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ALINE ET VALCOUR,




LETTRE TRENTE-CINQUIÈME,


Déterville à Valcour.

Verfeuille, 16 Novembre.



HISTOIRE


de Sainville et de Léonore[1].


C’est en présentant l’objet qui l’enchaîne, qu’un amant peut se flatter d’obtenir l’indulgence de ses fautes : daignez jetter les yeux sur Léonore, et vous y verrez à-la-fois la cause de mes torts, et la raison qui les excuse.

Né dans la même ville qu’elle, nos familles unies par les nœuds du sang et de l’amitié, il me fut difficile de la voir long-tems sans l’aimer ; elle sortait à peine de l’enfance, que ses charmes faisaient déjà le plus grand bruit, et je joignis à l’orgueil d’être le premier à leur rendre hommage, le plaisir délicieux d’éprouver qu’aucun objet ne m’embrâsait avec autant d’ardeur.

Léonore dans l’âge de la vérité et de l’innocence, n’entendit pas l’aveu de mon amour sans me laisser voir qu’elle y était sensible, et l’instant où cette bouche charmante s’ouvrit pour m’apprendre que je n’étais point haï, fut, j’en conviens, le plus doux de mes jours. Nous suivîmes la marche ordinaire, celle qu’indique le cœur quand il est délicat et sensible, nous nous jurâmes de nous aimer, de nous le dire, et bientôt de n’être jamais l’un qu’à l’autre. Mais nous étions loin de prévoir les obstacles que le sort préparait à nos desseins. — Loin de penser que quand nous osions nous faire ces promesses, de cruels parens s’occupaient à les contrarier, l’orage se formait sur nos têtes, et la famille de Léonore travaillait à un établissement pour elle au même instant où la mienne allait me contraindre à en accepter un.

Léonore fut avertie la première ; elle m’instruisit de nos malheurs ; elle me jura que si je voulais être ferme, quels que fussent les inconvéniens que nous éprouvassions, nous serions pour toujours l’un à l’autre ; je ne vous rends point la joie que m’inspira cet aveu, je ne vous peindrai que l’ivresse avec laquelle j’y répondis.

Léonore, née riche, fut présentée au Comte de Folange, dont l’état et les biens devaient la faire jouir à Paris du sort le plus heureux ; et malgré ces avantages de la fortune, malgré tous ceux que la nature avait prodigués au Comte, Léonore n’accepta point : un couvent paya ses refus.

Je venais d’éprouver une partie des mêmes malheurs : on m’avait offert une des plus riches héritières de notre province, et je l’avais refusée avec une si grande dureté, avec une assurance si positive à mon père, qu’ou j’épouserais Léonore, ou que je ne me marierais jamais, qu’il obtint un ordre de me faire joindre mon corps, et de ne le quitter de deux ans.

Avant de vous obéir, monsieur, dis-je alors, en me jettant aux genoux de ce père irrité, souffrez que je vous demande au moins la cruelle raison qui vous force à ne vouloir point m’accorder celle qui peut seule faire le bonheur de ma vie ? Il n’y en a point, me répondit mon père, pour ne pas vous donner Léonore ; mais il en existe de puissantes pour vous contraindre à en épouser une autre. L’alliance de Mademoiselle de Vitri, ajouta-t-il, est ménagée par moi depuis dix ans ; elle réunit des biens considérables, elle termine un procès qui dure depuis des siècles, et dont la perte nous ruinerait infailliblement. — Croyez-moi, mon fils, de telles considérations valent mieux que tous les sophismes de l’amour : on a toujours besoin de vivre, et l’on n’aime jamais qu’un instant. — Et les parens de Léonore, mon père, dis-je en évitant de répondre à ce qu’il me disait, quels motifs allèguent-ils pour me la refuser ? — Le desir de faire un établissement bien meilleur ; dussé-je faiblir sur mes intentions, n’imaginez jamais de voir changer les leurs : ou leur fille épousera celui qu’on lui destine, ou on la forcera de prendre le voile. Je m’en tins là, je ne voulais pour l’instant qu’être instruit du genre des obstacles, afin de me décider au parti qui me resterait pour les rompre. Je suppliai donc mon père de m’accorder huit jours, et je lui promis de me rendre incessamment après où il lui plairait de m’exiler. J’obtins le délai désiré, et vous imaginez facilement que je n’en profitai que pour travailler à détruire tout ce qui s’opposait au dessein que Léonore et moi avions de nous réunir à jamais.

J’avais une tante religieuse au même Couvent où on venait d’enfermer Léonore ; ce hasard me fit concevoir les plus hardis projets : je contai mes malheurs à cette parente, et fus assez heureux pour l’y trouver sensible ; mais comment faire pour me servir, elle en ignorait les moyens. — L’amour me les suggère, lui dis-je, et je vais vous les indiquer… Vous savez que je ne suis pas mal en fille ; je me déguiserai de cette manière ; vous me ferez passer pour une parente qui vient vous voir de quelques provinces éloignées ; vous demanderez la permission de me faire entrer quelques jours dans votre Couvent… Vous l’obtiendrez. — Je verrai Léonore, et je serai le plus heureux des hommes.

Ce plan hardi parut d’abord impossible à ma tante ; elle y voyait cent difficultés ; mais son esprit ne lui en dictait pas une, que mon cœur, ne la détruisît à l’instant, et je parvins à la déterminer.

Ce projet adopté, le secret juré de part et d’autre, je déclarai à mon père que j’allais m’exiler, puisqu’il l’exigeait, et que, quelque dur que fût pour moi l’ordre où il me forçait de me soumettre, je le préférais sans doute au mariage de mademoiselle de Vitri. J’essuyai encore quelques remontrances ; on mit tout en usage pour me persuader ; mais voyant ma résistance inébranlable, mon père m’embrassa, et nous nous séparâmes.

Je m’éloignai sans doute ; mais il s’en fallait bien que ce fût pour obéir à mon père. Sachant qu’il avait placé chez un banquier, à Paris, une somme très-considérable, destinée à l’établissement qu’il projettait pour moi, je ne crus pas faire un vol en m’emparant d’avance des fonds qui devaient m’appartenir, et muni d’une prétendue lettre de lui, forgée par ma coupable adresse, je me transportai à Paris chez le banquier, je reçus les fonds qui montaient à cent mille écus, m’habillai promptement en femme, pris avec moi une soubrette adroite, et repartis sur-le-champ pour me rendre dans la Ville et dans le Couvent où m’attendait la tante chérie qui voulait bien favoriser mon amour. Le coup que je venais de faire était trop sérieux pour que je m’avisasse de lui en faire part ; je ne lui montrai que le simple désir de voir Léonore devant elle, et de me rendre ensuite au bout de quelques jours aux ordres de mon père… Mais comme il me croyait déjà à ma destination, dis-je à ma tante, il s’agissait de redoubler de prudence ; cependant, comme on nous apprit qu’il venait de partir pour ses biens, nous nous trouvâmes plus tranquilles, et dès l’instant nos ruses commencèrent.

Ma tante me reçoit d’abord au parloir, me fait faire adroitement connoissance avec d’autres religieuses de ses amies, témoigne l’envie qu’elle a de m’avoir avec elle, au moins pendant quelques jours, le demande, l’obtient ; j’entre, et me voilà sous le même toit que Léonore.

Il faut aimer, pour connaître l’ivresse de ces situations ; mon cœur suffit pour les sentir, mais mon esprit ne peut les rendre.

Je ne vis point Léonore le premier jour ; trop d’empressement fût devenu suspect. Nous avions de grands ménagemens à garder ; mais le lendemain, cette charmante fille, invitée à venir prendre du chocolat chez ma tante, se trouva à côté de moi, sans me reconnaître ; déjeuna avec plusieurs autres de ses compagnes, sans se douter de rien, et ne revint enfin de son erreur, que lorsqu’après le repas, ma tante l’ayant retenue la dernière, lui dit, en riant, et me présentant à elle : — Voilà une parente, ma belle cousine, avec laquelle je veux vous faire faire connaissance : examinez-la bien, je vous prie, et dites-moi s’il est vrai, comme elle le prétend, que vous vous êtes déjà vues ailleurs… Léonore me fixe, elle se trouble ; je me jette à ses pieds, j’exige mon pardon, et nous nous livrons un instant au doux plaisir d’être sûrs de passer au moins quelques jours ensemble.

Ma tante crut d’abord devoir être un peu plus sévère ; elle refusa de nous laisser seuls ; mais je la cajolai si bien, je lui dis un si grand nombre de ces choses douces, qui plaisent tant aux femmes, et sur-tout aux religieuses, qu’elle m’accorda bientôt de pouvoir entretenir tête-à-tête le divin objet de mon cœur. Léonore, dis-je à ma chère maîtresse, dès qu’il me fut possible de l’approcher : ô Léonore, me voilà en état de vous presser d’exécuter nos sermens ; j’ai de quoi vivre, et pour vous, et pour moi, le reste de nos jours. Ne perdons pas un instant, éloignons-nous. — Franchir les murs, me dit Léonore effrayée ; nous ne le pourrons jamais. — Rien n’est impossible à l’amour, m’écriai-je ; laissez-vous diriger par lui, nous serons réunis demain. Cette aimable fille m’oppose encore quelques scrupules, me fait entrevoir des difficultés ; mais je la conjure de ne se rendre, comme moi, qu’au sentiment qui nous enflâmme… Elle frémit… Elle promet, et nous convenons de nous éviter, et de ne plus nous revoir, qu’au moment de l’exécution. Je vais y réfléchir, lui dis-je, ma tante vous remettra un billet ; vous ferez ce qu’il contiendra ; nous nous verrons encore une fois, pour disposer tout, et nous partirons.

Je ne voulais point mettre ma tante dans une telle confidence. Accepterait-elle de nous servir ; ne nous trahirait-elle pas ? Ces considérations m’arrêtaient ; cependant il fallait agir. Seul, déguisé, dans une maison vaste dont je connoissais à peine les détours et les environs, tout cela était fort difficile ; rien ne m’arrêta cependant, et vous allez voir les moyens que je pris.

Après avoir profondément étudié pendant vingt-quatre heures, tout ce que la situation pouvait me permettre, je m’aperçus qu’un sculpteur venait tous les jours dans une chapelle intérieure du couvent, réparer une grande statue de Sainte Ultrogote, patronne de la maison, en laquelle les religieuses avaient une foi profonde ; on lui avait vu faire des miracles ; elle accordait tout ce qu’on lui demandait. Avec quelques patenotres, dévotement récitées au bas de son autel, on était sûr de la béatitude céleste. Résolu de tout hasarder, je m’approchai de l’artiste, et après quelques génuflexions préliminaires, je demandai à cet homme, s’il avait autant de foi que ces dames au crédit de la sainte qu’il rajustait. Je suis étrangère dans cette maison, ajoutai-je, et je serais bien aise d’entendre raconter par vous quelques hauts faits de cette bienheureuse. — Bon, dit le sculpteur, en riant, et croyant pouvoir parler avec plus de franchise, d’après le ton qu’il me voyait prendre avec lui. — Ne voyez-vous pas bien que ce sont des béguines, qui croyent tout ce qu’on leur dit. Comment voulez-vous qu’un morceau de bois fasse des choses extraordinaires ? Le premier de tous les miracles devrait être de se conserver, et vous voyez bien qu’elle n’en a pas la puissance, puisqu’il faut que je la raccommode. Vous ne croyez pas à toutes ces momeries-là, vous, mademoiselle. — Ma foi, pas trop, répondis-je ; mais il faut bien faire comme les autres. Et m’imaginant que cette ouverture devait suffire pour le premier jour, je m’en tins là. Le lendemain, la conversation reprit, et continua sur le même ton… Je fus plus loin ; je lui donnai beau jeu ; il s’enflamma, et je crois que si j’eusse continué de l’émouvoir, l’autel même de la miraculeuse statue, fût devenu le trône de nos plaisirs… Quand je le vis là, je lui saisis la main. Brave homme, lui dis-je, voyez en moi, au lieu d’une fille, un malheureux amant, dont vous pouvez faire le bonheur. — Oh ciel ! monsieur, vous allez nous perdre tous deux. — Non, écoutez-moi ; servez-moi, secourez-moi, et votre fortune est faite ; et en disant cela, pour donner plus de force à mes discours, je lui glissai un rouleau de vingt-cinq louis, l’assurant que je n’en resterais pas là, s’il voulait m’être utile. — Eh bien, qu’exigez-vous ? — Il y a ici une jeune pensionnaire que j’adore, elle m’aime, elle consent à tout, je veux l’enlever, et l’épouser ; mais je ne le puis sans votre secours. — Et comment puis-je vous être utile ? — Rien de plus simple ; brisons les deux bras de cette statue, dites qu’elle est en mauvais état, que quand vous avez voulu la réparer, elle s’est démantibulée toute seule, qu’il vous est impossible de la rajuster ici ; qu’il est indispensable qu’elle soit emportée chez vous… On y consentira, on y est trop attaché, pour ne pas accepter tout ce qui peut la conserver… Je viendrai seul la nuit, achever de la rompre ; j’en absorberai les morceaux, ma maîtresse, enveloppée sous les attirails qui parent cette statue, viendra se mettre à sa place, vous la couvrirez d’un grand drap, et aidé d’un de vos garçons, vous l’emporterez de bon matin dans votre atelier ; une femme à nous s’y trouvera ; vous lui remettrez l’objet de mes vœux ; je serai chez vous deux heures après ; vous accepterez de nouvelles marques de ma reconnaissance, vous direz ensuite à vos religieuses, que la statue est tombée en poussière, quand vous avez voulu y mettre le ciseau, et que vous allez leur en faire une neuve. Mille difficultés s’offrirent aux yeux d’un homme qui, moins épris que moi, voyait sans-doute infiniment mieux. Je n’écoutai rien, je ne cherchai qu’à vaincre ; deux nouveaux rouleaux y réussirent, et nous nous mimes dès l’instant à l’ouvrage. Les deux bras furent impitoyablement cassés. Les religieuses appellées, le projet du transport de la sainte approuvé, il ne fut plus question que d’agir.

Ce fut alors que j’écrivis le billet convenu à Léonore ; je lui recommandai de se trouver le soir même à l’entrée de la chapelle de Sainte Ultrogote avec le moins de vêtemens possible, parce que j’en avois de sanctifiés à lui fournir, dont la vertu magique serait de la faire aussi-tôt disparoître du couvent.

Léonore, ne me comprenant point, vint aussi-tôt me trouver chez ma tante. Comme nous avions ménagé nos rendez-vous, ils n’étonnèrent personne. On nous laissa seuls un instant, et j’expliquai tout le mystère.

Le premier mouvement de Léonore fut de rire. L’esprit qu’elle avait ne s’arrangeant pas avec le bigotisme, elle ne vit d’abord rien que de très-plaisant au projet de lui faire prendre la place d’une statue miraculeuse ; mais la réflexion refroidit bientôt sa gaîté… Il fallait passer la nuit là… Quelque chose pouvait s’entendre ; les Nonnes… Celles, du moins, qui couchaient près de cette chapelle, n’avaient qu’à s’imaginer que le bruit qui en venait, était occasionné par la Sainte, furieuse de son changement ; elles n’avaient qu’à venir examiner, découvrir… Nous étions perdus ; dans le transport, pouvait-elle répondre d’un mouvement ?… Et si on levait le drap, dont elle serait couverte… Si enfin… Et mille objections, toutes plus raisonnables les unes que les autres, mais que je détruisis d’un seul mot, en assurant Léonore qu’il y avait un Dieu pour les amans, et que ce Dieu imploré par nous, accomplirait infailliblement nos vœux, sans que nul obstacle vint en troubler l’effet.

Léonore se rendit, personne ne couchait dans sa chambre ; c’était le plus essentiel. J’avais écrit à la femme qui m’avait accompagné de Paris, de se trouver le lendemain, de très grand matin, chez le sculpteur, dont je lui envoyais l’adresse ; d’apporter des habits convenables pour une jeune personne presque nue, qu’on lui remettrait, et de l’emmener aussi-tôt à l’auberge où nous étions descendus, de demander des chevaux de poste pour neuf heures précises du matin ; que je serais sans faute de retour à cette heure, et que nous partirions de suite.

Tout allant à merveille de ce côté, je ne m’occupai plus que des projets intérieurs ; c’est-à-dire des plus difficiles, sans doute.

Léonore prétexta un mal de tête, afin d’avoir le droit de se retirer de meilleure heure, et dès qu’on la crut couchée, elle sortit, et vint me trouver dans la chapelle, où j’avais l’air d’être en méditation. Elle s’y mit comme moi ; nous laissames étendre toutes les nonnes sur leurs saintes couches, et dès que nous les supposames ensevelies dans les bras du sommeil, nous commençames à briser et à réduire en poudre la miraculeuse statue, ce qui nous fut fort aisé, vu l’état dans lequel elle était. J’avais un grand sac, tout prêt, au fond duquel étaient placées quelques grosses pierres. Nous mimes dedans les débris de la sainte, et j’allai promptement jetter le tout dans un puits. Léonore, peu vêtue, s’affubla aussitôt des parures de Sainte-Ultrogote ; je l’arrangeai dans la situation penchée, où le sculpteur l’avait mise, pour la travailler. Je lui emmaillotai les bras, je mis à côté d’elle, ceux de bois, que nous avions cassé la veille, et après lui avoir donné un baiser… Baiser délicieux, dont l’effet fut sur moi bien plus puissant que les miracles de toutes les Saintes du Ciel ; je fermai le temple où reposait ma déesse, et me retirai tout rempli de son culte.

Le lendemain, de grand matin, le sculpteur entra, suivi d’un de ses élèves, tous deux munis d’un drap. Ils le jetterent sur Léonore, avec tant de promptitude et d’adresse, qu’une nonne qui les éclairait ne put rien découvrir ; l’artiste aidé de son garçon, emporta la prétendue Sainte ; ils sortirent, et Léonore reçue par la femme qui l’attendait, se trouva à l’auberge indiquée, sans avoir éprouvé d’obstacle à son évasion.

J’avais prévenu de mon départ. Il n’étonna personne. J’affectai, au milieu de ces dames, d’être surpris de ne point voir Léonore, on me dit qu’elle était malade. Très en repos sur cette indisposition, je ne montrai qu’un intérêt médiocre. Ma tante, pleinement persuadée que nous nous étions fait nos adieux mystérieusement la veille, ne s’étonna point de ma froideur, et je ne pensai plus qu’à revoler avec empressement, où m’attendait l’objet de tous mes vœux.

Cette chère fille avait passé une nuit cruelle, toujours entre la crainte et l’espérance ; son agitation avait été extrême ; pour achever de l’inquiéter encore plus, une vieille religieuse était venue pendant la nuit prendre congé de la Sainte ; elle avait marmotté plus d’une heure, ce qui avait presqu’empêché Léonore de respirer ; et à la fin des patenotres, la vieille bégueule en larmes avait voulu la baiser au visage ; mais mal éclairée, oubliant sans doute le changement d’attitude de la statue, son acte de tendresse s’était porté vers une partie absolument opposée à la tête ; sentant cette partie couverte, et imaginant bien qu’elle se trompait, la vieille avait palpé pour se convaincre encore mieux de son erreur. Léonore extrêmement sensible, et chatouillée dans un endroit de son corps dont jamais nulle main ne s’était approchée, n’avait pu s’empêcher de tressaillir ; la nonne avait pris le mouvement pour un miracle ; elle s’était jettée à genoux ; sa ferveur avait redoublé ; mieux guidée dans ses nouvelles recherches, elle avait réussi à donner un tendre baiser sur le front de l’objet de son idolâtrie, et s’était enfin retirée.

Après avoir bien ri de cette aventure, nous partîmes, Léonore, la femme que j’avais amenée de Paris, un laquais et moi ; il s’en fallut de bien peu que nous ne fissions naufrage dès le premier jour. Léonore fatiguée, voulut s’arrêter dans une petite ville qui n’était pas à dix lieues de la nôtre : nous descendîmes dans une auberge ; à peine y étions-nous, qu’une voiture en poste s’arrêta pour y dîner comme nous… C’était mon père ; il revenait d’un de ses châteaux ; il retournait à la ville, l’esprit bien loin de ce qui s’y passait. Je frémis encore quand je pense à cette rencontre ; il monte ; on l’établit dans une chambre absolument voisine de la nôtre ; là, ne croyant plus pouvoir lui échapper, je fus prêt vingt fois à aller me jetter à ses pieds pour tâcher d’obtenir le pardon de mes fautes ; mais je ne le connaissais pas assez pour prévoir ses résolutions, je sacrifiais entièrement Léonore par cette démarche ; je trouvai plus à propos de me déguiser et de partir fort vite. Je fis monter l’hôtesse ; je lui dis que le hasard venait de faire arriver chez elle un homme à qui je devais deux cents louis ; que ne me trouvant ni en état, ni en volonté de le payer à présent, je la priai de ne rien dire, et de m’aider même au déguisement que j’allais prendre pour échapper à ce créancier. Cette femme, qui n’avait aucun intérêt à me trahir, et à laquelle je payai généreusement notre dépense, se prêta de tout son cœur à la plaisanterie ; Léonore et moi nous changeâmes d’habit, et nous passâmes ainsi tous deux effrontément devant mon père, sans qu’il lui fût possible de nous reconnaître, quelqu’attention qu’il eût l’air de prendre à nous. Le risque que nous venions de courir décida Léonore à moins écouter l’envie qu’elle avait de s’arrêter par-tout, et notre projet étant de passer en Italie, nous gagnâmes Lyon d’une traite.

Le ciel m’est témoin que j’avais respecté jusqu’alors la vertu de celle dont je voulais faire ma femme ; j’aurais cru diminuer le prix que j’attendais de l’hymen, si j’avais permis à l’amour de le cueillir. Une difficulté bien mal entendue détruisit notre mutuelle délicatesse, et la grossière imbécillité du refus de ceux que nous fûmes implorer, pour prévenir le crime, fut positivement ce qui nous y plongea tous deux[2]. Ô ministres du ciel ! ne sentirez-vous donc jamais qu’il y a mille cas où il vaut mieux se prêter à un petit mal, que d’en occasionner un grand, et que cette futile approbation de votre part, à laquelle on veut bien se prêter, est pourtant bien moins importante que tous les dangers qui peuvent résulter du refus. Un grand Vicaire de l’Archevêque, auquel nous nous adressâmes, nous renvoya avec dureté ; trois Curés de cette ville nous firent éprouver les mêmes désagrémens, quand Léonore et moi, justement irrités de cette odieuse rigueur, résolûmes de ne prendre que Dieu pour témoin de nos sermens, et de nous croire aussi bien mariés en l’invoquant aux pieds de ses autels, que si tout le sacerdoce romain eût revêtu notre hymen de ses formalités ; c’est l’ame, c’est l’intention que l’Éternel desire, et quand l’offrande est pure, le médiateur est inutile.

Léonore et moi, nous nous transportâmes à la Cathédrale, et là, pendant le sacrifice de la messe, je pris la main de mon amante, je lui jurai de n’être jamais qu’à elle, elle en fit autant ; nous nous soumîmes tous deux à la vengeance du Ciel, si nous trahissions nos sermens ; nous nous protestâmes de faire approuver notre hymen dès que nous en aurions le pouvoir, et dès le même jour la plus charmante des femmes me rendit le plus heureux des époux.

Mais ce Dieu que nous venions d’implorer avec tant de zèle, n’avait pas envie de laisser durer notre bonheur : vous allez bientôt voir par quelle affreuse catastrophe il lui plut d’en troubler le cours.

Nous gagnâmes Venise sans qu’il nous arrivât rien d’intéressant ; j’avais quelque envie de me fixer dans cette ville, le nom de Liberté, de République, séduit toujours les jeunes gens ; mais nous fûmes bientôt à même de nous convaincre, que si quelque ville dans le monde est digne de ce titre, ce n’est assurément pas celle-là, à moins qu’on ne l’accorde à l’État que caractérise la plus affreuse oppression du peuple, et la plus cruelle tyrannie des grands.

Nous nous étions logés à Venise sur le grand canal, chez un nommé Antonio, qui tient un assez bon logis, aux armes de France, près le pont de Rialto ; et depuis trois mois, uniquement occupés de visiter les beautés de cette ville flottante, nous n’avions encore songé qu’aux plaisirs ; hélas ! l’instant de la douleur arrivait, et nous ne nous en doutions point. La foudre grondait déjà sur nos têtes, quand nous ne croyions marcher que sur des fleurs.

Venise est entourée d’une grande quantité d’isles charmantes, dans lesquelles le citadin aquatique quittant ses lagunes empestées, va respirer de tems en tems quelques atômes un peu moins mal sains. Fidèles imitateurs de cette conduite, et l’isle de Malamoco plus agréable, plus fraîche qu’aucune de celles que nous avions vues, nous attirant davantage, il ne se passait guères de semaines que Léonore et moi n’allassions y dîner deux ou trois fois. La maison que nous préférions était celle d’une veuve dont on nous avait vanté la sagesse ; pour une légère somme, elle nous apprêtait un repas honnête, et nous avions de plus tout le jour la jouissance de son joli jardin. Un superbe figuier ombrageait une partie de cette charmante promenade ; Léonore, très-friande du fruit de cet arbre, trouvait un plaisir singulier à aller goûter sous le figuier même, et à choisir là tour-à-tour les fruits qui lui paraissaient les plus mûrs.

Un jour… ô fatale époque de ma vie !… Un jour que je la vis dans la grande ferveur de cette innocente occupation de son âge, séduit par un motif de curiosité, je lui demandai la permission de la quitter un moment, pour aller voir, à quelques milles de là, une abbaye célèbre, par les morceaux fameux du Titien et de Paul Véronèse, qui s’y conservaient avec soin. Émue d’un mouvement dont elle ne parut pas être maîtresse, Léonore me fixa. Eh bien ! me dit-elle, te voilà déjà mari ; tu brûles de goûter des plaisirs sans ta femme… Où vas-tu, mon ami ; quel tableau peut donc valoir l’original que tu possedes ? — Aucun assurément, lui dis-je, et tu en es bien convaincue ; mais je sais que ces objets t’amusent peu ; c’est l’affaire d’une heure ; et ces présens superbes de la nature, ajoutai-je, en lui montrant les figues, sont bien préférables aux subtilités de l’art, que je désire aller admirer un instant… Vas, mon ami, me dit cette charmante fille, je saurai être une heure sans toi, et se rapprochant de son arbre : vas, cours à tes plaisirs, je vais goûter les miens… Je l’embrasse, je la trouve en larmes… Je veux rester, elle m’en empêche ; elle dit que c’est un léger moment de faiblesse, qu’il lui est impossible de vaincre. Elle exige que j’aille où la curiosité m’appelle, m’accompagne au bord de la gondole, m’y voit monter, reste au rivage, pendant que je m’éloigne, pleure encore, au bruit des premiers coups de rames, et rentre à mes yeux, dans le jardin. Qui m’eût dit, que tel était l’instant qui allait nous séparer ! et que dans un océan d’infortune, allaient s’abîmer nos plaisirs… Eh quoi, interrompit ici madame de Blamont ; vous ne faites donc que de vous réunir ? Il n’y a que trois semaines que nous le sommes, madame, répondit Sainville, quoiqu’il y ait trois ans que nous ayons quitté notre patrie. — Poursuivez, poursuivez, Monsieur ; cette catastrophe annonce deux histoires, qui promettent bien de l’intérêt.

Ma course ne fut pas longue, reprit Sainville ; les pleurs de Léonore m’avaient tellement inquiété, qu’il me fut impossible de prendre aucun plaisir à l’examen que j’étais allé faire. Uniquement occupé de ce cher objet de mon cœur, je ne songeais plus qu’à venir la rejoindre. Nous atteignons le rivage…… Je m’élance…… Je vole au jardin…, et au lieu de Léonore, la veuve, la maîtresse du logis se jette vers moi, toute en larmes… me dit qu’elle est désolée, qu’elle mérite toute ma colère… Qu’à peine ai-je été à cent pas du rivage, qu’une gondole, remplie de gens qu’elle ne connaît pas, s’est approchée de sa maison, qu’il en est sorti six hommes masqués, qui ont enlevé Léonore, l’ont transportée dans leur barque, et se sont éloignés avec rapidité, en gagnant la haute mer… Je l’avoue, ma première pensée fut de me précipiter sur cette malheureuse, et de l’abattre d’un seul coup à mes pieds. Retenu par la faiblesse de son sexe, je me contentai de la saisir au col, et de lui dire, en colère, qu’elle eût à me rendre ma femme, ou que j’allais l’étrangler à l’instant… Exécrable pays, m’écriai-je, voilà donc la justice qu’on rend dans cette fameuse république ! Puisse le ciel m’anéantir et m’écraser à l’instant avec elle, si je ne retrouve pas celle qui m’est chère… À peine ai-je prononcé ces mots, que je suis entouré d’une troupe de sbires ; l’un d’eux s’avance vers moi, me demande si j’ignore qu’un étranger ne doit, à Venise, parler du gouvernement en quoi que ce puisse être ; scélérat, répondis-je, hors de moi, il en doit dire et penser le plus grand mal, quand il y trouve le droit des gens et l’hospitalité aussi cruellement violés… Nous ignorons ce que vous voulez dire, répondit l’alguasil ; mais ayez pour agréable de remonter dans votre gondole, et de vous rendre sur-le-champ prisonnier dans votre auberge, jusqu’à ce que la république ait ordonné de vous.

Mes efforts devenaient inutiles, et ma colère impuissante ; je n’avais plus pour moi que des pleurs, qui n’attendrissaient personne, et des cris qui se perdaient dans l’air. On m’entraîne. Quatre de ces vils fripons m’escortent, me conduisent dans ma chambre, me consignent à Antonio, et vont rendre compte de leur scélératesse.

