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Chez la veuve Girouard (Tome 4p. 188-197).

LETTRE LXIII.


Aline à Valcour.

Paris, ce 20 Mars.


Eh bien, dois-je l’aimer, cette mère charmante, dois-je la chérir éternellement ? Voyez ce qu’elle fait pour moi ? Je vous verrai… et c’est son ouvrage,… c’est à elle que nous devons cette faveur, et l’ame de votre tendre Aline à-la-fois remplie d’amour et de reconnaissance, ne saura dans cet heureux jour à quel sentiment se livrer… Mais mon ami, qu’elle sera courte cette joie,… et que d’affreux tourmens en suivront peut-être la douceur ! Ah ! croyez que cette séparation cruelle m’allarme autant que vous ; je conviens que depuis long-temps nous devions être accoutumés à vivre l’un sans l’autre ; mais nous respirions le même air, nous habitions le même pays ; et quelles affreuses barrières vont maintenant exister entre nous ! Oh ! comment supporter cet éloignement… Plus j’y réfléchis, moins j’imagine le pouvoir ;… Que de choses peuvent arriver pendant une si longue absence ; quoique séparés l’un de l’autre,… quand vous êtes près de moi, je me sens plus de force :… je souffre avec plus de résignation ;… mais à présent qui m’inspirera du courage ? qui deviendra l’ame de ma vie… et le soutien de mes malheurs ? Ô Valcour ! ne me dites pas vos pressentimens ;… de trop cruels viennent également me déchirer :… éloignons-les,… partez, puisqu’il le faut, partez, bien sûr de mon amour,… je vous suivrai ;… mon cœur volera sur vos traces : mes yeux toujours fixés sur les Alpes, franchiront, comme mes désirs, leurs cimes élancées vers les nues. Quand vous arriverez sur le plus haut de leurs sommets, vous retournerez vos regards sur cette terre où vous aurez laissé votre Aline ; et vous direz, là respirent deux créatures qui m’aiment, qui s’intéressent à moi, qui comptent mes pas et règlent mes journées, qui désirent avec autant d’ardeur que moi, l’instant qui doit me réunir à elles,… l’instant de ce bonheur si doux…

Oh, mon ami ! s’il était écrit dans les cieux que nous ne dussions jamais le goûter, ce bonheur :… si tous nos projets étaient chimériques,… aurions-nous tort de ne fixer en ce cas nos idées, comme je vous l’ai dit quelquefois, que sur cette félicité céleste qui ne peut échapper à la vertu ?

Qu’ils sont à se plaindre, mon ami, ceux qui n’ont pas dans leurs peines les espérances flatteuses de la religion, ceux qui se voyant accablés par les hommes, ne peuvent pas dire au fond de leur cœur : « Il est un Dieu juste et bon qui me dédommagera de ce qu’on me fait souffrir ; son sein ouvert aux malheureux, recueillera mon ame affligée, et j’aurai sa pitié consolatrice, pour prix des maux qu’on m’aura fait ».

Oui, j’ose le dire, la connaissance d’un Être suprême est un des plus doux présens que nous ayons reçus de la nature ; il n’est pas un seul instant dans la vie, où cette idée ne soit chère et précieuse ; pas un seul, où nous n’y trouvions un torrent de délices… Quel être assez barbare peut donc imaginer de l’arracher aux hommes ! Le cruel ! en se privant lui-même du plus doux espoir de la vie, n’a-t-il donc pas conçu qu’il aiguisait le fer du tyran,… qu’il armait le bras de l’iniquité,… qu’en flétrissant le prix de toutes les vertus, il entr’ouvrait la porte à tous les vices, et qu’il creusait enfin l’abyme où ses systèmes allaient le plonger… Dans quelle classe est-il le malheureux, nous arrachant l’idée de l’être juste qui récompense le bien et qui punit le mal ? est-il opulent ?… domine-t-il ses semblables ? Qu’il tremble,… qu’il frémisse, dès qu’il a brisé le frein de celui qu’il veut enchaîner, ennuyé de ses fers, révolté du joug qui l’écrase, dès qu’il n’est plus de Dieu, que risque-t-il cet esclave infortuné ? Quels dangers courre-t-il à plonger un poignard dans le sein du despote orgueilleux qui veut le maîtriser ?… Est-il inférieur ou pauvre, ce sectateur impie des sombres chimères de l’athéisme ?… Qui le secourera dans sa misère ? Qui allégera ses tourmens ? Qui tournera vers lui une main compatissante, dés qu’il enlève aux hommes l’espoir d’être récompensés du bien qu’ils auront fait ? Mais cette servitude dont il se plaint, ces fléaux contre lesquels il se dépite, pourquoi ne redoubleroient-ils pas, sitôt que le tyran qui les occasionne n’a plus de vengeur à redouter ? Il n’est donc bon à rien, ce systême effrayant et triste ? que dis-je, il est donc dangéreux à toutes les classes d’hommes, fatal à l’oppresseur, sinistre à l’opprimé, le véritable philosophe ne doit regarder le moment où il s’empare des esprits, que comme ces années de désolation, où l’air infecté d’un venin pestilentiel, vient anéantir sourdement les générations sur la terre.

