Ampère (Arago)/01

Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences2 (p. 3-10).
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ENFANCE D’AMPÈRE. — SA MÉMOIRE EXTRAORDINAIRE. — SES FACULTÉS PRÉCOCES. — SES LECTURES DE PRÉDILECTION. — IL ÉCRIT SUR LA LANGUE PRIMITIVE.


André-Marie Ampère naquit à Lyon, sur la paroisse de Saint-Nizier, le 22 janvier 1775, de Jean-Jacques Ampère, négociant, et de Jeanne-Antoinette Sarcey de Sutières.

Jean-Jacques Ampère était instruit et fort estimé. Sa femme avait, elle aussi, conquis l’affection générale par une inaltérable douceur de caractère, par une bienfaisance qui cherchait avec avidité les occasions de s’exercer. Peu de temps après la naissance de leur fils, M. et Mme Ampère quittèrent le commerce et se retirèrent dans une petite propriété située à Poleymieux-lez-Mont-d’Or, près de Lyon. Ainsi, c’est à Poleymieux, dans un obscur village, sans les excitations d’aucun maître, que commencèrent à poindre, je me trompe, que surgirent les hautes facultés intellectuelles dont j’ai à dérouler devant vous les brillantes phases.

La faculté qui, chez Ampère, se développa la première, fut celle du calcul arithmétique. Avant même de connaître les chiffres et de savoir les tracer, il faisait de longues opérations, à l’aide d’un nombre très-borné de petits cailloux ou de haricots. Peut-être était-il déjà sur la voie des ingénieuses méthodes des Hindoux ; peut-être ses cailloux se combinaient-ils entre eux comme les grains enfilés sur plusieurs lignes parallèles, que les Bracmanes mathématiciens de Pondichéry, de Calcutta ou de


Bénarès, manient avec tant de rapidité, de précision, de sûreté. À mesure que nous avancerons dans la vie d’Ampère, cette supposition perdra graduellement de son apparente hardiesse. Maintenant, s’il me faut montrer à quel point extraordinaire l’amour du calcul s’était emparé du jeune écolier, je dirai que la tendresse maternelle l’ayant privé, pendant une grave maladie, de ses chers petits cailloux, il y suppléa avec les morceaux d’un biscuit qui lui avait été accordé après trois jours d’une diète absolue. Je n’insisterai pas davantage sur cette anecdote. Je suis loin, en effet, de la présenter comme un indice incontestable de la future vocation d’Ampère. Je sais qu’il est des enfants dont rien ne peut surmonter l’apathie, et que d’autres, au contraire, s’intéressent à tout, s’amusent de tout, même d’opérations arithmétiques sans but. Se récrie-t-on sur cette dernière circonstance ; quelqu’un s’avise-t-il de la taxer d’exagération, de placer les calculs numériques au nombre de ces choses dont le besoin, le devoir, peuvent seuls faire surmonter le dégoût ; ma réponse est toute prête : je citerai, non de simples écoliers, mais un savant distingué à qui je témoignais un jour ma surprise de le voir, en pleine séance académique, entreprendre la multiplication de deux énormes lignes de chiffres pris au hasard : « Vous oubliez, me répondit-il sur-le-champ, vous oubliez le plaisir que je trouverai tout à l’heure à faire la preuve de ce calcul par la division. »

Le jeune Ampère sut bientôt lire et dévora tous les livres qui lui tombaient sous la main. L’histoire, les voyages, la poésie, les romans, la philosophie,


l’intéressaient, presque à un égal degré. S’il marquait quelque prédilection, c’était pour Homère, Lucain, le Tasse, Fénelon, Corneille, Voltaire, et pour Thomas, qu’on sera peut-être étonné, malgré son incontestable talent, de trouver en si brillante compagnie. La principale lecture du jeune écolier de Poleymieux fut l’Encyclopédie, par ordre alphabétique en vingt volumes in-folio. Chacun de ces vingt volumes eut séparément son tour : le second après le premier, le troisième après le second, et ainsi de suite, sans jamais interrompre l’ordre arithmétique.