C’est ici où les paroles manquent au tableau de ma situation ! Et comment vous rendre, en effet, ce que j’éprouvai, ce que je devins, quand je vis cet appartement, duquel je venais de sortir, depuis quelques heures, libre et avec ma Léonore, et dans lequel je rentrais prisonnier, et sans elle. Un sentiment pénible et sombre succéda bientôt à ma rage… Je jettai les yeux sur le lit de mon amante, sur ses robes, sur ses ajustemens, sur sa toilette ; mes pleurs coulaient avec abondance, en m’approchant de ces différentes choses. Quelquefois, je les observais avec le calme de la stupidité. L’instant d’après, je me précipitais dessus avec le délire de l’égarement… La voilà, me disais-je, elle est ici… Elle repose… Elle va s’habiller… Je l’entends ; mais trompé par une cruelle illusion, qui ne faisait qu’irriter mon chagrin, je me roulais au milieu de la chambre ; j’arrosais le plancher de mes larmes, et faisais retentir la voûte de mes cris. Ô Léonore ! Léonore ! c’en est donc fait, je ne te verrai plus… Puis, sortant, comme un furieux, je m’élançais sur Antonio, je le conjurais d’abréger ma vie ; je l’attendrissais par ma douleur ; je l’effrayais par mon désespoir.

Cet homme, avec l’air de la bonne foi, me conjura de me calmer ; je rejettai d’abord ses consolations : l’état dans lequel j’étais permettait-il de rien entendre… Je consentis enfin à l’écouter. — Soyez pleinement en repos sur ce qui vous regarde, me dit-il ; je ne prévois qu’un ordre de vous retirer dans vingt-quatre heures des terres de la république, elle n’agira sûrement pas plus sévèrement avec vous. — Eh ! que m’importe ce que je deviendrai ; c’est Léonore que je veux, c’est elle que je vous demande. — Ne vous imaginez pas qu’elle soit à Venise ; le malheur dont elle est victime est arrivé à plusieurs autres étrangères, et même à des femmes de la ville : il se glisse souvent dans le canal des barques turques ; elles se déguisent, on ne les reconnaît point ; elles enlèvent des proies pour le serrail, et quelques précautions que prenne la république, il est impossible d’empêcher cette piraterie. Ne doutez point que ce ne soit là le malheur de votre Léonore : la veuve du jardin de Malamoco n’est point coupable, nous la connaissons tous pour une honnête femme ; elle vous plaignait de bonne foi, et peut-être que, sans votre emportement, vous en eussiez appris davantage. Ces isles, continuellement remplies d’étrangers, le sont également d’espions, que la République y entretient ; vous avez tenu des propos, voilà la seule raison de vos arrêts. — Ces arrêts ne sont pas naturels, et votre gouvernement sait bien ce qu’est devenue celle que j’aime ; ô mon ami ! faites-la-moi rendre, et mon sang est à vous. — Soyez franc, est-ce une fille enlevée en France ? Si cela est, ce qui vient de se faire pourrait bien être l’ouvrage des deux Cours ; cette circonstance changerait absolument la face des choses… Et me voyant balbutier : — Ne me cachez rien, poursuit Antonio, apprenez-moi ce qui en est, je vole à l’instant m’informer ; soyez certain qu’à mon retour je vous apprendrai si votre femme a été enlevée par ordre ou par surprise. — Eh bien ! répondis-je avec cette noble candeur de la jeunesse, qui, toute honorable qu’elle est, ne sert pourtant qu’à nous faire tomber dans tous les pièges qu’il plaît au crime de nous tendre… Eh bien ! je vous l’avoue, elle est ma femme, mais à l’insçu de nos parens. — Il suffit, me dit Antonio, dans moins d’une heure vous saurez tout… Ne sortez point, cela gâterait vos affaires, cela vous priverait des éclaircissemens que vous avez droit d’espérer. Mon homme part et ne tarde pas à reparaître.

On ne se doute point, me dit-il, du mystère de votre intrigue ; l’Ambassadeur ne sait rien, et notre République nullement fondée à avoir les yeux sur votre conduite, vous aurait laissé toute votre vie tranquille sans vos blasphêmes sur son gouvernement ; Léonore est donc sûrement enlevée par une barque turque ; elle était guettée depuis un mois ; il y avait dans le canal six petits bâtimens armés qui l’escortaient, et qui sont déjà à plus de vingt lieues en mer. Nos gens ont couru, ils ont vu, mais il leur a été impossible de les atteindre. On va venir vous apporter les ordres du Gouvernement, obéissez-y ; calmez-vous, et croyez que j’ai fait pour vous tout ce qui pouvait dépendre de moi.

À peine Antonio eut-il effectivement cessé de me donner ces cruelles lumières, que je vis entrer ce même chef des Sbires qui m’avait arrêté ; il me signifia l’ordre de partir dès le lendemain au matin ; il m’ajouta que, sans la raison que j’avais effectivement de me plaindre, on n’en aurait pas agi avec autant de douceur ; qu’on voulait bien pour ma consolation me certifier que cet enlèvement ne s’était point fait par aucun malfaiteur de la République, mais uniquement par des barques des Dardanelles, qui se glissaient ainsi dans la mer adriatique, sans qu’il fût possible d’arrêter leurs désordres, quelques précautions que l’on pût prendre… Le compliment fait, mon homme se retira, en me priant de lui donner quelques sequins pour l’honnêteté qu’il avait eue de ne me consigner que dans mon hôtel, pendant qu’il pouvait me conduire en prison.

J’étais infiniment plus tenté, je l’avoue, d’écraser ce coquin, que de lui donner pour boire, et j’allai le faire sans doute, quand Antonio me devinant, s’approcha de moi, et me conjura de satisfaire cet homme. Je le fis, et chacun s’étant retiré, je me replongeai dans l’affreux désespoir qui déchirait mon ame… À peine pouvais-je réfléchir, jamais un dessein constant ne parvenait à fixer mon imagination ; il s’en présentait vingt à-la-fois, mais aussitôt rejettés que conçus ; ils faisaient à l’instant place à mille autres dont l’exécution était impossible. Il faut avoir connu une telle situation pour en juger, et plus d’éloquence que moi pour la peindre. Enfin, je m’arrêtai au projet de suivre Léonore, de la devancer si je pouvais à Constantinople, de la payer de tout mon bien au barbare qui me la ravissait, et de la soustraire au prix de mon sang, s’il le fallait, à l’affreux sort qui lui était destiné. Je chargeai Antonio de me fréter une felouque ; je congédiai la femme que nous avions amené, et la récompensai sur le serment qu’elle me fit que je n’aurais jamais rien à craindre de son indiscrétion.

La felouque se trouva prête le lendemain au matin, et vous jugez si c’est avec joie que je m’éloignai de ces perfides bords. J’avais 15 hommes d’équipage, le vent était bon ; le surlendemain, de bonne heure, nous aperçûmes la pointe de la fameuse citadelle de Corfou, fière rivale de Gibraltar, et peut-être aussi imprenable que cette célèbre clef de l’Europe[3] ; le cinquième jour nous doublâmes le Cap de Morée, nous entrâmes dans l’Archipel, et le septième au soir, nous touchâmes Pera.

Aucun bâtiment, excepté quelques barques de pêcheurs de Dalmatie, ne s’était offert à nous durant la traversée ; nos yeux avaient eu beau se tourner de toutes parts, rien d’intéressant ne les avait fixés… Elle a trop d’avance, me disais-je, il y a long-tems qu’elle est arrivée… Ô ciel ! elle est déjà dans les bras d’un monstre que je redoute… je ne parviendrai jamais à l’en arracher.

Le Comte de Fierval était pour lors Ambassadeur de notre Cour à la Porte ; je n’avais aucune liaison avec lui ; en eussé-je eu d’ailleurs, aurai-je osé me découvrir ? C’était pourtant le seul être que je pusse implorer dans mes malheurs, le seul dont je pusse tirer quelqu’éclaircissement : je fus le trouver, et lui laissant voir ma douleur, ne lui cachant aucune circonstance de mon aventure, ne lui déguisant que mon nom et celui de ma femme, je le conjurai d’avoir quelque pitié de mes maux, et de vouloir bien m’être utile, ou par ses actions, ou par ses conseils.

Le Comte m’écouta avec toute l’honnêteté, avec tout l’intérêt que je devais attendre d’un homme de ce caractère… Votre situation est affreuse, me dit-il ; si vous étiez en état de recevoir un conseil sage, je vous donnerais celui de retourner en France, de faire votre paix avec vos parens, et de leur apprendre le malheur épouvantable qui vous est arrivé. — Et le puis-je, Monsieur, lui dis-je ; puis-je exister où ne sera pas ma Léonore ? Il faut que je la retrouve, ou que je meure. — Eh bien ! me dit le Comte, je vais faire pour vous tout ce que je pourrai… peut-être plus que ne devrait me le permettre ma place… Avez-vous un portrait de Léonore ? — En voici un assez ressemblant, autant au moins qu’il est possible à l’art d’atteindre à ce que la nature a de plus parfait. — Donnez-le-moi : demain matin à cette même heure, je vous dirai si votre femme est dans le serrail. Le Sultan m’honore de ses bontés : je lui peindrai le désespoir d’un homme de ma nation ; il me dira s’il possède ou non cette femme ; mais réfléchissez-y bien, peut-être allez-vous accroître votre malheur : s’il l’a, je ne vous réponds pas qu’il me la rende… Juste ciel ! elle serait dans ces murs, et je ne pourrais l’en arracher… Oh ! Monsieur, que me dites-vous ? peut-être aimerai-je mieux l’incertitude. — Choisissez. — Agissez, Monsieur, puisque vous voulez bien vous intéresser à mes malheurs ; agissez : et si le Sultan possède Léonore, s’il se refuse à me la rendre, j’irai mourir de douleur aux pieds des murs de son serrail ; vous lui ferez savoir ce que lui coûte sa conquête ; vous lui direz qu’il ne l’achète qu’aux dépends de la vie d’un infortuné.

Le comte me serra la main, partagea ma douleur, la respecta et la servit, bien différent en cela de ces ministres ordinaires, qui, tout bouffis d’une vaine gloire, accordent à peine à un homme le tems de peindre ses malheurs, le repoussent avec dureté, et comptent au rang de leurs momens perdus ceux que la bienséance les oblige à prêter l’oreille aux malheureux.

Gens en place, voilà votre portrait : vous croyez nous en imposer en alléguant sans cesse une multitude d’affaires, pour prouver l’impossibilité de vous voir et de vous parler ; ces détours, trop absurdes, trop usés pour nous tromper encore, ne sont bons qu’à vous faire mépriser ; ils ne servent qu’à faire médire de la nation, qu’à dégrader son gouvernement. Ô France ! tu t’éclaireras un jour, je l’espère : l’énergie de tes citoyens brisera bientôt le sceptre du despotisme et de la tyrannie, et foulant à tes pieds les scélérats qui servent l’un et l’autre, tu sentiras qu’un peuple libre par la nature et le génie, ne doit être gouverné que par lui-même[4].

Dès le même soir, le comte de Fierval me fit dire qu’il avait à me parler, j’y courus. — Vous pouvez, me dit-il, être parfaitement sûr que Léonore n’est point au serrail ; elle n’est même point à Constantinople. Les horreurs qu’on a mis à Venise sur le compte de cette Cour n’existent plus : depuis des siècles on ne fait point ici le métier de corsaire ; un peu plus de réflexion m’aurait fait vous le dire, si j’eusse été occupé d’autre chose, quand vous m’en avez parlé, que du plaisir de vous être utile. À supposer que Venise ne vous en a point imposé sur le fait, et que réellement Léonore ait été enlevée par des barques déguisées, ces barques appartiennent aux États Barbaresques, qui se permettent quelquefois ce genre de piraterie ; ce n’est donc que là qu’il vous sera possible d’apprendre quelque chose. Voilà le portrait que vous m’avez confié ; je ne vous retiens pas plus long-tems dans cette Capitale. — Si vos parens faisaient des recherches, si l’on m’envoyait quelques ordres, je serais obligé de changer la satisfaction réelle que je viens d’éprouver en vous servant, contre la douleur de vous faire peut-être arrêter… Éloignez-vous… Si vous poursuivez vos recherches, dirigez-les sur les côtes d’Afrique… Si vous voulez mieux faire, retournez en France, il sera toujours plus avantageux pour vous de faire la paix avec vos parens, que de continuer à les aigrir par une plus longue absence.

Je remerciai sincèrement le Comte, et à la fin de son discours m’ayant fait sentir qu’il serait plus prudent à moi de lui déguiser mes projets, que de lui en faire part… que peut-être même il desirait que j’agisse ainsi ; je le quittai, le comblant des marques de ma reconnaissance, et l’assurant que j’allais réfléchir à l’un ou l’autre des plans que son honnêteté me conseillait.

Je n’avais ni payé, ni congédié ma felouque ; je fis venir le patron, je lui demandai s’il était en état de me conduire à Tunis. « Assurément, me dit-il, à Alger, à Maroc, sur toute la côte d’Afrique, votre Excellence n’a qu’à parler ». Trop heureux dans mon malheur de trouver un tel secours ; j’embrassai ce marinier de toute mon ame. — Ô brave homme ! lui dis-je avec transport… ou il faut que nous périssions ensemble, ou il faut que nous retrouvions Léonore.

Il ne fut pourtant pas possible de partir, ni le lendemain, ni le jour d’après : nous étions dans une saison où ces parages sont incertains ; le tems était affreux ; nous attendîmes. Je crus inutile de paraître davantage chez le Ministre de France… Que lui dire ? Peut-être même le servais-je en n’y reparaissant plus. Le ciel s’éclaircit enfin, et nous nous mîmes en mer ; mais ce calme n’était que trompeur : la mer ressemble à la fortune, il ne faut jamais se défier autant d’elle, que quand elle nous rit le plus.

À peine eûmes-nous quitté l’Archipel, qu’un vent impétueux troublant la manœuvre des rames, nous contraignit à faire de la voile ; la légèreté du bâtiment le rendit bientôt le jouet de la tempête, et nous fûmes trop heureux de toucher Malte le lendemain sans accident. Nous entrâmes sous le fort Saint-Elme dans le bassin de la Valette, ville bâtie par le Commandeur de ce nom en 1566. Si j’avais pu penser à autre chose qu’à Léonore, j’aurais sans doute remarqué la beauté des fortifications de cette place, que l’art et la nature rendent absolument imprenables. Mais je ne m’occupai qu’à prendre vîte un logement dans la ville, en attendant que nous puissions repartir avec plus de promptitude encore, et cela devenant impossible pour le même soir, je me résolus à passer la nuit dans le cabaret où nous étions.

Il était environ neuf heures du soir, et j’allais essayer de trouver quelques instans de repos, lorsque j’entendis beaucoup de bruit dans la chambre à côté de la mienne. Les deux pièces n’étant séparées que par quelques planches mal jointes, il me fut aisé de tout voir et de tout entendre. J’écoute… j’observe… quel singulier spectacle s’offre à mes regards ! trois hommes, qui me paraissent Vénitiens, placèrent dans cette chambre une grande caisse couverte de toile cirée ; dès que ce meuble est apporté, celui qui paraît être le chef s’enferme seul, lève la toile qui couvre la caisse, et je vois une bière. — Ô malheureux ! s’écrie cet homme, je suis perdu ; elle est morte… elle n’a plus de mouvement… Ce personnage est-il fou, me dis-je à moi-même… Eh quoi ! il s’étonne qu’il y ait un mort dans ce cercueil !… Mais pourquoi ce meuble funèbre, continué-je. Quelle apparence qu’il fut là, s’il ne contenait un mort ! et mes réflexions font place à la plus grande surprise, quand je vois celui qui avait parlé ouvrir la bière, et en retirer dans ses bras le corps d’une femme ; comme elle était habillée, je reconnus bientôt qu’elle n’était qu’en syncope, et qu’elle avait sûrement été mise en vie dans ce cercueil. — Ah ! je le savais bien, continua le personnage, je le savais bien qu’elle ne résisterait pas là-dedans à la tempête ; quel besoin de la laisser dans cette position, dès que nous étions sûrs de n’être pas suivis… Ô juste ciel !… et pendant ce tems-là, il déposait cette femme sur un lit ; il lui tâtait le poulx, et s’apercevant sans doute qu’il avait encore du mouvement, il sauta de joie. — Jour heureux ! s’écria-t-il, elle n’est qu’évanouie !…… Fille charmante, je ne serai point privé des plaisirs que j’attends de toi ; je te sommerai de ta parole, tu seras ma femme, et mes peines ne seront pas perdues… Cet homme sortit en même-tems d’une petite caisse, des flacons, des lancettes, et se préparait à donner toutes sortes de secours à cette infortunée, dont la situation où elle avait été placée m’avait toujours empêché de distinguer les traits.

J’en étais là de mon examen, très-curieux de découvrir la suite de cette aventure, lorsque le patron de ma felouque entra brusquement dans ma chambre. — Excellence, me dit-il, ne vous couchez pas, la lune se lève, le tems est beau, nous dînons demain à Tunis, si votre Excellence veut se dépêcher.

Trop occupé de mon amour, trop rempli du seul désir d’en retrouver l’objet, pour perdre à une aventure étrangère les momens destinés à Léonore, je laisse là ma belle évanouie, et vole au plutôt sur mon bâtiment : les rames gémissent ; le tems fraîchit ; la lune brille ; les matelots chantent, et nous sommes bientôt loin de Malte… Malheureux que j’étais ! où nous entraîne la fatalité de notre étoile… Ainsi que le chien infortuné de la fable, je laissais la proie pour courir après l’ombre ; j’allais m’exposer à mille nouveaux dangers pour découvrir celle que le hasard venait de mettre dans mes mains.

Ô grand Dieu ! s’écria madame de Blamont, quoi ! Monsieur, la belle morte était votre Léonore ? — Oui, madame, je lui laisse le soin de vous apprendre elle-même ce qui l’avait conduite là… Permettez que je continue ; peut-être verrez-vous encore la fortune ennemie se jouer de moi avec les mêmes caprices ; peut-être me verrez-vous encore, toujours faible, toujours occupé de ma profonde douleur, fuir la prospérité qui luit un instant, pour voler où m’entraîne malgré moi la sévérité de mon sort.

Nous commencions avec l’aurore à découvrir la terre ; déjà le Cap Bon s’offrait à nos regards, quand un vent d’Est s’élevant avec fureur, nous permit à peine de friser la côte d’Afrique, et nous jetta avec une impétuosité sans égale vers le détroit de Gibraltar ; la légèreté de notre bâtiment le rendait avec tant de facilité la proie de la tempête, que nous ne fûmes pas quarante heures à nous trouver en travers du détroit. Peu accoutumés à de telles courses sur des barques si frêles, nos matelots se croyaient perdus ; il n’était plus question de manœuvres, nous ne pouvions que carguer à la hâte une mauvaise voile déjà toute déchirée, et nous abandonner à la volonté du Ciel, qui, s’embarrassant toujours assez peu du vœu des hommes, ne les sacrifie pas moins, malgré leurs inutiles prières, à tout ce que lui inspire la bizarrerie de ses caprices. Nous passâmes ainsi le détroit, non sans risquer à chaque instant d’échouer contre l’une ou l’autre terre ; semblables à ces débris que l’on voit, errants au hasard et tristes jouets des vagues, heurter chaque écueil tour-à-tour, si nous échappions au naufrage sur les côtes d’Afrique, ce n’était que pour le craindre encore plus sur les rives d’Espagne.

Le vent changea sitôt que nous eûmes débouqué le détroit ; il nous rabattit sur la côte occidentale de Maroc, et cet empire étant un de ceux où j’aurais continué mes recherches, à supposer qu’elles se fussent trouvées infructueuses dans les autres États barbaresques, je résolus d’y prendre terre. Je n’avais pas besoin de le desirer, mon équipage était las de courir : le patron m’annonça dès que nous fûmes au port de Salé, qu’à moins que je ne voulusse revenir en Europe, il ne pouvait pas me servir plus long-tems ; il m’objecta que sa felouque peu faite à quitter les ports d’Italie, n’était pas en état d’aller plus loin, et que j’eusse à le payer ou à me décider au retour. — Au retour, m’écriai-je, eh ! ne sais-tu donc pas que je préférerais la mort à la douleur de reparaître dans ma patrie sans avoir retrouvé celle que j’aime. Ce raisonnement fait pour un cœur sensible, eut peu d’accès sur l’ame d’un matelot, et le cher patron, sans en être ému, me signifia qu’en ce cas il fallait prendre congé l’un de l’autre. — Que devenir ! Était-ce en Barbarie où je devais espérer de trouver justice contre un marinier Vénitien ? Tous ces gens-là, d’ailleurs, se tiennent d’un bout de l’Europe à l’autre : il fallut se soumettre, payer le patron, et s’en séparer.

Bien résolu de ne pas rendre ma course inutile dans ce royaume, et d’y poursuivre au moins les recherches que j’avais projettées, je louai des mulets à Salé, et m’étant rendu à Mekinés, lieu de résidence de la Cour, je descendis chez le Consul de France : je lui exposai ma demande. — Je vous plains, me répondit cet homme, dès qu’il m’eût entendu, et vous plains d’autant plus, que votre femme, fût-elle au sérail, il serait impossible au roi de France même, de la découvrir ; cependant, il n’est pas vraisemblable que ce malheur ait eu lieu : il est extrêmement rare que les corsaires de Maroc aillent aujourd’hui dans l’Adriatique ; il y a peut-être plus de trente ans qu’ils n’y ont pris terre : les marchands qui fournissent le harem ne vont acheter des femmes qu’en Georgie ; s’ils font quelques vols, c’est dans l’Archipel, parce que l’Empereur est très-porté pour les femmes grecques, et qu’il paie au poids de l’or tout ce qu’on lui amène au-dessous de 12 ans de ces contrées. Mais il fait très-peu de cas des autres Européennes, et je pourrais, continua-t-il, vous assurer d’après cela presque aussi certainement que si j’avais visité le sérail, que votre divinité n’y est point. Quoi qu’il en soit, allez vous reposer, je vous promets de faire des recherches ; j’écrirai dans les ports de l’Empire, et peut-être au moins découvrirons-nous si elle a côtoyé ces parages.

Trouvant cet avis raisonnable, je m’y conformai, et fus essayer de prendre un peu de repos, s’il était possible que je pusse le trouver au milieu des agitations de mon cœur.

Le consul fut huit jours sans me rien apprendre ; il vint enfin me trouver au commencement du neuvième : votre femme, me dit-il, n’est sûrement pas venue dans ce pays ; j’ai le signalement de toutes celles qui y ont débarqué depuis l’époque que vous m’avez cité, rien dans tout ce que j’ai ne ressemble à ce qui vous intéresse. Mais le lendemain de votre arrivée, un petit bâtiment anglais, battu de la tempête, a relâché dix heures à Safie ; il a mis ensuite à la voile pour le Cap ; il avait dans son bâtiment une jeune Française de l’âge que vous m’avez dépeint, brune, de beaux cheveux, et de superbes yeux noirs ; elle paraissait être extrêmement affligée : on n’a pu me dire, ni avec qui elle était, ni quel paraissait être l’objet de son voyage ; ce peu de circonstances est tout ce que j’ai su, je me hâte de vous en faire part, ne doutant point que cette Française, si conforme au portrait que vous m’avez fait voir, ne soit celle que vous cherchez. — Ah ! monsieur, m’écriai-je, vous me donnez à-la-fois et la vie et la mort ; je ne respirerai plus que je n’aie atteint ce maudit bâtiment ; je n’aurai pas un moment de repos que je ne sois instruit des raisons qui lui font emporter celle que j’adore au fond de l’univers. Je priai en même-tems cet homme honnête de me fournir quelques lettres de crédit et de recommandation pour le Cap. Il le fit, m’indiqua les moyens de trouver un léger bâtiment à bon prix au port de Salé, et nous nous séparâmes.

Je retournai donc à ce port célèbre de l’Empire de Maroc[5], où je m’arrangeai assez promptement d’une barque hollandaise de 50 tonneaux : pour avoir l’air de faire quelque chose, j’achetai une petite cargaison d’huile, dont on me dit que j’aurais facilement le débit au Cap. J’avais avec moi vingt-cinq matelots, un assez bon pilote, et mon valet de chambre, tel était mon équipage.

Notre bâtiment n’étant pas assez bon voilier pour garder la haute mer, nous courûmes les côtes sans nous en écarter de plus de quinze à vingt lieues, quelquefois même nous y abordions pour y faire de l’eau ou pour acheter des vivres aux Portugais de la Guinée. Tout alla le mieux du monde jusqu’au golfe, et nous avions fait près de la moitié du chemin, lorsqu’un terrible vent du Nord nous jetta tout à coup vers l’isle de Saint-Mathieu. Je n’avais encore jamais vu la mer dans un tel courroux : la brume était si épaisse, qu’il devenait impossible de nous distinguer de la proue à la poupe ; tantôt enlevé jusqu’aux nues par la fureur des vagues, tantôt précipité dans l’abîme par leur chute impétueuse, quelquefois entièrement inondés par les lames que nous embarquions malgré nous, effrayés du bouleversement intérieur et du mugissement épouvantable des eaux, du craquement des couples ; fatigués du roulis qu’occasionnait souvent la violence des rafales, et l’agitation inexprimable des flots, nous voyions la mort nous assaillir de par-tout, nous l’attendions à tout instant.

C’est ici qu’un philosophe eût pu se plaire à étudier l’homme, à observer la rapidité avec laquelle les changemens de l’atmosphère le font passer d’une situation à l’autre. Une heure avant, nos matelots s’enivraient en jurant… maintenant, les mains élevées vers le ciel, ils ne songeaient plus qu’à se recommander à lui. Il est donc vrai que la crainte est le premier ressort de toutes les religions, et qu’elle est, comme dit Lucrèce, la mère des cultes. L’homme doué d’une meilleure constitution, moins de désordres dans la nature, et l’on n’eût jamais parlé des Dieux sur la terre.

Cependant le danger pressait ; nos matelots redoutaient d’autant plus les rochers à fleur d’eau, qui environnent l’île Saint-Mathieu, qu’ils étaient absolument hors d’état de les éviter. Ils y travaillaient néanmoins avec ardeur, lorsqu’un dernier coup de vent, rendant leurs soins infructueux, fait toucher la barque avec tant de rudesse sur un de ces rochers, qu’elle se fend, s’abîme, et s’écroule en débris dans les flots.

Dans ce désordre épouvantable ; dans ce tumulte affreux des cris des ondes bouillonnantes, des sifflements de l’air, de l’éclat bruyant de toutes les différentes parties de ce malheureux navire, sous la faulx de la mort enfin, élevée pour frapper ma tête, je saisis une planche, et m’y cramponant, m’y confiant au gré des flots, je suis assez heureux, pour y trouver un abri, contre les dangers qui m’environnent. Nul de mes gens n’ayant été si fortuné que moi, je les vis tous périr sous mes yeux. Hélas ! dans ma cruelle situation, menacé comme je l’étais, de tous les fléaux qui peuvent assaillir l’homme, le ciel m’est témoin que je ne lui adressai pas un seul vœu pour moi. Est-ce courage, est-ce défaut de confiance ; je ne sais, mais je ne m’occupai que des malheureux qui périssaient, pour me servir ; je ne pensai qu’à eux, qu’à ma chère Léonore, qu’à l’état dans lequel elle était, privée de son époux et des secours qu’elle en devait attendre.

J’avais heureusement sauvé toute ma fortune ; les précautions prises de l’échanger en papier du Cap à Maroc, m’avaient facilité les moyens de la mettre à couvert. Mes billets fermés avec soin dans un portefeuille de cuir, toujours attaché à ma ceinture, se retrouvaient ainsi tous avec moi, et nous ne pouvions périr qu’ensemble ; mais quelle faible consolation, dans l’état où j’étais.

Voguant seul sur ma planche, en bute à la fureur des élémens, je vis un nouveau danger prêt à m’assaillir, danger affreux, sans doute, et auquel je n’avais nullement songé ; je ne m’étais muni d’aucuns vivres, dans cette circonstance, où le desir de se conserver, aveugle toujours sur les vrais moyens d’y parvenir ; mais il est un dieu pour les amans ; je l’avais dit à Léonore, et je m’en convainquis. Les Grecs ont eu raison d’y croire ; et quoique dans ce moment terrible, je ne songeai guères plus à invoquer celui-là, qu’un autre ; ce fut pourtant à lui que je dus ma conservation : je dois le croire au moins, puisqu’il m’a fait sortir vainqueur de tant de périls, pour me rendre enfin à celle que j’adore.

Insensiblement le tems se calma ; un vent frais fit glisser ma planche sur une mer tranquille, avec tant d’aisance et de facilité, que je revis la côte d’Afrique, le soir même ; mais je descendais considérablement, quand je pris terre ; le second jour, je me trouvai entre Benguele, et le royaume des Jagas, sur les côtes de ce dernier empire, aux environs du Cap-Nègre ; et ma planche, tout-à-fait jettée sur le rivage, aborda sur les terres mêmes de ces peuples indomptés et cruels, dont j’ignorais entierement les mœurs. Excédé de fatigue et de besoin, mon premier empressement, dès que je fus à terre, fut de cueillir quelques racines et quelques fruits sauvages, dont je fis un excellent repas ; mon second soin fut de prendre quelques heures de sommeil.

Après avoir accordé à la nature, ce qu’elle exigeait si impérieusement, j’observai le cours du soleil ; il me sembla, d’après cet examen, qu’en dirigeant mes pas, d’abord en avant de moi, puis au midi, je devais arriver par terre au Cap, en traversant la Cafrerie et le pays des Hottentots. Je ne me trompais pas ; mais quel danger m’offrait ce parti ? Il était clair que je me trouvais dans un pays peuplé d’antropophages ; plus j’examinais ma position, moins j’en pouvais douter. N’était-ce pas multiplier mes dangers, que de m’enfoncer encore plus dans les terres. Les possessions portugaises et hollandaises, qui devaient border la côte, jusqu’au Cap, se retraçaient bien à mon esprit ; mais cette côte hérissée de rochers, ne m’offrait aucun sentier qui parût m’en frayer la route, au lieu qu’une belle et vaste plaine se présentait devant moi, et semblait m’inviter à la suivre. Je m’en tins donc au projet que je viens de vous dire, bien décidé, quoi qu"il pût arriver, de suivre l’intérieur des terres, deux ou trois jours à l’occident, puis de rabattre tout-à-coup au midi. Je le répète, mon calcul était juste ; mais que de périls, pour le vérifier !

