Ampère (Arago)/02

Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences2 (p. 10-19).
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AMPÈRE EST FRAPPÉ DANS SES PLUS TENDRES AFFECTIONS PAR LA TEMPÊTE RÉVOLUTIONNAIRE. — SES FACULTÉS INTELLECTUELLES ET MORALES EN SONT COMME SUSPENDUES. — RÉVEIL. — ÉTUDES DE BOTANIQUE. — RENCONTRE À LA CAMPAGNE DE CELLE QUI PLUS TARD DEVINT MADAME AMPÈRE.


À l’époque d’un de ses plus violents paroxysmes, en 1793, la tempête révolutionnaire pénétra jusque dans les montagnes de Poleymieux. Jean-Jacques Ampère s’en alarma. Pour échapper à un danger que ses sentiments d’époux et de père avaient peut-être grossi outre mesure, il eut la fatale pensée de quitter la campagne, de se réfugier à Lyon et d’y accepter les fonctions de juge de paix.

Vous savez, Messieurs, qu’après le siége de cette ville, Collot-d’Herbois et Fouché y établirent, sous le nom malheureusement spécieux de représailles, d’exécrables massacres quotidiens. Jean-Jacques Ampère fut une de leurs nombreuses victimes, moins encore comme juge d’instruction pendant le procès de Chalier, qu’à raison de la qualification banale d’aristocrate dont l’affubla, dans son mandat d’arrêt, un homme qui, peu d’années après, devait avoir, sur les panneaux de son carrosse, des armoiries brillantes, et signer du titre de duc les trames qu’il ourdissait contre son pays et contre son bienfaiteur.

Le jour où il monta sur l’échafaud, Jean-Jacques Ampère écrivit à sa femme une lettre sublime de simplicité, de résignation, de sensibilité courageuse. On y lisait ces paroles : « Ne parle pas à Joséphine (c’était le nom de sa fille) du malheur de son père ; fais en sorte qu’elle l’ignore. Quant à mon fils, il n’y a rien que je n’attende de lui. »

Hélas ! la victime se faisait illusion. Le coup était trop rude ; il dépassait les forces d’un jeune homme de dix-huit ans : Ampère en fut terrassé. Ses facultés intellectuelles, si actives, si ardentes, si développées, firent subitement place à un véritable idiotisme. Ses journées, il les passait à contempler machinalement le ciel et la terre, ou à faire de petits tas de sable. Si des amis, inquiets sur un dépérissement rapide dont les conséquences semblaient devoir être fatales et prochaines, entraînaient le pauvre jeune homme dans les bois voisins de Poleymieux, « il était (je transcris ici les propres expressions de notre confrère), il était un témoin muet, un visiteur sans yeux et sans pensée. »

Cet assoupissement de tout sentiment moral et intellectuel durait depuis plus d’une année, lorsque les lettres de J.-J. Rousseau, sur la botanique, tombèrent dans les mains d’Ampère. Le langage limpide, harmonieux de cet ouvrage, pénétra l’âme du jeune malade et lui redonna quelque nerf, comme les rayons du soleil levant percent les épais brouillards du matin, et portent la vie dans le sein des plantes que le froid de la nuit avait engourdies. À la même époque, un volume, ouvert par hasard, offrit aux regards d’Ampère quelques vers de l’ode d’Horace à Licinius. Ces vers, notre ami ne les comprenait pas, lui qui précédemment avait appris du latin tout juste ce qu’il fallait pour lire des mémoires de mathématiques ; mais leur cadence le charma. Dès ce moment, par une rare exception au principe du moraliste, qui déclarait le cœur humain inhabile à nourrir à la fois plus d’une vive passion, Ampère se livra, avec une ardeur infinie, à l’étude simultanée des plantes et des poëtes du siècle d’Auguste. Un volume du Corpus poetarum latinorum l’accompagnait dans ses herborisations, tout aussi bien que l’ouvrage de Linné. Les prés, les collines de Poleymieux, retentissaient journellement de quelque tirade d’Horace, de Virgile, de Lucrèce, de Lucain surtout, entre les dissections minutieuses d’une corolle ou d’un fruit. La quantité des mots latins devint si familière à notre Ampère que, quarante ans après, il composa cent cinquante-huit vers techniques, en chaise de poste, pendant une tournée d’inspection universitaire et sans jamais recourir au Gradus.

