des deux ait regretté l’éclat presque scandaleux de cette discussion publique, et, comme on disait alors, fratricide.

C’est à cette date que se rapportent sans doute, non pour la composition, mais pour la conception et l’idée, deux de ces précieux fragmens qui ont reparu au jour dans l’édition de M. Gabriel de Chénier, et qui sont comme un poétique commentaire de cette période de la vie d’André. Il est bien probable, selon l’ingénieuse explication de M. Becq de Fouquières, que ces deux fragmens, classés à tort parmi les ïambes par le dernier éditeur, appartenaient dans la pensée du poète à l’une de ces esquisses de comédie ou de drame satyrique (la tragédie plaisante des Grecs), si commodes pour recevoir les allusions aux événemens contemporains, probablement à cette comédie des Initiés que le poète devait imiter des Baptes d’Eupolis. Le premier fragment est en effet une scène d’initiation au club des jacobins. Le président du club est le personnage désigné par A, le néophyte est désigné par B. Le chœur intervient à propos pour donner son avis. L’interrogatoire commence :

A

Qu’est-ce qu’un sans-culotte ? en deux mots ?

B

C’est celui Qui n’a rien, mais qui veut avoir le bien d’autrui.

A

C’est ça, pardieu !

LE CHOEUR

Le drôle est au fait du mystère ; Mais ce n’est pas là tout. Un bon initié Ne doit rien savoir à moitié. Tourne un peu la médaille au récipiendaire [4] ;

A

L’aristocrate…

B

Ah ! fi !

A

Quoi est-il ?

B

Celui-là A quelque chose et veut conserver ce qu’il a. C’est un abus criant qu’il faut que l’on réprime.

A

Fort bien.

LE CHOEUR

Cet homme est juste.

A

Il abhorre le crime.

Voici maintenant l’autre fragment de cette même comédie satyrique des Initiés. C’est la scène de délation. Les trois personnages sont (sous des noms grecs, le Sycophante, l’Epistate, etc.) le délateur, le président et le citoyen dénoncé :

LE DÉLATEUR

Le perfide a pleuré.

LE CITOYEN DÉNONCÉ

C’est faux : j’ai ri. Les voisins m’ont vu rire. Je suis navré de voir comme on déchire Les hommes purs. Appelez mon portier ;

Informez-vous de quartier en quartier :

Comme Phœax marmottant vos louanges,
Le nez en l’air, j’allais riant aux anges.

LE PRÉSIDENT

L’a-t-on vu rire ? est-il vrai qu’il ait ri ?


Ces deux scènes, si expressives en quelques traits, montrent bien ce qu’André aurait pu tirer de cette ample matière d’événemens comiques et tragiques qui se déroulaient sous ses yeux, si à chaque instant la vie d’action et de lutte ne l’avait arraché à ses compositions poétiques et jeté hors de son cabinet de travail dans la rue, au club ou dans les bureaux d’un journal.