M’étant muni d’un fort gourdin, que je taillai en forme de massue, mes habits derrière mon dos, l’excessive chaleur m’empêchant de les porter sur moi ; je me mis donc en marche. Il ne m’arriva rien cette première journée, quoique j’eusse fait près de dix lieues. Excédé de fatigue, anéanti de la chaleur, les pieds brûlés par les sables ardens, où j’enfonçais, jusqu’au dessus de la cheville, et voyant le soleil prêt à quitter l’horizon, je résolus de passer la nuit sur un arbre, que j’aperçus près d’un ruisseau, dont les eaux salutaires venaient de me rafraîchir. Je grimpe sur ma forteresse, et y ayant trouvé une attitude assez commode, je m’y attachai, et je dormis plusieurs heures de suite. Les rayons brûlans qui me dardèrent le lendemain matin, malgré le feuillage qui m’environnait, m’avertirent enfin qu’il était temps de poursuivre, et je le fis, toujours avec le même projet de route. Mais la faim me pressait encore, et je ne trouvais plus rien, pour la satisfaire. Ô viles richesses, me dis-je alors, m’apercevant que j’en étais couvert, sans pouvoir me procurer avec, le plus faible secours de la vie !… quelques légers légumes, dont je verrais cette plaine semée, ne seraient-ils pas préférables à vous ? Il est donc faux que vous soyez réellement estimables, et celui qui, pour aller vous arracher du sein de la terre, abandonne le sol bien plus propice qui le nourrirait sans autant de peine, n’est qu’un extravagant bien digne de mépris. Ridicules conventions humaines, que de semblables erreurs vous admettez ainsi, sans oser les replonger dans le néant, dont jamais elles n’eussent dû sortir.

À peine eus-je fait cinq lieues, cette seconde journée, que je vis beaucoup de monde devant moi. Ayant un extrême besoin de secours, mon premier mouvement fut d’aborder ceux que je voyais ; le second, ramenant à mon esprit l’affreuse idée que j’étais dans des terres peuplées de mangeurs d’hommes, me fit grimper promptement sur un arbre, et attendre là, ce qu’il plairait au sort de m’envoyer.

Grand Dieu ! comment vous peindre ce qui se passa !… Je puis dire avec raison, que je n’ai vu de ma vie, un spectacle plus effrayant.

Les Jagas que je venais d’apercevoir, revenaient triomphans d’un combat qui s’était passé entr’eux et les sauvages du royaume de Butua, avec lesquels ils confinent. Le détachement s’arrêta sous l’arbre même sur lequel je venais de choisir ma retraite ; ils étaient environ deux cents, et avaient avec eux une vingtaine de prisoniers, qu’ils conduisaient enchaînés avec des liens d’écorce d’arbres.

Arrivé là, le chef examina ses malheureux captifs, il en fit avancer six, qu’il assoma lui-même de sa massue, se plaisant à les frapper chacun sur une partie différente, et à prouver son adresse, en les abattant d’un seul coup. Quatre de ses gens les dépecèrent, et on les distribua tous sanglans à la troupe ; il n’y a point de boucherie où un bœuf soit partagé avec autant de vîtesse, que ces malheureux le furent, à l’instant, par leurs vainqueurs. Ils déracinèrent un des arbres voisins de celui sur lequel j’étais, en coupèrent des branches, y mirent le feu, et firent rôtir à demi, sur des charbons ardens, les pièces de viande humaine qu’ils venaient de trancher. À peine eurent-elles vu la flamme, qu’ils les avalèrent avec une voracité qui me fit frémir. Ils entremèlerent ce repas de plusieurs traits d’une boisson qui me parut enivrante, au moins, dois-je le croire à l’espèce de rage et de frénésie, dont ils furent agités, après ce cruel repas : ils redressèrent l’arbre qu’ils avaient arraché, le fixèrent dans le sable, y lièrent un de ces malheureux vaincus, qui leur restait, puis se mirent à danser autour, en observant à chaque mesure, d’enlever adroitement, d’un fer dont ils étaient armés, un morceau de chair du corps de ce misérable, qu’ils firent mourir, en le déchiquetant ainsi en détail[6]. Ce morceau de chair s’avalait crud, aussitôt qu’il était coupé ; mais avant de le porter à la bouche, il fallait se barbouiller le visage avec le sang qui en découlait. C’était une preuve de triomphe. Je dois l’avouer, l’épouvante et l’horreur me saisirent tellement ici, que peu s’en fallut que mes forces ne m’abandonnassent ; mais ma conservation dépendait de mon courage, je me fis violence, je surmontai cet instant de faiblesse, et me contins.

La journée tout entière se passa à ces exécrables cérémonies ; et c’est sans doute une des plus cruelles que j’aie passées de mes jours. Enfin nos gens partirent au coucher du soleil, et au bout d’un quart-d’heure, ne les apercevant plus, je descendis de mon arbre, pour prendre moi-même un peu de nourriture, que l’abattement dans lequel j’étais, me rendait presqu’indispensable.

Assurément, si j’avais eu le même goût que ce peuple féroce, j’aurais encore trouvé sur l’arêne, de quoi faire un excellent repas ; mais une telle idée, quelque fut ma disette, fit naître en moi tant d’horreur, que je ne voulus même pas cueillir les racines, dont je me nourrissais, dans les environs de cet horrible endroit ; je m’éloignai, et après un triste souper, je passai la seconde nuit dans la même position que la première.

Je commençais à me repentir vivement de la résolution que j’avais prise ; il me semblait que j’aurais beaucoup mieux fait de suivre la côte, quelqu’impraticable que m’en eût paru la route, que de m’enfoncer ainsi dans les terres, où il paraissait certain que je devais être dévoré ; mais j’étais déjà trop engagé ; il devenait presque aussi dangereux pour moi, de retourner sur mes pas, que de poursuivre ; j’avançai donc. Le lendemain, je traversai le champ du combat de la veille, et je crus voir qu’il y avait eu sur le lieu même, un festin semblable à celui dont j’avais été spectateur. Cette idée me fit frissonner de nouveau, et je hâtai mes pas… Ô ciel ! ce n’était que pour les voir arrêter bientôt.

Je devais être à environ vingt-cinq lieues de mon débarquement, lorsque trois sauvages tombèrent brusquement sur moi au débouché d’un taillis qui les avait dérobés à mes yeux ; ils me parlèrent une langue que j’étais bien loin de savoir ; mais leurs mouvemens et leurs actions se faisaient assez cruellement entendre, pour qu’il ne pût me rester aucun doute sur l’affreux destin qui m’était préparé. Me voyant prisonnier, ne connaissant que trop l’usage barbare qu’ils faisaient de leurs captifs, je vous laisse à penser ce que je devins… Ô Léonore, m’écriai-je, tu ne reverras plus ton amant ; il est à jamais perdu pour toi ; il va devenir la pâture de ces monstres ; nous ne nous aimerons plus, Léonore ; nous ne nous reverrons jamais. Mais les expressions de la douleur étaient loin d’atteindre l’âme de ces barbares ; ils ne les comprenaient seulement pas. Ils m’avaient lié si étroitement, qu’à peine m’était-il possible de marcher. Un moment je me crus déshonoré de ces fers ; la réflexion ranima mon courage : l’ignominie qui n’est pas méritée, me dis-je, flétrit bien plus celui qui la donne, que celui qui la reçoit ; le tyran a le pouvoir d’enchaîner : l’homme sage et sensible a le droit bien plus précieux de mépriser celui qui le captive, et tel froissé qu’il soit de ses fers, souriant au despote qui l’accable, son front touche la voûte des cieux, pendant que la tête orgueilleuse de l’oppresseur s’abaisse et se couvre de fange[7].

Je marchai près de six heures avec ces barbares, dans l’affreuse position que je viens de vous dire, au bout desquelles, j’aperçus une espece de bourgade construite avec régularité, et dont la principale maison me parut vaste, et assez belle, quoique de branches d’arbres et de joncs, liés à des pieux. Cette maison était celle du prince, la ville était sa capitale, et j’étais en un mot, dans le royaume de Butua, habité par des peuples antropophages, dont les mœurs et les cruautés surpassent en dépravation tout ce qui a été écrit et dit, jusqu’à présent, sur le compte des peuples les plus féroces. Comme aucun Européen n’était parvenu dans cette partie, que les Portugais n’y avaient point encore pénétré pour lors, malgré le desir qu’ils avaient de s’en emparer, pour établir par là le fil de communication entre leur colonie de Benguéle, et celle qu’ils ont à Zimbaoé, près du Zanguebar et du Monomotapa. Comme, dis-je, il n’existe aucune relation de ces contrées, j’imagine que vous ne serez pas fâché d’apprendre quelques détails sur la manière dont ces peuples se conduisent, j’affaiblirai sans doute ce que cette relation pourra présenter d’indécent ; mais pour être vrai, je serai pourtant obligé quelquefois de reveler des horreurs qui vous révolteront. Comment pourrai-je autrement vous peindre le peuple le plus cruel et le plus dissolu de la terre ?

Aline ici voulut se retirer, mon cher Valcour, et je me flatte que tu reconnais là cette fille sage, qu’alarme et fait rougir la plus légère offense à la pudeur. Mais madame de Blamont soupçonnant le chagrin qu’allait lui causer la perte du récit intéressant de Sainville, lui ordonna de rester, ajoutant qu’elle comptait assez sur l’honnêteté et la manière noble de s’exprimer, de son jeune hôte, pour croire qu’il mettrait dans sa narration, toute la pureté qu’il pourrait, et qu’il gazerait les choses trop fortes… Pour de la pureté dans les expressions, tant qu’il vous plaira, interrompit le comte ; mais pour des gazes, morbleu, mesdames, je m’y oppose ; c’est avec toutes ces délicatesses de femmes, que nous ne savons rien, et si messieurs les marins eussent voulu parler plus clair, dans leurs dernières relations, nous connaîtrions aujourd’hui les mœurs des insulaires du Sud, dont nous n’avons que les plus imparfaits détails ; ceci n’est pas une historiette indécente : monsieur ne va pas nous faire un roman ; c’est une partie de l’histoire humaine, qu’il va peindre ; ce sont des développemens de mœurs ; si vous voulez profiter de ces récits, si vous desirez y apprendre quelque chose, il faut donc qu’ils soient exacts, et ce qui est gazé, ne l’est jamais. Ce sont les esprits impurs qui s’offensent de tout. Monsieur, poursuivit le comte, en s’adressant à Sainville, les dames qui nous entourent ont trop de vertu, pour que des relations historiques puissent échauffer leur imagination. Plus l’infamie du vice est découverte aux gens du monde, (a écrit quelque part un homme célèbre,) et plus est grande l’horreur qu’en conçoit une âme vertueuse. Y eût-il même quelques obscénités dans ce que vous allez nous dire, eh bien, de telles choses révoltent, dégoûtent, instruisent, mais n’échauffent jamais… Madame, continua ce vieux et honnête militaire, en fixant madame de Blamont, souvenez-vous que l’impératrice Livie, à laquelle je vous ai toujours comparée, disait que des hommes nuds étaient des statues pour des femmes chastes. Parlez, monsieur, parlez, que vos mots soient décents ; tout passe avec de bons termes ; soyez honnête et vrai, et sur-tout ne nous cachez rien ; ce qui vous est arrivé, ce que vous avez vu, nous paraît trop intéressant, pour que nous en voulions rien perdre.

Le palais du roi de Butua reprit Sainville, est gardé par des femmes noires, jaunes, mulâtres et blafardes[8], excepté les dernières, toujours petites et rabougries. Celles que je pus voir, me parurent grandes, fortes, et de l’âge de 20 à 30 ans. Elles étaient absolument nues, dénuées même du pagne qui couvre les parties de la pudeur chez les autres peuples de l’Afrique. Toutes étaient armées d’arcs et de fleches ; dès qu’elles nous virent, elles se rangèrent en haye, et nous laissèrent passer au milieu d’elles. Quoique ce palais n’ait qu’un rez-de-chaussée, il est extrêmement vaste. Nous traversâmes plusieurs appartemens meublés de nattes, avant que d’arriver où était le roi. Des troupes de femmes se tenaient dans les différentes pièces où nous passions. Un dernier poste de six, infiniment mieux faites, et plus grandes, nous ouvrit enfin une porte de claye, qui nous introduisit où se tenait le monarque. On le voyait élevé au fond de cette pièce, dans un gradin, à-demi couché sur des coussins de feuilles, placées sur des nattes très-artistement travaillées ; il était entouré d’une trentaine de filles, beaucoup plus jeunes que celles que j’avais vues remplir les fonctions militaires. Il y en avait encore dans l’enfance, et le plus grand nombre, de douze à seize ans. En face du trône, se voyait un autel élevé de trois pieds, sur lequel était une idole, représentant une figure horrible, moitié homme, moitié serpent, ayant les mammelles d’une femme, et les cornes d’un bouc ; elle était teinte de sang. Tel était le Dieu du pays ; sur les marches de l’autel… le plus affreux spectacle s’offrit bientôt à mes regards. Le prince venait de faire un sacrifice humain ; l’endroit où je le trouvais, était son temple, et les victimes récemment immolées, palpitaient encore aux pieds de l’idole… Les macérations dont le corps de ces malheureuses hosties étaient encore couverts… le sang qui ruisselait de tous côtés… ces têtes séparées des troncs…, achevèrent de glacer mes sens… Je tressaillis d’horreur.

Le prince demanda qui j’étais, et quand on l’en eut instruit, il me montra du doigt un grand homme blanc, sec et basané, d’environ 66 ans, qui, sur l’ordre du monarque, s’approcha de moi, et me parla sur-le-champ une langue européenne ; je dis en italien à cet interprète, que je n’entendais point la langue dont il se servait ; il me répondit aussitôt en bon toscan, et nous nous liames. Cet homme était portugais ; il se nommait Sarmiento, pris, comme je venais de l’être, il y avait environ vingt ans. Il s’était attaché à cette cour, depuis cet intervalle, et n’avait plus pensé à l’Europe. J’appris par son moyen, mon histoire à Ben Mâacoro ; (c’était le nom du prince.) Il avait paru en desirer toutes les circonstances ; je ne lui en déguisai aucunes. Il rit à gorge déployée, quand on lui dit que j’affrontais tant de périls pour une femme. En voilà deux mille dans ce palais, dit-il, qui ne me feraient seulement pas bouger de ma place. Vous êtes fous, continua-t-il, vous autres Européens, d’idolâtrer ce sexe ; une femme est faite pour qu’on en jouisse, et non pour qu’on l’adore ; c’est offenser les Dieux de son pays, que de rendre à de simples créatures, le culte qui n’est dû qu’à eux. Il est absurde d’accorder de l’autorité aux femmes, très-dangereux de s’asservir à elles ; c’est avilir son sexe, c’est dégrader la nature, c’est devenir esclaves des êtres au-dessus desquels elle nous a placés. Sans m’amuser à réfuter ce raisonnement, je demandai au Portugais où le prince avait acquis ces connaissances sur nos nations. Il en juge sur ce que je lui ai dit, me répondit Sarmiento ; il n’a jamais vu d’Européen, que vous et moi. Je sollicitai ma liberté ; le prince me fit approcher de lui ; j’étais nud : il examina mon corps ; il le toucha par-tout, à-peu-près de la même façon qu’un boucher examine un bœuf, et il dit à Sarmiento, qu’il me trouvait trop maigre pour être mangé, et trop âgé pour ses plaisirs… Pour ses plaisirs, m’écriai-je… Eh quoi ! ne voilà-t-il pas assez de femmes ?… C’est précisément parce qu’il en a de trop, qu’il en est rassasié, me répondit l’interprète… Ô Français ! ne connais-tu donc pas les effets de la satiété ; elle déprave, elle corrompt les goûts, et les rapproche de la nature, en paraissant les en écarter… Lorsque le grain germe dans la terre, lorsqu’il se fertilise et se reproduit, est-ce autrement que par corruption, et la corruption n’est-elle pas la première des loix génératrices ? Quand tu seras resté quelque temps ici, quand tu auras connu les mœurs de cette nation, tu deviendras peut-être plus philosophe. — Ami, dis-je au Portugais, tout ce que je vois, et tout ce que tu m’apprends, ne me donne pas une fort grande envie d’habiter chez elle ; j’aime mieux retourner en Europe, où l’on ne mange pas d’hommes, où l’on ne sacrifie pas de filles, et où on ne se sert pas de garçons. — Je vais le demander pour toi, me répondit le Portugais, mais je doute fort que tu l’obtiennes. Il parla en effet au roi, et la réponse fut négative. Cependant on ôta mes liens, et le monarque me dit que celui qui m’expliquait ses pensées, vieillissant, il me destinait à le remplacer ; que j’apprendrais facilement, par son moyen, la langue de Butua ; que le Portugais me mettrait au fait de mes fonctions à la cour, et qu’on ne me laissait la vie, qu’aux conditions que je les remplirais. Je m’inclinai, et nous nous retirames.

Sarmiento m’apprit de quelles espèces étaient ces fonctions ; mais préalablement il m’expliqua différentes choses nécessaires à me donner une idée du pays où j’étais. Il me dit que le royaume de Butua était beaucoup plus grand qu’il ne paraissait ; qu’il s’étendait d’une part, au midi, jusqu’à la frontière des Hottentots, voisinage qui me séduisit, par l’espérance que je conçus, de regagner un jour par-là, les possessions hollandaises, que j’avais tant d’envie d’atteindre.

Au nord, poursuivit Sarmiento, cet État-ci s’étend jusqu’au royaume de Monoemugi ; il touche les monts Lutapa, vers l’orient, et confine, à l’occident, aux Jagas ; tout cela, dans une étendue aussi considérable que le Portugal. De toutes les parties de ce royaume, continua mon instituteur, il arrive chaque mois des tributs de femmes au monarque ; tu seras l’inspecteur de cette espèce d’impôt ; tu les examineras, mais simplement leur corps ; on ne te les montrera jamais que voilées ; tu recevras les mieux faites, tu réformeras les autres. Le tribut monte ordinairement à cinq mille ; tu en maintiendras toujours sur ce nombre, un complet de deux mille : voilà tes fonctions. Si tu aimes les femmes, tu souffriras sans-doute, et de ne les pas voir, et d’être obligé de les céder, sans en jouir. Au reste, réfléchis à ta réponse ; tu sais ce que t’a dit l’empereur : ou cela, ou la mort ; il ne ferait peut-être pas la même grâce à d’autres. Mais, d’ vient, demandai-je au Portugais, choisit-il un Européen, pour la partie que tu viens de m’expliquer ; un homme de sa nation s’entendrait moins mal, ce me semble, au genre de beauté qui lui convient ? Point du tout ; il prétend que nous nous y connaissons mieux que ses sujets ; quelques réflexions que je lui communiquai sur cela, quand j’arrivai ici, le convainquirent de la délicatesse de mon goût, et de la justesse de mes idées ; il imagina de me donner l’emploi dont je viens de te parler. Je m’en suis assez bien acquitté ; je vieillis, il veut me remplacer ; un Européen se présente à lui ; il lui suppose les mêmes lumières, il le choisit, rien de plus simple.

Ma réponse se dictait d’elle-même ; pour réussir à l’évasion que je méditais, je devais d’abord mériter de la confiance ; on m’offrait les moyens de la gagner ; devais-je balancer ? Je supposais d’ailleurs Léonore sur les mers d’Affrique ; j’étais parti du Maroc. Dans cette opinion ; le hasard ne pouvait-il pas l’amener dans cet empire ? Voilée ou non, ne la reconnaitrai-je pas ; l’amour égare-t-il ; se trompe-t-il à de certains examens ?… Mais au moins, dis-je au Portugais, je me flatte que ces morceaux friands, dont il me paraît que le roi se régale, ne seront pas soumis à mon inspection : je quitte l’emploi, s’il faut se mêler des garçons. Ne crains rien, me dit Sarmiento, il ne s’en rapporte qu’à ses yeux, pour le choix de ce gibier ; les tributs moins nombreux, n’arrivent que dans son palais, et les choix ne sont jamais faits que par lui. Tout en causant, Sarmiento me promenait de chambre en chambre, et je vis ainsi la totalité du palais, excepté les harems secrets, composés de ce qu’il y avait de plus beau dans l’un et l’autre sexe, mais où nul mortel n’était introduit.

Toutes les femmes du Prince, continua Sarmiento, au nombre de douze mille, se divisent en quatre classes ; il forme lui-même ces classes à mesure qu’il reçoit les femmes des mains de celui qui les lui choisit : les plus grandes, les plus fortes, les mieux constituées se placent dans le détachement qui garde son palais ; ce qu’on appelle les cinq cens esclaves est formé de l’espèce inférieure à celle dont je viens de parler : ces femmes sont ordinairement de vingt à trente ans ; à elles appartient le service intérieur du palais, les travaux des jardins, et généralement toutes les corvées. Il forme la troisième classe depuis seize ans jusqu’à vingt ans ; celles-là servent aux sacrifices : c’est parmi elles que se prennent les victimes immolées à son Dieu. La quatrième classe enfin renferme tout ce qu’il y a de plus délicat et de plus joli depuis l’enfance jusqu’à seize ans. C’est là ce qui sert plus particulièrement à ses plaisirs ; ce serait là où se placeraient les blanches, s’il en avait… — En a-t-il eu, interrompis-je avec empressement ? — Pas encore, répondit le Portugais ; mais il en désire avec ardeur, et ne néglige rien de tout ce qui peut lui en procurer… et l’espérance, à ces paroles, sembla renaître dans mon cœur.

Malgré ces divisions, reprit le Portugais, toutes ces femmes, de quelque classe qu’elles soient, n’en satisfont pas moins la brutalité de ce despote : quand il a envie de l’une d’entr’elles, il envoie un de ses officiers donner cent coups d’étrivières à la femme désirée ; cette faveur répond au mouchoir du Sultan de Bisance, elle instruit la favorite de l’honneur qui lui est réservé : dès-lors elle se rend où le Prince l’attend, et comme il en emploie souvent un grand nombre dans le même jour, un grand nombre reçoit chaque matin l’avertissement que je viens de dire… Ici je frémis : ô Léonore ! me dis-je, si tu tombais dans les mains de ce monstre, si je ne pouvais t’en garantir, serait-il possible que ces attraits que j’idolâtre fussent aussi indignement flétris… Grand Dieu, prive-moi plûtot de la vie que d’exposer Léonore à un tel malheur ; que je rentre plutôt mille fois dans le sein de la nature avant que de voir tout ce que j’aime aussi cruellement outragé ! Ami repris-je aussi-tôt, tout rempli de l’affreuse idée que le Portugais venait de jetter dans mon esprit, l’exécution de ce rafinement d’horreur dont vous venez de me parler, ne me regardera pas, j’espère… Non, non, dit Sarmiento, en éclatant de rire, non, tout cela concerne le chef du sérail, tes fonctions n’ont rien de commun avec les siennes : tu lui composes par ton choix dans les cinq mille femmes qui arrivent chaque année, les deux mille sur lesquelles il commande ; cela fait, vous n’avez plus rien à démêler ensemble. Bon, répondis-je ; car, s’il fallait faire répandre une seule larme à quelques unes de ces infortunées… je t’en préviens… je déserterais le même jour. Je ferai mon devoir avec exactitude, poursuivis-je ; mais uniquement occupé de celle que j’idolâtre, ces créatures-ci n’auront assurément de moi ni châtiment, ni faveurs ; ainsi, les privations que sa jalousie m’impose, me touchent fort peu, comme tu vois. — Ami, me répondit le Portugais, vous me paraissez un galant homme, vous aimez encore comme on faisait au dixième siècle : je crois voir en vous l’un des preux de l’antiquité chevaleresque, et cette vertu me charme, quoique je sois très-loin de l’adopter… Nous ne verrons plus Sa Majesté du jour : il est tard ; vous devez avoir faim, venez vous rafraîchir chez moi, j’achèverai demain de vous instruire.

Je suivis mon guide : il me fit entrer dans une chaumière construite à-peu-près dans le goût de celle du Prince, mais infiniment moins spacieuse. Deux jeunes nègres servirent le souper sur des nattes de jonc, et nous nous plaçâmes à la manière africaine ; notre Portugais, totalement dénaturalisé, avait adopté et les mœurs et toutes les coutumes de la nation chez laquelle il était. On apporta un morceau de viande rôti, et mon saint homme ayant dit son Benedicite, (la superstition n’abandonne jamais un Portugais) il m’offrit un filet de la chair qu’on venait de placer sur la table. — Un mouvement involontaire me saisit ici malgré moi. — Frère, dis-je avec un trouble qu’il ne m’était pas possible de déguiser, foi d’Européen, le mêts que tu me sers là, ne serait-il point par hasard une portion de hanche ou de fesse d’une de ces demoiselles dont le sang inondait tantôt les autels du Dieu de ton maître ?… Eh quoi ! me répondit flegmatiquement le Portugais, de telles minuties t’arrêteraient-elles ? T’imagines-tu vivre ici sans te soumettre à ce régime ? — Malheureux ! m’écriai-je, en me levant de table, le cœur sur les lèvres, ton régal me fait frémir… j’expirerais plutôt que d’y toucher… C’est donc sur ce plat effroyable que tu osais demander la bénédiction du Ciel ?… Terrible homme ! à ce mélange de superstition et de crime, tu n’as même pas voulu déguiser ta Nation… Va, je t’aurais reconnu sans que tu te nommasses. — Et j’allais sortir tout effrayé de sa maison… Mais Sarmiento me retenant : — Arrête, me dit-il, je pardonne ce dégoût à tes habitudes, à tes préjugés nationaux ; mais c’est trop s’y livrer : cesse de faire ici le difficile, et sache te plier aux situations ; les répugnances ne sont que des faiblesses, mon ami, ce sont de petites maladies de l’organisation, à la cure desquelles on n’a pas travaillé jeune, et qui nous maîtrisent quand nous leur avons cédé. Il en est absolument de ceci comme de beaucoup d’autres choses : l’imagination séduite par des préjugés nous suggère d’abord des refus… on essaie… on s’en trouve bien, et le goût se décide quelquefois avec d’autant plus de violence, que l’éloignement avait plus de force en nous. Je suis arrivé ici comme toi, entêté de sottes idées nationales ; je blamais tout… je trouvais tout absurde : les usages de ces peuples m’effrayaient autant que leurs mœurs, et maintenant je fais tout comme eux. Nous appartenons encore plus à l’habitude qu’à la nature, mon ami ; celle-ci n’a fait que nous créer, l’autre nous forme ; c’est une folie que de croire qu’il existe une bonté morale : toute manière de se conduire, absolument indifférente en elle-même, devient bonne ou mauvaise en raison du pays qui la juge ; mais l’homme sage doit adopter, s’il veut vivre heureux, celle du climat où le sort le jette… J’eus peut-être fait comme toi à Lisbonne… À Butua je fais comme les nègres… Eh que diable veux-tu que je te donne à souper, dès que tu ne veux pas te nourrir de ce dont tout le monde mange ?… J’ai bien là un vieux singe, mais il sera dur ; je vais ordonner qu’on te le fasse griller. — Soit, je mangerai sûrement avec moins de dégoût la culotte ou le rable de ton singe, que les carnosités des sultanes de ton roi. — Ce n’en est pas, morbleu, nous ne mangeons pas la chair des femmes ; elle est filandreuse et fade, et tu n’en verras jamais servir nulle part[9]. Ce mêts succulent que tu dédaignes, est la cuisse d’un Jagas tué au combat d’hier, jeune, frais, et dont le suc doit être délicieux ; je l’ai fait cuire au four, il est dans son jus… regarde… Mais qu’à cela ne tienne, trouve bon seulement pendant que tu mangeras mon singe, que je puisse avaler quelques morceaux de ceci. — Laisse-là ton singe, dis-je à mon hôte en apercevant un plat de gâteaux et de fruits qu’on nous préparait sans doute pour le dessert. Fais ton abominable souper tout seul, et dans un coin opposé le plus loin que je pourrai de toi ; laisse-moi m’alimenter de ceci, j’en aurai beaucoup plus qu’il ne faut.

