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Chez la veuve Girouard (Tome 4p. 350-362).

LETTRE LXXI.


Aline à Valcour.

Du château de Blamont, ce 29 avril.

Le temps de mon séjour sur la terre est fini ; je suis comme la tente du pasteur qu’on plie déjà pour l’emporter

Ézéchias, Cant.


Elle est évanouie cette douce illusion, elle s’est exhalée comme la fumée qui s’élève dans l’air,… tu l’as perdue celle que tu aimais, ses jours se sont écoulés comme l’ombre, et elle a séché comme l’herbe.[1] Joie trompeuse ! espérance frivole vous n’avez amusé son cœur que pour rendre votre privation plus cruelle ! oh Valcour ! elle n’existe plus celle qui te parle, sa voix fragile, s’élevant du sein des sépulchres, ressemble à ces météores échapans à l’œil qui les suit… Avais-je tort de t’engager à mépriser ce vase d’argile qui ne devait durer qu’un instant ? que tes yeux pénètrent le nuage de mort où je suis maintenant enveloppée, qu’ils voyent ces traits autrefois chéris, défigurés par les horreurs de la dissolution, et n’ayant plus que le sceau du sentiment indestructible que mon ame imprimât sur chacun d’eux ;… mais si tout est annéanti, s’il ne reste plus de moi que de la poussière, cette ame qui t’aimât subsiste, ne fut-elle pas même immortelle par la pureté de son essence, elle le serait comme ouvrage de ta flamme, et l’être que tu sus animer dans Aline, l’être que créât… que vivifiât ton amour, doit être èternel comme lui. Tu la verras cette ame aimante, elle se réalisera dans tes veilles,… elle apparaîtra dans tes songes ;… elle voltigera près de toi, et s’identifiant à la tienne, elle en réglera les mouvemens, comme la main de Dieu dirige les astres dans les plaines immenses de l’espace.

Oh mon ami ! que de changement ! quelques jours ont apporté à notre situation, Il y a trois semaines que nous formions des plans de plaisirs, des projets de commerce,… que cette mère tendre que j’ai perdue, et que j’idolâtrais, se flattait de nous voir unis, et nous permettait d’y croire avec elle,… frêles jouets des décrets suprêmes… Quel intervalle énorme ce peu d’instans vient de mettre entre nous ! semblables au pilote insensé qui se réjouit à la vue du port, et que l’ouragan impétueux brise incessamment sur l’éceuil qu’il se félicitait d’avoir évité… Nous imaginons toucher au bonheur, tandis qu’il est certain qu’il n’existera jamais pour nous. Et voilà donc les projets des hommes, voilà donc les tristes résultats de leurs décisions chancelantes. Leurs impuissans désirs, tels que les faibles rayons du soleil sous les signes glacés du Zodiaque, vont s’annéantir sans effet dans les volontés de l’Éternel, comme ceux-ci se dissipent sans chaleur dans les flots condensés de l’air.

Mais supposons que tout eût ri pour nous, admettons un instant que nos jours eussent coulés dans un jardin de délices, où les roses fussent nées sous nos pas ; où le cèdre toujours parfumé, ne nous eût offert son ombrage qu’aux bords des ruisseaux de lait, et qu’auprès des fruits du palmier… Sommes-nous immortels, mon ami, et n’eût-il pas fallu quitter, comme Eve, ce séjour si doux du bonheur ? Eh ! t’imagines-tu que cette séparation n’eût pas été plus cruelle alors qu’elle ne nous le paraît aujourd’hui, où nos pas n’ont pressé que des ronces ? Nos liens se seraient multipliés, et l’accroissement de notre amour en nous les faisant trouver à chaque instant plus chers, n’eût-il pas rendu plus affreuse la nécessité de les rompre ? remercions l’éternel de nous avoir présenté le calice avant qu’il ne fût plus amer ; il t’aurait fallu pleurer à la fois, une épouse chérie, une amie complaisante et douce, la mère de ces tendres fruits que ton amour eût fait éclore dans mon sein, et tes larmes ne coulent aujourd’hui, que sur une maîtresse à peine connue… Qui sait si du desir ardent de te plaire, ne seraient pas née dans moi quelques vertus nouvelles qui t’enchaînant plus fortement encore, t’eussent rendu ma perte plus douloureuse… Ah, mon ami, permets-moi de m’arrêter avec complaisance sur une idée que mon malheur emporte au même instant où la conçoit mon cœur… Si ces gages sacrés, dont je parle fussent venus resserrer nos nœuds, avec quels charmes j’aurais dirigé ces jeunes fruits de ta tendresse et de la mienne ! avec quelle joie j’aurais fait passer dans leurs ames naïves, ce feu divin que j’éprouvais pour toi ! Comme je me serais plue à les voir t’adresser les expressions de mon amour ! eh ! qu’avaient-ils donc de condamnables ces plaisirs doux et purs dont il plut à Dieu de me priver ?… Mais ne scrutons pas ses desseins,… nous n’étions pas nés l’un pour l’autre… Adorons et soumettons-nous.

