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Chez la veuve Girouard (Tome 1p. 289-291).

LETTRE XXIX.


Le chevalier de Meilcourt à Déterville[1].

Rennes, ce 12 octobre.


Je désirerai, mon cher Déterville, pouvoir répondre, et plus au long, et d’une manière plus satisfaisante, à la lettre que vous m’avez fait l’amitié de m’écrire, mais enchaîné par des considérations dont je dépends essentiellement, je ne puis vous donner sur l’objet de vos demandes d’autres lumières que celles qui sont contenues dans le peu de lignes que vous allez lire.

Élisabeth de Kerneuil, douée de tous les agrémens de la figure et de l’esprit, mais fille d’une mère qui ne pouvait la souffrir, répondit fort jeune encore aux sentimens du comte de Kerneuil, l’un des premiers gentilshommes de Bretagne. Les obstacles invincibles qu’ils éprouvèrent l’un et l’autre à l’union qu’ils désiraient, furent causes de deux malheurs qui ont à jamais perdus ces jeunes gens. Le comte s’est expatrié, il a servi quelque tems en Russie… On l’y croit mort ; avant que la nouvelle ne s’en répandit, mademoiselle de Kerneuil avait déjà fini sa vie d’une manière plus affreuse, elle se tua dès qu’elle vit l’impossibilité d’appartenir jamais à l’objet de ses feux… Son père était mort depuis long-tems, sa mère a terminée ses jours deux ans après l’événement qui trancha ceux de sa fille, et comme mademoiselle de Kerneuil était fille unique, les biens ont passé à des collatéraux… c’est tout ce que je puis vous dire, qui que ce fut que vous interrogeassiez dans notre province, ne vous répondrait pas avec tant de franchise, il altérerait les faits, avec d’autant plus de vraisemblance qu’on avait fait courir des bruits très-divers sur cette malheureuse aventure……, vous eussiez sans doute desiré plus de détails, mais les liens que j’ai avec les deux familles me les interdisent. Adieu, mon cher cousin, j’exige votre parole, que ce que je vous dis ne sera jamais révélé qu’aux personnes qui vous chargent de m’écrire, et que vous voudrez bien engager au secret.


  1. Cette lettre-ci était incluse dans la suivante.