Mon cher compatriote, me dit l’Européen cannibalisé, tout en dévorant son Jagas, tu reviendras de ces chimères : je t’ai déjà vu blâmer beaucoup de choses ici, dont tu finiras par faire tes délices ; il n’y a rien où l’habitude ne nous ploie ; il n’y a pas d’espèce de goût qui ne puisse nous venir par l’habitude. — À en juger par tes propos, frère, les plaisirs dépravés de ton maître sont déjà devenus les tiens ? — Dans beaucoup de choses, mon ami, jette les yeux sur ces jeunes nègres, voilà ceux qui, comme chez lui, m’apprennent à me passer de femmes, et je te réponds qu’avec eux je ne me doute pas des privations… Si tu n’étais pas si scrupuleux, je t’en offrirais… Comme de ceci, dit-il en montrant la dégoûtante chair dont il se repaissait… Mais tu refuserais tout de même. — Cesse d’en douter, vieux pécheur, et convaincs-toi bien que j’aimerais mieux déserter ton infâme pays, au risque d’être mangé par ceux qui l’habitent, que d’y rester une minute au dépens de la corruption de mes mœurs. — Ne comprends pas dans la corruption morale l’usage de manger de la chair humaine. Il est aussi simple de se nourrir d’un homme que d’un bœuf[10] Dis si tu veux que la guerre, cause de la destruction de l’espèce, est un fléau ; mais cette destruction faite, il est absolument égal que ce soient les entrailles de la terre ou celles de l’homme qui servent de sépulchre à des élémens désorganisés. — Soit ; mais s’il est vrai que cette viande excite la gourmandise, comme le prétendent et toi, et ceux qui en mangent, le besoin de détruire peut s’ensuivre de la satisfaction de cette sensualité, et voilà dès l’instant des crimes combinés, et bientôt des crimes commis. Les Voyageurs nous apprennent que les sauvages mangent leurs ennemis, et ils les excusent, en affirmant qu’ils ne mangent jamais que ceux-là ; et qui assurera que les sauvages, qui, à la vérité ne dévorent aujourd’hui que ceux qu’ils ont pris à la guerre, n’ont pas commencé par faire la guerre pour avoir le plaisir de manger des hommes ? Or, dans ce cas, y aurait-il un goût plus condamnable et plus dangereux, puisqu’il serait devenu la première cause qui eût armé l’homme contre son semblable, et qui les eût contraint à s’entre-détruire ? — N’en crois rien, mon ami, c’est l’ambition, c’est la vengeance, la cupidité, la tyrannie ; ce sont toutes ces passions qui mirent les armes à la main de l’homme, qui l’obligèrent à se détruire ; reste à savoir maintenant si cette destruction est un aussi grand mal que l’on se l’imagine, et si, ressemblant aux fléaux que la nature envoie dans les mêmes principes, elle ne la sert pas tout comme eux. Mais ceci nous entraînerait bien loin : il faudrait analyser d’abord, comment toi, faible et vile créature, qui n’as la force de rien créer, peux t’imaginer de pouvoir détruire ; comment, selon toi, la mort pourrait être une destruction, puisque la nature n’en admet aucune dans ses loix, et que ses actes ne sont que des métempsycoses et des reproductions perpétuelles ; il faudrait en venir ensuite à démontrer comment des changemens de formes, qui ne servent qu’à faciliter ses créations, peuvent devenir des crimes contre ses loix, et comment la manière de les aider ou de les servir peut en même-tems les outrager. Or, tu vois que de pareilles discussions prendraient trop sur le tems de ton sommeil, va te coucher, mon ami, prends un de mes nègres, si cela te convient, ou quelques femmes, si elles te plaisent mieux. — Rien ne me plaît, qu’un coin pour reposer, dis-je à mon respectable prédécesseur. — Adieu, je vais dormir en détestant tes opinions, en abhorrant tes mœurs, et rendant grace pourtant au ciel du bonheur que j’ai eu de te rencontrer ici.

Il faut que j’achève de te mettre au fait de ce qui regarde le maître que tu vas servir, me dit Sarmiento en venant m’éveiller le lendemain ; suis-moi, nous jaserons tout en parcourant la campagne.

« Il est impossible de te peindre, mon ami, reprit le Portugais, en quel avilissement sont les femmes dans ce pays-ci : il est de luxe d’en avoir beaucoup… d’usage de s’en servir fort peu. Le pauvre et l’opulent, tout pense ici de même sur cette matière ; aussi, ce sexe remplit-il dans cette contrée les mêmes soins que nos bêtes de somme en Europe : ce sont les femmes qui ensemencent, qui labourent, qui moissonnent ; arrivées à la maison, ce sont elles qui préparent à manger, qui approprient, qui servent, et pour comble de maux, toujours elles qu’on immole aux Dieux. Perpétuellement en butte à la férocité de ce peuple barbare, elles sont tour-à-tour victimes de sa mauvaise humeur, de son intempérance et de sa tyrannie ; jette les yeux sur ce champ de maïs, vois ces malheureuses nues courbées dans le sillon, qu’elles entr’ouvrent, et frémissantes sous le fouët de l’époux qui les y conduit ; de retour chez cet époux cruel, elles lui prépareront son dîner, le lui serviront, et recevront impitoyablement cent coups de gaules pour la plus légère négligence. » — La population doit cruellement souffrir de ces odieuses coutumes ? — « Aussi est-elle presque anéantie ; deux usages singuliers y contribuent plus que tout encore : le premier est l’opinion où est ce peuple qu’une femme est impure huit jours avant et huit jours après l’époque du mois où la nature la purge ; ce qui n’en laisse pas huit dans le mois où il la croie digne de lui servir. Le second usage, également destructeur de la population, est l’abstinence rigoureuse à laquelle est condamnée une femme après ses couches : son mari ne la voit plus de trois ans. On peut joindre à ces motifs de dépopulation l’ignominie que jette ce peuple sur cette même femme dès qu’elle est enceinte : de ce moment elle n’ose plus paraître, on se moque d’elle, on la montre au doigt, les temples même, lui sont fermés[11]. Une population autrefois trop forte dût autoriser ces anciens usages : un peuple trop nombreux, borné de manière à ne pouvoir s’étendre ou former des colonies, doit nécessairement se détruire lui-même ; mais ces pratiques meurtrières deviennent absurdes aujourd’hui dans un royaume qui s’enrichirait du surplus de ses sujets, s’il voulait communiquer avec nous. Je leur ai fait cette observation, ils ne la goûtent point ; je leur ai dit que leur nation périrait avant un siècle, ils s’en moquent. Mais si l’horreur pour la propagation de son espèce est empreinte dans l’ame des sujets de cet empire ; elle est bien autrement gravée dans celle du monarque qui le régit : non-seulement ses goûts contrarient les vœux de la nature ; mais, s’il lui arrive même de s’oublier avec une femme, et qu’il soit parvenu à la rendre sensible, la peine de mort devient la punition de trop d’ardeur de cette infortunée ; elle ne double son existence que pour perdre aussi-tôt la sienne : aussi, n’y a-t-il sortes de précautions que ne prennent ces femmes pour empêcher la propagation, ou pour la détruire. Tu t’étonnais hier de leur quantité, et néanmoins sur ce nombre immense à peine y en a-t-il quatre cent en état de servir chaque jour. Enfermées avec exactitude dans une maison particulière tout le tems de leurs infirmités, reléguées, punies, condamnées à mort pour la moindre chose,… immolées aux Dieux, leur nombre diminue à chaque moment ; est-ce trop de ce qui reste pour le service des jardins, du palais, et des plaisirs du souverain ? » — Eh quoi ! dis-je, parce qu’une femme accomplit la loi de la nature, elle deviendra de cet instant impropre au service des jardins de son maître ? Il est déjà, ce me semble assez cruel de l’y faire travailler, sans la juger indigne de ce fatiguant emploi, parce qu’elle subit le sort qu’attache le ciel à son humanité. —  « Cela est pourtant : l’Empereur ne voudrait pas qu’en cet état les mains mêmes d’une femme touchassent une feuille de ses arbres. » — Malheur à une nation assez esclave de ses préjugés pour penser ainsi ; elle doit être fort près de sa ruine. —  « Aussi y touche-t-elle, et tel étendu que soit le royaume, il ne contient pas aujourd’hui trente mille ames. Miné de par-tout par le vice et la corruption, il va s’écrouler de lui-même, et les Jagas en seront bientôt maîtres. Tributaires aujourd’hui, demain ils seront vainqueurs ; il ne leur manque qu’un chef pour opérer cette révolution. » — Voilà donc le vice dangereux, et la dépravation des mœurs pernicieuse ? — Non pas généralement, je ne l’accorde que relativement à l’individu ou à la nation, je le nie dans le plan général. Ces inconvéniens sont nuls dans les grands desseins de la nature ; et qu’importe à ses loix qu’un empire soit plus ou moins puissant, qu’il s’agrandisse par ses vertus, ou se détruise par sa corruption ; cette vicissitude est une des premières loix de cette main qui nous gouverne ; les vices qui l’occasionnent sont donc nécessaires. La nature ne crée que pour corrompre : or, si elle ne se corrompt que par des vices, voilà le vice une de ses loix. Les crimes des tyrans de Rome, si funestes aux particuliers, n’étaient que les moyens dont se servait la nature pour opérer la chûte de l’empire ; voilà donc les conventions sociales opposées à celles de la nature ; voilà donc ce que l’homme punit, utile aux loix du grand tout ; voilà donc ce qui détruit l’homme, essentiel au plan général. Vois en grand, mon ami, ne rapetisse jamais tes idées ; souviens-toi que tout sert à la nature, et qu’il n’y a pas sur la terre une seule modification dont elle ne retire un profit réel. — Eh quoi ! la plus mauvaise de toutes les actions la servirait donc autant que la meilleure ? — Assurément : l’homme vraiment sage doit tout voir du même œil ; il doit être convaincu de l’indifférence de l’un ou l’autre de ces modes, et n’adopter que celui des deux qui convient le mieux à sa conservation ou à ses intérêts ; et telle est la différence essentielle qui se trouve entre les vues de la nature et celles du particulier, que la première gagne presque toujours à ce qui nuit à l’autre ; que le vice devient utile à l’une, pendant que l’autre y trouve souvent sa ruine ; l’homme fait donc mal, si tu veux, en se livrant à la dépravation de ses mœurs ou à la perversité de ses inclinations ; mais le mal qu’il fait n’est que relatif au climat sous lequel il vit : juges-le d’après l’ordre général, il n’a fait qu’en accomplir les loix ; juges-le d’après lui-même, tu verras qu’il s’est délecté. — Ce systême anéantit toutes les vertus. — Mais la vertu n’est que relative, encore une fois, c’est une vérité dont il faut se convaincre avant de faire un pas sous les portiques du lycée : voilà pourquoi je te disais hier, que je ne ferais pas à Lisbonne ce que je ferais ici ; il est faux qu’il y ait d’autres vertus que celles de convention, toutes sont locales, et la seule qui soit respectable, la seule qui puisse rendre l’homme content, est celle du pays où il est ; crois-tu que l’habitant de Pekin puisse être heureux dans son pays d’une vertu française, et reversiblement le vice chinois donnera-t-il des remords à un Allemand ? — C’est une vertu bien chancelante, que celle dont l’existence n’est point universelle. — Et que t’importe sa solidité, qu’as-tu besoin d’une vertu universelle, dès que la nationale suffit à ton bonheur ? — Et le Ciel ? tu l’invoquais hier. — Ami, ne confonds pas des pratiques habituelles avec les principes de l’esprit : j’ai pu me livrer hier à un usage de mon pays, sans croire qu’il y ait une sorte de vertu qui plaise plus à l’Éternel qu’une autre… Mais revenons : nous étions sortis pour politiquer, et tu m’ériges en moraliste, quand je ne dois être qu’instituteur.

Il y a long-tems, reprit Sarmiento, que les Portugais desirent d’être maîtres de ce royaume, afin que leurs colonies puissent se donner la main d’une côte à l’autre, et que rien, du Mosa Imbique à Binguelle, ne puisse arrêter leur commerce. Mais ces peuples-ci n’ont jamais voulu s’y prêter. — Pourquoi ne t’a-t-on pas chargé de la négociation, dis-je au Portugais ? — Moi ? Apprends à me connaître ; ne devines-tu pas à mes principes, que je n’ai jamais travaillé que pour moi : lorsque j’ai été conduit comme toi dans cet empire, j’étais exilé sur les côtes d’Afrique pour des malversations dans les mines de diamans de Rio-Janeïro, dont j’étais intendant ; j’avais, comme cela se pratique en Europe, préféré ma fortune à celle du roi ; j’étais devenu riche de plusieurs millions ; je les dépensais dans le luxe et l’abondance : on m’a découvert ; je ne volais pas assez, un peu plus de hardiesse, tout fût resté dans le silence ; il n’y a jamais que les malfaiteurs en sous-ordre qui se cassent le cou, il est rare que les autres ne réussissent pas ; je devais d’ailleurs user de politique, je devais feindre la réforme, au lieu d’éblouir par mon faste ; je devais comme font quelque fois vos ministres en France, vendre mes meubles et me dire ruiné[12] ; je ne l’ai pas fait, je me suis perdu. Depuis que j’étudie les hommes, je vois qu’avec leurs sages loix et leurs superbes maximes, ils n’ont réussi qu’à nous faire voir que le plus coupable était toujours le plus heureux ; il n’y a d’infortuné que celui qui s’imagine faussement devoir compenser par un peu de bien le mal où son étoile l’entraîne. Quoi qu’il en soit, si j’étais resté dans mon exil, j’aurais été plus malheureux ; ici du moins, j’ai encore quelqu’autorité : j’y joue un espèce de rôle ; j’ai pris le parti d’être intrigant bas et flatteur, c’est celui de tous les coquins ruinés ; il m’a réussi : j’ai promptement appris la langue de ces peuples, et quelque affreuses que tu trouves leurs mœurs, je m’y suis conformé ; je te l’ai déjà dit, mon cher, la véritable sagesse de l’homme est d’adopter la coutume du pays où il vit. Destiné à me remplacer, puisse-tu penser de même, c’est le vœu le plus sincère que je puisse faire pour ton repos. — Crois-tu donc que j’aie le dessein de passer comme toi mes jours ici ? — N’en dis mot, si ce n’est pas ton projet ; ils ne souffriraient pas que tu les quittasses après les avoir connus, ils craindraient que tu n’instruisisse les Portugais de leur faiblesse ; ils te mangeraient plutôt que de te laisser partir. — Achève de m’instruire, ami, quel besoin tes compatriotes ont-ils de s’emparer de ces malheureuses contrées ? — Ignores-tu donc que nous sommes les courtiers de l’Europe, que c’est nous qui fournissons de nègres tous les peuples commerçans de la terre. — Exécrable métier, sans doute, puisqu’il ne place votre richesse et votre félicité que dans le désespoir et l’asservissement de vos frères. — Ô Sainville ! je ne te verrai donc jamais philosophe ; où prends-tu que les hommes soient égaux ? La différence de la force et de la faiblesse établie par la nature, prouve évidemment qu’elle a soumis une espèce d’homme à l’autre, aussi essentiellement qu’elle a soumis les animaux à tous. Il n’est aucune nation qui n’ait des castes méprisées : les nègres sont à l’Europe ce qu’étaient les Illotes aux Lacédémoniens, ce que sont les Parias aux peuples du Gange. La chaîne des devoirs universels est une chimère, mon ami, elle peut s’étendre d’égal à égal, jamais du supérieur à l’inférieur ; la diversité d’intérêt détruit nécessairement la ressemblance des rapports. Que veux-tu qu’il y ait de commun entre celui qui peut tout, et celui qui n’ose rien ? Il ne s’agit pas de savoir lequel des deux a raison ; il n’est question que d’être persuadé que le plus faible a toujours tort : tant que l’or, en un mot, sera regardé comme la richesse d’un État, et que la nature l’enfouira dans les entrailles de la terre, il faudra des bras pour l’en tirer ; ceci posé, voilà la nécessité de l’esclavage établie ; il n’y en avait pas, sans doute, à ce que les blancs subjugassent les noirs, ceux-ci pouvaient également asservir les autres ; mais il était indispensable qu’une des deux nations fût sous le joug, il était dans la nature que ce fût le plus faible, et les noirs devenaient tels, et par leurs mœurs, et par leur climat. Quelque objection que tu puisses faire, enfin, il n’est pas plus étonnant de voir l’Europe enchaîner l’Afrique, qu’il ne l’est de voir un boucher assommer le bœuf qui sert à te nourrir ; c’est par-tout la raison du plus fort ; en connais-tu de plus éloquente ? — Il en est sans doute de plus sages : formés par la même main, tous les hommes sont frères, tous se doivent à ce titre des secours mutuels, et si la nature en a créé de plus faibles, c’est pour préparer aux autres le charme délicieux de la bienfaisance et de l’humanité… Mais revenons au fond de la question, tu rends un continent malheureux pour fournir de l’or aux trois autres ; est-il bien vrai que cet or soit la vraie richesse d’un État ? Ne jettons les yeux que sur ta Patrie : dis-moi Sarmiento, crois-tu le Portugal plus florissant depuis qu’il exploite des mines ? Partons d’un point : en 1754, il avait été apporté dans ton Royaume plus de deux milliards des mines du Brésil depuis leur ouverture, et cependant à cette époque ta Nation ne possédait pas cinq millions d’écus : vous deviez aux Anglais cinquante millions, et par conséquent rien qu’à un seul de vos créanciers trente-cinq fois plus que vous ne possédiez ; si votre or vous appauvrit à ce point, pourquoi sacrifiez-vous tant au desir de l’arracher du sein de la terre ? Mais si je me trompe, s’il vous enrichit, pourquoi dans ce cas l’Angleterre vous tient-elle sous sa dépendance ? — C’est l’agrandissement de votre monarchie qui nous a précipité dans les bras de l’Angleterre, d’autres causes nous y retiennent peut-être ; mais voilà la seule qui nous y a placé. La maison de Bourbon ne fut pas plutôt sur le trône d’Espagne, qu’au lieu de voir dans vous un appui comme autrefois, nous y redoutâmes un ennemi puissant ; nous crûmes trouver dans les Anglais ce que les Espagnols avaient en vous, et nous ne rencontrâmes en eux que des tuteurs despotes, qui abusèrent bientôt de notre faiblesse ; nous nous forgeâmes des fers sans nous en douter. Nous permîmes l’entrée des draps d’Angleterre sans réfléchir au tort que nous faisions à nos manufactures par cette tolérance, sans voir que les Anglais ne nous accordaient en retour d’un tel gain pour eux, et d’une si grande perte pour nous, que ce qu’avait déjà établi leur intérêt particulier, telle fut l’époque de notre ruine, non-seulement nos manufactures tombèrent, non-seulement celles des Anglais anéantirent les nôtres, mais les comestibles que nous leur fournissions n’équivalant pas à beaucoup près les draps que nous recevions d’eux, il fallut enfin les payer de l’or que nous arrachions du Brésil ; il fallut que les gallions passassent dans leurs ports sans presque mouiller dans les nôtres. — Et voilà comme l’Angleterre s’empara de votre commerce, vous trouvâtes plus doux d’être menés, que de conduire ; elle s’éleva sur vos ruines, et le ressort de votre ancienne industrie entièrement rouillé dans vos mains, ne fut plus manié que par elle. Cependant le luxe continuait de vous miner : vous aviez de l’or, mais vous le vouliez manufacturé ; vous l’envoyiez à Londres pour le travailler, il vous en coûtait le double, puisque vous ôtiez, d’une part, dans la masse de l’or monnoyé celui que vous faisiez façonner pour votre luxe, et celui dont vous étiez encore obligés de payer la main-d’œuvre. Il n’y avait pas jusqu’à vos crucifix, vos reliquaires, vos chapelets, vos ciboires, tous ces instrumens idolâtres dont la superstition dégrade le culte pur de l’Éternel, que vous ne fissiez faire aux Anglais ; ils surent enfin vous subjuguer au point de se charger de votre navigation de l’ancien monde, de vous vendre des vaisseaux et des munitions pour vos établissemens du nouveau ; vous enchaînant toujours de plus en plus, ils vous ravirent jusqu’à votre propre commerce intérieur : on ne voyait plus que des magasins anglais à Lisbonne, et cela sans que vous y fissiez le plus léger profit ; il allait tout à vos commettans ; vous n’aviez dans tout cela que le vain honneur de prêter vos noms ; ils furent plus loin : non-seulement ils ruinèrent votre commerce, mais ils vous firent perdre votre crédit, en vous contraignant à n’en avoir plus d’autre que le leur, et ils vous rendirent par ce honteux asservissement les jouets de toute l’Europe. Une nation tellement avilie doit bientôt s’anéantir : vous l’avez vu, les arts, la littérature, les sciences se sont ensevelis sous les ruines de votre commerce, tout s’altère dans un État quand le commerce languit ; il est à la Nation ce qu’est le suc nourricier aux différentes parties du corps, il ne se dissout pas que l’entière organisation ne s’en ressente. Vous tirer de cet engourdissement serait l’ouvrage d’un siècle, dont rien n’annonce l’aurore ; vous auriez besoin d’un Czar Pierre, et ces génies-là ne naissent pas chez le peuple que dégrade la superstition. Il faudrait commencer par secouer le joug de cette tyrannie religieuse, qui vous affaiblit et vous déshonore ; peu-à-peu l’activité renaîtrait, les marchands étrangers reparaîtraient dans vos ports, vous leur vendriez les productions de vos colonies, dont les Anglais n’enlèvent que l’or ; par ce moyen, vous ne vous apercevriez pas de ce qu’ils vous ôtent, il vous en resterait autant qu’ils vous en prennent, votre crédit se rétablirait, et vous vous affranchiriez du joug en dépit d’eux. — C’est pour arriver là que nous ranimons nos manufactures. — Il faudrait avant cultiver vos terres ; vos manufactures ne seront pour vous des sources de richesses réelles, que quand vous aurez dans votre propre sol la première matière qui s’y emploie ; quel profit ferez-vous sur vos draps ; si vous êtes obligés d’acheter vos laines ? Quel gain retirerez-vous de vos soies, quand vous ne saurez conduire ni vos mûriers, ni vos cocons ? Que vous rapporteront vos huiles, quand vous ne soignerez pas vos oliviers ? À qui débiterez-vous vos vins, quand d’imbéciles réglemens vous feront arracher vos seps, sous prétexte de semer du bled à leur place, et que vous pousserez l’imbécillité au point de ne pas savoir que le bled ne vient jamais bien dans le terrain propre à la vigne. — L’Inquisition nous enlève les bras auxquels nous avons confié la plus grande partie de ces détails ; ces braves agriculteurs qu’elle condamne et qu’elle exile, nous avaient appris qu’en cultivant le sol des terres dont nous nous contentions de fouiller les entrailles, on pouvait rendre une colonie plus utile à sa métropole, que par tout l’or que cette colonie pouvait offrir ; la rigueur de ce tribunal de sang est une des premières causes de notre décadence. — Qui vous empêche de l’anéantir ? pourquoi n’osez-vous envers lui ce que vous avez osé envers les Jésuites, qui ne vous avaient jamais fait autant de mal ? Détruisez, anéantissez sans pitié ce ver rongeur qui vous mine insensiblement ; enchaînez de leurs propres fers ces dangereux ennemis de la liberté et du commerce ; qu’on ne voie plus qu’un auto-da-fé à Lisbonne, et que les victimes consumées soient les corps de ces scélérats ; mais si vous aviez jamais ce courage, il arriverait alors quelque chose de fort plaisant, c’est que les Anglais, ennemis avec raison de ce tribunal affreux, en deviendraient pourtant les défenseurs ; ils le protégeraient, parce qu’il sert leurs vues ; ils le soutiendraient, parce qu’ils vous tient dans l’asservissement où ils vous veulent : ce serait l’histoire des Turcs protégeant autrefois le Pape contre les Vénitiens, tant il est vrai que la superstition est d’un secours puissant dans les mains du despotisme, et que notre propre intérêt nous engage souvent à faire respecter aux autres ce que nous méprisons nous-mêmes. Croyez-moi ; qu’aucune considération secondaire, qu’aucun respect puéril ne vous fasse négliger votre agriculture ; une nation n’est vraiment riche que du superflu de son entretien, et vous n’avez pas même le nécessaire ; ne vous rejettez pas sur la faiblesse de votre population, elle est assez nombreuse pour donner à votre sol toute la vigueur dont il est susceptible ; ce ne sont point vos bras qui sont faibles, c’est le génie de votre administration ; sortez de cette inertie qui vous dessèche. Appauvris, végétant sur votre monceau d’or, vous me donnez l’idée de ces plantes qui ne s’élèvent un instant au-dessus du sol que pour retomber l’instant d’après faute de substance ; retablissez sur-tout cette marine, dont vous tiriez tant de lustre autrefois ; rappelez ces tems glorieux où le pavillon portugais s’ouvrait les portes dorées de l’Orient ; où, doublant le premier avec courage, (le Cap inconnu de l’Afrique) il enseignait aux Nations de la terre la route de ces Indes précieuses, dont elles ont tiré tant de richesses… Aviez-vous besoin des Anglais alors ?… Servaient-ils de pilotes à vos navires ? Sont-ce leurs armes qui chassèrent les Maures du Portugal ? Sont-ce eux qui vous aidèrent jadis dans vos démêlés particuliers ? Vous ont-ils établis en Afrique ? En un mot, jusqu’à l’époque de votre faiblesse, sont-ce eux qui vous ont fait vivre, et n’êtes-vous pas le même peuple ? Ayez des alliés enfin ; mais n’ayez jamais de protecteurs. — Pour en venir à ce point, ce n’est pas seulement à l’inquisition qu’il faudrait s’en prendre, ce devrait être à la masse entière du clergé : il faudrait retrancher ses membres des conseils et des délibérations ; uniquement occupé de faire des bigots de nous, il nous empêchera toujours d’être négocians, guerriers ou cultivateurs, et comment anéantir cette puissance dont notre faiblesse a nourri l’empire ? — Par les moyens qu’Henri VIII prit en Angleterre : il rejetta le frein qui gênait son peuple ; faites de même. Cette inquisition qui vous fait aujourd’hui frémir, la redoutiez-vous autant lorsque vous condamnâtes à mort le grand inquisiteur de Lisbonne, pour avoir trempé dans la conjuration qui se forma contre la maison de Bragance ? Ce que vous avez pu dans un tems, pourquoi ne l’osez-vous pas dans un autre ? Ceux qui conspirent contre l’État ne méritent-ils pas un sort plus affreux que ceux qui cabalent contre des rois ? — N’espérez point un pareil changement, ce serait risquer de soulever la Nation, que de lui enlever les hochets religieux dont elle s’amuse depuis tant de siècles. Elle aime trop les fers dont on l’accable, pour les lui voir briser jamais ; disons mieux, la puissance des Anglais a trop d’activité sur nous, pour que rien de tout cela nous devienne possible. Notre premier tort est d’avoir plié sous le joug… Nous n’en sortirons jamais. Nous sommes comme ces enfans trop accoutumés aux lisières, ils tombent dès qu’on les leur ôte ; peut-être vaut-il mieux pour nous que nous restions comme nous sommes : toute variation est nuisible dans l’épuisement.

Nous en étions là de notre conversation, quand nous vîmes arriver à nous dix ou douze sauvages, conduisant une vingtaine de femmes noires, et s’avançant vers le palais du prince. — Ah ! dit Sarmiento, voilà le tribut d’une des provinces, retournons promptement, le Roi voudra sans doute te faire commencer tout de suite les fonctions de ta charge. — Mais instruis-moi du moins ; comment puis-je deviner le genre de beauté qu’il désire trouver dans ses femmes, et ne le sachant pas, comment réussirai-je dans le choix dont il me charge ? — D’abord, tu ne les verras jamais au visage, cette partie sera toujours cachée ; je te l’ai dit, deux nègres, la massue haute, seront près de toi pendant ton examen, et pour t’ôter l’envie de les voir, et pour prévenir les tentatives. Cependant, tu reverras après sans difficultés une partie de ces femmes ; une fois reçues, il ne soustrait à nos yeux que celles dont il est le plus jaloux ; mais comme il ignore quand elles arrivent, s’il n’y en a pas dans le nombre qu’il aura le désir de soustraire, on les voile toutes. À l’égard de leurs corps, tes yeux n’étant point faits aux appas de ces négresses, je conçois ta peine à discerner dans elles ceux qui peuvent les rendre dignes de plaire ; mais la couleur ne fait pourtant rien à la beauté des formes… que ces formes soient bien régulières, belles et bien prises ; rejette absolument tout défaut qui pourrait atténuer leur délicatesse… que les chairs soient fermes et fraîches ; réalise la virginité, c’est un des points les plus essentiels… de la sublimité, sur-tout, dans ces masses voluptueuses, qui rendirent la Vénus de Grèce un chef-d’œuvre, et qui lui valurent un temple chez le peuple le plus sensible et le plus éclairé de la terre… D’ailleurs, je serai là, je guiderai tes premières opérations… tu chercheras mes yeux ; ton choix y sera toujours peint.

Nous rentrames : le monarque s’était déjà informé de nous : on lui annonça le détachement qui paraissait ; il ordonna, comme l’avait prévu Sarmiento, que je fusses mis sur-le-champ en possession de mon emploi. Les femmes arrivèrent, et après quelques heures de repos et de rafraîchissement, entre deux nègres, la massue élevée sur ma tête et Sarmiento près de moi, dans un appartement reculé du palais, je commençai mes respectables fonctions. Les plus jeunes m’embarrassèrent. Il y en avait la moitié, sur le total, qui n’avait pas douze ans ; comment trouver le beau dans des formes qui ne sont encore qu’indiquées. Mais sur un signe de Sarmiento, j’admis sans difficultés ces enfans, dès que je ne leur trouvai pas de défauts essentiels. L’autre moitié m’offrit des attraits mieux développés ; j’eus moins de peine à fixer mon choix : j’en réformai, dont la taille et les proportions étaient si grossières, que je m’étonnai qu’on osât les présenter au monarque. Sarmiento lui conduisit le résultat de mes premières opérations ; il l’attendait avec impatience. Il fit aussitôt passer ces femmes dans ses appartemens secrets, et les émissaires furent congédiés avec celles dont je n’avais pas voulu.

L’ordre venait d’être donné, de me mettre en possession d’un logis voisin de celui du Portugais. — Allons-y, me dit mon prédécesseur ; le monarque absorbé dans l’examen de ses nouvelles possessions, ne sera plus visible du jour.

