Ampère (Arago)/11

Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences2 (p. 75-82).
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ESSAI SUR LA CLASSIFICATION DES SCIENCES.


C’est par la lecture de l’Encyclopédie du xviiie siècle qu’Ampère entra dans la vie littéraire ; c’est par la rédaction du plan d’une encyclopédie nouvelle que sa vie littéraire se termina. La partie la plus essentielle du vaste plan de notre confrère était un projet de classification de toutes les connaissances humaines.

Molière mettait jadis en question, par la bouche d’un des personnages de ses immortelles comédies, s’il faut dire la figure ou la forme d’un chapeau ; c’était se demander si l’on doit mettre les chapeaux dans la classe des formes ou dans celle des figures.

L’abus des classifications ne saurait être signalé d’une manière à la fois plus profonde et plus comique. Remontez au temps de Molière, ou même seulement aux premières années du xviiie siècle, et vous verrez que le grand poëte ne s’attaquait pas à un vain fantôme ; et vous serez frappés des plus étranges associations d’idées, et vous trouverez les classificateurs obéissant à des analogies, à des rapprochements vraiment burlesques ; et, par exemple, dans la Société des arts, créée par un prince du sang, par le comte de Clermont, société qui réunissait à la fois les sciences, les lettres et les arts mécaniques, l’historien sera, le plus sérieusement du monde, classé avec le brodeur, le poëte avec le teinturier, etc., etc.

En toute chose, au surplus, l’abus n’est pas l’usage ; voyons donc si c’est à l’usage qu’Ampère s’est arrêté dans l’ouvrage encore à moitié inédit, qu’il a composé à la fin de sa vie, sous le titre d’Essai sur la philosophie des sciences, ou exposition analytique d’une classification naturelle de toutes les connaissances humaines.

Ampère se proposait la vaste et célèbre question dont la solution avait été déjà tentée par Aristote, Platon, Bacon, Leibnitz, Locke, d’Alembert, etc.

Les efforts infructueux de tant d’hommes de génie sont une démonstration convaincante de la difficulté du problème ; prouvent-ils aussi complétement son utilité ?

Aristote prétendait que tous les objets pouvaient être renfermés dans dix catégories. Si je rappelais combien de fois elles ont été remaniées, on me répondrait sans doute, et avec raison, que c’était une conséquence nécessaire et prévue des progrès de l’esprit humain. Je poserais certainement une question plus embarrassante en demandant à quoi les catégories ont servi.

On a déjà vu ce qu’en pensait Molière. Voici l’opinion de l’auteur célèbre de la Logique de Port-Royal : « L’étude des catégories ne peut être que dangereuse, en ce qu’elle accoutume les hommes à se payer de mots, et à croire qu’ils savent toutes choses, lorsqu’ils ne connaissent que des noms arbitraires. »

À cette critique exorbitante, si elle était tombée sous ses yeux, Ampère aurait répondu :

Qu’une classification naturelle des sciences serait le type sur lequel devraient scrupuleusement se modeler les sections d’un Institut qui prétendrait représenter l’universalité des connaissances humaines ;

Qu’une classification naturelle des sciences indiquerait les vraies coupures des divers dictionnaires d’une encyclopédie méthodique bien ordonnée ;

Qu’une classification naturelle des sciences présiderait à une distribution rationnelle des livres, dans les grandes bibliothèques, objet assez capital pour que Leibnitz l’ait étudié longtemps, et avec le plus grand soin ;

Qu’une classification naturelle des sciences ferait une heureuse révolution dans l’enseignement.

Tout cela est juste et vrai. Malheureusement les principes qui, à priori, semblaient devoir conduire aux classifications naturelles, ont assimilé, groupé, réuni les connaissances les plus disparates.