Ô Valcour ! je devrais maintenant me justifier à tes yeux du criminel moyen que j’emploie pour sortir de la vie… Ah ! si je l’ai pris ce moyen terrible,… si j’ai dû briser ton idole dans le temple où tu l’adorais ; crois qu’aucun autre parti que celui-là seul, ne m’enlevait à l’infâmie. Instruis-toi, avant de me condamner, et ne me blâme pas sans entendre ce qui te sera dit sur cet objet… En quel état devais-je être réduite pour renoncer au plus doux bien de ma vie, et pour causer le plus grand chagrin de la tienne ?… Oui, j’ai mieux aimé la mort que la certitude de n’être jamais l’un à l’autre… J’ai préféré la cessation de ma vie, au double opprobre qui devait la souiller : ce parti est affreux, sans doute, puisqu’il nous sépare pour toujours,… pour toujours ;… quel mot mon ami ! il n’est que trop vrai ;… c’est pour toujours que nous sommes séparés ; il est impossible à présent que nous soyons jamais l’un à l’autre ; les années s’accumuleront,… les générations présentes et futures s’écrouleront dans l’abyme des temps ;… les crimes et les vertus se mélangeront, se croiseront, se multiplieront sur la terre ; tout variera, tout renaîtra, tout se détruira sous la voûte des cieux, sans qu’aucune de ces circonstances puisse ramener celle qui pourrait rendre Aline à Valcour. Non, mon ami,… toutes les gouttes d’eau de la mer, cent millions de fois multipliées par elles-mêmes, ne donneraient pas encore la plus faible idée de la multitude des siècles qui doivent composer l’intervalle immense qui va nous séparer ; et pendant cet affreux intervalle, pas une seule combinaison, pas un seul acte d’autorité, émana-t-il même de Dieu, ne pourrait renouer ces liens terrestres où nous avions la folie de nous complaire.

Mais à côté de cette idée, avec quelle douceur vient se présenter celle de l’Être infini, dans le sein duquel nos ames vont se réunir ;… Il est donc un moyen de te revoir, et ce moyen conçu par l’existence de cet être adorable, ne nous le rend-il pas et plus cher et plus précieux !… Oui, Valcour, c’est à ses pieds que je vais t’attendre ;… Ne préviens pas l’instant de cette réunion désirée ; pleure sur ma faute, et ne l’imite pas. Laisse-moi préparer cet être saint, à daigner te recevoir un jour ; laisse-moi l’implorer pour toi, et lui demander ta place au milieu des anges qui le louent ; ne m’ôte pas l’espoir flatteur d’imaginer que mes prières contribueront peut-être à ton éternelle félicité. Je dois l’essayer dans les cieux, n’ayant pu l’obtenir sur la terre. Toi,… continue d’y exercer ces vertus qui te valurent mon cœur ; chacune de celle où tu te livreras, aussi-tôt recueillie par ton Aline, sera présentée par elle au tribunal sacré de ce grand être. « Dieu puissant (oserai-je lui dire) ; il efface, à force de bienfaits, le crime de celle qui l’aimât, ne le rejettez pas de votre sein, et que ce soit par ses bonnes œuvres que j’obtienne à-la-fois de vous, et mon pardon, et son bonheur… Nous vous aimerons,… nous vous chérirons…, nous vous glorifierons,… nous tresserons ensemble les couronnes de mirthes que nous déposerons à vos pieds,… nous oserons faire retentir ensemble les voûtes azurées de votre temple, nous chanterons le nom du Seigneur dans Sion, et nous publierons ses louanges dans Jérusalem[2].