Mais conçois-tu, dis-je, en marchant, à Sarmiento ; conçois-tu qu’il y ait des êtres à qui la débauche rende sept ou huit cents femmes nécessaires ? — Il n’y a rien dans ces choses-là que je ne trouve simple, me répondit Sarmiento. — Homme dissolu ! — Tu m’invectives à tort ; n’est-il pas naturel de chercher à multiplier ses jouissances ? Quelque belle que soit une femme, quelque passionné que l’on en soit, il est impossible de ne pas être fait, au bout de quinze jours, à la monotonie de ses traits, et comment ce qu’on sait par cœur, peut-il enflammer les désirs ?… Leur irritation n’est-elle pas bien plus sûre, quand les objets qui les excitent, varient sans cesse autour de vous ? Où vous n’avez qu’une sensation, l’homme qui change ou qui multiplie en éprouve mille. Dès que le désir n’est que l’effet de l’irritation causée par le choc des atômes de la beauté, sur les esprits animaux,[13]que la vibration de ceux-ci ne peut naître que de la force ou de la multitude de ces chocs. N’est-il pas clair que plus vous multiplierez la cause de ces chocs, et plus l’irritation sera violente. Or, qui doute que dix femmes à la fois sous nos yeux, ne produisent, par l’émanation de la multitude, des chocs de leurs atômes, sur les esprits animaux, une inflammation plus violente, que ne pourrait faire une seule ? — Il n’y a ni principe, ni délicatesse dans cette débauche ; elle n’offre à mes yeux qu’un abrutissement qui révolte. — Mais faut-il chercher des principes dans un genre de plaisir qui n’est sûr qu’autant qu’on brise des freins ; à l’égard de la délicatesse, defais-toi de l’idée où tu es, qu’elle ajoute aux plaisirs des sens. Elle peut être bonne à l’amour, utile à tout ce qui tient à son métaphysique ; mais elle n’apporte rien au reste. Crois-tu que les Turcs, et en général, tous les Asiatiques, qui jouissent communément seuls, ne se rendent pas aussi heureux que toi, et leur vois-tu de la délicatesse ? Un sultan commande ses plaisirs, sans se soucier qu’on les partage.[14] Qui sait même si de certains individus capricieusement organisés, ne verraient pas cette délicatesse si vantée, comme nuisible aux plaisirs qu’ils attendent. Toutes ces maximes qui te paraissent erronées, peuvent être fondées en raison ; demande à Ben Mâacoro, pourquoi il punit si sévèrement les femmes qui s’avisent de partager sa jouissance ; il te répondra avec les habitans mal organisés (selon toi), avec les habitans, dis-je, de trois parties de la terre, que la femme qui jouit autant que l’homme, s’occupe d’autre chose que des plaisirs de cet homme, et que cette distraction qui la force de s’occuper d’elle, nuit au devoir où elle est, de ne songer qu’à l’homme ; que celui qui veut jouir complettement, doit tout attirer à lui ; que ce que la femme distrait de la somme des voluptés, est toujours aux dépens de celle de l’homme ; que l’objet, dans ces momens-là, n’est pas de donner, mais de recevoir ; que le sentiment qu’on tire du bienfait accordé, n’est que moral, et ne peut dès-lors convenir qu’à une certaine sorte de gens, au lieu que la sensation ressentie du bienfait reçu, est physique et convient nécessairement à tous les individus, qualité qui la rend préférable à ce qui ne peut être aperçu que de quelques-uns ; qu’en un mot, le plaisir goûté avec l’être inerte ne peut point ne pas être entier, puisqu’il n’y a que l’agent qui l’éprouve, et de ce moment, il est donc bien plus vif. — En ce cas, il faut établir que la jouissance d’une statue sera plus douce que celle d’une femme ? — Tu ne m’entends point ; la volupté imaginée par ces gens-là, consiste en ce que le succube puisse et ne fasse pas, en ce que les facultés qu’il a et qu’il est nécessaire qu’il ait, ne s’employent qu’à doubler la sensation de l’incube, sans songer à la ressentir. — Ma foi, mon ami, je ne vois là que de la tyrannie et des sophismes. — Point de sophismes ; de la tyrannie, soit ; mais qui te dit qu’elle n’ajoute pas à la volupté ? Toutes les sensations se prêtent mutuellement des forces : l’orgueil, qui est celle de l’esprit, ajoute à celle des sens ; or, le despotisme, fils de l’orgueil, peut donc, comme lui, rendre une jouissance plus vive. Jette les yeux sur les animaux ; regarde s’ils ne conservent pas cette supériorité si flatteuse, ce despotisme si sensuel, que tu cedes imbécillement. Vois la manière impérieuse dont ils jouissent de leurs femelles. Le peu de desir qu’ils ont de faire partager ce qu’ils sentent, l’indifférence qu’ils éprouvent, quand le besoin n’existe plus, et n’est-ce pas toujours chez eux, que la nature nous donne des lecons ? Mais règlons nos idées sur ses opérations : si elle eût voulu de l’égalité dans le sentiment de ces plaisirs-là, elle en eût mis dans la construction des créatures qui doivent le ressentir ; nous voyons pourtant le contraire. Or, s’il y a une supériorité établie, décidée de l’un des deux sexes sur l’autre, comment ne pas se convaincre qu’elle est une preuve de l’intention qu’a la nature, que cette force, que cette autorité, toujours manifestée par celui qui la possède, le soit également dans l’acte du plaisir, comme dans les autres ? — Je vois cela bien différemment, et ces voluptés doivent être bien tristes, toutes les fois qu’elles ne sont pas partagées ; l’isolisme m’effraye ; je le regarde comme un fléau ; je le vois, comme la punition de l’être cruel ou méchant, abandonné de toute la terre ; il doit l’être de sa compagne, il n’a pas su répandre le bonheur ; il n’est plus fait pour le sentir. — C’est avec cette pusillanimité de principes, que l’on reste toujours dans l’enfance, et qu’on ne s’élève jamais à rien ; voilà comme on vit et meurt dans le nuage de ses préjugés, faute de force et d’énergie, pour en dissiper l’épaisseur. — Qu’a de nécessaire cette opération, dès qu’elle outrage la vertu ? — Mais la vertu, toujours plus utile aux autres qu’à nous, n’est pas la chose essentielle ; c’est la vérité seule qui nous sert ; et s’il est malheureusement vrai qu’on ne la trouve qu’en s’écartant de la vertu, ne vaut-il pas mieux s’en détourner un peu, pour arriver à la lumière, que d’être toujours dupe et bon dans les ténèbres ? — J’aime mieux être faible et vertueux, que téméraire et corrompu. Ton âme s’est dégradée à la dangereuse école du monstre affreux dont tu habites la cour. — Non, c’est la faute de la nature ; elle m’a donné une sorte d’organisation vigoureuse, qui semble s’accroître avec l’âge, et qui ne saurait s’arranger aux préjugés vulgaires ; ce que tu nommais en moi dépravation, n’est qu’une suite de mon existence ; j’ai trouvé le bonheur dans mes systêmes, et n’y ai jamais connu le remord. C’est de cette tranquillité, dans la route du mal, que je me suis convaincu de l’indifférence des actions de l’homme. Allumant le flambeau de la philosophie à l’ardent foyer des passions, j’ai distingué à sa lueur, qu’une des premières loix de la nature, était de varier toutes ses œuvres, et que dans leur seule opposition, se trouvait l’équilibre qui maintenait l’ordre général ; quelle nécessité d’être vertueux, me suis-je dit, dès que le mal sert autant que le bien ? Tout ce que crée la nature, n’est pas utile, en ne considérant que nous ; cependant tout est nécessaire ; il est donc tout simple que je sois méchant, relativement à mes semblables, sans cesser d’être bon à ses yeux : pourquoi m’inquiéterai-je alors ? — Eh ! n’as-tu pas toujours les hommes, qui te puniront de les outrager. — Qui les craint, ne jouit pas. — Qui les brave, est sûr de les irriter, et comme l’intérêt général combat toujours l’intérêt particulier, celui qui sacrifie tout à soi, celui qui manque à ce qu’il doit aux autres, pour n’écouter que ce qui le flatte, doit nécessairement succomber, il ne doit trouver que des écueils. — Le politique les évite, le sage apprend à ne les pas craindre. Mets la main sur ce cœur, mon ami ; il y a cinquante ans que le vice y règne, et vois pourtant comme il est calme. — Ce calme pervers est le fruit de l’habitude de tes faux principes, ne le mets pas sur le compte de la nature ; elle te punira tôt ou tard de l’outrager. — Soit, ma tête n’est élevée vers le ciel que pour attendre la foudre ; je ne tiens point le bras qui la lance ; mais j’ai la gloire de le braver. — Et nous entrames dans le logis qui m’était destiné.

C’était une cabane très-simple, partagée par des clayes, en trois ou quatre pièces, où je trouvai quelques nègres, que le roi me donnait, pour me servir. Ils avaient ordre de me demander si je voulais des femmes ; je répondis que non, et les congédiai, ainsi que le Portugais, en les assurant que je n’avais besoin que d’un peu de repos.

À peine fus-je seul, que je fis de sérieuses réflexions sur la malheureuse situation dans laquelle je me trouvais. La scélératesse de l’ame du seul Européen, dont j’eus la société, me paraissait aussi dangereuse que la dent meurtrière des cannibales, dont je dépendais. Et ce rôle affreux…, ce métier infâme, qu’il me fallait faire, ou mourir, non qu’il portât la moindre atteinte à mes sentimens pour Léonore…, je le faisais avec tant de dégoût… je ressentais une telle horreur, qu’assûrément ce que je devais à cette charmante fille, ne pouvait s’y trouver compromis. Mais n’importe, je l’exerçais, et ce funeste devoir versait une telle amertume sur ma situation, que je serais parti, dès l’instant, si, comme je vous l’ai dit, l’espoir que Léonore tomberait peut-être sur cette côte, où je pouvais la supposer, et qu’alors elle n’arriverait qu’à moi, si, dis-je, cet espoir n’avait adouci mes malheurs. Je n’avais point perdu son portrait ; les précautions que j’avais prises de le placer dans mon portefeuille, avec mes lettres de change, l’avait entièrement garanti. On n’imagine pas ce qu’est un portrait, pour une ame sensible ; il faut aimer, pour comprendre ce qu’il adoucit, ce qu’il fait naître. Le charme de contempler à son aise, les traits divins qui nous enchantent, de fixer ces yeux, qui nous suivent, d’adresser à cette image adorée, les mêmes mots que si nous serrions dans nos bras l’objet touchant qu’elle nous peint ; de la mouiller quelquefois de nos larmes, de l’échauffer de nos soupirs, de l’animer sous nos baisers… Art sublime et délicieux, c’est l’amour seul qui te fit naître ; le premier pinceau ne fut conduit que par ta main. Je pris donc ce gage intéressant de l’amour de ma Léonore, et l’invoquant à genoux : « ô toi que j’idolâtre ! m’écriai-je, reçois-le serment sincère, qu’au milieu des horreurs où je me trouve, mon cœur restera toujours pur ; ne crains pas que le temple où tu règnes, soit jamais souillé par des crimes. Femme adorée, console-moi dans mes tourmens ; fortifie-moi dans mes revers ; ah ! si jamais l’erreur approchait de mon ame, un seul des baisers que je cueilles sur tes lèvres de roses, saurait bientôt l’en éloigner ».

Il était tard, je m’endormis, et je ne me réveillai le lendemain, qu’aux invitations de Sarmiento, de venir faire avec lui une seconde promenade vers une partie que je n’avais pas encore vue. — Sais-tu, lui dis-je, si le roi a été content de mes opérations ? — Oui ; il m’a chargé de te l’apprendre, me dit le Portugais en nous mettant en marche ; te voilà maintenant aussi savant que moi ; tu n’auras plus besoin de mes leçons. Il a passé, m’a-t-on dit, toute la nuit en débauche, il va s’en purifier ce matin, par un sacrifice, où s’immoleront six victimes… Veux-tu en être témoin ? — Oh ! juste ciel, répondis-je alarmé, garantis-moi tant que tu pourras de cet effrayant spectacle. — J’ai bien compris que cela te déplairait, d’autant plus que tu verrais souvent, sous le glaive, les objets même de ton choix. — Et voilà mon malheur : j’y ai pensé toute la nuit… voilà ce qui va me rendre insupportable le métier que l’on me condamne à faire ; quand la victime sera de mon choix, je mourrai du remords cruel que fera naître en mon esprit, l’affreuse idée de l’avoir pu sauver, en lui trouvant quelques défauts, et de ne l’avoir pas fait. — Voilà encore une chimère enfantine, dont il faudrait te détacher ; si le sort ne fût pas tombé sur celle-là, il serait tombé sur une autre ; il est nécessaire à la tranquillité de se consoler de tous ces petits malheurs ; le général d’armée qui foudroye l’aîle gauche de l’ennemi, a-t-il des remords de ce qu’en écrasant la droite, il eût pu sauver la première ? Dès qu’il faut que le fruit tombe, qu’importe de secouer l’arbre. — Cesses tes cruelles consolations et reprends les détails qui doivent achever de m’instruire de tout ce qui concerne l’infâme pays dans lequel j’ai le malheur d’être obligé de vivre.

Il faut être né comme moi, dans un climat chaud, reprit le Portugais, pour s’accoutumer aux brûlantes ardeurs de ce ciel-ci ; l’air n’y est supportable, que d’Avril en Septembre ; le reste de l’année est d’une si cruelle ardeur, qu’il n’est pas rare de trouver des animaux dans la campagne expirer sous les rayons qui les brûlent ; c’est à l’extrême chaleur de ce climat, qu’il faut attribuer, sans-doute, la corruption morale de ces peuples ; on ne se doute pas du point auquel les influences de l’air agissent sur le physique de l’homme, combien il peut être honnête ou vicieux, en raison du plus ou moins d’air qui pèse sur ses poumons[15], et de la qualité plus ou moins saine, plus ou moins brûlante de cet air. Insolens législateurs, vous qui croyez devoir assujétir tous les hommes aux mêmes loix, quelques soient les variations de l’atmosphère, osez-le donc, après la vérité de ces principes… Mais ici, il faut avouer que cette corruption est extrême ; elle ne saurait être portée plus loin. Tous les désordres y sont communs, et tous y sont impunis ; un père ne met aucune espèce de différence entre ses filles, ses garçons, ses esclaves, ou ses femmes ; tous servent indistinctement ses débauches lascives. Le despotisme dont il jouit dans sa maison ; le droit absolu de mort, dont il est revêtu, rendraient fort dure la condition de ceux dont il éprouverait des refus. Quelque besoin pourtant, que le peuple ait de femmes, il ne traite pas mieux celles qu’il possède ; je t’ai déjà peint une partie de leur sort ; il n’est pas plus doux dans l’intérieur. Jamais l’épouse ne parle à son mari, qu’à genoux ; jamais elle n’est admise à sa table ; elle ne reçoit pour nourriture, que quelques restes qu’il veut bien lui jetter dans un coin de la maison, comme nous faisons aux animaux, dans les nôtres. Parvient-elle à lui donner un héritier ; arrive-t-elle à ce point de gloire, qui les rend si intéressantes dans nos climats, je te l’ai dit, le mépris le plus outré, l’abandon, le dégoût deviennent ici les récompenses qu’elle reçoit de son cruel mari. Souvent bien plus féroce encore, il ne la laisse pas venir au terme, sans détruire son ouvrage, dans le sein même de sa compagne ; malgré tant d’opposition, ce malheureux fruit vient-il à voir le jour, s’il déplaît au père, il le fait périr à l’instant ; mais la mère n’a nul droit sur lui : elle n’en acquiert pas davantage, quand il atteint l’âge raisonnable ; il arrive souvent alors qu’il se joint à son père, pour maltraiter celle dont il a reçu la vie[16]. Les femmes du peuple ne sont pas les seules qui soient ainsi traitées ; celles des grands partagent cette ignominie. On a peine à croire à quel degré d’abaissement et d’humiliation ceux-ci réduisent leurs épouses, toujours tremblantes, toujours prêtes à perdre la vie, au plus léger caprice de ces tyrans ; le sort des bêtes féroces est sans doute préférable au leur.

L’ancien gouvernement féodal de Pologne peut seul donner l’idée de celui-ci ; le royaume est divisé en dix-huit petites provinces, représentant nos grandes terres seigneuriales, en Europe ; chaque gouvernement a un chef qui habite le district, et qui y jouit à-peu-près de la même autorité que le roi. Ses sujets lui sont immédiatement soumis ; il peut en disposer à son gré. Ce n’est pas qu’il n’y ait des loix dans ce royaume : peut-être même y sont-elles trop abondantes ; mais elles ne tendent, toutes, qu’à soumettre le faible au fort, et qu’à maintenir le despotisme, ce qui rend le peuple d’autant plus malheureux, que, quoiqu’il puisse réversiblement exercer le même despotisme dans sa maison, il n’est pourtant dans le fait, absolument le maître de rien. Il n’a que sa nourriture et celle de sa famille, sur la terre qu’il herse à la sueur de son corps. Tout le reste appartient à son chef, qui le possède, en sure et pleine jouissance, aux seules conditions d’une redevance annuelle en filles, garçons, et commestibles, exactement payée quatre fois l’an au roi. Mais ces vassaux fournissent ce tribut au chef ; il n’a que la peine de le présenter, et comme il est imposé à proportion de ce qu’il peut payer, il n’en est jamais surchargé.

Les crimes du vol et du meurtre, absolument nuls parmi les grands, sont punis avec la plus extrême rigueur, chez l’homme du peuple, s’il a commis ces délits, hors de l’intérieur de sa maison ; car s’il est le chef de sa famille, et que l’action n’ait porté que sur les membres de cette famille, qui lui sont subordonnés, il est dans le cas de la plus entière impunité ; hors cette circonstance, il est puni de mort. Le coupable arrêté, est à l’instant conduit chez son chef, qui l’exécute de sa propre main ; ce sont pour ces chefs, des parties de plaisir, semblables à nos chasses d’Europe ; ils gardent communément leurs criminels, jusqu’à ce qu’ils en ayent un certain nombre ; ils se réunissent alors sept ou huit ensemble, et passent plusieurs jours à maltraiter ces individus, jusqu’à ce qu’enfin ils les achèvent. Leur chasse alors sert au festin, et la débauche se termine avec leurs femmes, qu’ils ont de même réunies, et dont ils jouissent en commun. Le roi agit également, dans son appanage, et comme son district est plus étendu, il a plus d’occasions de multiplier ces horreurs.

Tous les chefs, malgré leur autorité, relèvent immédiatement de la couronne ; le monarque peut les condamner à mort, et les faire exécuter sur le champ, sans aucune instruction de procès, pour les crimes de rébellion ou de lèze-majesté ; mais il faut que le délit soit authentique, sans quoi, tous se révolteraient, tous prendraient le parti de celui qu’on aurait condamné, et travailleraient, de concert, à détrôner un roi mal affermi par ce despotisme.

Ce qui rend au monarque de Butua sa postérité indifférente, c’est qu’elle ne règne point après lui. Il n’en est pas de même de ses dix-huit grands vassaux ; les enfans succèdent au père dans leurs fiefs. Dès que le chef est mort, le fils aîné s’empare du gouvernement, du logis, et réduit sa mère et ses sœurs dans la dernière servitude ; elles n’ont plus rang dans sa maison, qu’après les esclaves de sa femme, à moins qu’il ne veuille épouser une d’elles ; dans ce cas, elle est hors de cette abjection ; mais celle où l’usage la fait retomber, comme épouse, n’est-elle pas aussi dure ? Si la mère est grosse, quand le père meurt, il faut qu’elle fasse périr son fruit, autrement l’héritier la tuerait elle-même.

À l’égard du roi, dès qu’il meurt, les chefs s’assemblent, et les barbares confondant, à l’exemple des Jagas leurs voisins, la cruauté avec la bravoure[17], n’élisent pour leur chef, que le plus féroce d’entre eux. Pendant neuf jours entiers, ils font des exploits dans ce genre, soit sur des prisonniers de guerre, soit sur des criminels, soit sur eux-mêmes, en se battant corps-à-corps, à outrance, et celui qui a fait paraître le plus de valeur ou d’atrocité, regardé dès-lors comme le plus grand de la nation, est choisi pour la commander ; on le porte en triomphe dans son palais, où de nouveaux excès succèdent à l’élection, pendant neuf autres jours. Là, l’intempérance et la débauche se poussent quelquefois si loin, que le nouveau roi lui-même y succombe, et la cérémonie recommence. Rarement ces fêtes ne se célèbrent, sans qu’il n’en coûte la vie à beaucoup de monde.

Lorsque cette nation est en guerre avec ses voisins, les chefs fournissent au roi un contingent d’hommes armés de fleches et de piques, et ce nombre est proportionné aux besoins de l’état. Si les ennemis sont puissans, les secours envoyés sont considérables ; ils le sont moins, quand il s’agit de légères discussions. La cause de ces discussions est toujours, ou quelques ravages dans les terres, ou quelques enlevemens de femmes ou d’esclaves ; quelques jours d’hostilités préliminaires et un combat terminent tout ; puis chacun retourne chez soi.

Malgré le peu de morale de ces peuples ; malgré les crimes multipliés où ils se livrent, il est dévot, crédule, et superstitieux ; l’empire de la religion, sur son esprit, est presqu’aussi violent qu’en Espagne et en Portugal. Le gouvernement théocratique suit le plan du gouvernement féodal. Il y a un chef de religion dans chaque province, subordonné au chef principal, habitant la même ville que le roi. Ce chef, dans chaque district, est à la tête d’un collége de prêtres secondaires, et habite avec eux un vaste bâtiment contigu au temple ; l’idole est par-tout la même que celle du palais du roi, qui, seul, a le privilège d’avoir, indépendamment du temple de sa capitale, une chapelle particulière où il sacrifie. Le serpent qu’on révère ici, est le reptile le plus anciennement adoré ; il eut des temples en Égypte, en Phénicie, en Grèce, et son culte passa de-là en Asie et en Afrique, où il fut presque général[18]. Quant à ces peuples, ils disent que cette idole est l’image de celui qui a créé le monde ; et pour justifier l’usage où ils sont de le représenter, moitié figure humaine, et moitié figure d’animal, ils disent que c’est pour montrer qu’il a créé également les hommes et les animaux.

Chaque gouverneur de province est obligé d’envoyer seize victimes par an, de l’un et de l’autre sexe, au chef de la religion qui les immole avec ses prêtres, à de certains jours prescrits par leur rituel. Cette idée, que l’immolation de l’homme était le sacrifice le plus pur qu’on pût offrir à la divinité, était le fruit de l’orgueil ; l’homme se croyant l’être le plus parfait qu’il y eût au monde, imagina que rien ne pouvait mieux apaiser les dieux, que le sacrifice de son semblable ; voilà ce qui multiplia tellement cette coutume, qu’il n’est aucun peuple de la terre, qui ne l’ait adoptée ; les Celtes et les Germains immolaient des vieillards et des prisonniers de guerre ; les Phéniciens, les Cartaginois, les Perses et les Illiriens, sacrifiaient leurs propres enfans ; les Thraces et les Égyptiens, des vierges, etc.

Les prêtres, à Butua, sont, chargés de l’éducation entière de la jeunesse ; ils élèvent, à-la-fois, les deux sexes, dans des écoles séparées, mais toujours dirigées par eux seuls. La vertu principale, et presque l’unique, qu’ils inspirent aux femmes, est la plus entière résignation, la soumission la plus profonde aux volontés des hommes ; ils leur persuadent qu’elles sont uniquement créées pour en dépendre, et, à l’exemple de Mahomet, les damnent impitoyablement à leur mort. — À l’exemple de Mahomet, dis-je, en interrompant Sarmiento ? tu te trompes, mon ami, et ton injustice envers les femmes, te fait évidemment adopter une opinion fausse, et que jamais rien n’autorisa. Mahomet ne damne point les femmes ; je suis étonné qu’avec l’érudition que tu nous étales, tu ne saches pas mieux l’alcoran. Quiconque croira, et fera de bonnes mœurs, soit homme, soit femme, il entrera dans le paradis, dit expressément le prophête, dans son soixantième chapitre ; et dans plusieurs autres, il établit positivement que l’on trouvera dans le paradis, non-seulement celles de ses femmes que l’on aura le mieux aimées sur la terre, mais même de belles filles vierges, ce qui prouve qu’indépendemment de celles-ci, qui sont les femmes célestes, il en admettait de terrestres, et qu’il ne lui est jamais venu dans l’esprit de les exclure des béatitudes éternelles. Pardonne-moi cette digression en faveur d’un sexe que tu méprises, et que j’idolâtre ; et continue tes intéressans récits. — Que Mahomet damne ou sauve les femmes, dit le Portugais, ce qu’il y a de bien sûr, c’est que ce ne seraient pas elles qui me feraient desirer le paradis, si je croyais à cette fable-là ; et fussent-elles toutes anéanties sur le globe, que Lucifer m’écorche tout vif, si je m’en trouvais plus à plaindre. Malheur à qui ne peut se passer, dans ses plaisirs ou dans sa société, d’un sexe bas, trompeur et faux, toujours occupé de nuire ou de feindre, toujours rampant, toujours perfide, et qui, comme la couleuvre, n’élève un instant la tête au-dessus du sol, que pour y darder son venin. Mais ne m’interromps plus, frère, si tu veux que je poursuive.

À l’égard des hommes, reprit mon instituteur, ils leur inspirent d’être soumis, d’abord aux prêtres, puis au roi, et définitivement à leurs chefs particuliers ; ils leur recommandent d’être toujours prêts à verser leur sang pour l’une ou l’autre de ces causes.

Le danger des écoles, en Europe, est souvent le libertinage ; ici, il en devient une loi. Un époux mépriserait sa femme, si elle lui donnait ses prémices[19] ; ils appartiennent de droit aux prêtres ; eux-seuls doivent flétrir cette fleur imaginaire, où nous avons la folie d’attacher tant de prix ; de cette règle sont pourtant exceptés les sujets qui doivent être conduits au roi. Resserrés avec soin dans les maisons des gouverneurs de chaque province, ils n’entrent point dans les écoles ; c’est un droit que les prêtres n’ont jamais osé disputer à leur souverain qui le possède, comme chef du temporel et du spirituel. Toutes ces roses se cueillent à certains jours de fêtes, prescrits dans leur calendrier. Alors les temples se ferment ; il n’est plus permis qu’aux seuls prêtres, d’y entrer ; le plus grand silence règne aux environs ; on immolerait impitoyablement quiconque oserait le troubler. La défloration se fait aux pieds de l’idole. Le chef commence, il est suivi du collége entier. Les filles sont présentées deux fois, les garçons une. Des sacrifices, suivent la cérémonie ; à treize ou quatorze ans, les élèves retournent dans leurs familles ; on leur demande s’ils ont été sanctifiés : s’ils ne l’avaient pas été, les garçons seraient horriblement méprisés, et les filles ne trouveraient aucun époux. Ce qui s’opère dans les provinces, se pratique de même dans la capitale ; la seule différence qu’il y ait, lors de ces initiations, consiste dans le droit qu’a le monarque d’opérer, s’il veut, avant les prêtres. Ici, comme dans le royaume de Juida, si quelqu’un refusait de placer ses enfans dans ces écoles, les prêtres pourraient les faire enlever. — Que d’infamies, m’écriai-je ; toutes ces turpitudes me choquent au dernier point. Mais je ne tiens pas, je l’avoue, à voir la pédérastie érigée en initiation religieuse ; à quel point de corruption doit être parvenu un peuple, pour instituer ainsi en coutume, le vice le plus affreux, le plus destructeur de l’humanité, le plus scandaleux, le plus contraire aux loix de la nature, et le plus dégoûtant de la terre. — Que d’invectives, me répondit le Portugais, (trop malheureux partisan de cette intolérable dépravation !) Écoute, ami, je veux bien m’interrompre un moment, pour te convaincre de tes torts, au risque de contrarier quelques-uns de mes principes, pour mieux te prouver l’injustice des tiens.

N’imagine pas que cette erreur, à laquelle on attache une si grande importance en Europe, soit aussi conséquente qu’on le croit. De quelque manière qu’on veuille l’envisager, on ne la trouvera dangereuse que dans un seul point. Le tort qu’elle fait à la population. Mais ce tort est-il bien réel ? c’est ce qu’il s’agit d’examiner. Qu’arrive-t-il, en tolérant cet écart ? qu’il naît, je le suppose, dans l’état, un petit nombre d’enfans de moins ; est-ce donc un si grand mal, que cette diminution, et quel est le gouvernement assez faible, pour pouvoir s’en douter ? Faut-il à l’État, un plus grand nombre de citoyens, que celui qu’il peut nourrir ? Au-delà de cette quantité, tous les hommes, dans l’exacte justice, ne devraient-ils pas être maîtres de produire, ou de ne pas produire ; je ne connais rien de si risible, que d’entendre crier sans-cesse en faveur de la population. Vos compatriotes, sur-tout, vos chers Français, qui ne s’aperçoivent pas que si leur gouvernement les traite avec tant d’indifférence, que si leur fuite, leur mort le touche si peu, que si leurs loix les sacrifient chaque jour si inhumainement, ce n’est qu’à cause de leur trop grande population ; que si cette population était moindre, ils deviendraient bien autrement chers à cet État qui se moque d’eux, et seraient bien autrement épargnés par le glaive atroce de Thémis ; mais laissons ces imbéciles crier tout à leur aise ; laissons-les remplir leurs dégoûtantes compilations de projets fastueux, pour augmenter le nombre des hommes, dont l’excès forme déjà un des plus grands vices de leur État, et voyons seulement si ce qu’ils désirent est un bien. J’ose dire que non : j’ose assurer que par-tout où la population et le luxe seront médiocres, l’égalité, dont tu parais si partisan, sera plus entiere, et par conséquent, le bonheur de l’individu, plus certain. C’est l’abondance du peuple, et l’accroissement du luxe, qui produit l’inégalité des conditions, et tous les malheurs qui en résultent. Les hommes sont tous frères, chez le peuple médiocre et frugal ; ils ne se connaissent plus, quand le luxe les déguise et que la population les avilit ; à mesure qu’augmentent l’une et l’autre de ces choses, les droits du plus fort naissent insensiblement ; ils asservissent le plus faible, le despotisme s’établit, le peuple se dégrade, et se trouve bientôt écrasé sous le poids des fers, que sa propre abondance lui forge[20] ; ce qui diminue la population dans un État, sert donc cet État, au lieu de lui nuire ; politiquement considéré, voilà donc ce vice si abominable, dans la classe des vertus plutôt que dans celle des crimes, chez toutes les nations philosophes. L’examinerons-nous du côté de la nature ? Ah ! si l’intention de la nature eût été que tous les grains de bleds germassent, elle eût donné une meilleure constitution à la terre. Cette terre ne se trouverait pas si long-tems hors d’état de rapporter ; toujours féconde, n’attendant jamais que la semence, on ne lui donnerait jamais, qu’elle ne rendît. Un coup d’œil sur le physique des femmes, et voyons si cela est. Une femme qui vit 70 ans, je suppose, en passe d’abord 14 sans pouvoir encore être utile ; puis 20, où elle ne peut plus l’être : reste à 36, sur lesquels il faut prélever 3 mois par an, où ses infirmités doivent encore l’empêcher de travailler aux vues de la nature, si elle est sage, et qu’elle veuille que le fruit produit soit bon. Reste donc 27 ans au plus, sur 70, où la nature lui permet de la servir. Je le demande, est-il raisonnable de penser que si les vues de la nature tendaient à ce que rien ne fût perdu, elle consentirait à perdre autant[21], et si cette perte est indiquée par ses propres loix, pouvons-nous légitimement contraindre les nôtres à punir ce qu’elle exige elle-même ? La propagation n’est certainement pas une loi de la nature, elle n’en est qu’une tolérance : a-t-elle eu besoin de nous, pour produire les premières espèces ? N’imaginons pas que nous lui soyons plus nécessaires pour les conserver, si l’existence de ces espèces était essentielle à ses plans ; ce que nous adoptons de contraire à cette opinion, n’est que le fruit de notre orgueil.