Malheureusement nulle part il ne rencontrait à ses côtés son frère Marie-Joseph. C’était toujours au premier rang, parmi les exagérés de la révolution, qu’il l’apercevait, déclamant et rimant pour les plus tristes causes. C’est ce qui arriva encore au moment du retour triomphal des Suisses de Châteauvieux, condamnés aux galères deux ans auparavant pour révolte contre leurs officiers et pillage de leur caisse militaire, puis amnistiés, célébrés et reçus en triomphe le 15 avril 1792 par la ville de Paris sur la motion de Collot-d’Herbois, qui fut l’organisateur de cette fête impie, avec la complicité du maire de Paris, Pétion, qui s’en fit le protecteur, de David, qui en fut le décorateur, de Marie-Joseph enfin, qui en fut le chantre officiel. Cette affaire est trop connue pour que nous y insistions, si ce n’est pour rappeler les rancunes implacables que le courage d’André Chénier souleva à cette occasion. Tandis que Marie-Joseph associait son nom à ceux de la citoyenne Théroigne, des citoyens David et Hion dans une adresse au conseil-général de la commune de Paris pour l’inviter à prendre part à cette fête « que le civisme et les beaux-arts vont rendre imposante et mémorable, et qui acquittera envers les soldats de Châteauvieux la dette que la patrie a contractée, » presqu’au même jour André, au nom d’une délégation de la garde nationale parisienne, écrivait une éloquente adresse au directoire du département de Paris pour protester contre le triomphe sacrilège que l’on prépare. Le 24 mars, il avait envoyé cette adresse ; dès le 27 mars, il revenait à la charge dans le trente-huitième supplément du Journal de Paris. Il n’ignorait d’ailleurs aucun des périls qu’il amassait sur sa tête, et il s’y dévouait avec un mâle orgueil. « Quand des brouillons tout-puissans tombent détruits par leurs propres excès, alors leurs complices, leurs amis, leurs pareils, les foulent aux pieds, et l’homme de bien, en applaudissant à leur chute, ne se mêle point à la foule qui les outrage ; mais jusque-là, même en supposant que l’exemple d’une courageuse franchise ne soit d’aucune utilité, démasquer sans aucun ménagement des factieux avides et injustes est un plaisir qui n’est pas indigne d’un honnête homme. » Puis le 4 avril, s’adressant à la partie saine de la population : « Citoyens de Paris, s’écriait-il, vous qui formez le plus grand nombre, hommes honnêtes, mais faibles, quand on vous propose de recevoir en triomphe des soldats révoltés, qui ont fait feu sur des citoyens français armés par et pour la loi, il n’en est pas un de vous qui ne sente combien la patrie et combien lui, son fils, son frère, sont insultés par ces outrages faits aux lois et à ceux qui les exécutent et à ceux qui meurent pour elles ! »

Le soir même de ce jour, dans la séance des jacobins, Collot-d’Herbois furieux s’élança à la tribune, tenant en main le Journal de Paris, et, dans le plus odieux et le plus ridicule langage, il s’adresse à André Chénier et à Roucher, qui s’était associé à la même réprobation : « Écrivains perfides et fallacieux ! rhéteurs glacés ! votre sagesse est celle des eunuques… Mais au moins André Chénier, prosateur stérile, respecte le peuple producteur et abondant… Et toi, versificateur Roucher ! poète courtisan, le peuple, les soldats, n’ont jamais échauffé ta verve esclave et prostituée… Égoïstes cruels ! tous vos mensonges ne pourront empêcher la fête qu’on prépare : cette fête sera vraiment populaire, c’est-à-dire simple, expressive, franche et majestueuse ! » Ce langage d’énergumène nous fait rire ; prenons-y garde, ce qui nous fait rire aujourd’hui tuait un homme dans ce temps-là, et nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que deux ans après cette dénonciation à la tribune des jacobins la même charrette conduisait à l’échafaud André Chénier et Roucher, réunis dans la même sentence de mort comme ils l’avaient été ce soir-là dans le même anathème.

La fête, la triste fête des galériens eut lieu malgré tout, bien que par un mensonge officiel de la municipalité elle fût dédiée à la Liberté ; mais, comme on nous le fait remarquer, personne ne s’y trompa : les Suisses de Châteauvieux marchaient devant le char de la Liberté, précédés de jeunes filles vêtues de blanc, qui portaient les chaînes des galériens suspendues à des trophées, et chantaient sur un motif de Gossec un hymne qui commençait ainsi :

L’innocence est de retour,
Elle triomphe à son tour ;
Liberté, dans ce beau jour,
Viens remplir mon âme !

Hélas ! faut-il le dire, l’hymne était signé de Marie-Joseph Chénier. Ni lui-même n’a osé le publier plus tard, ni ses amis ne l’ont recueilli dans ses œuvres complètes ; mais on le retrouve dans la 378e lettre b… patriotique du véritable père Duchesne. Heureusement, et comme pour purifier un nom momentanément souillé, à l’heure même où… la galère triomphale était promenée dans les rues, le Journal de Paris jetait à tous les échos, avec le nom d’un autre Chénier, l’hymne qui vengeait la conscience publique :

Salut ! divin triomphe ! entre dans nos murailles !
Rends-nous ces guerriers illustrés
Par le sang de Désille et par les funérailles
De tant de Français massacrés !
……….
Quarante meurtriers, chéris de Robespierre,
Vont s’élever sur nos autels.
Beaux-arts qui faites vivre et la toile et la pierre,
Hâtez-vous, rendez immortels
Le grand Collot-d’Herbois, ses cliens helvétiques,
Ce front que donne à des héros
La vertu, la taverne et le secours des piques !