Pardonnerez-vous, mon ami, ce petit moment de raison à votre Aline ? Je crains que vous ne me trouviez sombre… Cette teinte lugubre éclate malgré moi ; elle noircit tout ce que je pense et tout ce que j’imagine ; je crois l’éclaircir un instant, lorsque je vous parle, et sur les traits que ma main trace, le chagrin coule malgré moi ; des larmes viennent effacer mes lignes à mesure que je les écris ;… Qui les fait donc couler ?… pourquoi s’échappent-elles ? ma Mère m’aime,… mon amant m’adore, je touche au moment de le voir, et cependant je pleure ;… un voile épais semble étendu sur l’avenir ; mes tristes yeux ne peuvent le percer ; si mes doigts l’entr’ouvrent un instant, tous les attributs de la mort s’offrent à moi derrière lui… Ô mon ami !… si vous la perdiez jamais cette Aline qui vous est si chère ! quoique bien jeune encore, si le ciel en voulait disposer !… auriez-vous le courage de supporter cette perte ?… Trouveriez-vous dans votre ame assez de force pour n’en pas être anéanti ?… J’exigerai de vous, quand nous allons nous voir,… que vous me juriez,… à tout événement… d’endurer ce malheur avec résignation ; eh ! Valcour ! qui peut répondre d’un moment de vie ;… frêles créatures,… nous n’avons qu’un clin-d’œil à respirer ici ; le jour qui nous voit naître, touche à celui qui nous éteint ; et cette suite d’instans rapides que rien ne fixe, que rien n’arrête, se précipite dans l’abyme de l’éternité comme les flots du torrent impétueux dans les plaines immenses de l’Océan. S’ils sont si courts, ces instans où nous respirons, s’ils sont si faciles à détruire, ils peuvent l’être à tout moment ; et pourquoi placer alors son amour dans des créatures si fragiles… Oui, mon ami, je voudrais que, pénétré de ces raisons, vous devinssiez plutôt l’amant de cette ame qui doit me survivre, que de ces périssables attraits qu’un souffle à l’instant peut flétrir. Je vous ai bien souvent grondé de mettre trop de prix à ces destructibles beautés, je vous en gronde encore.

Ô Valcour ! n’aime de moi que ce qui ne peut te fuir ; ne chéris que cette ame où la tienne doit s’unir un jour… Crois-moi, renonce à tout le reste avant que les hommes ou la mort ne t’y contraignent… Sens bien la différence extrême des deux objets que j’offre à ton amour ;… si tu étais quinze ans sans me voir, je te défierais de me peindre, et les mouvemens de mon ame, les pensées qu’elle t’exprime ne sortiront jamais de ton souvenir : préfère donc ce que tu peux conserver sans cesse, à ce qui fuit rapidement. Songe qu’en m’aimant ainsi, tu me regretteras bien moins si tu me perds. Qu’importe que ce qui doit finir disparaisse, quand nous avons la certitude délicieuse que ce qui ne doit point éprouver d’altération, ne saurait nous échapper jamais. Qu’aimeras-tu de moi, je t’en prie, quand cette masse réduite en poussière, n’offrira plus dans le fond du cercueil, que quelques débris d’ossemens ? À supposer même que ces attraits défigurés pussent se réaliser à tes sens, ils n’y reparaîtraient que pour ton désespoir, tandis que les expressions de cette ame que je veux que tu préfères, ne viendront flotter sur la tienne que pour l’épanouir et la vivifier.

Il y a mieux, c’est qu’il me semble que je t’aimerais davantage, si tu consentais à ne m’aimer qu’ainsi ; j’épurerais si bien les sentimens de l’ame qui ferait ton bonheur, que le culte qu’elle te rendrait alors, serait absolument semblable à celui qu’elle offre à son Dieu… Plus de séparation,… plus rien qui puisse nous troubler, nous diviser ou nous éteindre, et notre amour entier dans l’être qui ne s’anéantit jamais, durerait autant que ce Dieu.

Je te laisse ;… j’ai beau quitter et reprendre la plume,… toujours imbibée malgré moi du fiel de la mélancolie, au-lieu de fortifier ton esprit, elle l’allarme ; je ne réussis pas à te consoler, et je ne m’afflige que davantage.