Quand il n’y aurait pas un seul homme sur la terre, tout n’en irait pas moins comme il va ; nous jouissons de ce que nous trouvons ; mais rien n’est créé pour nous ; misérables créatures que nous sommes, sujets aux mêmes accidens que les autres animaux, naissant comme eux, mourant comme eux, ne pouvant vivre, nous conserver et nous multiplier que comme eux, nous nous avisons d’avoir de l’orgueil, nous nous avisons de croire que c’est en faveur de notre précieuse espèce, que le soleil luit, et que les plantes croissent. Ô déplorable aveuglement, convainquons-nous donc que la nature se passerait aussi bien de nous, que de la classe des fourmis ou de celle des mouches, et que d’après cela, nous ne sommes nullement obligés à la servir dans la multiplication d’une espèce qui lui est indifférente, et dont l’extinction totale n’altérerait aucune de ses loix. On peut donc perdre ou détruire, sans l’offenser en quoi que ce soit. Que dis-je ? nous la servons, en n’augmentant pas une sorte de créature, dont la ruine entière, en lui rendant l’honneur de ses premières créations, lui ferait reprendre des droits, que sa tolérance nous cède. Le voilà donc, ce vice dangereux… ce vice épouvantable contre lequel s’arment imbécilement les loix et la société, le voilà donc démontré utile à l’État et à la nature, puisqu’il rend à l’un son énergie, en lui ôtant ce qu’il a de trop, et à l’autre sa puissance, en lui laissant l’exercice de ses premières opérations. Eh ! si ce penchant n’était pas naturel, en recevrait-on les impressions, dès l’enfance ? ne céderait-il pas aux efforts de ceux qui dirigent ce premier âge de l’homme. Qu’on examine pourtant dans les êtres qui en sont empreints ; il se développe, malgré toutes les digues qu’on lui oppose ; il se fortifie avec les années ; il résiste aux avis, aux sollicitations, aux terreurs d’une vie à venir, aux punitions, aux mépris, aux plus piquans attraits de l’autre sexe ; est-ce donc l’ouvrage de la dépravation, qu’un goût qui s’annonce ainsi, et que veut-on qu’il soit, si ce n’est l’inspiration la plus certaine de la nature ? Or, si cela est, l’offense-t-il ? Inspirerait-elle ce qui l’outragerait ? Permettrait-elle ce qui gênerait ses loix ? Favoriserait-elle des mêmes dons, et ceux qui la servent, et ceux qui la dégradent ? Étudions-la mieux, cette indulgente nature, avant d’oser lui fixer des limites. Analysons ses loix, scrutons ses intentions, et ne hasardons jamais de la faire parler sans l’entendre.

Osons n’en point douter enfin, il n’est pas dans les intentions de cette mère sage que ce goût s’éteigne jamais ; il entre au contraire dans ses plans qu’il y ait, et des hommes qui ne procréent point, et plus de quarante ans dans la vie des femmes où elles ne le puissent pas, afin de nous bien convaincre que la propagation n’est pas dans ses loix, qu’elle ne l’estime point, qu’elle ne lui sert point, et que nous sommes les maîtres d’en user sur cet article comme bon nous semble, sans lui déplaire en quoi que ce soit, sans atténuer en rien sa puissance.

Cesse donc de te récrier contre le plus simple des travers, contre une fantaisie où l’homme est entraîné par mille causes physiques que rien ne peut changer ni détruire, contre une habitude enfin, que l’on tient de la nature, qui la sert, qui sert à l’État, qui ne fait aucun tort à la société, qui ne trouve d’antagonistes que parmi le sexe, dont elle abjure le culte, raison trop faible, sans doute, pour lui dresser des échafauds. Si tu ne veux pas imiter les philosophes de la Grèce, respecte au moins leurs opinions : Lycurgue et Solon armèrent-ils Thémis contre ces infortunés ? Bien plus adroits, sans doute, ils tournèrent au bien et à la gloire de la patrie le vice qu’ils y trouvèrent règnant. Ils en profiterent pour allumer le patriotisme dans l’ame de leurs compatriotes : c’était dans le fameux bataillon des amans et des aimés[22] que résidait la valeur de l’État. N’imagine donc pas que ce qui fit fleurir un peuple, puisse jamais en dégrader un autre. Que le soin de la cure de ces infidèles regarde uniquement le sexe qu’ils dépriment ; que ce soit avec des chaînes de fleurs que l’amour les ramène en son temple ; mais s’ils les brisent, s’ils résistent au joug de ce Dieu, ne crois pas que des invectives ou des sarcasmes, que des fers ou des bourreaux les convertissent plus sûrement : on fait avec les uns des stupides, et des lâches, des fanatiques avec les autres ; on s’est rendu coupable de bêtises et de cruautés, et on n’a pas un vice de moins[23].

Mais reprenons : quel fruit recueilleras-tu de la description que tu me demandes, si tu en interromps sans cesse le récit ?

Les crimes contre la religion, continue le Portugais, existent ici comme dans notre Europe, et y sont même plus sévèrement punis[24] ; le premier prêtre en devient le souverain juge et l’exécuteur : un mot contre le clergé ou contre l’idole, quelques négligences au service public du temple, l’inobservance de quelques fêtes, le refus de placer ses enfans dans les écoles, tout cela est puni de mort : on dirait que ce malheureux peuple, pressé de voir sa fin, imagine avec soin tout ce qui peut l’accélérer.

Ignorant absolument l’art de transmettre les faits, soit par l’écriture, soit par les signes hiéroglyfiques, ce peuple n’a conservé aucuns mémoriaux qui puissent servir à la connaissance de sa généalogie ou de son histoire ; il ne s’en croit pas moins le peuple le plus ancien de la terre : il dominait autrefois, assure-t-il, tout le continent, et principalement la mer, qu’il ne connaît pourtant plus aujourd’hui ; sa position au milieu des terres, ses perpétuelles dissentions avec les peuples de l’Orient et de l’Occident, qui l’empêchent de s’étendre jusques-là, le priveront vraisemblablement encore long-tems de connaître les côtes qui l’avoisinent. Son seul commerce consiste à exporter son riz, son manioc et son maïs aux Jagas, qui habitant un pays sabloneux, se trouvent manquer souvent de ces précieuses denrées ; ils en importent des poissons qu’il aime beaucoup et qu’il mange presque avec la même avidité que la chair humaine ; les querelles survenues dans ces échanges sont un de ses fréquens motifs de guerre, et alors ils se bat au lieu de commercer, les comptoirs deviennent des champs de bataille.

La politique, qui apprend à tromper ses semblables en évitant de l’être soi-même, cette science née de la fausseté et de l’ambition, dont l’homme d’état fait une vertu, l’homme social un devoir, et l’honnête homme un vice… La politique, dis-je, est entièrement ignorée de ce peuple ; ce n’est pas qu’il ne soit ambitieux et faux, mais il l’est sans art ; et comme ceux auxquels il a affaire ne sont pas plus fins, il en résulte qu’ils se trompent gauchement les uns et les autres ; mais tout autant que s’ils le faisaient avec plus d’industrie. Le peuple de Butua tâche d’être le plus fort dans les combats, de gagner le plus qu’il peut dans ses échanges, voilà où se bornent toutes ses ruses. Il vit d’ailleurs avec insouciance et sans s’inquiéter du lendemain, jouit du présent le mieux qu’il peut, ne se rappelle point le passé, et ne prévoit jamais l’avenir ; il ne sait pas mieux l’âge qu’il a ; il sait celui de ses enfans jusqu’à quinze ou vingt ans, puis il l’oublie et n’en parle plus.

Ces Africains ont quelques légères connaissances d’astronomie, mais elles sont mêlées d’une si grande foule d’erreurs et de superstition, qu’il est difficile d’y rien comprendre ; ils connaissent le cours des astres, prédisent assez bien les variations de l’atmosphère, et divisent leurs tems par les différentes phases de la lune : quand on leur demande quelle est la main qui meut les astres dans l’espace, quel est enfin le plus puissant des êtres, ils répondent que c’est leur idole, que c’est elle qui a créé tout ce que nous voyons, qui peut le détruire à son gré, et que c’est pour prévenir cette destruction qu’ils arrosent sans cesse ses autels de sang.

Leur nourriture ordinaire est le maïs, quelques poissons quand le commerce le leur en apporte, et de la chair humaine ; ils en ont des boucheries publiques où l’on s’en fournit en tous tems ; quelquefois ils joignent à cela de la chair de singe, qu’on estime fort dans ces contrées. Ils tirent du maïs une liqueur très-enivrante, et préférable à notre eau-de-vie ; quelquefois ils la boivent pure, souvent ils la mêlent avec de l’eau communément mauvaise et saumâtre ; ils ont une manière de confire et de garder l’igname[25], qui le rend délicat et bon.

Ils n’ont point de monnaie entr’eux, ni signe qui la représente : chacun vit de ce qu’il a ; ceux qui veulent des productions étrangères rapportées par les commerçans, se les procurent par échange, ou en prêt d’esclaves, de femmes et d’enfans pour les travaux ou pour les plaisirs. La table du Roi est servie des prémices de tout ce qui croît dans le pays, et de tout ce qui s’y apporte ; il y a des gens chargés d’aller retirer ces différens tributs, et sans s’incommoder en rien, la Nation le nourrit ainsi en détail. Il en est de même de la table des chefs et des prêtres. Rien ne se vend au peuple que ces premières maisons ne soient fournies. Ce sont les tributs imposés sur le commerce, une fois acquittés, le marchand tire ce qu’il peut de sa denrée, et s’en fait payer comme je viens de le dire.

Les établissemens de ce peuple, aussi médiocres que sa population, ne se voient guères qu’aux endroits les plus cultivés : on compte là une douzaine de maisons ensemble, sous l’autorité du plus ancien chef de famille, et sept ou huit de ces bourgades composent un district, au Gouverneur duquel les chefs particuliers rendent compte, comme ceux-ci le font au Roi. Les besoins, les volontés, les caprices des Gouverneurs sont expliqués aux Lieutenans des bourgades, qui exécutent à l’instant les ordres de ces petits despotes, autrement, et cela sans que le Roi pût le blâmer, le Gouverneur ferait brûler la bourgade et exterminer ceux qui l’habitent. Ce Lieutenant de bourgade ou chef particulier n’a nulle autorité dans son district, il n’en a que dans sa famille comme tous les autres individus ; il n’est en quelque façon que le premier agent du despote ; il n’est point étonnant de voir un de ces petits souverains faire passer l’ordre à une bourgade de son département de lui envoyer telle ou telle denrée, tel fille ou tel garçon, et le refus de cette sommation coûter l’existence entière de la bourgade ; moins rare encore de voir deux ou trois principaux chefs se réunir, pour aller, par seul principe d’amusement, saccager, détruire, incendier une bourgade, et en massacrer tous les habitans sans aucune distinction d’âge ou de sexe ; vous voyez alors ces malheureux sortir de leur hutte avec leurs femmes et leurs enfans, présenter à genoux la tête aux coups qui les menacent, comme des victimes dévouées, et sans qu’il leur vienne seulement à l’esprit de se venger ou de se défendre… puissant effet, d’un côté, de l’abbaissement et de l’humiliation de ces peuples, et de l’autre, preuve bien singulière de l’excès du despotisme et de l’autorité des grands… Que de réflexions fait naître cet exemple ! serait-il réellement, comme je le suppose, une partie de l’humanité subordonnée à l’autre par les décrets de la main qui nous meut ? Ne doit-on pas le croire en voyant ces usages dans l’enfance de toutes nos sociétés, comme chez ce peuple encore dans le sein de la nature, si cette nature incompréhensible a soumis à l’homme des animaux bien plus forts que lui, ne peut-elle pas lui avoir également donné des droits sur une portion affaiblie de ses semblables ? et si cela est, que deviennent alors les systêmes d’humanité et de bienfaisance de nos associations policées ? — Dusses-tu me gronder de t’interrompre encore, dis-je au Portugais, je ne te pardonne pas ces principes ; ne tire jamais aucune conséquence, en faveur de la tyrannie, de toutes les horreurs que nous montre ce peuple ; l’homme se corrompt dans le sein même de la nature, parce qu’il naît avec des passions dont les effets font frémir toutes les fois que la civilisation ne les enchaîne pas. Mais conclure de là que c’est chez l’homme sauvage et agreste qu’il faut se choisir des modèles, ou reconnaître les véritables inspirations de la nature, serait avancer une opinion fausse : la distance de l’homme à la nature est égale, puisqu’il peut être aussi-tôt corrompu par ses passions, dès le berceau de cette nature, que dans son plus grand éloignement. C’est donc dans le calme qu’il faut juger l’homme, ou dans l’état tranquille où le mettent à la longue les digues de ses passions élevées par le législateur qui le civilise. — Je poursuivrai, reprit Sarmiento, car il faudrait, sans cela, discuter si cette main qui élève des digues, a réellement le droit de les édifier ; si c’est un bonheur qu’elle l’entreprenne, si les passions qu’elle veut subjuguer sont bonnes ou mauvaises, si, de quelqu’espèce qu’elles puissent être, leurs effets contrariés les uns par les autres, ne contribueraient pas plus au bonheur de l’homme que cette civilisation qui le dégrade ; or, nous perdrions un tems énorme dans cette dissertation, et nous aurions beaucoup parlé tous deux sans nous convaincre… Je reprends donc.

Lorsque les prêtres veulent une victime, ils annoncent que leur Dieu leur est apparu, qu’il a desiré tel ou telle, et dans l’instant il faut que l’être requis soit remis au temple, loi cruelle sans doute, loi dictée par les seules passions, puisqu’elle les favorise toutes.

Sans l’intime union des chefs spirituels et temporels, peut-être ce peuple serait-il moins foulé ; mais l’égalité de leur pouvoir leur a prouvé la nécessité d’être unis pour se mieux satisfaire, d’où il résulte que la masse de ces deux autorités despotiques pressant également de par-tout ce peuple infortuné, le dissout et l’écrase à-la-fois[26].

Les habitans du Royaume de Butua ont un souverain mépris pour tous ceux qui ne savent pas gagner leur vie ; ils disent que chaque individu tenant à un district quelconque, et devant être nourri par ce district s’il y remplit sa tâche, ne doit manquer que par sa faute ; de ce moment ils l’abandonnent, ne lui fournissent aucune sorte de secours, et en cet état de délaissement et d’inaction, il devient bientôt la victime du riche, qui l’immole, en disant que l’homme mort est moins malheureux que l’homme souffrant.

Ici la médecine s’exerce par les prêtres secondaires des temples ; ils ont quelques teintures de botanique qui les mettent à même d’ordonner certains remèdes quelque fois assez à propos. Ils n’exercent jamais ce ministère gratis, ils se font payer en prêt de femmes, de garçons ou d’esclaves, cela regarde la famille du malade ; ils n’exigent aucuns comestibles, qu’en feraient-ils dans une maison plus que suffisamment entretenue par les revenus de l’idole qu’on y sert.

Chaque particulier prend en mariage autant de femmes qu’il en peut nourrir ; le chef de chaque district, à l’instar du Roi, a un sérail plus ou moins considérable, et communément proportionné à l’étendue de son domaine. Ce sérail, composé comme je l’ai dit, des tributs qu’il retire, est dirigé par des esclaves qui ne sont point eunuques ; mais dans une si grande dépendance, d’ailleurs, si prêts à tout moment à perdre la vie, que rien n’est plus rare que leur malversation. Il y a dans ce sérail une Sultane privilégiée et regardée comme la maîtresse de la maison : elle change fort souvent ; cependant, tant qu’elle règne, les enfans qu’elle fait, ce qui est fort rare, sont regardés comme légitimes, et l’aîné de tous ceux que le père a eu pendant sa vie, n’importe de quelle femme, succède à tous les biens. Tant que cette première Sultane est regardée comme favorite, elle a une sorte d’inspection sur les autres, sans qu’elle soit pour cela elle-même dispensée de la subordination cruelle imposée à son sexe ; dès qu’elle a eu des enfans, elle est communément reléguée dans quelque coin de la maison, où l’on n’entend plus parler d’elle : ce qui fait que la manière la plus sûre dont elle puisse conserver son rang, est de ne jamais être enceinte ; aussi l’art de ces femmes est-il inouï sur cet article.

Indépendamment des lions et des tigres qui se tiennent vers le Nord du Royaume, dans la partie la plus couverte de bois, on voit ici quelques quadrupèdes absolument inconnus en Europe : il y a entr’autres un animal un peu moins gros que le bœuf, qui tient du cheval et du cerf ; on rencontre aussi quelques girafes[27]. Il y a beaucoup d’oiseaux singuliers, mais qui s’arrêtant peu, et qui n’étant jamais chassés, deviennent très-difficiles à connaître.

La nature y est aussi très variée dans les plantes et dans les reptiles : il y en a beaucoup de venimeux dans l’un et l’autre genre, et ce peuple, singulièrement rafiné dans toutes les manières d’être cruel, compose avec une de ces plantes, qui ne croît que dans ces climats, une sorte de poison si actif, qu’il donne la mort en une minute[28] ; quelquefois ils en imbibent la pointe de leurs flèches, dont les plus légères blessures alors font tomber dans des convulsions qui entraînent bientôt la mort après elles ; mais ils se gardent bien de manger la chair de ceux qui meurent de cette manière.

Essayons maintenant de rapprocher les traits qui caractérisent ce peuple, par des coups de pinceaux plus rapides : ils sont tous extrêmement noirs, courts, nerveux, les cheveux crépus, naturellement sains, bien pris dans leur taille, les dents belles, et vivant très-vieux ; ils sont adonnés à toutes sortes de crimes, principalement à ceux de la luxure, de la cruauté, de la vengeance et de la superstition, et d’ailleurs, emportés, traîtres, colères et ignorans. Leurs femmes sont mieux faites qu’eux : elles ont les formes superbes ; elles sont fraîches, et presque toutes, elles ont de belles dents et de beaux yeux ; mais elles sont si cruellement traitées, si abruties par le despotisme de leurs époux, que leurs attraits ne se soutiennent pas au-delà de 30 ans, et qu’elles ne vivent guères au-delà de 50.

Quant au luxe et aux arts de ces peuples, tu vois jusqu’où ils s’étendent ; quelques poteries qu’ils vernissent assez bien avec le jus d’une plante indigène de ces climats ; quelques claies, quelques paniers et des nattes délicatement travaillées, mais qui ne sont l’ouvrage que des femmes.

Le Roi, qui connaît l’espèce des femmes blanches, et qui en a eu quelques-unes échouées sur les côtes des Jagas, tient d’elles une petite quantité d’ouvrages plus précieux, que tu pourras voir dans son palais. Le peu qu’il a connu de ces femmes l’en a rendu très-friand, et il paierait d’une partie de son Royaume celles qu’on pourrait lui procurer.

Entièrement privé de sensibilité, et peut-être en cela plus heureux que nous, ces sauvages n’imaginent pas qu’on puisse s’affliger de la mort d’un parent ou d’un ami ; ils voient expirer l’un ou l’autre sans la plus légère marque d’altération, souvent même ils les achèvent, quand ils les voient sans espérance de guérir, ou parvenus à un âge trop avancé, et cela sans penser faire le plus petit mal. Il vaut mille fois mieux, disent-ils, se défaire de gens qui souffrent, ou qui sont inutiles, que de les laisser dans un monde dont ils ne connaissent plus que les horreurs.

Leur manière d’enterrer les morts, est de placer tout simplement le cadavre au pied d’un arbre, sans nulle respect, sans aucune cérémonie, et sans plus de façon qu’on n’en ferait pour un animal. De quelle nécessité sont nos usages sur cela ? Un homme mort n’est plus bon à rien ; il ne sent plus rien ; c’est une folie que d’imaginer qu’on lui doive autre chose que de le placer dans un coin de terre, n’importe où ; quelquefois ils le mangent, quand il n’est pas mort de maladie. Mais, quelque chose qu’il arrive, les prêtres n’ont rien à faire en cet instant, et quelque soient leurs vexations sur tout le reste, elle ne s’étend pas cependant jusqu’à se faire ridiculement payer du droit de rendre un cadavre aux éléments qui l’ont formé.

Leurs notions sur le sort des ames, après cette vie, sont fort confuses ; d’abord, ils ne croient pas que l’ame soit une chose distincte du corps ; ils disent qu’elle n’est que le résultat de la sorte d’organisation que nous avons reçue de la nature, que chaque genre d’organisation nécessite une ame différente, et que telle est la seule distance qu’il y ait entre les animaux et nous. Ce systême m’a paru bien philosophique pour eux.

Mais cette étincelle de raison est bientôt étouffée par des extravagances pitoyables : ils disent que la mort n’est qu’un sommeil, au bout duquel ils se trouveront tout entiers et tels qu’ils étaient dans ce monde, sur les bords d’un fleuve charmant, où tout concourra à leurs desirs, où ils auront des femmes blanches et des poissons en abondance. Ils ouvrent ce séjour fabuleux également aux bons comme aux méchans, parce qu’il est égal, selon eux, d’être l’un ou l’autre ; que rien ne dépend d’eux qu’ils ne se sont pas faits, et que l’Être qui a tout créé ne peut les punir d’avoir agi suivant ses vues… Singulière manie des hommes, de ne pouvoir presque dans aucune de leurs associations se passer de l’idée absurde d’une vie à venir ; il est bien singulier qu’il leur faille les plus puissans secours de l’étude et de la réflexion pour réussir à absorber en eux une chimère née de l’orgueil, aussi ridicule à admettre, et aussi cruellement destructive de toute félicité sur la terre. — Ami, dis-je à Sarmiento, il me paraît que tes systêmes… — Sont invariables sur ce point, répondit le Portugais ; c’est vouloir s’aveugler à plaisir, que d’imaginer que quelque chose de nous survive ; c’est se refuser à tous les argumens démonstratifs de la raison et du bon sens, c’est contrarier toutes les leçons que la nature nous offre, que de distinguer en nous quelque chose de la matière ; c’est en méconnaître les propriétés, que de ne pas voir qu’elle est susceptible de toutes les opérations possibles par la seule différence de ses modifications… Ah ! si cette ame sublime devait nous survivre, si elle était d’une substance immatérielle, s’altérerait-elle avec nos organes ? croîtrait-elle avec nos forces ? dégénérerait-elle au déclin de notre âge ? serait-elle vigoureuse et saine, quand rien ne souffre en nous ? Triste, abattue, languissante sitôt que se dérange notre santé, une ame qui suit aussi constamment toutes les variations du physique, ne peut guères appartenir au moral ; mon ami, il faut être fou pour croire un instant que ce qui nous fait exister soit autre chose que la combinaison particulière des élémens qui nous constituent : altérez ces élémens, vous altérez l’ame ; séparez-les, tout s’anéantit ; l’ame est donc dans ces élémens, elle n’en est donc que le résultat, mais n’en est point une chose distincte ; elle est au corps ce que la flamme est à la matière qui le consume : ces deux choses agiraient-elles l’une sans l’autre ? la flamme existerait-elle sans l’élément qui l’entretient ? et reversiblement, celui-ci se consumerait-il sans la flamme ? Ah ! mon ami, sois bien en repos sur le sort de ton ame après cette vie,… elle ne sera pas plus malheureuse qu’elle l’était avant d’animer ton corps, et tu ne seras pas plus à plaindre pour avoir végété malgré toi quelques instans sur le globe, que tu ne l’étais avant d’y paraître. — Sans me donner le tems de détruire ou de réfuter une opinion si contraire à la raison et à la délicatesse de l’homme sensible, si injurieuse à la puissance de l’Être qui ne nous a donné cette ame immortelle que pour arriver par son moyen à la sublime idée de son existence, d’où découle naturellement la suite et la nécessité de nos devoirs, tant envers ce Dieu saint et puissant, que relativement aux autres créatures, au milieu desquelles il nous a placé ; sans, dis-je, me permettre de lui répondre un mot, le Portugais, qui n’aimait point qu’on le contrariât, reprit ainsi le fil de sa description.

La connaissance que tu as des mœurs, des coutumes, des loix et de la religion des habitans du Royaume de Butua, te fait aisément deviner leur morale ; aucuns de leurs actes de tyrannie et de cruauté, aucuns de leurs excès de débauche, aucunes de leurs hostilités ne passent pour des crimes chez eux. Pour légitimer les premiers articles, ils disent que la nature, en créant des individus inégaux, a prouvé qu’il y en avait quelques-uns qui devaient être soumis aux autres ; elle n’eût mis sans cela aucune distance entr’eux : voilà l’argument d’après lequel ils partent pour molester leurs femmes, qui, selon leur manière de penser, ne sont que des animaux inférieurs à eux, et sur lesquels la nature leur donne toute espèce de droits ; quant à leur égarement de débauche, l’homme, disent-ils, est conformé de manière à ce que telle chose peut plaire à l’un, et doit déplaire à l’autre : or, dès que la nature lui a soumis des êtres, qui, par leur faiblesse, doivent indifféremment satisfaire ou l’un ou l’autre de ces besoins, ils ne peuvent devenir des crimes ; d’un côté, l’homme reçoit des goûts ; de l’autre, il a ce qu’il faut pour se contenter : quelle apparence que la nature eût réuni ces deux moyens, si elle était offensée de la manière dont on en use.

Tout ce que je viens de dire, continua le Portugais en terminant son récit, va redoubler sans doute l’horreur que tu ressens déjà pour ce peuple, et d’après l’obligation où te voilà d’y vivre, j’ai peut-être eu tort de te donner autant de détails. — Sois bien certain, répondis-je, qu’il n’est aucun principe de ces monstres que je ne mette au rang des plus affreux écarts de la raison humaine ; je ne suis pas plus scrupuleux qu’on ne doit l’être ; tu dois, je crois, t’en être aperçu… mais favoriser, suivre ou croire des maximes aussi révoltantes, est au-dessus de mes forces et de mon cœur… Sarmiento voulut répliquer, je ne lui répondis plus, bien persuadé que je ne convertirais pas cet homme endurci, et que c’était une de ces sortes d’ames dont la perversité rend la cure d’autant plus impossible, que ne se trouvant point dans un état de souffrance par cette dépravation, elles ne désirent nullement une meilleure manière d’être. Je lui témoignai, pour rompre notre dialogue, l’envie d’entrer dans une cabane où notre course nous avait conduit : nous y pénétrâmes ; c’était l’asyle d’un homme du peuple : nous le trouvâmes assis sur des nattes, mangeant du maïs bouilli, et sa femme à genoux devant lui, le servant avec toutes les marques possibles de respect. Comme le Portugais était connu pour le favori du Prince, le Paysan se leva et s’agenouilla dès qu’il parut, peu après il lui présenta sa fille, jeune enfant de 13 ou 14 ans… Tu vois la politesse de ces cantons, me dit Sarmiento. Dis-moi, dans quel pays de ton Europe on recevrait ainsi un étranger ?… Il résulte donc quelque chose de bon de ce despotisme qui t’effraie, et le voilà donc au moins, dans un cas, d’accord avec la nature. — Ne mets cette coutume qu’au rang des écarts et des désordres, m’écriai-je, et puisqu’elle ne m’inspire que de l’éloignement et du dégoût, elle ne peut être dans la nature… — Dis, dans les mœurs, et ne confonds pas l’usage, le pli donné par l’éducation avec les loix de la nature… Et pendant ce tems-là Sarmiento ayant repoussé durement la jeune fille, demanda du feu, alluma sa pipe, sortit, et nous regagnâmes la Capitale.

Il y avait trois mois que j’étais dans ce triste séjour, maudissant mon malheur et mon existence, désespérant qu’aucun hasard m’y fit jamais rencontrer Léonore, n’aimant qu’elle, ne pensant qu’à elle, lorsque le sort, pour calmer un instant mes maux, fit naître au moins pour moi, l’occasion d’une bonne œuvre.

J’étais sorti seul un matin pour aller rêver plus à l’aise à l’objet de mon cœur ; je préférais ces promenades solitaires à celles où Sarmiento m’empestait de sa morale erronée, et cherchait toujours à combattre ou à pervertir mes principes, lorsque je découvris un spectacle fait pour arracher les pleurs de tous autres individus que ceux de ce peuple féroce, peu faits pour le plaisir touchant de s’attendrir sur les douleurs d’un sexe délicat et doux, que le ciel forma pour partager nos maux, pour mêler de roses les épines de la vie, et non pour être méprisées et traitées comme des bêtes de somme.