Si vous prenez l’arbre encyclopédique de Bacon et de d’Alembert, ce tableau fondé sur l’hypothèse, contre laquelle aucune objection ne s’était élevée, que l’intelligence humaine peut se réduire à trois seules facultés, la mémoire, la raison, l’imagination, vous serez conduit, dans la grande division des connaissances dépendantes de la mémoire, à placer l’histoire des minéraux et des végétaux avec l’histoire civile ; dans les sciences du domaine de la raison, la métaphysique sera associée à l’astronomie, à la morale, à la chimie.

Suivez Locke, ou plutôt Platon, et la théologie marchera à côté de l’optique. Divisez, comme le font aujourd’hui les écoles de Rome, l’ensemble de nos connaissances en trois règnes, les sciences d’autorité, les sciences de raison, les sciences d’observation, et des anomalies presque risibles surgiront aussi à chaque pas.

On ne rencontre point ces graves défauts dans la classification d’Ampère. Là tout ce qui a de l’analogie est uni, tout ce qui diffère est séparé. L’auteur ne crée pas, au gré de son imagination, de prétendues facultés fondamentales pour en faire la base d’un système sans solidité. Ses deux points de vue principaux, ses deux règnes, sont l’étude du monde, la cosmologie, l’étude de la pensée, l’ontologie.

Les sciences cosmologiques se divisent, à leur tour, en deux sous-règnes, savoir les sciences qui traitent des objets inanimés, et les sciences qui envisagent seulement les objets animés. Le premier sous-règne des sciences cosmologiques donne lieu à deux embranchements : les sciences mathématiques, les sciences physiques. En poursuivant cette division toujours par deux, Ampère n’arrive à rien moins qu’à former un tableau où l’ensemble des sciences et des arts se trouve disposé

En deux règnes,

En quatre sous-règnes ;

En huit embranchements,

En seize sous-embranchements ;

En trente-deux sciences du premier ordre,

En soixante-quatre du second ordre,

En cent vingt-huit du troisième ordre.

Cent vingt-huit sciences ! Voilà donc ce qu’il faudrait étudier pour être au fait de l’ensemble des connaissances humaines ! Ce nombre si considérable ne doit-il pas être à la fois un sujet de découragement pour les individus considérés isolément, et un juste sujet d’orgueil pour l’espèce humaine ? Ni l’un, ni l’autre. Ampère n’est arrivé à trouver cent vingt-huit sciences distinctes dans les résultats des travaux accumulés de quarante siècles, qu’en dépeçant, qu’en morcelant ce qu’on avait jusqu’ici laissé réuni ; qu’en transformant en sciences séparées de simples chapitres des sciences actuelles ; qu’en leur appliquant des noms qui ont trouvé plus d’un contradicteur, tels que canolbologie, cybernétique, terpnognosie, lechnesthétique, etc., etc.

Resterait à examiner si les nouvelles divisions ne sont pas trop nombreuses ; si elles ajouteraient à la clarté, genre de mérite qu’on doit rechercher à tout prix ; si elles introduiraient quelques facilités dans l’enseignement.

Il n’est presque pas de professeur qui ne comprenne aujourd’hui que le cours le plus élémentaire d’astronomie doit offrir d’abord aux étudiants la description des mouvements apparents des corps célestes ; que, dans une seconde section, il faut remonter des apparences à la réalité ; qu’une troisième section, enfin, doit être consacrée à la recherche et à l’étude de la cause physique de ces mouvements. Ce sont là trois parties d’un seul et même tout. Je ne vois pas, je l’avoue, ce qu’on gagnerait à faire de la première section, du premier cours du chapitre ou du traité une science à part, l’uranographie ; de diviser le second chapitre en deux autres sciences, l’héliostalique et l’astronomie.