Les connaissances botaniques qu’il puisa dans ces études solitaires, n’avaient été ni moins profondes, ni moins durables. J’aurai le bonheur de pouvoir invoquer, sur ce point, un témoignage imposant, irrécusable : celui de notre confrère, M. Auguste de Saint-Hilaire.

Le genre Begonia est du nombre de ceux que l’illustre de Jussieu avait réunis sous le titre de incertœ sedis, parce qu’il n’était pas parvenu à en découvrir les rapports naturels. En arrivant au Brésil, où l’on trouve une assez grande quantité d’espèces de ce genre, M. de Saint-Hilaire les étudia avec le soin scrupuleux qui donne tant de prix à tous ses travaux, et reconnut leurs véritables affinités. Quelque temps après son retour en France, M. de Saint-Hilaire rencontra, dans le monde, M. Ampère qui, après les politesses d’usage, lui parla en ces termes : « J’ai été hier dans un jardin où se trouve un pied de begonia. Je me suis amusé à le regarder. De quelle famille rapprocheriez-vous ce genre ? — Puisque vous l’avez observé, répondit M. de Saint-Hilaire, vous me permettrez de vous demander ce que vous en pensez vous-même. — J’en ferais un groupe voisin des onagraires, repartit M. Ampère. » C’était précisément l’idée qu’un examen approfondi, exécuté dans les lieux où la plante végète naturellement en plein air, avait suggérée à M. de Saint-Hilaire. Nos deux confrères firent la faute de ne donner aucune publicité à la solution d’un problème dont l’hésitation de Jussieu montrait assez la difficulté. C’est dix ans plus tard que, d’après ses propres recherches, Lindley assigna au genre Begonia la place qu’il doit réellement occuper : cette place, qu’Ampère et M. Auguste Saint-Hilaire aperçurent les premiers.

N’êtes-vous pas étonnés, Messieurs, de trouver le nom d’un géomètre associé ainsi à celui d’illustres botanistes ?

Avant la catastrophe sanglante de Lyon, Ampère, âgé alors de dix-huit ans, faisant un examen attentif de sa vie passée, n’y voyait encore, disait-il, que trois points culminants, que trois circonstances dont l’influence sur son avenir dût être importante et décisive : c’était la première communion ; la lecture de l’Éloge de Descartes par Thomas ; c’était, enfin, je prévois votre étonnement, la prise de la Bastille !

De la première communion datait, chez notre confrère, l’existence réfléchie du sentiment religieux ; de la lecture de l’Éloge de Descartes, le goût, disons mieux, l’enthousiasme dont il fut toujours animé pour les études mathématiques, physiques et philosophiques ; de la prise de la Bastille, l’épanouissement de son âme, aux doux noms de liberté, de dignité humaine, de philanthropie. La mort terrible qui enleva un chef vénéré à l’excellente famille de Poleymieux put bien, un moment, opprimer toutes les facultés de notre confrère ; mais elle ne changea rien à ses convictions. Au moment du réveil, il se retrouva dévoué d’esprit et de cœur à la cause de la civilisation. Ampère rejeta bien loin la pensée que les fureurs de quelques énergumènes, que les crimes dont il avait si cruellement souffert, dussent arrêter la marche progressive du monde.

L’écolier de Poleymieux mit en action, dès sa plus tendre jeunesse, la féconde intelligence dont la nature l’avait doté. Il n’en fut pas de même de ses sens. Ces puissants instruments de plaisir et d’étude, Ampère les connut beaucoup plus tard, du moins dans toute leur étendue ; et, par une sorte de révélation subite qui, à raison de cette circonstance, ne semble pas indigne de prendre place à côté de l’histoire que Chesselden traça jadis, d’un aveugle de naissance opéré de la cataracte.

