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Chez la veuve Girouard (Tome 1p. 291-293).

LETTRE XXX.


Madame de Blamont à Valcour.

Vertfeuil, ce 16 octobre.


Lisez et pleurez avec moi…, ne le savais-je pas, que je ne retrouverais cette fille une minute, que pour la regretter éternellement… Elle était malheureuse… Ah comme je l’aurais aimé !… elle s’est tuée de désespoir… Elle était haïe… Funeste erreur !… Tout cela fut-il arrivé sans l’infamie de cette nourrice ? sans l’affreux projet de mon époux ? J’aurais voulu de plus grands détails, mais à quoi m’eussent-ils servis ?… je l’ai perdu !… je ne la verrai jamais !… Il faut étouffer tous les mouvemens de mon cœur, ah ! j’apprends depuis tant d’années à leur faire violence, qu’un sacrifice de plus ne devrait pas me coûter… Valcour, écrivez-moi… calmez-moi, vous n’imaginez pas combien j’ai besoin de l’être, mon cœur toujours déçu, veut les secours de l’amitié, il lui faut un sentiment réel pour le consoler de toutes les illusions qui l’égarent. En vérité, c’est un grand malheur d’être organisé moins grossièrement qu’un autre, pour une ou deux jouissances meilleures, on y trouve vingt tourmens de plus.

L’excès des précautions que nous sommes obligées de prendre, nous privera peut-être de vous écrire aussi souvent que nous le faisions ; cet homme cruel se fait informer de tout, et il n’y a pas une de ses manœuvres qui ne me fasse frémir. Cependant, ne vous inquiétez nullement, il ne se passera rien de sérieux que vous n’en soyez instruit aussitôt. Adieu, plaignez-moi et ne cessez jamais de m’aimer.