Ce qui indignait l’âme patriotique de Chénier, ce n’était pas seulement la réhabilitation de criminels justement condamnés, c’était cette sorte de prime solennelle décernée à l’esprit d’insurrection militaire. Il pensait avec raison qu’une nation ne peut subsister avec ces deux fléaux dont un seul suffirait à la perdre : la violence dans la rue, sous le nom de justice populaire ou de patriotisme égaré, — et l’indiscipline des armées, chère dans tous les temps à la démagogie. Moins de quinze jours après la fête des Suisses de Châteauvieux, la panique de Tournay et le massacre du général Dillon par ses propres troupes vinrent justifier les pronostics d’André. C’est alors que, sous le poids de ces tristes scènes et de ses appréhensions plus tristes encore, il traça d’une main ferme les plus mâles conseils à l’assemblée, lui démontrant qu’une armée indisciplinée n’est redoutable qu’à son pays. Les vrais coupables de cette indiscipline croissante, ce sont « ces fanatiques odieux, ces vils brouillons (on remarquera ce mot, qui revient sans cesse sous la plume de Chénier), qui peuplent les clubs et que le mauvais génie de la France a suscités et entretient contre elle. Ce sont eux qui combattent pour la révolte et le brigandage, comme pour leurs autels et leurs foyers… Ne doutons pas que ces plumes mensongères et féroces ne s’évertuent à nous intéresser bientôt au sort de soldats qui n’ont su manier leurs armes que pour des assassinats ; on nous dira qu’à la vérité, ils ont été égarés, mais que les chefs étaient des aristocrates, qu’ils étaient vendus. Et il ne tiendra pas aux efforts de ces misérables que nous n’entendions quelque bouffon qui n’aura fait que changer de tréteaux nous proposer de décerner le triomphe à ces fuyards meurtriers. » Croyons bien que cette terrible allusion à Collot-d’Herbois, qui avait été comédien, ne fut pas perdue. — Ce qu’annonçait André Chénier était d’ailleurs, au moment où il écrivait, en train de se réaliser. Au club des jacobins, Chabot, Collot-d’Herbois, Robespierre, Saint-Hurugue, dénonçaient la trahison des généraux, celle même de Dillon, qui, moins heureux que les autres, n’avait pu échapper, disaient-ils, au châtiment. Les Annales patriotiques de Carra, l’Ami du peuple de Marat, répétaient en chœur le même refrain imbécile et sanguinaire.

Bientôt les événemens se précipitèrent, plus forts que la plus intrépide volonté. Après le 20 juin, André Chénier semble avoir eu pourtant comme un éclair d’espoir. La noble attitude du roi, sommé de lever son veto, menacé tout un jour et calme devant la multitude qui défila devant lui, sous la conduite de Santerre, aux cris de vivent les sans-culottes ! l’effroi de la bourgeoisie de Paris, la consternation de l’assemblée elle-même, tout cela semblait marquer cette occasion, unique dans les temps de révolution, qui permet, si l’on en profite, de prévenir les dernières catastrophes : heure suprême où tout peut être sauvé encore, après laquelle il est trop tard, et qui semble accordée, comme par une dernière faveur du ciel, aux nations ou aux dynasties en péril. « Non, s’écria André Chénier dans un dernier élan, quelle que soit l’audace des ennemis de la chose publique, l’âme des bons citoyens ne doit pas être entièrement fermée à l’espoir. La tentative faite le 20 juin pour soumettre le représentant de la nation au joug des clubs et des tavernes a dessillé les yeux de ceux même qui jusqu’ici s’étaient montrés les plus aveugles… Pour moi, citoyen obscur, mais intègre et fidèle aux lois, j’élèverai la voix en leur nom et au nom de la patrie, et je remercierai le roi du service qu’il vient de nous rendre. Je le remercierai de nous avoir appris comment on exécute les lois. » L’aveuglement de l’assemblée nationale, qui ne comprenait pas que sa cause était liée à celle de la constitution et à celle du roi, se montra incurable, et l’article que fit paraître André Chénier le 26 juillet, en réponse aux injures de Brissot, porte la trace de son découragement. On voit qu’il n’espère plus rien. Tout est bien fini en effet pour la cause constitutionnelle, qu’il représente avec une éloquence condamnée d’avance et un courage stérile. Le 10 août est là, tout près de lui, déjà formé, désormais organisé dans les clubs et dans les sections, qui va déposséder non plus seulement le roi, mais l’assemblée, devenue l’instrument déshonoré des violences populaires, jusqu’au jour où elle assistera silencieuse aux massacres de septembre.