Ampère était très-myope. Les objets, même peu éloignés, ne s’offraient à ses yeux que par masses à moitié confondues et sans contours définis. Il ne se faisait aucune idée du plaisir qu’à diverses époques des centaines de personnes avaient manifesté devant lui, en descendant la Saône, entre Laneuville et Lyon. Un jour, il se trouva, par hasard, sur le coche, un voyageur d’un myopisme pareil à celui d’Ampère. Ses lunettes étaient du numéro que notre ami eût choisi chez un opticien. Il en essaya, et, tout à coup, la nature s’offrit à lui sous un aspect inattendu, et les mots : campagnes riantes, pittoresques ; collines gracieuses, doucement ondulées ; tons riches, chauds, harmonieusement nuancés, parlèrent pour la première fois à son imagination, et un torrent de larmes témoigna de l’émotion qu’il éprouvait. Notre confrère avait alors dix-huit ans. Depuis cette époque, Ampère se montra toujours très-sensible aux beautés de la nature. J’ai même appris qu’en 1812, dans un voyage sur les frontières méditerranéennes de l’Italie, la vue d’un site qu’on aperçoit de certains points de la célèbre Corniche de la rivière de Gênes, jeta notre ami dans une telle admiration, dans une telle extase, qu’il se sentit saisi du désir le plus violent de mourir à l’instant même, en présence de ce tableau sublime. S’il fallait montrer combien de telles impressions étaient profondes, à quel point Ampère savait les jeter au milieu des scènes vulgaires qu’il voulait embellir, j’en trouverais la plus singulière preuve dans une lettre du 24 janvier 1819.

À cette époque, notre ami habitait, depuis peu, la modeste maison qu’il avait achetée au coin de la rue des Fossés-Saint-Victor et de la rue des Boulangers. Le jardin, plus modeste encore, formé de quelques dizaines de mètres superficiels d’un terrain infertile, venait d’être bêché. A certain escalier avait succédé un sillon rapide et sinueux dont les bords supportaient deux ou trois planches étroites placées au-dessus de la partie la plus profonde. Le tout se trouvait entouré de murs extrêmement élevés. Mais, va-t-on s’écrier, vous venez de décrire le préau humide et sombre d’une prison ! Non, Messieurs, je viens de tracer le plan et l’aspect du jardin où Ampère, au milieu de janvier, dans la rue des Boulangers, rêvait déjà, j’ai presque dit voyait, de frais gazons, des arbres resplendissants de verdure, des bouquets de fleurs brillantes et embaumées, des touffes d’arbrisseaux au milieu desquelles on devait lire avec délices les longues lettres des amis lyonnais ; où le pont jeté sur la vallée formerait un pittoresque point de vue !

Pardonnez-moi, Messieurs, d’avoir anticipé sur l’ordre des temps ; de m’être empressé de recueillir dans la vie de notre confrère la seule circonstance, peut-être, où son imagination n’ait pas été pour lui une source de chagrins.

Ce n’est pas seulement aux émotions douces, grandioses, sublimes, dont la vue de certaines contrées et des pays de montagne saisit la plupart des hommes, qu’Ampère fut initié tard et subitement. C’est aussi tout à coup que le sens musical se développa chez lui.

Dans sa jeunesse, Ampère donna une très-sérieuse attention à l’acoustique. Il se complaisait à étudier la manière dont les ondulations aériennes naissent et se propagent ; les formes diverses que prend une corde en vibration ; les curieux changements périodiques d’intensité qu’on a désignés sous le nom de battements, etc., etc. Quant à la musique proprement dite, c’était pour lui lettre close.

Le jour vint, cependant, où certaines combinaisons de notes devaient être pour Ampère autre chose que le sujet d’un problème mathématique ; autre chose aussi que le tintement monotone des cloches.

Il atteignait déjà sa trentième année, et assistait, en compagnie de plusieurs de ses amis, à un concert où, dans le principe, on exécuta exclusivement des morceaux de la musique profonde, énergique, expressive de Gluck. Le malaise d’Ampère était visible pour tout le monde : il bâillait, se tordait, se levait, marchait, s’arrêtait, marchait encore sans but et sans suite. De temps en temps (chez lui c’était le dernier terme d’une impatience nerveuse), il allait enchâsser sa figure dans l’un des angles du salon, en tournant le dos à la compagnie. Enfin, l’ennui, ce terrible ennemi, que le savant académicien ne sut jamais maîtriser, faute, disait-il, d’avoir été à l’école dans sa jeunesse, sortait à nu par tous ses pores ! Eh bien, à la musique étudiée du célèbre compositeur allemand, succédèrent inopinément des mélodies simples, douces, et notre confrère se trouva transporté dans un nouveau monde ; et son émotion se trahit encore par d’abondantes larmes : la fibre qui unissait l’oreille et le cœur d’Ampère venait d’être découverte et de vibrer pour la première fois.