Non, mon ami, ne me plains pas, ne me plains pas, te dis-je ; songes, au peu que tu perds, pense à ce que tu peux retrouver ;… à ce qui t’attend au sein de l’éternel ; mais, pour mériter cette fin céleste, ne te dérobe point au monde Valcour, fait pour en être l’ornement ; je ne te condamne point à l’abandonner ; je n’exige de toi que de continuer d’y vivre honnête ; plus son séjour nous offre d’occasions de chûtes… plus il est beau de n’y montrer que des vertus ; il est au milieu de ce monde pervers, une solitude profonde,… c’est le cœur de l’homme sage,… il y descend, il s’y recueille, il y trouve des forces pour résister à la corruption. Que mon image l’embellisse cette solitude où je t’exile ; fais-l’y régner sans cesse, mon ami, j’ai encore assez d’orgueil pour croire qu’elle servira de rempart au vice, et que jamais rien de honteux ne saurait pénétrer au sanctuaire, érigée à cette image chérie. Lorsque le véritable chrétien veut exciter en lui des actes d’amour pour le Dieu qu’il adore, lorsqu’il veut opposer cet amour dont il brûle, à la tentation qui le séduit, il jette ses regards sur l’image souffrante de ce Dieu bon qui s’immolât pour lui… Il se rappelle les douleurs de ce Dieu, il se dit, il est mort pour moi. Si cette pensée ne suffit pas pour contenir ton ame dans la route du bien ; si toute belle qu’elle est, elle ne peut la remplir assez… Tourne tes yeux sur le portrait d’Aline, dis, en le regardant, et celle-là qui m’aimait est morte aussi pour moi, elle s’est immolée pour éviter le crime ; périssons, s’il le faut, mille fois, plutôt que de le commettre. Et avec cette foi, et avec cette force, nous nous reverrons, mon ami, nous revivrons encore dans l’éternité ; unis par la main de l’Être-Suprême, les traits envenimés de la méchanceté des hommes, repoussés vers leurs propres seins, ne seront plus pour nous, que ce que furent autrefois ceux du prince des ténèbres, contre le Dieu qui le précipitât.

Il faut nous quitter, Valcour, et cette séparation est bien différente de celle que nous fîmes il y a si peu de temps, sur la montagne de Colette, alors nous espérions de nous revoir, nous ne nous quittions que pour nous réunir,… et c’est pour toujours maintenant… Cette Aline, dont tu étais si fier, ne se présentera plus à tes yeux ; anéantie dans l’obscurité des tombeaux, on ne parlera pas plus d’elle incessamment, que si elle n’eût jamais existée,… elle ne vivra plus que dans ton cœur. En recevant ces caractères, en les arrosant de tes larmes, ton imagination frappée de celle qui les trace, la réalisera peut-être encore à tes sens, mais elle n’existera plus ; il y aura long-temps qu’elle sera plongée dans l’abyme ; et si ton illusion te la présente, ce ne sera plus que comme ces rayons de lumières colorant encore la cime des Alpes, quoique l’astre soit déjà dans le sein des ondes.

Aime-moi, Valcour, aime-moi :… chéris toujours celle qui préféra la mort au déshonneur, et reste-lui fidèle jusqu’au dernier instant de ta vie… Le monde t’offrira des créatures plus belles, il ne t’en donnera pas de plus tendres… Aucune des caresses dont tu t’enivrerais dans les bras d’une autre, ne vaudrait un soupir de la flamme d’Aline, et tu ne les aurais pas cueillies, que tu serais déchiré de remords… Rappelle-toi souvent nos anciennes amours, tache de trouver dans le souvenir des plaisirs passés, la force nécessaire à endurer les maux présents…… Adieu Valcour. Je dois enfin prononcer ce mot,… mes larmes se répandent… mon sang se glace en l’écrivant,… mes yeux se tournent vers toi,… ils te cherchent,… et ne te rencontrent plus,… je ressemble à la jeune biche qu’on arrache au sein de sa mère… D’où vient que ce n’est pas ta main qui me frappe ? D’où vient que je ne puis expirer dans tes bras ?…… Pourquoi mon ame en s’exhalant, ne peut-elle aussi-tôt s’enchaîner à la tienne par l’organe brûlant de mes derniers soupirs ?…… Pourquoi faut-il que je meure froidement et seule au milieu de mes ennemis ?…… Pourquoi mon corps, que leurs indignes regards profaneront peut-être, n’a-t-il pas le tien pour égide ? Pourquoi les derniers mots que je profère, imprimés sur tes lèvres, ne sont-ils pas les expressions les plus exaltées de ma tendresse… Je ne le puis,… non ;… mais c’est pour toi que je meurs, et cette idée me rend les forces qu’allait m’enlever mon amour… Adieu.



  1. Pseaume 101.
  2. Pseaume 101.