Le Journal de Paris n’existait plus ; il avait disparu dans la tourmente du 10 août. Ses rédacteurs étaient dispersés ou en fuite. André quitta Paris, où sa famille le sentait menacé. Un séjour au Havre et à Rouen devait le protéger quelque temps contre les rancunes. Cependant il eut la preuve qu’elles le suivaient partout dans son exil errant ; il prie son père d’envoyer ses lettres à M. Ant. Caun, poste restante, au Havre ; il l’avertit de plus de prendre bien des précautions en lui écrivant. « En ouvrant votre chère lettre du 18, je me suis aperçu que le cachet n’était pas intact, et que probablement je n’étais pas le premier à l’ouvrir… Je vous conjure, ajoutait-il, d’avoir bien soin de vous, et s’il y avait à craindre que la tranquillité de votre vieillesse fût troublée, de sortir de Paris et venir ici. Je vous recommande aussi tous les écrits et ouvrages et papiers que vous savez. S’ils se perdaient, tous les plaisirs, les études, les amusemens d’une vie entière seraient perdus. » Mais ce régime de défiance et ce séjour en province n’allaient guère à cette âme ardente, toute pleine encore des frémissemens de la lutte et impatiente de se sentir inutile. Il revint au mois d’octobre à Paris, où il trouva une lettre de Wieland, qui témoignait d’une grande sollicitude pour le poète et le publiciste. Il répondit par un intermédiaire au célèbre poète allemand, dont il était fier d’avoir mérité les sympathies. Sa lettre est curieuse à plus d’un titre. « M. Wieland demande ce que je fais dans la révolution ? Rien, grâce au ciel, désormais absolument rien… Je suis bien déterminé à me tenir désormais à l’écart, me bornant dans ma solitude à faire pour la liberté, la tranquillité et le bonheur de la république, des vœux qui, à vrai dire, surpassent de beaucoup mes espérances… Il demande si je suis encore en vie. Oui. Je pourrais ajouter que n’ayant jamais fait de mal à qui que ce soit, je ne dois avoir couru aucun risque ni avoir eu rien à craindre ; mais M. Wieland, qui connaît les hommes et les révolutions, me répondra sans doute que ce n’est pas une raison [5]. » Ce n’était pas une raison en effet, et dans ce trait comme en mille autres que l’on pourrait rassembler dans ses notes perce le pressentiment du sort qui l’attend.