Notre illustre confrère bannit du cours de physique générale l’étude comparative des modifications que les phénomènes éprouvent en divers lieux et en divers temps. Si c’est d’une étude approfondie qu’il entend parler, la thèse peut être soutenue. Dans la supposition contraire, on ne concevrait pas comment, après avoir annoncé qu’aujourd’hui, à Paris, la pointe nord de l’aiguille aimantée décline de 22° à l’occident du nord, le professeur s’arrêterait tout à coup et laisserait à son confrère, professeur de géographie physique, la mission de dire, l’année d’après peut-être, qu’à Paris, avant 1666, la déclinaison était orientale ; qu’en 1666 les observateurs la trouvèrent nulle ; qu’elle n’est pas la même dans tous les lieux, et que dans chaque lieu considéré isolément, elle éprouve une oscillation diurne autour de sa position moyenne.

Ampère trouve inadmissible la réunion qu’on a faite dans l’enseignement, de la matière médicale et de la thérapeutique. Il est très-vrai que connaître les propriétés des médicaments, c’est tout autre chose que savoir les appliquer ; mais, quand on considère que les propriétés dont il s’agit ne seraient guère étudiées si elles ne devaient pas servir à soulager l’humanité souffrante ; que la réunion du point de vue abstrait au point de vue d’application, soutient l’intérêt et fait gagner du temps, on revient à ce qui d’abord avait semblé défectueux. « La vie est courte et l’art est long. » Ces mémorables paroles d’Hippocrate, dont, pour le dire en passant, la matière médicale et la thérapeutique réunies ou séparées ne sont pas encore parvenues à affaiblir la vérité, méritent bien aussi qu’on en tienne quelque compte dans la distribution des études de la jeunesse.

Ampère pensait être arrivé, dans sa classification, à éviter entièrement les redites ; il se flattait que désormais chaque science pourrait être étudiée sans aucune trace de cercles vicieux ; que jamais dans cette étude, on n’aurait besoin de recourir aux sciences qui figurent après sur le tableau synoptique.

Un illustre métaphysicien ne croyait cette marche méthodique complétement possible, que dans le domaine des sciences mathématiques abstraites : « Il faut, disait-il, de l’équité dans les lecteurs, et qu’ils fassent crédit pour quelque temps, s’ils veulent qu’on les satisfasse ; car il n’y a que les géomètres qui puissent toujours payer comptant. »

Ampère, suivant l’expression de Malebranche, paierait-il toujours comptant, même dans les mathématiques appliquées ? Si le temps me le permettait, je prouverais aisément, je crois, que, sur ce point, notre illustre confrère s’est fait illusion. Dans son tableau, je verrais, par exemple, l’astronomie avant la physique, et, conséquemment avant l’optique ; mais alors, dès les premières leçons d’uranographie, dès la première étude du mouvement diurne du ciel, comment le professeur expliqueraitil l’usage de la lunette, du réticule placé au foyer commun de l’objectif et de l’oculaire ? Que dirait-il, sans demander crédit, des réfractions atmosphériques qui déforment si sensiblement les orbites circulaires diurnes des étoiles ? Tous les astronomes trouveraient avec moi également peu naturel que l’hémostatique, ou la démonstration du système de Copernic, précédât l’exposition des lois de Képler, considérées comme simple résultat de l’observation.

Ces remarques, je pourrais les multiplier, mais elles n’empêcheraient pas la classification d’Ampère d’être très-supérieure à toutes celles qui l’avaient précédée ; de n’exiger, peut-être, que des suppressions, que des remaniements de peu d’importance, pour acquérir toute la perfection compatible avec la nature du sujet. Dès ce moment, on peut le dire sans hésiter, elle offre dans ses diverses parties, l’empreinte indélébile d’un savoir également prodigieux par l’étendue et par la profondeur.

Ampère n’avait pas seulement traité la vaste question d’une classification générale des sciences, il s’était également occupé des classifications à introduire dans quelques sciences physiques et naturelles considérées à part.

Les classifications chimiques proposées par le savant académicien pourraient, même aujourd’hui, être publiées avec fruit ; elles prouveraient, chose étrange, que pendant une des dernières révolutions de la science, Ampère, le géomètre Ampère, fut toujours dans le vrai, même quand ses opinions étaient opposées à celles de presque tous les chimistes du monde.