La nature avait doué Ampère, à un degré éminent, de la faculté dont Platon n’a rien dit de trop en l’appelant une grande et puissante déesse. Aussi, l’ouvrage colossal se grava-t-il tout entier et profondément dans l’esprit de notre ami ; aussi, chacun de nous a-t-il pu voir le membre de l’Académie des sciences, déjà parvenu à un âge assez avancé, citer, avec une parfaite exactitude, jusqu’à de longs passages de l’Encyclopédie, relatifs au blason, à la fauconnerie, etc., qui, un demi-siècle auparavant, avaient passé sous ses yeux au milieu des rochers de Poleymieux. Ces mystères d’une prodigieuse mémoire m’étonnent mille fois moins cependant que la force, unie à la flexibilité, que suppose une intelligence capable de s’assimiler, sans confusion et d’après une lecture par ordre alphabétique, les matières si étonnamment variées qui figurent dans le grand Dictionnaire de d’Alembert et de Diderot. Que l’on consente à parcourir avec moi les premières pages de l’Encyclopédie : je dis les premières pages, car je veux bien ne pas choisir, et mon admiration n’aura plus rien alors que de très-naturel.

Dès le début, à, préposition, met le lecteur aux prises avec de délicates considérations grammaticales ; ab le transporte dans le calendrier des Hébreux ; abadir, au milieu de l’histoire mythologique de Cybèle et de Saturne. Le même mot abaissement le jette tour à tour dans l’algèbre, à l’occasion de la réduction du degré des équations ; dans un des problèmes les plus difficiles de la géodésie et de l’art nautique, quand il s’agit de l’abaissement de l’horizon de la mer ; dans le blason, si abaissement désigne les signes particuliers qui étaient ajoutés quelquefois aux armes des familles pour en diminuer la valeur et la dignité. Tournez la page, et l’article abbé vous initie à la discipline ecclésiastique dans ce qu’elle avait de plus variable, de plus capricieux. Au mot suivant, abcès, vous êtes en pleine chirurgie. À la description de l’organisation anatomique des abeilles, de leur mode de nourriture et de reproduction, de leurs mœurs, de l’organisation hiérarchique de l’essaim, succède, à peu près sans intermédiaire, l’explication de l’immortelle et subtile découverte de Bradley : de ces mouvements annuels des étoiles qui, sous le nom d’aberration, ont démontré que la terre est une planète. Quelques lignes plus loin, vous tombez dans l’abîme de la cosmogonie. Abracadabra vous plonge, enfin, dans la magie !

Voilà pourtant le genre de lecture que subit, je me trompe, que s’imposa un enfant de treize à quatorze ans, sans en être accablé ! J’aurai plus d’un exemple à citer de la force de tête d’Ampère. Aucun, cependant, n’égalera celui que je viens de soumettre à vos réflexions.

Dès que la modeste bibliothèque d’un négociant retiré


ne suffit plus au jeune écolier, son père le conduisit, de temps en temps, à Lyon, où il allait consulter les livres les plus rares, entre autres les œuvres de Bernoulli et d’Euler. Lorsque l’enfant chétif, délicat, adressa pour la première fois sa demande au bibliothécaire de la ville : « Les œuvres d’Euler et de Bernoulli ! s’écria cet excellent M. Daburon, que vous avez tous connu. Y pensez-vous bien, mon petit ami ? Ces ouvrages figurent au nombre des plus difficiles que l’intelligence humaine ait jamais produits ! — J’espère, néanmoins, être en état de les comprendre, repartit l’enfant. — Vous savez, sans doute, qu’ils sont écrits en latin, ajouta le bibliothécaire ? » Cette révélation atterra un moment notre jeune et futur confrère : il n’avait pas encore étudié la langue latine. Je n’ai, sans doute, nul besoin d’ajouter qu’au bout de peu de semaines, l’obstacle avait entièrement disparu.

Ce qu’Ampère cherchait surtout, même dans ses premières lectures, c’étaient des questions à approfondir, des problèmes à résoudre.