Il semble d’ailleurs que son courage aille de lui-même au-devant de ce péril, qu’il devine autour de lui, devant lui. L’éclatante occasion du procès de Louis XVI vint s’offrir à sa conscience, il n’y résista pas. Quel homme de cœur oserait ne pas applaudir à cet élan qui le porta au secours du roi ? Ce procès lui semblait inique d’après la constitution qui déclarait l’inviolabilité royale, et deux fois plus inique encore après l’acte de la convention qui abolissait la royauté… Comme le rappelle très justement M. Gabriel de Chénier, enthousiaste partisan des principes proclamés en 1789, il avait donné la plus sérieuse adhésion à la constitution de 1791 ; dans chacun de ses écrits, dans sa longue polémique avec les journaux, il n’avait pas cessé d’invoquer cette loi fondamentale, comme le pacte social entre la monarchie restaurée et les libertés publiques. — Que son concours à la défense de Louis XVI ait été volontaire et tout spontané, comme l’affirme M. de Chateaubriand, parent de Malesherbes, ou qu’il l’ait donné avec empressement aussitôt qu’il fut sollicité, qu’importe ? Il reste un grand acte de courage accompli, d’accord avec tous les principes d’André, et c’est le plus beau couronnement qu’on pût souhaiter à sa vie politique. Dans quelle mesure prit-il part à la défense du roi ? Le fait en lui-même est incontestable ; mais les traces positives de son action publique font défaut. Sauf quelques articles de journaux publiés sans signature et qui peuvent avec vraisemblance lui être attribués, il semble bien que son action se soit bornée à de fréquens entretiens avec Malesherbes ou de Sèze, et aussi à un travail personnel assez actif dont on peut suivre la trace dans ses notes, et qui était sans doute la matière préparée de ses entretiens avec les défenseurs du roi. Les plus remarquables de ces écrits retrouvés dans ses papiers sont un projet d’Adresse à tous les citoyens français, composé probablement dans les premiers jours de janvier et destiné à soumettre le jugement de Louis XVI à la nation, et un projet de pétition à la convention pour la décider à ce suprême appel au pays. « Vous êtes juges, dit-il, aux citoyens français ; de plus, réunis en vos assemblées primaires, vous formez le souverain, d’où il suit que vous avez le droit et le pouvoir de faire grâce…. Jusqu’ici, à vous qui êtes des hommes, à vous qui êtes des juges, on ne vous a parlé que de haine. Voici un citoyen obscur qui ne vous parle que d’humanité. On ne vous a parlé que de vengeance, il ne vous parle, lui, que d’équité ; on ne vous a parlé que de votre pouvoir, il ne vous parle, lui, que de votre conscience. Vous verrez par là combien il est meilleur républicain et combien il est plus votre ami que tous ces discoureurs féroces, puisqu’il s’intéresse non-seulement à la puissance, mais à la véritable gloire de la république, — puisqu’il pense qu’un abus de pouvoir qui serait un opprobre pour un particulier, serait aussi un opprobre pour la république, puisqu’enfin il ne croit pas que l’injustice et la violence deviennent légitimes envers un homme, parce que cet homme a été roi. » Belles paroles bien inutiles en présence du parti-pris des uns, de l’intimidation et de la lâcheté des autres, mais qui porteront dans l’histoire et jusque dans la postérité la plus reculée, avec le nom du courageux : citoyen qui les écrivit, la dernière protestation d’une noble conscience !