Les années ne changèrent rien à cette disposition singulière. Toute sa vie, Ampère montra le même goût pour les chants simples, naïfs ; la même antipathie pour la musique savante, bruyante, tourmentée. Serait-il donc vrai que dans l’art admirable des Mozart, des Chérubini, des Berton, des Aubert, des Rossini, des Meyerbeer, on n’eût pas de règles absolues pour distinguer le très-bon du très-mauvais ; le beau du hideux ? En tout cas, que l’exemple du savant académicien nous rende indulgent envers les athlètes de la guerre acharnée des gluckistes et des piccinistes, dont nos pères furent témoins ; qu’elle nous fasse même pardonner le mot fameux de Fontenelle : Sonate, que me veux-tu ?

On vient de le voir ; relativement aux beaux-arts, Ampère fut à peu près aveugle jusqu’à dix-huit ans, à peu près sourd jusqu’à trente. C’est dans un âge intermédiaire, c’est-à-dire à vingt-un ans, que son cœur s’ouvrit tout à coup à l’amour. Ampère, qui écrivait si peu, a laissé des cahiers où, sous le titre : Amorum, il consigna, jour par jour, l’histoire touchante, naïve, vraiment admirable de ses sentiments.

En tête du premier cahier, on lit ces paroles : « Un jour que je me promenais après le coucher du soleil, le long d’un ruisseau solitaire… » La phrase est restée inachevée. Je la compléterai à l’aide des souvenirs de quelques amis d’enfance du savant académicien :

Le jour était le 10 août 1796 ;

Le ruisseau solitaire coulait non loin du petit village de Saint-Germain, à quelque distance de Poleymieux.

Ampère herborisait. Ses yeux, en parfaite condition pour bien voir depuis l’aventure du coche de la Saône, ne restaient pas si exclusivement attachés aux pistils, aux étamines, aux nervures des feuilles, qu’ils ne lui montrassent à quelque distance deux jeunes et jolies demoiselles, au maintien modeste, qui cueillaient des fleurs dans une vaste prairie. Cette rencontre décida du sort de notre confrère. Jusque-là, l’idée de mariage ne s’était pas même offerte à son esprit. Vous croyez peut-être qu’elle va s’y infiltrer doucement ; qu’elle y germera peu à peu ? Ce n’est pas ainsi que procèdent les imaginations romanesques : Ampère se fut marié le jour même, le 10 août 1789. La femme de son choix, la seule qu’il eût acceptée, était une de ces deux jeunes filles qu’il apercevait au loin, dont il ne connaissait pas la famille, dont il ignorait le nom, dont la voix n’avait jamais frappé son oreille. Les choses ne marchèrent pas avec cette rapidité. Ce fut trois ans après seulement que la jeune personne du ruisseau solitaire et de la prairie, que mademoiselle Julie Carron devint madame Ampère.

Ampère était sans fortune. Avant de lui donner leur fille, les parents de mademoiselle Carron exigèrent prudemment qu’il songeât aux charges que le mariage lui imposerait, ou, comme on dit vulgairement dans le monde, qu’il prît un état. Vous sourirez, sans doute, en apprenant que, tout entier à son amour, Ampère permit qu’on discutât sérieusement s’il ne serait pas installé dans quelque boutique où, du matin au soir, il déplierait, plierait et déplierait encore les belles soieries de la fabrique lyonnaise ; où sa mission consisterait principalement à retenir les acheteurs par des paroles engageantes ; à maintenir les prix, mais sans impatience ; à disserter à perte de vue sur la finesse des tissus, le goût des ornements, la bonne qualité des couleurs. Ampère, sans qu’il y mît nullement du sien, échappa à cet immense danger. La carrière des sciences ayant prévalu dans une assemblée de famille, il quitta ses montagnes chéries de Poleymieux, pour aller à Lyon donner des leçons particulières de mathématiques.