Une de ces malheureuses hersait un champ où son mari voulait semer du maïs, atelée à une charrue lourde ; elle la traînait de toutes ses forces sur une terre grasse et spongieuse, qu’il s’agissait d’entr’ouvrir. Indépendamment de ce travail pénible, où succombait cette infortunée, elle avait deux enfans attachés devant elle, que nourrissait chacun de ses seins ; elle pliait sous le joug ; des sanglots et des cris s’entendaient malgré elle ; sa sueur et ses larmes coulaient à la fois sur le front de ses deux enfans… Un faux pas la fait chanceler… elle tombe… Je la crus morte… son barbare époux saute sur elle, armé d’un fouet, et l’accable de coups pour la faire relever… Je n’écoute plus que la nature et mon cœur, je m’élance sur ce scélérat… je le renverse dans le sillon… je brise les liens qui attachent sa mourante compagne au timon de la charrue… je la relève… la presse sur ma poitrine, et l’assis sous un arbre à côté de moi… elle était évanouie, elle serait morte sans ce secours… Je tenais sur mes genoux ses enfans froissés de la chûte… Cette malheureuse ouvre enfin les yeux… elle me regarde… elle ne peut concevoir qu’il existe dans la nature un être qui peut la secourir et la venger… elle me fixe avec étonnement ; bientôt les larmes de reconnaissance arrosent les mains de son bienfaiteur… elle prend ses enfans, elle les baise… elle me les donne… elle a l’air de m’engager à leur sauver la vie comme à elle. Je jouissais délicieusement de cette scène, lorsque j’aperçois le mari revenir à moi avec un de ses camarades ; je me lève, décidé à les recevoir tous deux comme ils le méritent… Ma contenance les effraie : j’emmène la femme, j’emporte les enfans, j’établis chez moi cette malheureuse famille, et défends au mari d’y paraître. Je fis demander le soir cette femme au Roi, comme si j’avais eu le dessein de la destiner à mes plaisirs : le Monarque qui m’avait déjà beaucoup reproché le célibat dans lequel je vivais, me l’accorda sans difficulté, et fit défendre à l’époux d’approcher de ma maison. Je lui proposai d’être mon esclave : on ne peut peindre la joie qu’elle eut de l’accepter ; je la chargeai donc du soin de mon petit ménage, et je rendis sa vie si douce, qu’elle voulait se tuer de désespoir quand elle sut que je songeais à quitter le pays. Il y a donc, là comme ailleurs, de l’ame, de la sensibilité, de la reconnaissance et de la délicatesse, ce sexe si cruellement outragé dans ces féroces climats ; il a donc tout ce qu’il faut pour rendre ses maîtres heureux, si, renonçant à l’affreux droit de le maîtriser, ces tyrans préféraient celui bien plus doux de cultiver des vertus qui feraient aussi bien la douceur de leur vie.

Sarmiento n’eut pas plutôt appris cette action qu’il la blâma ; non-seulement elle choquait ses indignes maximes, mais elle était même, prétendait-il, contre les loix du pays, puisqu’elle ravissait à un époux les droits qu’il avait sur sa femme, et comment, d’ailleurs, avec de l’esprit, poursuivait ce cruel sophiste, comment t’imaginer avoir fait une bonne œuvre, quand de deux êtres qu’intéresse cette action, il en reste un de malheureux. — Celui qui souffre était criminel. — Non, puisqu’il agissait d’après les usages de son pays ; mais le fût-il, qu’importe, son crime le rendait heureux ; en t’y opposant, tu fais un infortuné. — Il est juste que le coupable souffre. — Ce qui est juste, c’est qu’il n’y ait dans l’état de souffrance que l’être faible, créé par la nature pour végéter dans l’asservissement, et tu déranges cet ordre en prêtant ton secours à cet être faible, contre le maître qui a tout droit sur lui ; aveuglé par une fausse pitié, dont les mouvemens sont trompeurs et les principes égoïstes, tu troubles et pervertis les vues de la nature ; mais allons plus loin : supposons les deux êtres égaux, je n’en soutiens pas moins que si dans l’action à laquelle se livre l’homme que tu appelles humain, il faut nécessairement que des deux que cette action touche, il y en ait un de malheureux ; l’action n’est plus vertueuse, elle est indifférente ; car une bonne action qui n’est qu’aux dépens du bonheur d’un homme, une bonne action d’où résulte une manière d’être désagréable pour un des deux individus qu’elle touche, en remettant les choses comme elles étaient, ne peut plus être regardée comme vertueuse, elle n’est plus qu’indifférente, puisqu’elle n’a fait que changer les situations. — Elle est bonne dès qu’elle venge le crime. — Elle ne peut être telle, dès qu’elle laisse un individu dans le malheur, et pour qu’elle pût avoir ce caractère de bonté que tu lui supposes, il faudrait qu’on fût mieux instruit sur ce qui est crime ou sur ce qui ne l’est pas ; tant que les idées de vice ou de vertu ne seront pas plus développées, tant qu’on variera, tant qu’on flottera sur ce qui caractérise l’un ou l’autre, celui qui, pour venger ce qu’il croit mal, rendra un autre être à plaindre, n’aura sûrement rien fait de vertueux. — Eh ! que m’importent tes raisonnemens, dis-je en colère à ce maudit homme, il est si doux de se livrer à de telles actions, que fussent-elles même équivoques, il nous reste toujours au fond du cœur la jouissance délicieuse de les avoir faites. — D’accord, reprit Sarmiento, dis que tu as fait cette action parce qu’elle te flattait, que tu t’es livré, en la faisant, à un genre de plaisir analogue à ton organisation ; que tu as cédé à une sorte de faiblesse flatteuse pour ton ame sensible ; mais ne dis pas que tu as fait une bonne action, et si tu m’en vois faire une contraire, ne dis pas que j’en fais une mauvaise, dis que j’ai voulu jouir comme toi, et que nous avons cherché chacun ce qui convenait le mieux à notre manière de voir et de sentir.

Enfin la vengeance du ciel éclata sur ce malheureux Portugais : le fourbe, en me dévoilant une partie de sa conduite, dont les détails que je vous cache, vous feraient frémir sans doute, m’avaient pourtant déguisé le crime affreux qu’il méditait pour lors. Cet homme, sans ame, sans reconnaissance, comme tous ceux que l’ambition dévore, oubliant qu’il devoit la vie à ce Monarque contre lequel il complotait, osait penser à le détrôner pour se mettre lui-même à sa place. Avec les seules troupes de la Couronne, il imaginait forcer les grands vassaux à le reconnaître, ou les réduire à la servitude. Je pensai être enveloppé dans l’orage : heureusement le Roi, sûr de mon innocence, et ayant besoin de mes services, distingua le coupable, le punit seul et me rendit justice.

J’ignorais, et le complot de ce scélérat, et la découverte qu’on venait d’en faire, lorsque, sortis tous deux un jour pour une de nos courses ordinaires, six nègres embusqués tombèrent sur lui, et l’étendirent à mes pieds ; il respirait encore… — Je meurs, me dit-il, je connais la main qui me frappe, elle fait bien, dans deux jours je lui en ravissais la puissance ; puisse le traître périr un jour comme moi. Ami, je pars en paix ; ni amendement, ni correction même à cette heure cruelle où le voile tombe et la vérité perce ; et si j’emporte un remords au tombeau, c’est de n’avoir pas comblé la mesure ; tu vois qu’on meurt tranquille quand on me ressemble. Il n’y a de malheureux que celui qui espère ; celui qui frémit, est celui qui croit encore ; celui dont la foi est éteinte ne peut plus rien avoir à redouter : meurs comme moi si tu le peux… Ses yeux se fermèrent et son ame atroce alla paraître aux pieds de son Juge, souillée de tous les crimes, et du plus grand sans doute, l’impénitence finale.

Je ne perdis pas un instant, pour me rendre chez le roi, et m’éclaircissant avec lui, il me raconta les odieux desseins du Portugais, m’assura que je ne devais rien craindre, que mon innocence lui était connue, et que je pouvais continuer de le servir tranquille. Je rentrai chez moi, moins agité. Là, tout entier à mes réflexions, je me convainquis combien il est vrai qu’aucun crime ne reste sans châtiment, et que la main équitable de la Providence sait tôt ou tard accabler celui qui la méconnait ou l’outrage. Cependant je plaignis et regrettai ce malheureux ; je le plaignis, parce que plus un homme est entraîné au mal, plus il y est porté par des circonstances ou des causes physiques, et plus, sans-doute, il est à plaindre : je le regrettai, parce que c’était le seul être avec qui je pus raisonner quelquefois ; il me semblait qu’isolé au milieu de ces barbares, je devenais plus faible et plus infortuné.

Depuis que j’y étais, j’avais déjà exercé mon ministère sur cinq troupes de femmes, sans qu’aucune blanche eût encore paru. Ne me flattant plus de voir jamais arriver ma chère Léonore sur ces côtes, où l’espoir de la délivrer et de la ramener en Europe, fixait seul mes destins, je m’occupais sérieusement de mon secret départ, lorsque le roi me fit dire qu’il avait quelque chose à me communiquer. Il entendait fort bien le portugais : je l’avais appris avec Sarmiento, et j’étais, au moyen de cela, très en état, depuis quelque temps, de m’entretenir avec sa majesté ; elle m’apprit donc qu’elle venait de recevoir des nouvelles d’une troupe de femmes blanches, actuellement dans un petit fort portugais, existant sur les frontières du Monomotapa, lesquelles seraient fort aisées à enlever ; que pour parvenir à ce fort, il y avait à la vérité des montagnes presqu’inaccessibles à traverser, que les défilés de ces barrières étaient presque toujours gardés par les Bororès, peuple plus guerrier et plus cruel encore que le sien, mais que le moment était propice, parce que ces fiers et intraitables voisins se trouvaient alors très-occupés avec les Cimbas, leurs plus grands ennemis, et qu’il n’y avait aucun danger à entreprendre la conquête qu’il méditait. À l’égard des Portugais, je ne les crains pas, continua le monarque, ils sont d’ailleurs en très-petit nombre dans le fort dont je parle ; ainsi rien ne peut troubler mon projet.

Il n’est pas besoin de vous dire avec quel empressement je le saisis moi-même ; tout paraissait ici ranimer mon espoir ; Léonore pouvait être au nombre de ces femmes blanches ; obtenais-je la permission d’être de ce détachement, ou de le commander, une fois au fort portugais, j’emmenais Léonore en Europe, si j’étais assez heureux, pour l’y trouver… N’y était-elle pas, cette expédition m’ouvrait toujours la route des établissemens d’Europe, et je quittais ces barbares, dès que je me retrouvais avec des chrétiens.

Mais Ben Maacoro avait autant de politique que moi ; il redoutait ma désertion ; il était attaché aux services que je lui rendais, et décidé à tout, pour me garder chez lui, à quelque prix que ce pût être, moyennant quoi, non-seulement je ne pus obtenir la conduite des troupes, mais il me fut même très-défendu d’être de l’expédition. Il ne me communiquait ce qu’il venait de me dire, que pour me faire part du plaisir qu’il en recevait, et me prévenir en même tems, d’être moins difficile sur le choix de ces femmes, parce que leur seule couleur suffisait pour lui plaire.

Mon triste espoir déçu aussi-tôt que formé, ma situation me sembla plus affreuse ; je ne pouvais plus que craindre ce que je venais de desirer. Quel moyen me restait-il, pour ravir Léonore au roi, à supposer qu’elle fût parmi ces femmes ? J’aurais la douleur de la lui livrer moi-même, sans la connaître. Un instant, je le sais, j’avais cru que le flambeau de l’amour m’empêcherait de m’égarer ; mais cette idée n’était qu’un fruit de mon ivresse, que détruisait aussi-tôt la raison. De ce moment, je ne trouvai plus pour moi de tranquillité, qu’à me convaincre qu’il était impossible que Léonore fût au nombre de ces femmes ; je regardai comme une chimère, ce qui venait de me rendre heureux, peu de temps avant… Quelle apparence, me disais-je, que de la côte occidentale d’Afrique où on la supposait, lorsque je passai à Maroc, elle se trouve maintenant sur la côte orientale ? Pour que cela pût être, il aurait fallu, ou qu’elle eût traversé les terres, ce qui était presque incroyable, ou qu’elle eût fait, par mer, le tour du continent, ce qui me paraissait encore plus difficile. Je chassai donc totalement cette pensée de mon esprit. Quand l’illusion qui nous a séduit, ne sert plus qu’à notre supplice, le plus court est de la détruire.

Je m’affermis si bien, d’après cela, dans l’impossibilité de mes craintes, que je ne m’occupai pas plus des femmes blanches qui allaient arriver, que je ne l’avais fait jusqu’alors des noires, et la ferme résolution de fuir, aussitôt que j’en trouverais le moyen, ne remplit que plus fortement mon esprit. Dès qu’il devenait impossible que Léonore parvînt jamais dans le royaume, je devais mettre tout en usage pour aller la chercher ailleurs.

Le détachement se fit donc. Trente guerriers partirent mystérieusement, traversèrent les montagnes, sans risque, mirent en fuite les Portugais du fort de Tété, sur la frontière septentrionale du Monomotapa, prirent quatre femmes blanches, et les amenèrent voilées au roi, avec aussi peu de danger. On me fit avertir ; je me plaçai, suivant l’usage, entre les deux nègres armés de massues, prêtes à fondre sur ma tête, au moindre mot, ou à la plus légère démarche qui pût s’éloigner de mon ministère.

Rien de moins effrayant pour moi que cette formalité, si j’eusse eu le moindre soupçon que ma chère Léonore dût être au nombre de ces femmes, mille morts ne m’eussent pas empêché de la saisir et de l’emporter au bout du monde. Mais je m’étais tellement affermi dans l’idée que cela ne pouvait être, que j’examinai ces femmes-ci avec la même indifférence que les autres ; deux me parurent de vingt-cinq à trente ans ; l’une desquelles me sembla mal faite, très-brune de peau, et très-éloignée d’être comme il les fallait au monarque ; l’autre était joliment tournée, mais plus de prémices. La troisième fixa plus long-temps mes regards ; je dus la soupçonner beaucoup plus jeune que les deux premières. Sa peau était éblouissante, et toutes les parties de son corps, formées comme par la main même des grâces. Elle répugnait beaucoup à


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l’examen, et quand il fallut constater sa vertu, elle se défendit horriblement. La manière dont ces femmes étaient voilées, quand on les présentait, ajoutait beaucoup à la terreur que cette cérémonie jettait dans l’âme de celles qui n’étaient pas du pays. Non-seulement il n’était pas possible de les voir ; mais elles-mêmes, les yeux bandés sous leurs voiles, ne pouvaient discerner, ni avec qui elles étaient, ni ce qu’on allait leur faire.

Les défenses multipliées de celle-ci, m’embarrassèrent beaucoup, la force ou la contrainte ne s’arrangeait pas à ma délicatesse, cependant je devais rendre un compte exact ; je me trouvai donc obligé de faire demander au roi ce qu’il prétendait que je fisse ; il m’envoya deux femmes de sa garde, munies de l’ordre de contenir la jeune fille, et de l’empêcher de se soustraire aux opérations de mon devoir. Elle fut saisie, et je poursuivis mes recherches ; elles devinrent très-embarrassantes. Pas assez bon anatomiste, pour décider en dernier ressort, sur une chose qui me parut douteuse, je me contentai d’établir sur celle-la, dans mon rapport, que je lui supposais absolument tout ce qu’il fallait pour plaire à son maître, et que si les choses n’étaient pas tout à fait dans l’entier qu’il leur désirait, il s’en fallait de si peu, que l’illusion lui serait encore permise. Quant à la quatrième, c’était une vieille femme, et je la réformai, ainsi que la première ; mais le roi ne s’empara pas moins de toutes les quatre ; il était si enthousiasmé des femmes blanches, qu’il n’en voulut soustraire aucune. Mon opération faite, les femmes entrèrent au sérail, et je me retirai.

À peine fus-je seul, que les résistances de cette jeune personne, ses charmes, la cruauté que j’avais eu d’appeller du secours ; tout cela, dis-je, vint agiter mon cœur en mille sens divers : je voulus chercher un peu de repos, et cette charmante créature venait s’offrir sans-cesse à mon imagination : ô toi, que j’idolâtre, m’écriai-je, serais-je donc coupable envers toi ; non, non, épouse adorée, nuls attraits ne balanceront les tiens, dans l’ame où s’érige ton temple… Mais Léonore, si tu m’enflammas, ô Léonore, si tu es belle ; hélas ! tu ne peux l’être qu’ainsi, et je l’avoue, mes sens tranquiles jusqu’alors, s’irriterent avec impétuosité. Je ne fus plus maître de les contenir ; il me semblait que l’amour même, entr’ouvrant les gazes qui voilaient cette malheureuse captive, m’offrait les traits chéris de mon cœur : séduit par cette douce et cruelle illusion, j’osai, pour la première fois de ma vie, être un instant heureux sans Léonore. Je m’endormis, et ces chimères s’évanouirent avec les ombres de la nuit.

Je demandai le lendemain à Ben Maacoro, s’il était content de ses prisonnières ; mais je fus bien étonné de le trouver dans une situation d’esprit où je ne l’avais jamais vu jusqu’alors. Il était soucieux, inquiet ; à peine me répondit-il : je crus déméler même, qu’il me regardait avec humeur ; je me retirai, sans oser renouveller ma demande, et m’effrayant un peu, je l’avoue, de ce changement dans l’air de sa majesté, craignant qu’on ne l’eût prévenu contre moi, et d’être, tôt ou tard, victime de son injustice ou de sa barbarie, je ne pensai plus qu’à mon départ. Le sort de ma malheureuse nègresse m’inquiétait ; je ne voulais pas la rendre à un époux qui l’aurait infailliblement tuée ; je ne voulais pas m’en charger, quelque desir qu’elle eût eu de me suivre ; affectant d’en être dégoûté, quoique je n’eus jamais eu de commerce avec elle, je priai un vieux chef des troupes du roi, qui m’avait paru plus honnête que ses compatriotes, de vouloir bien la recevoir au nombre de ses esclaves, et de la bien traiter, puis je m’évadai mystérieusement, vers l’entrée de la troisième nuit qui suivit l’arrivée des Européennes, dans le royaume de Butua. Triste victime de la fortune, misérable jouet de ses caprices, jusqu’à quand devais-je donc être ainsi balotté par elle ? Je fuyais, j’allais encore chercher au bout de l’univers, celle que je venais de livrer moi-même au plus brutal, au plus libertin, au plus odieux des hommes.

Oh Dieu ! vous me faites frissonner, dit la présidente de Blamont, en interrompant Sainville : Quoi, monsieur, c’était Léonore ?… Quoi, madame, c’était vous ?… Et vous n’avez pas été… et vous ne fûtes pas mangée ? Toute la société ne put s’empêcher de rire de la vivacité naïve de la restriction plaisante de madame de Blamont. — Madame, je vous en conjure, dit le comte de Baulè, n’interrompons plus monsieur de Sainville, d’abord, par l’empressement que nous devons tous avoir, de connaître le dénouement de ses aventures, et en second lieu pour apprendre de cette dame charmante, comment elle put se rencontrer là, et y étant, comme elle put échapper à tous les dangers qui la menaçaient.

Je dirigeai sur-le-champ mes pas au midi, poursuivit Sainville, et beaucoup plus près des frontières du pays des Hottentots, que je ne le croyais. Le lendemain, je vis sur les bords de la rivière de Berg, qui mouille deux ou trois bourgades hollandaises, dont la chaîne se prolonge depuis le Cap, jusqu’à cent cinquante lieues, dans l’intérieur de l’Afrique ; je trouvai ces Colons tellement dénaturalisés, ils y vivaient si bien à la manière du pays, qu’il devenait très-difficile de les distinguer des indigênes. Il y en a parmi eux, qui ne sont que les petits enfans des Hollandais du Cap, et qui n’y ont jamais été de leur vie ; fils d’Européens et d’Hottentots, on ne saurait démêler ce qu’ils sont ; on ne peut plus même les entendre. Je fus reçu néanmoins avec toute sorte d’humanité, dans ces établissemens ; ils me reconnurent pour Européen ; mais ce ne fut que par signe, que je pus démêler leur idée sur cela, et que je parvins à leur faire comprendre les miennes ; il n’y eut jamais moyen de se parler.

J’avais d’abord eu le projet de suivre le cours du Berg, et de ne point perdre de vue la chaîne des monts Lupata, au pied desquels est situé le Cap ; ensuite, je crus plus sûr de me regler sur la côte, espérant d’y trouver un plus grand nombre d’établissemens hollandais, et par conséquent plus de secours ; ce dernier parti me réussit : ces villages, extrêmement multipliés dans cette partie, m’offrirent presque chaque soir, un asyle. Je rencontrai plusieurs troupes de sauvages, dont quelques-unes me parurent appartenir à la nation jaune, nouvellement découverte dans cette partie, et le dix-huitième jour de mon départ de Butua, après avoir longé près de 150 lieues de côtes, j’arrivai dans la ville du Cap, où je trouvai, dans l’instant, tous les secours que j’aurais pu rencontrer dans la meilleure ville de Hollande ; mes lettres de change furent acceptées, et l’on m’offrit de m’en escompter ce que je voudrais, ou même le tout, si je le jugeais à propos. Ces premiers soins remplis, et m’étant vêtu convenablement, j’allai trouver le gouverneur hollandais. Dès qu’il eut su l’objet de mon voyage, dès qu’il eut vu le portrait de Léonore, il m’assura qu’une femme absolument semblable à la miniature que je lui faisais voir, était à bord de la Découverte, second navire anglais, accompagnant Cook, et commandé par le capitaine Clarke, qui venait de mouiller récemment au Cap. Il m’ajouta que cette femme, singulièrement aimable et douce, très-attachée au lieutenant de ce vaisseau, dont elle se disait l’épouse, avait paru sous ce titre chez lui, et chez les autres officiers de la garnison, et avait emporté l’estime et la considération générale. Me rappelant tout de suite, qu’à Maroc on assurait également avoir vu la même femme sur un bâtiment anglais, j’offre une seconde fois le portrait aux yeux du gouverneur. Oh ! monsieur, lui dis-je égaré, ne vous trompez-vous point, est-ce bien celle-là ? est-ce bien là la femme qui peut être l’épouse d’un autre ? Soyez-en sûr, me répondit ce militaire, et présentant alors le portrait à sa femme et à plusieurs officiers de son état-major, il fut unanimement reconnu pour ne pouvoir appartenir qu’à l’épouse du lieutenant de la Découverte. Je me crus donc perdu sans ressource, et mon malheur s’offrit à moi sous des faces si odieuses, que je ne vis même rien, qui pût en adoucir l’horreur ; j’avais bien voulu douter que le ciel pût mettre Léonore entre mes mains, chez le roi de Butua ; là, je m’aveuglais sur un fait qui n’était que trop sûr, et lorsque tout ici pouvait me prouver l’impossibilité de mes craintes, si j’avais mieux examiné les choses. Je croyais tout aveuglément ; je n’avais point eu de nouvelles de Léonore, depuis Salé ; il était possible, ou qu’elle eût passé de-là, dans quelques colonies anglaises, ou qu’au lieu de venir en Afrique, comme on le croyait, elle eût été à Londres : on peut indifféremment de Salé, parvenir à l’un ou à l’autre de ces points, moyennant quoi, rien de plus simple, en admettant l’inconstance de celle que j’adorais ; rien de plus naturel, qu’elle eût épousé le de la Découverte, et qu’elle eût passé avec lui dans la mer du Sud, destination du troisième voyage de Cook.

Absolument rempli de ces idées, et sachant qu’il n’y avait pas plus de six semaines que les Anglais avaient quitté le Cap, je résolus de les suivre, de m’élancer sur le vaisseau qui emportait Léonore, de l’arracher des mains de celui qui osait me la ravir, de rappeler à cette femme perfide, les sermens que nous nous étions faits à la face des cieux, et de la contraindre à les remplir, ou me précipiter dans les flots, avec elle.

Ces résolutions prises, sans annoncer au gouverneur d’autres intentions que celle de suivre mon infidelle, je le conjurai de me vendre un petit bâtiment assez bon voilier, pour me permettre d’atteindre promptement les Anglais. D’abord il rit de mon projet, le trouva digne de mon âge, et fit tout ce qu’il put, pour m’en dissuader ; mais quand il vit la violence avec laquelle j’y tenais, le désespoir prêt à s’emparer de moi, s’il me fallait y renoncer ; n’ayant aucune raison de me refuser, dès que je lui proposais de payer tout, il m’accommoda d’un léger navire hollandais, qu’il m’assura devoir remplir mes intentions ; il donna tous les ordres nécessaires pour la cargaison, pour l’équipement, y plaça des vivres pour six mois, six petites pièces de canon de fer, pour les sauvages, en me défendant expressément de tirer sur aucun Européen, à moins que ce ne fût pour me défendre ; il joignit à cela dix soldats de marine, trente matelots, deux bons officiers marchands, et un excellent pilote. Je payai tout comptant, et laissai de plus entre ses mains, la solde de mon équipage, pour six mois. Tout étant prêt, ayant comblé le gouverneur des marques de ma reconnaissance, je mis à la voile, vers le milieu de décembre, me dirigeant sur l’isle d’Otaïti, où je savais que le capitaine Cook devait aller.

À peine eumes-nous doublé le Cap, que nous essuyames un ouragan considérable, accident commun dans ces parrages, dès qu’on a perdu la terre de vue. Peu fait encore à la grande mer, n’ayant guères couru que des côtes, sur de petits bâtimens, où le roulis se fait moins sentir, je souffrais tout ce qu’il est possible d’exprimer ; mais les tourmens du corps ne sont rien, quand l’ame est vivement affectée : les sensations morales absorbent entièrement les maux physiques, et tous nos mouvemens concentrés dans l’âme, n’établissent que là le siége de la douleur.

Le trente-huitième jour, nous vîmes terre ; c’était la pointe de la Nouvelle Hollande, appelée terre de Diémen ; nous sûmes là, par les sauvages, qu’il y avait peu de temps que les Anglais en étaient partis ; mais faute d’interpretes, nous ne pûmes prendre aucune autre sorte d’éclaircissemens. Nous apprîmes seulement, que se dirigeant au Nord, ils remplissaient toujours le projet établi par eux, de relâcher à Otaïti. Nous suivîmes leurs traces.

Vous permettrez, dit Sainville, que je supprime ici les détails nautiques, et les descriptions d’îles où nous touchâmes ; ce qui tient à cette route, si bien indiquée dans les voyages de Cook, ne vous apprendrait rien de nouveau ; je ne vous arrêterai donc un instant que sur la singulière découverte que je fis ; l’île que je vous décrirai, totalement inconnue aux navigateurs, offerte à mon vaisseau, par le hasard d’un coup de vent, qui nous y porta malgré nous, est trop intéressante par elle-même ; tout ce qui la concerne la différencie trop essentiellement des descriptions de Cook ; la rencontre enfin que j’y fis, est trop extraordinaire, pour que vous ne me pardonniez pas d’y fixer un moment vos regards.

Le vent était bon, la mer peu agitée ; nous venions de doubler la Nouvelle Zélande, par le travers du canal de la Reine Charlotte, et nous avancions à pleine voile vers le Tropique ; soupçonnant le groupe des îles de la Société, à peu de distance de nous, sur notre gauche, le pilote y dirigeait le Cap, lorsqu’un coup de vent d’Occident s’éleva avec une affreuse impétuosité, et nous éloigna tout-à-coup de ces îles. La tempête devint effroyable, elle était accompagnée d’une grêle si grosse, que les grains blessèrent plusieurs matelots. Nous carguames à l’instant nos voiles, nous abbattîmes nos vergues de perroquet, et bientôt nous fûmes obligés de changer nos manœuvres, et d’aller à mât et à cordes, jusqu’à ce que nous eussions été portés contre terre, ce qui devait nous perdre ou nous sauver ; enfin cette terre, aussi désirée que crainte, se fit voir à nous, vers la pointe du jour, le lendemain. Si le vent, qui nous y jettait avec violence, ne se fût appaisé avec l’aurore, nous y brisions infailliblement. Il se calma, nous pûmes gouverner ; mais notre vaisseau ayant vraisemblablement touché pendant l’orage, et faisant près de trois voies d’eau à l’heure, nous fumes contraints de nous diriger, à tout évènement, vers l’île que nous apercevions, à dessein de nous y radouber.

Cette île nous paraissait charmante, quoique toute environnée de rochers, et dans notre horrible état, nous savourions au moins l’espoir flatteur de pouvoir réparer nos maux, dans une contrée si délicieuse.

J’envoyai la chaloupe et le lieutenant, pour reconnaître un ancrage, et sonder les dispositions des habitans ; la chaloupe revint trois heures après, avec deux naturels du pays, qui demandèrent à me saluer, et qui le firent à l’européenne : je leur parlai tour-à-tour quelqu’une des langues de ce continent ; mais ils ne me comprirent point. Je crus m’apercevoir cependant, qu’ils redoublaient d’attention, quand je me servais de la langue française, et que leurs oreilles étaient faites à en entendre les sons. Quoi qu’il en fût, leurs signes très-intelligibles, et qui n’avaient rien de sauvage, m’apprirent que leur chef ne demandait pas mieux que de nous recevoir, si nous arrivions avec des desseins de paix, et que dans ce cas, nous trouverions chez eux, tout ce qu’il fallait pour nous secourir. Les ayant assuré de mes intentions pacifiques, je leur offris quelques présens ; ils les refusèrent avec noblesse, et nous avançâmes. Nous trouvâmes près de la côte, un bon mouillage par 12 ou 15 brasses, joli sable rouge ; on jetta l’ancre, et je reconnus avant que de descendre, que la terre où nous abordions, était située au-dessus du Tropique, entre le 260 et 263e degré de longitude, et entre le 25 et 26e degré de latitude méridionale, peu éloignée d’une terre vue autrefois par Davis.