Il était grand temps pour André Chénier de se mettre à l’écart et de s’y tenir. Après le 21 janvier, Paris n’était plus un séjour possible pour lui. Son frère Marie-Joseph, qui lui-même semblait. quelque peu ébranlé dans ses convictions jacobines, et qui, tout en votant la mort du roi, ne l’avait votée, dit-il à la tribune, qu’avec une extrême répugnance, dut insister plus que personne pour déterminer André, avec lequel il était réconcilié, à s’éloigner de la ville où régnaient désormais Collot-d’Herbois et Robespierre. Député à la convention pour le département de Seine-et-Oise, il pensa, nous dit-on, que son influence et son autorité de représentant, ses relations, la faveur populaire dont il y était entouré, protégeraient André à Versailles mieux que partout ailleurs ; il trouva pour lui une petite maison tranquille située à l’extrémité de la rue de Satory et qui porté aujourd’hui le n° 69. C’est là qu’André, brisé par l’émotion et souffrant depuis longtemps d’une maladie cruelle, s’installa vers le printemps de 1793 ; c’est là qu’il passa quelques mois, les derniers mois heureux de sa vie, dans le silence et le travail. Il revint avec délices à ses études favorites qu’il avait abandonnées dans l’ardeur de la lutte, à ses poètes grecs, ses vrais consolateurs, à ces compositions commencées qui attendaient la dernière touche de cette main savante et délicate. Il vécut de nouveau dans ce monde enchanté qu’il avait créé en lui-même, qu’il portait depuis plus de dix ans dans son imagination et qu’il espérait enfin produire à la lumière ; mais quelque chose de nouveau s’était accompli en lui à son insu. Cette veine de sensualité qui courait à travers ses élégies et ses églogues, quand dans l’ivresse de la vingtième année il chantait sous des noms grecs l’indulgente nature, la volupté délirante ou la fantaisie sans lendemain, cette veine si libre et un peu folle d’autrefois s’était comme purifiée au contact de la réalité brûlante, sous le feu des mâles passions et des héroïques colères. Ce n’était plus le temps des mystères nocturnes et des confidences de la Lampe. Glycère, Camille, Lycoris, avaient disparu dans la tempête. Pour qui sait lire dans l’âme du poète, il s’y est fait comme une transformation. Ce n’est pas que, même à cette heure de sa vie, l’amour soit loin de lui. Il l’a rencontré au fond de ses retraites, dans ces bois de Luciennes où il se rendait presque tous les jours, où. il connut Fanny, où, en l’aimant, il trouva une raison nouvelle d’aimer la vie [6] ; mais quelle différence dans la note et l’inspiration de cet amour avec les voluptueuses élégies d’autrefois !

Fanny, l’heureux mortel qui près de toi respire
Sait, à te voir parler, et rougir et sourire,
De quels hôtes divins le ciel est habité.
……….
Oh ! que n’ai-je moi seul tout l’éclat et la gloire
Que donnent les talens, la beauté, la victoire,
Pour fixer sur moi seul ta pensée et tes yeux !
Que, loin de moi, ton cœur soit plein de ma présence,
Comme, dans ton absence,
Ton aspect bien-aimé m’est présent en tous lieux !

Et l’ode amoureuse recommence sans cesse, vive, ardente, mais pure, avec un accent inattendu.

… Ta vue apaise ainsi l’âme qu’elle a troublée.
Fanny, pour moi ta vue est la clarté des cieux ;
Vivre est te regarder, t’aimer et te le dire,
Et quand tu daignes me sourire,
Le lit de Vénus même est sans prix à mes yeux.

Ce dernier trait rappelle seul le poète de Camille, mais combien il est changé ! Le respect est venu dans l’amour et l’a fait à la fois plus sincère et plus profond. L’expression seule se teint parfois encore des réminiscences d’Ovide ou de Properce.

C’est dans cette note émue et grave que l’Ode à Versailles est écrite. On dirait je ne sais quel vague pressentiment des Méditations. La mélancolie du Lac respire déjà dans ces belles strophes :

O Versaille, ô bois, ô portiques,
Marbres vivans, berceaux antiques,
Par les dieux et les rois Elysée embelli,
A ton aspect, dans ma pensée,
Comme sur l’herbe aride une fraîche rosée,
Coule un peu de calme et d’oubli.
…………….
J’aime, je vis. Heureux rivage !
Tu conserves sa noble image,
Son nom qu’à tes forêts j’ose apprendre le soir,
Quand, l’âme doucement émue,
J’y reviens méditer l’instant où je l’ai vue,
Et l’instant où je dois la voir.

Puis au milieu de ces nobles et délicates amours qui répandent comme une âme nouvelle dans toute cette nature, voici les terribles visions, les souvenirs, les pressentimens lugubres qui viennent s’y mêler et détruire le charme. Tout à coup au coin d’un bois, au détour d’un sentier de ces belles collines, le poète vient d’apercevoir Paris. Tout à ses yeux s’enveloppe de deuil. Une ombre livide s’est levée devant lui ; c’est l’effroyable passé d’hier, c’est l’avenir affreux de demain. Un bruit sinistre vient troubler a ce silence plein de belles rêveries ; » c’est la tête de Charlotte Corday qui tombe, et le cœur du poète éclate en un sublime sanglot qui se termine en un chant d’apothéose :

La Grèce, ô fille illustre ! admirant ton courage,
Épuiserait Paros pour placer ton image
Auprès d’Harmodius, auprès de son ami ;
Et des chœurs sur sa tombe, en une sainte ivresse,
Chanteraient Némésis, la tardive déesse,
Qui frappe le méchant sur son trône endormi !