Le mot ’langue du ixe volume de l’Encyclopédie, le transporte, sur les rives de l’Euphrate, à la Tour de Babel, de biblique célébrité. Il y trouve les hommes parlant tous le même idiome. Un miracle, raconté par Moïse, engendre subitement la confusion. Chaque peuplade a, dès lors, une langue distincte. Ces langues se mêlent, se corrompent, et perdent peu à peu les caractères de simplicité, de régularité, de grandeur qui distinguaient leur souche commune. Découvrir cette souche, ou du moins la reconstituer avec ses anciens attributs,


était un problème assurément très-difficile. Le jeune écolier ne le trouva pas au-dessus de ses forces.

De grands philosophes s’en étaient déjà occupés. Pour tracer une histoire complète de leurs tentatives, nous aurions à remonter jusqu’à ce roi d’Égypte qui, s’il faut en croire Hérodote, fit élever deux enfants dans l’isolement le plus absolu, leur donna une chèvre pour nourrice, eut ensuite la bonhomie de s’étonner que ces enfants bêlassent, que le mot plus ou moins distinct bêcos sortît de leur bouche, et, d’après cela, reconnut aux Phrygiens, dont la langue renfermait le mot beck (pain), le droit de se qualifier le plus ancien peuple du monde.

Parmi les philosophes modernes qui se sont occupés de la langue primitive, des moyens de la reconstituer, Descartes et Leibnitz occupent incontestablement les premières places. Le problème, tel que ces hommes de génie l’envisagèrent, n’était pas, ne pouvait pas être seulement d’améliorer les qualités musicales des langues modernes, de simplifier leur grammaire, d’en bannir toute irrégularité, toute exception. Ils le faisaient consister, surtout, dans une sorte d’analyse de l’esprit humain, dans la classification des idées, dans le dénombrement exact et complet de celles qui doivent être considérées comme élémentaires. Au moyen d’une langue fondée sur ces bases, « les paysans, dit Descartes, pourraient mieux juger de la vérité des choses que ne font maintenant les philosophes. » Leibnitz exprimait la même idée en d’autres termes, quand il écrivait que « la langue universelle ajouterait à la puissance du raisonnement, plus que le télescope n’ajoute à la puissance de l’œil,


plus que l’aiguille aimantée n’a ajouté aux progrès de la navigation. »

Personne n’oserait, sans doute, affirmer que le jeune Ampère envisagea la question de la langue universelle, avec la même généralité, la même profondeur que Descartes et Leibnitz ; mais on peut, du moins, remarquer qu’il n’en renvoya pas la solution, comme le premier de ces immortels philosophes, au pays des romans. Il ne se borna pas non plus, à l’exemple du second, à disserter sur les merveilleuses propriétés du futur instrument : cet instrument, il le créa ! Plusieurs des amis lyonnais d’Ampère ont tenu dans leurs mains une grammaire et un dictionnaire, fruits d’une infatigable persévérance, et qui renfermaient déjà le code à peu près achevé de la nouvelle langue ; plusieurs l’entendirent réciter des fragments d’un poëme, composés dans cette langue nouvelle, et rendent témoignage de son harmonie, la seule chose, à vrai dire, dont ils pussent juger, puisque le sens des mots leur était inconnu. Qui, d’ailleurs, parmi nous, ne se rappelle la joie qu’éprouva notre confrère, le jour où, en parcourant l’ouvrage d’un voyageur moderne, il découvrit, dans le vocabulaire de certaine peuplade africaine, diverses combinaisons auxquelles il s’était luimême arrêté ? Qui ne remarqua aussi qu’un motif tout pareil fut le principal mobile de la vive admiration d’Ampère pour le sanscrit ?

Un travail parvenu à ce degré d’avancement ne doit pas être condamné à l’oubli. La réalisation par Ampère d’une pensée de Descartes et de Leibnitz, intéressera toujours et au plus haut degré les philosophes et les


philologues. Les manuscrits de notre confrère sont, heureusement, dans des mains éminemment capables d’en faire jaillir tout ce qui pourra contribuer à l’avancement des sciences et des lettres.