Un nombre infini d’insulaires des deux sexes, bordait la côte, quand nous arrivâmes ; ils nous reçurent avec des signes de joie, qui ne pouvaient plus nous laisser douter de leurs sentimens. Quelques uns de nos matelots, séduits par ces apparences, voulurent cajoler les femmes ; mais ils en furent à l’instant repoussés avec autant de décence, que de fierté, et nous continuâmes pacifiquement nos opérations, sans que cette première faute, assez commune aux Européens, nous fît rien perdre de la bienveillance de ces peuples. À peine eus-je pris terre, que deux habitans s’avancèrent vers moi avec les plus grandes démonstrations d’amitié, et me firent comprendre qu’ils étaient là pour me conduire chez leur chef, si je le trouvais bon. J’acceptai l’offre, je donnai les ordres nécessaires à mon équipage, je recommandai la plus grande discrétion, et n’emmenai avec moi que mes deux officiers. Après avoir observé à la hâte, de superbes fortifications européennes, qui défendaient le port, et auxquelles nous reviendrons bientôt, nous entrâmes, en suivant nos guides, dans une superbe avenue de palmiers, à quatre rangs d’arbres, qui conduisait du port à la ville.

Cette ville, construite sur un plan régulier, nous offrit un coup-d’œil charmant. Elle avait plus de deux lieues de circuit, sa forme était exactement ronde ; toutes les rues en étaient alignées ; mais chacune de ces rues était plutôt une promenade, qu’un passage. Elles étaient bordées d’arbres, des deux côtés, des trotoirs régnaient le long des maisons, et le milieu était un sable doux, formant un marcher agréable. Toutes ces maisons étaient uniformes ; il n’y en avait pas une qui fût, ni plus haute, ni plus grande que l’autre ; chacune avait un rez-de-chaussée, un premier étage, une terrasse à l’italienne, au-dessus, et présentait de face une porte régulière d’entrée, au milieu de deux fenêtres, qui, chacune, avait au-dessus d’elle la croisée servant à donner du jour au premier étage. Toutes ces façades étaient régulièrement peintes par compartimens symétriques, en couleur de rose et en vert, ce qui donnait à chacune de ces rues, l’air d’une décoration. Après en avoir longé quelques unes, qui nous parurent d’autant plus riantes, que les insulaires, garnissant en foule le devant de leurs maisons, pour nous voir, contribuaient encore au mouvement et à la diversité du spectacle. Nous arrivâmes sur une assez grande place d’une parfaite rondeur, et environnée d’arbres. Deux seuls bâtimens circulaires, remplissaient en entier cette place ; ils étaient peints comme les maisons, et n’avaient de plus qu’elles, qu’un peu plus de grandeur et d’élévation. L’un de ces logis était le palais du chef ; l’autre contenait deux emplacemens publics, dont je vous dirai bientôt l’usage.

Rien d’extraordinaire ne nous annonça la maison du prince ; nous n’y vîmes aucuns de ces gardes insultans, qui, par leurs précautions et leurs armes, semble dérober le tyran aux yeux de ses peuples, de peur que l’infortune ne puisse apporter à ses pieds, l’image des maux dont elle est victime. Ce chef respectable, venu pour nous recevoir lui-même à la porte de son palais, fut indifféremment abordé par tous ceux qui nous guidaient ou nous accompagnaient ; tous s’empressaient de l’approcher ; tous jouissaient en le voyant, et il fit des gestes d’amitié à tous.

Grand par ses seules vertus, respecté par sa seule sagesse, gardé par le seul cœur du peuple, je me crus transporté, en le voyant, dans ces temps heureux de l’âge d’or, où les rois n’étaient que les amis de leurs sujets, où les sujets n’étaient que les enfans de leurs princes. Je crus voir enfin Sésostris, au milieu de la ville de Thèbes.

Zamé, (c’était le nom de cet homme rare), pouvait avoir 70 ans, à peine en paraissait-il cinquante ; il était grand, d’une figure agréable, le port noble, le sourire gracieux, l’œil vif, le front orné des plus beaux cheveux blancs, et réunissant enfin à l’agrément de l’âge mûr toute la majesté de la vieillesse.

Dès qu’il nous vit, il nous reconnut pour Européens, et sachant que le français est l’idiome commun de ce continent, il me demanda tout de suite dans cette langue, de quelle Nation j’étais ?… De celle dont vous parlez la langue, dis-je en le saluant. — Je la connais, me répondit Zamé, j’ai habité trois ans votre Patrie, nous en raisonnerons ensemble… Mais ceux qui vous suivent n’en paraissent pas. — Non, ils sont Hollandais… Et il leur adressa aussi-tôt quelques paroles flatteuses dans leur langue. — Vous vous étonnez de rencontrer un sauvage aussi instruit, me dit-il ensuite. Venez, venez, suivez-moi, j’éclaircirai ce qui vous étonne, je vous raconterai mon histoire.

Nous entrâmes à sa suite dans le palais : les meubles en étaient simples et propres, plus à l’asiatique qu’à l’européenne, quoiqu’il y en eût quelques uns totalement à l’usage de notre Nation. Six femmes, fort belles, en entouraient une d’environ 60 ans, et toutes se levèrent à notre arrivée. — Voilà ma femme, me dit Zamé en me présentant la plus vieille ; ces trois-ci sont mes filles, ces trois autres sont nos amies ; j’ai de plus deux garçons : s’ils vous savaient ici, ils y seraient déjà. Je suis certain que vous les aimerez ; et Zamé s’apercevant de ma surprise à tant de candeur : je vous étonne, me dit-il, je le vois bien… On vous a dit que j’étais le Chef de cette Nation, et vous êtes surpris qu’à l’exemple de vos Souverains d’Europe, je ne fasse pas consister ma grandeur dans la morgue et dans le silence ; et savez-vous pourquoi je ne leur ressemble point, c’est qu’ils ne savent qu’être Roi, et que j’ai appris à être homme. Allons, mettez-vous à votre aise, nous jaserons, je vous instruirai de tout : commencez d’abord par dire vos besoins ; que désirez-vous ? Je suis pressé de le savoir, afin de donner des ordres pour qu’on y pourvoie sur-le-champ.

Attendri de tant de bontés, je ne cessais d’en marquer ma reconnaissance, quand Zamé se tournant vers sa femme, lui dit, toujours dans notre langue : je suis bien aise que vous voyiez un Européen ; mais je suis fâché qu’il vous apprenne qu’une des modes de son pays soit de remercier le bienfaiteur, comme si ce n’était pas celui qui oblige qui dût toujours rendre grace à l’autre.

Alors, j’établis nos besoins… Vous aurez tout cela, me dit Zamé, et même de bons ouvriers pour aider les vôtres ; mais vous ne me parlez pas de provisions, vous devez en manquer : vous avez peut-être cru que je voulais vous les donner ?… point du tout, je vous les vends… Ou rien de tout ce que vous demandez, ou la certitude de passer quinze jours avec moi. Vous voyez bien que je suis plus indiscret que vous.

Toujours de plus en plus touché de cette franchise si rare dans un Souverain, je me prosternai à ses genoux. — Eh bien, eh bien ! dit-il en me relevant… Zoraï, continua-t-il en s’adressant à sa femme, voilà comme ils sont avec leurs chefs, ils les respectent au lieu de les aimer. Renvoyez vos gens à leur bord, me dit-il ensuite, ils y trouveront déjà une partie de ce qu’ils veulent ; ils demanderont ce qui leur manque ; s’ils aiment mieux loger dans la ville, ils le peuvent ; mais vous et vos officiers, n’aurez point d’autre logement que ma maison ; elle est commode et vaste : j’y ai quelquefois reçu des amis, je n’y ai jamais vu de courtisans.

Zamé donna ses ordres, je donnai les miens, je lui fis voir que la présence de mes officiers était nécessaire au vaisseau. — Eh bien ! me dit-il, je ne garderai donc que vous ; mais demain ils reviendront dîner avec moi. — Ils saluèrent et prirent congé.

Peu après, deux citoyens semblables à ceux que nous avions vus dans la ville, habillés de même ; (tous, à la couleur près, l’étaient également) vinrent avertir Zamé qu’il était servi : nous passâmes dans une grande pièce où le repas était préparé à l’européenne. — Voici la seule cérémonie que je ferai pour vous, me dit cet hôte aimable ; vous ne mangeriez pas commodément comme nous, et j’ai ordonné qu’on plaçât des sièges ; nous nous en servons quelquefois, cela ne nous gênera


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J’ai quelquefois ici, reçu des amis, je n’y ai jamais vu de courtisans.

point, et sans attendre mes remercîmens, il s’assit à côté de sa femme, me fit mettre près de lui, et les six jeunes filles remplirent les autres places. — Ces jolies personnes, me dit Zamé, en me montrant les trois amies de sa famille, vont vous faire croire que j’aime le sexe, vous ne vous tromperez pas, je l’aime beaucoup, non comme vous l’entendez peut-être : les loix de mon pays permettent le divorce, et cependant, continua-t-il en prenant la main de Zoraï, je n’ai jamais eu que cette bonne amie, et n’en aurai sûrement point d’autre. Mais je suis vieux, les jeunes femmes me font plaisir à voir, ce sexe a tant de qualités ! mon ami, j’ai toujours cru que celui qui ne savait pas aimer les femmes, n’était pas fait pour commander aux hommes.

Oh ! l’excellent homme ! s’écria Madame de Blamont, je l’aime déjà passionnément. J’espère que vous n’eûtes pas peur à ce souper de manger de la chair humaine, comme chez votre vilain Portugais. — Il s’en faut bien, Madame, reprit Sainville, il n’y parut même aucune sorte de viande : tout le repas consistait en une douzaine de jattes d’une superbe porcelaine bleue du Japon, uniquement remplies de légumes, de confitures, de fruits et de pâtisserie. — Le plus mauvais petit Prince d’Allemagne fait meilleure chère que moi, n’est-ce pas mon ami, me dit Zamé. Voulez-vous savoir pourquoi ? C’est qu’il nourrit son orgueil beaucoup plus que son estomac, et qu’il imagine qu’il y a de la grandeur et de la magnificence à faire assommer vingt bêtes pour en sustenter une. Ma vanité se place à des objets différens : être cher à ses concitoyens, être aimé de ceux qui l’entourent, faire le bien, empêcher le mal, rendre tout le monde heureux, voilà les seules choses, mon ami, qui doivent flatter la vanité de celui que le hasard place au-dessus des autres. Ce n’est point par aucun principe religieux que nous nous abstenons de viande, c’est par régime, c’est par humanité : Pourquoi sacrifier nos frères, quand la nature nous donne autre chose ? Peut-on croire, d’ailleurs, qu’il soit bon d’engloûtir dans ses entrailles la chair et le sang putréfiés de mille animaux divers ; il ne peut résulter de là qu’un chile âcre, qui déterriore nécessairement nos organes, qui les affaiblit, qui précipite les infirmités et hâte la mort… Mais les comestibles que je vous offre n’ont aucuns de ces inconvéniens : les fumées que leur digestion renvoie au cerveau sont légères, et les fibres n’en sont jamais ébranlées. Vous boirez de l’eau, mon convive, regardez sa limpidité, savourez sa fraîcheur ; vous n’imaginez pas les soins que j’emploie pour l’avoir bonne. Quelle liqueur peut valoir celle-là ? En peut-il être de plus saine ?… Ne me demandez point à présent pourquoi je suis frais malgré mon âge ; je n’ai jamais abusé de mes forces ; quoique j’aie beaucoup voyagé, j’ai toujours fui l’intempérance, et je n’ai jamais goûté de viande… Vous allez me prendre pour un disciple de Crotone[29] ; vous serez bien surpris, quand vous saurez que je ne suis rien de tout cela, et que je n’ai adopté dans ma vie qu’un principe, travailler à réunir autour de soi la plus grande somme de bonheur possible, en commençant par faire celui des autres. Je sens bien que je vous devrais encore des excuses sur la manière bourgeoise dont je vous reçois. Un Souverain manger avec sa femme et ses enfans, ne pas soudoyer quatre mille coquins, afin d’avoir une table pour Monsieur, une table pour Madame… C’est d’une petitesse ! d’un mauvais ton ! N’est-ce pas ainsi que l’on dirait en France ? Vous voyez que j’en sais le langage. Ô mon ami ! qu’il est onéreux selon moi, qu’il est cruel pour une ame sensible ce luxe intolérable, qui n’est le fruit que du sang des peuples : croyez-vous que je dînerais, si j’imaginais que ces plats d’or dans lesquels je serais servi, fussent aux dépens de la félicité de mes sujets, et que les débiles enfans de ceux qui soutiendraient ce luxe n’auraient, pour conserver leurs tristes jours, que quelques morceaux de pain brun paitri au sein de la misère, délayé des larmes de la douleur et du désespoir… Non, cette idée me ferait frémir, je ne le supporterais jamais. Ce que vous voyez aujourd’hui sur ma table, tous les habitants de cette isle peuvent l’avoir sur la leur, aussi je le mange avec appétit. Eh bien ! mon cher Français, vous ne dites mot. — Grand homme, répondis-je dans le plus vif enthousiasme, je fais bien plus, j’admire et je jouis. — Écoutez, me dit Zamé, vous vous êtes servi là d’une expression qui me choque : laissons le mot de grandeur aux despotes qui n’exigent que du respect ; la certitude où ils doivent être de ne pouvoir inspirer d’autres sentimens, fait qu’ils renoncent à tous ceux qu’ils sont dans l’impossibilité de faire naître, pour exiger ceux qui ne sont l’ouvrage que de l’or et du trône. Il n’y a aucun homme sur la terre qui soit plus grand que l’autre, eu égard à l’état où l’a créé la nature, que ceux qui ont la prétention de l’inégalité, l’obtiennent par des vertus. Les habitants de ce pays m’appellent leur père, et je veux que vous me nommiez votre ami : ne m’avez-vous pas dit que je vous avais rendu service ?… Eh bien ! j’ai donc des droits au titre d’ami que je vous demande, et je l’exige.

La conversation devint générale : les femmes, qui presque toutes parlaient français, s’en mêlèrent avec autant d’esprit que de graces et de naïveté ; j’avais déjà remarqué qu’elles étaient absolument vêtues de la même manière que celles de la ville, et ce costume était aussi simple qu’élégant ; un juste très-serré leur dessine précisément la taille, qu’elles ont toutes extraordinairement grande et swelte ; ensuite un voile, qui me parut d’une étoffe encore plus fine et plus déliée que nos gazes, et d’un jaune tendre, après s’être marié agréablement à leurs cheveux, retombe en molles ondulations autour de leurs hanches, et se perd dans un gros nœud sur la cuisse gauche. Tous les hommes étaient vêtus à l’asiatique, la tête couverte d’une espèce de turban léger d’une forme très-agréable, et de la même couleur que leur vêtement.

Le gris, le rose et le verd sont les trois seules couleurs qu’ils adoptent pour leurs habits : la première est celle des vieillards, l’âge mûr emploie le verd, et l’autre est pour la jeunesse. L’étoffe de leurs vêtemens est fine et moëlleuse ; elle est la même en toutes les saisons, attendu la douceur et l’égalité du climat ; elle ressemble un peu à nos camelots de soie : celle des femmes est la même. Ces étoffes et celles de leurs voiles sont tissues, dans leurs propres manufactures, de la troisième peau d’un arbre qu’ils me montrèrent, et qui ressemble au mûrier. Zamé me dit que cette espèce de plante est particulière à son isle.

Les deux Citoyens qui avaient annoncé le souper furent les seuls qui le servirent : tout se passa avec ordre, et fut fini en moins d’une heure. Mon hôte, me dit Zamé, en se levant, vous êtes fatigué ; on va vous conduire dans votre chambre ; demain nous nous lèverons de bonne heure, et nous jaserons ; je vous ferai voir la ville, je vous donnerai la description de mes petits États, je vous expliquerai la manière simple dont je les régis, je vous apprendrai mon histoire, et j’aurai l’œil, malgré cela, à ce que rien ne manque aux besoins que vous m’avez témoignés : ce n’est pas le tout que de parler de soi à ses amis, l’essentiel est de s’occuper d’eux. Je vous remets entre les mains d’un de ces fidèles serviteurs, continua-t-il, en parlant d’un des Citoyens qui nous avaient servis, il va vous installer : vous trouvez tout ceci bien simple, n’est-ce pas ? Ne fussiez-vous que chez un financier, vous auriez deux valets-de-chambre dorés pour vous conduire : ici, vous n’aurez qu’un de mes amis, c’est le nom que je donne à mes domestiques ; le mensonge, l’orgueil et l’égoïsme auraient seuls fait chez l’un les frais du cérémonial : celui que vous voyez ici n’est l’ouvrage que de mon cœur. Adieu.

L’appartement où je me retirai était simple, mais propre et commode comme tout ce que j’avais observé dans cette charmante maison : trois matelas remplis de feuilles de palmiers desséchées et préparées avec une sorte de moëlleux qui les rendaient aussi douces que des plumes, composaient mon lit ; ils étaient étendus sur des nattes à terre ; un léger pavillon de cette même étoffe dont les femmes formaient leurs voiles, était agréablement attaché au mur, et l’on s’en entourait pour éviter la piquûre d’une petite mouche incommode dans une saison de ce pays. Je passai dans cette chambre une des meilleures nuits dont j’eusse encore joui depuis mes infortunes ; je me croyais dans le temple de la vertu, et je reposais tranquille aux pieds de ses autels.

Le lendemain Zamé envoya savoir si j’étais éveillé, et comme on me vit debout, on me dit qu’il m’attendait : je le trouvai dans la même salle où j’avais été reçu la veille.

Jeune étranger, me dit-il, j’ai cru que vous seriez bien-aise de savoir quel est celui qui vous reçoit, que vous apprendriez avec plaisir pourquoi vous trouvez à l’extrêmité de la terre un homme qui parle la même langue que vous, et qui paraît connaître votre Patrie. Asseyez-vous, et m’écoutez.

Fin de la troisième Partie.


reparait: reparaît

  1. Le lecteur qui prendrait ceci pour un de ces épisodes placé sans motif, et qu’on peut lire, ou passer à volonté, commettrait une faute bien lourde.
  2. Il est à propos de remarquer ici en passant qu’il n’y a point de ville en France où le Clergé soit plus détestable qu’à Lyon ; on a toujours dit, et avec raison, que le corps des Curés de Paris composait l’assemblée des plus honnêtes gens de la Capitale, on peut affirmer positivement tout le contraire de ceux de Lyon : la fourberie, la cupidité, l’ignorance et le libertinage, voilà les traits qui les caractérisent.
  3. Après les Athéniens, il n’y avait point en Grèce de forces maritimes égales à celles de l’isle de Corcire, aujourd’hui Corfou, aux Vénitiens. Homère, dans son Odissée, donne une grande idée des richesses et de la puissance de cette isle.
  4. Il ne faut pas s’étonner si de tels principes, manifestés dès long-tems par notre auteur, le faisaient gémir à la Bastille, où la révolution le trouva. (Note de l’éditeur.)
  5. Salé était encore au milieu de ce siècle une république indépendante, dont les citoyens étaient aussi habiles corsaires que bon commerçans ; elle fut soumise par le monarque actuel sous le règne de son père.
  6. On recule d’effroi à ce récit ; il est affreux, sans doute ; mais si c’est un crime que d’être vaincu, chez ces barbares, pourquoi ne leur est-il pas permis de punir alors les criminels par ce supplice, comme nous punissons les nôtres, par des supplices à-peu-près semblables. Or, si la même horreur se trouve chez deux nations, l’une, parce qu’elle y procède avec un peu plus de cérémonie, n’a pourtant pas le droit d’invectiver l’autre ; il n’y a plus que le philosophe qui admet peu de crimes et qui ne tue point, qui soit fondé à les invectiver toutes deux.
  7. Sublimes réflexions du magnifique exorde de l’immortel ouvrage de M. Rainal, ouvrage qui a fait à la fois la gloire de l’écrivain qui le composa, et la honte de la nation qui osa le flétrir. Ô Rainal, ton siècle et ta patrie ne te méritaient pas !
  8. C’est un des objets de luxe des monarques nègres, d’avoir de ces sortes de femmes dans leur palais, quelques affreuses qu’elles soient ; ils en jouissent par rafinement. Tous les hommes ne sont donc pas également aiguillonnés à l’acte de la jouissance, par des motifs semblables, il est donc possible que ce qui est singulièrement, beau comme ce qui est excessivement laid, puisse indifféremment exciter, en raison, seulement de la différence des organes. Il n’y a aucune règle certaine sur cet objet, et la beauté n’a rien de réel, rien qui ne puisse être contesté ; elle peut être observée sous tel rapport, dans un climat, et sous tel autre, dans un climat différent. Or, dès que tous les habitans de la terre ne s’accordent pas unanimement sur la beauté ; il est donc possible que dans une même nation, les uns pensent qu’une chose affreuse est fort belle, pendant que d’autres penseront qu’une chose fort belle, est affreuse. Tout est affaire de goût et d’organisation ; et il n’y a que les sots qui, sur cela, comme sur tout ce qui y tient, puissent imaginer le pédantisme de la règle.
  9. La plus délicate, dit-on, est celle des petits garçons : un berger allemand ayant été contraint par le besoin de se repaître de cet affreux mêts, continua depuis par goût, et certifia que la viande de petit garçon était la meilleure : une vieille femme, au Brésil, déclara à Pinto, Gouverneur Portugais, absolument la même chose : Saint-Jérôme assure le même fait, et dit que dans son voyage en Irlande, il trouva cette coutume de manger des enfans mâles établie par les bergers ; ils en choisissaient, dit-il, les parties charnues. Voyez pour les deux faits ci-dessus le second Voyage de Cook, tome II, page 221 et suivantes.
  10. L’antropophagie n’est certainement pas un crime ; elle peut en occasionner, sans doute, mais elle est indifférente par elle-même. Il est impossible de découvrir quelle en a été la première cause : MM. Meunier, Paw et Cook ont beaucoup écrit sur cette matière sans réussir à la résoudre ; le second paraît être celui qui l’a le mieux analysée dans ses recherches sur les Américains, tome I, et cependant, quand on en a lu et relu ce passage, on ne se trouve pas plus instruit qu’on ne l’était auparavant. Ce qu’il y a de sûr, c’est que cette coutume a été générale sur notre planète, et qu’elle est aussi ancienne que le monde ; mais la cause : le premier motif qui fit exposer un quartier d’homme sur la table d’un autre homme, est absolument indéfinissable ; en analysant, on ne trouve pourtant que quatre raisons qui aient pu légitimer cette coutume. Superstition ou religion, ce qui est presque toujours synonime ; appétit désordonné, provenant de la même cause que les vapeurs histériques des femmes ; vengeance, plusieurs traits d’histoire appuient ces trois motifs ; rafinement dépravé de débauche, ou besoin, ce que confirment d’autres traits d’histoire ; mais il est impossible de dire lequel de ces motifs fit naître la coutume : une nation tout entière ne commença sûrement pas ; quelque particulier, par l’un de ces quatre motifs, rendit compte de ce qu’il avait éprouvé, il se loua de cette nourriture, et la nation suivit peu-à-peu cet exemple. Ce ne serait pas, ce me semble, un sujet indigne des académies, que de proposer un prix pour celui qui dévoilerait l’incontestable origine de cette coutume.
  11. Une chose singulière, sans doute, est que cet avilissement des femmes enceintes ait été retrouvé dans les isles fortunées de la mer du Sud par le capitaine Cook : il y a quelques pays en Asie et en Amérique où cette coutume est la même.
  12. Le pauvre Sarmiento ignorait combien cette imbécile politique avait mal réussi en France à quelques-uns des gens dont il parle : on congédia le sieur Sartine quand il voulut employer ce plat moyen. Il est vrai que peu de gens en place avaient aussi impunément et mal-adroitement volé. Arrivé d’Espagne, clerc de Procureur à Paris, s’y trouver six cent mille livres de rente au bout de trente ans, et oser dire qu’on ne peut plus être utile au Roi, parce qu’on se ruine à son service, est une effronterie rare, et bien digne du méprisable aventurier dont il s’agit ici ; mais que ces insolens fripons-là n’ayent pas été privés de leur liberté, ou de leurs biens, et même de leurs jours, tandis qu’on pendait un malheureux valet pour cinq sols : voilà de ces contradictions bien faites pour faire mépriser le gouvernement qui les tolérait.
  13. On appelle Esprits animaux, ce fluide électrique qui circule dans les cavités de nos nerfs ; il n’est aucune de nos sensations, qui ne naisse de l’ébranlement causé à ce fluide ; il est le siège de la douleur et du plaisir ; c’est, en un mot, la seule âme admise par les philosophes modernes. Lucrèce eut bien mieux raisonné, s’il eût connu ce fluide, lui dont tous les principes tournaient autour de cette vérité, sans venir à bout de la saisir.
  14. « Rien de plus aisé à concevoir, dit Fontenelle, (le plus délicat de nos poëtes, pourtant,) qu’on puisse être heureux en amour, par une personne que l’on ne rend point heureuse ; il y a des plaisirs solitaires, qui n’ont nul besoin de se communiquer, et dont on jouit très-délicieusement, quoi qu’on ne les donne pas ; ce n’est qu’un pur effet de l’amour-propre ou de la vanité, que le desir de faire le bonheur des autres ; c’est une fierté insupportable, de ne consentir à être heureux, qu’à condition de rendre la pareille… Un sultan, dans son sérail, n’est-il pas mille fois plus modeste ; il reçoit des plaisirs sans nombre, et ne se pique d’en rendre aucun…… Que l’on étudie bien le cœur de l’homme, on y trouvera que cette délicatesse tant estimée, n’est qu’une dette que l’on paye à l’orgueil ; on ne veut rien devoir ». Dialogue des morts, Soliman et Juliette de Gonzague, page 183 et suiv.
      Ce sentiment se trouve dans Montesquiou, dans Helvétius, dans La Mettrie, &c. et sera toujours celui des vrais philosophes.
  15. Cette différence est portée jusqu’à 3,982 livres d’air, desquelles nous sommes plus ou moins pressés dans les variations de temps. Est-il étonnant, d’après cela, que nous éprouvions une différence aussi sensible, dans notre organisation d’une saison à l’autre.
  16. Il est vraisemblable que ce peuple tient cette exécrable coutume, de ses voisins les Hottentots, où elle est générale ; une chose plus singulière est que le capitaine Cook l’ait trouvée dans plusieurs de ses découvertes, et particulièrement à la nouvelle Zélande.
  17. La bravoure et la férocité ont un sens où elles peuvent se confondre. En quoi consiste la bravoure ? à étouffer les sentimens naturels, qui nous portent à notre conservation ; dans la férocité, il s’agit de la conservation des autres ; mais le mouvement est toujours d’étouffer la loi naturelle, on a donc eu tort de dire, qu’un homme féroce n’était jamais brave ; le courage, à le bien prendre, n’est qu’une sorte de férocité, et ne peut être compris, philosophiquement parlant, que dans la classe des vices ; nos seuls préjugés en font une vertu ; mais nos préjugés sont toujours bien loin de la nature.
  18. Le rival de Dieu est peint sous l’emblême du serpent : nous savons l’histoire du serpent d’airain, chez les juifs ; le culte du serpent, en un mot, est universel ; l’instrument que nous employons dans nos églises, sous cette forme, est un reste de cette idolâtrie.
  19. Ce peuple n’est pas le seul dominé par cette opinion ; un des personnages de la scène entrera bientôt dans un plus grand détail sur ces usages. Nous y renvoyons le lecteur.
  20. Voici sans doute l’endroit où Sarmiento doit, suivant ce qu’il a dit, contrarier ses principes ; car nous avons vu, et nous verrons encore qu’il est bien loin d’être le partisan de l’égalité, il arrive souvent que pour étayer un systême, quand on le discute avec un homme prévenu, on est obligé de donner entorse à quelqu’un de ses principes, pour mieux convaincre l’adversaire en parlant de ses mœurs ou des opinions qu’il a. Il est clair que c’est ici l’histoire du Portugais.
  21. À combien peu d’années seroit réduit le temps de cette fertilité, si l’on avoit, en supposant la femme grosse tous les ans, retranché les neuf mois, où quelque semence que le champ reçoive, il ne peut plus cependant rapporter ; la fertilité de la femme qu’on suppose, ne s’étendroit plus qu’à 81 mois sur 70 ans. Quelle preuve de plus pour l’assertion.
  22. Voyez Plutarque, Vie de Solon et de Lycurgue.
  23. « Quant aux peines infligées contre l’ennemi des plaisirs purs et chastes de la nature, elles doivent dépendre du caractère de la nation que gouverne le législateur ; sans cela, la loi qui protège les mœurs peut devenir aussi dangereuse que leur infraction. »
    Philosophie de la Nature, tome I, page 267.
  24. Les rigueurs théocratiques étayent toujours l’aristocratie ; la religion n’est que le moyen de la tyrannie ; elle la soutient, elle lui prête des forces. Le premier devoir d’un Gouvernement libre, ou qui recouvre sa liberté, doit être incontestablement le brisement total de tous les freins religieux ; bannir les Rois, sans détruire le culte religieux, c’est ne couper qu’une des têtes de l’hydre ; la retraite du despotisme est le parvis des temples ; persécuté dans un État, c’est là qu’il se réfugie, et c’est de là qu’il reparait pour enchaîner les hommes quand on a été assez mal-adroit pour ne pas l’y poursuivre en détruisant et son perfide asyle et les scélérats qui le lui donnent.
  25. La racine de l’igname est longue d’un pied et demi dans les bonnes terres ; elle se plante en Décembre : on connaît sa maturité lorsque ses feuilles se flétrissent ; on la coupe en morceaux, ou la mange rôtie sur la braise, ou bien on la fait bouillir avec de la chair salée ; elle sert quelque fois de pain : on en fait aussi des bouillies agréables ; les nègres en font du langou et du pain.
  26. Je le répète, il en sera toujours de même dans tous les Gouvernemens despotiques, et jamais un peuple sage ne réussira à se défaire de l’un de ces jougs, s’il ne secoue l’autre.
  27. Animal de 17 pieds de haut, qu’on trouve aussi chez les Hottentots, voisins de ces peuples. Voyez les Voyages de Bougainville, p. 402, tome II.
  28. Paw parle de cette même plante comme indigène de l’Amérique.
  29. Ville d’Italie où enseignait Pittagore.