Ces jours-là, l’âpre tentation de la lutte lui revenait au cœur. De nouveau il aspirait au combat, il s’irritait de son oisiveté poétique. C’est sans doute en un de ces jours sinistres qu’il écrivit sur lui-même ce beau fragment où l’on sent la hautaine jouissance de l’immolation prochaine et quelque chose comme la volupté du mépris. « … Il est las de partager la honte de cette foule immense qui en secret abhorre autant que lui, mais qui approuve et encourage, au moins par son silence, des hommes atroces et des actions abominables. La vie ne vaut pas tant d’opprobre… Il veut qu’on dise un jour : un nommé André Chénier fut un des cinq ou six que ni la frénésie générale, ni la crainte ne purent engager à ployer le genou devant des assassins couronnés et à s’asseoir à la table où l’on boit le sang des hommes. »

Il resta dans cette calme retraite de Versailles pendant l’été de 1793 et l’hiver de 1794. Pourtant, à certains intervalles, il fallait bien qu’il se montrât à Paris et qu’il fît acte de citoyen à sa section pour ne pas s’exposer à se faire traiter comme un émigré. Dans un de ces voyages, le 17 ventôse (1794), comme il sortait un soir de la maison d’un de ses anciens amis, à la porte du bois de Boulogne, en face de l’ancien château de la Muette, il rencontra les membres du comité révolutionnaire et de surveillance de la commune de Passy, requis par un nommé Guénot pour opérer une perquisition dans cette maison et arrêter M. Pastoret, député de Paris. M. Pastoret, sans doute averti à temps, ne se trouvait pas chez lui, mais le citoyen Guénot ne pouvait pas revenir les mains vides. Les explications d’André ne satisfirent pas les scrupuleux agens ; il paraît qu’il varia dans quelques-unes de ses réponses [7]. On l’arrêta de par la loi des suspects, sans se douter de la riche capture que faisait là le comité de salut public. L’agent Duchesne conduisit André au Luxembourg. Le concierge de cette maison ayant trouvé quelque chose à reprendre dans l’ordre, je ne sais quoi, une formalité négligée, refusa de recevoir le prisonnier. Guénot, encore une fois, ne voulut pas en avoir le démenti et fit conduire André à Saint-Lazare, où il fut enfin incarcéré. C’est là que nous le retrouverons. Un hasard fatal, mais un pur hasard, l’a livré à son implacable ennemie la terreur. Il a engagé la lutte avec elle ; il est tombé entre ses mains par surprise. La terreur, comme l’Achéron du poète, ne lâchera pas sa proie.


E. CARO.

  1. Becq de Fouquières, Œuvres en prose d’André Chénier, notice préliminaire.
  2. Le Jeu de Paume, à Louis David, peintre.
  3. Poètes modernes de la France, — Marie-Joseph Chénier ; voyez la Revue du 15 janvier 1844.
  4. Nous suivons le texte très heureusement rétabli par M. Becq de Fouquières.
  5. Voyez cette lettre, entièrement inédite, in extenso dans la Notice de M. Gabriel de Chénier. C’est également à son témoignage que nous empruntons les détails que nous donnons sur cette période de la vie d’André.
  6. La Fanny du poète semble bien être Mme Laurent Lecoulteux, la sœur de la comtesse Hocquart, la fille de Mme Pourrat, qui s’était réfugiée avec sa famille dans sa maison de Luciennes. Voyez les différentes notices de M. Becq de Fouquières.
  7. Les circonstances de l’arrestation sont exposées avec une précision de détails et un soin extrêmes par M. Becq de Fouquières dans les Documens nouveaux.