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Chez la veuve Girouard (Tome 4p. 115-119).

LETTRE L.


Madame de Blamont à Valcour.

Paris, ce premier février.


Je vous envoye deux lettres bien différentes que je viens de recevoir à-la-fois et toutes deux m’affligent dans des sens bien contraires ; l’une est baignée de mes larmes, elle fera sûrement couler les vôtres ; la seconde… hélas ! je n’en parle point, lisez-la. Eh bien ! devons-nous douter de la réalité des maux qui s’accumulent sur nos têtes ?… Comme il est fourbe cet homme, et comme il est cruel !… remarquez qu’il la croit sa fille, qu’il n’a pour le désabuser qu’un propos d’elle, dont rien ne peut lui garantir la vérité ni détruire les premières opinions dans lesquelles il doit être naturellement… il la croit sa fille, et voilà comme il la traite,… et la foudre n’éclate pas sur un tel homme !… j’aurais voulu que vous eussiez vu le calme avec lequel il est revenu de cette belle expédition, comme l’habitude de feindre empêchait son front de vaciller,… pas un ton faux dans les inflexions de la voix, pas une réponse louche ;… jamais le crime n’eut autant d’assurance ; mêmes caresses, mêmes empressemens près de moi ; il a voulu comme depuis quelque temps y passer deux ou trois heures de la nuit,… et moi qui ne savais rien,… moi qui ignorais que ces mains criminelles ;… hélas ! je les ai laissées s’approcher de moi,… et maintenant j’en frémis d’horreur… Pourrais-je soutenir jusqu’au bout le personnage que je me suis imposé… Pourrais-je m’empêcher de frissonner, quand ses yeux seulement se tourneront sur les miens ? mais que faire,… je n’ai pas même la force d’imaginer,… comment aurais-je celle d’agir !

Cependant il me paraît essentiel que vous alliez trouver le curé du Pré-Saint-Gervais, que vous sachiez d’abord de lui, si le président, sur le propos de Sophie, n’aura fait aucunes démarches, et que vous préveniez cet ecclésiastique de ce que nous le prions de dire, dans le cas où l’on viendra s’informer. Moi, je ne prescrirai rien à Sophie, qu’elle continue de répondre comme elle a fait, sans entrer dans aucuns détails, elle doit les ignorer tous, sa réponse au fond est indifférente, elle ne doit rien savoir, qu’elle dise ce qu’elle voudra ; que décider à présent sur cette malheureuse ?… Il est bien dur de l’abandonner,… bien périlleux de la servir ;… n’ayant aucun besoin d’avouer jamais Léonore, si je continuais à réclamer Sophie ;… mais le puis-je après son propos ?… Oh, mon ami, conseillez-moi, j’en ai besoin, les sentimens du cœur nuisent aux raisonnemens de l’esprit, je le sens et ne sais que résoudre ; j’imagine cent moyens pour sauver cette infortunée, et au travers de tout ce qui me passe par la tête pour exécuter ce dessein, peut-être s’y présentent-t-ils des choses dangéreuses… faire parler à Dolbourg, c’est lui témoigner une confiance dont il abusera certainement, le comte est chargé d’une négociation si importante pour Léonore que je n’ose lui proposer ces nouveaux soins,… que puis-je d’ailleurs pour Sophie maintenant qui ne soit contre mon mari ? J’attaque l’un en défendant l’autre… Je tiens à l’un, l’autre ne m’est rien… Il est donc des cas où la trame du crime est tellement ourdie, qu’il devient impossible de la rompre.

Mais que dites-vous du calme de Léonore à dépouiller ces malheureux collatéraux, en vérité, je me repends plus que jamais du parti que nous avons pris, je sentais toujours quelque chose de louche au fond de ma conscience ; je vous l’ai dit, en adoptant le projet de lui faire reclamer cette succession… Le comte l’a voulu, il n’est plus temps d’en revenir,… et pourquoi réduire ces infortunés à l’aumône ?… Ne pourrait-elle pas se contenter du bien de son mari ? ou au moins faire grace aux plus pauvres : et l’indifférence avec laquelle elle me parle de Sophie… En faire une comédienne… ou une femme de chambre… Voilà comme la pitié parle au fond de ce cœur,… si ressemblant à celui de l’homme qui fait tous nos maux. Adieu, je n’ai pas assez de tête ce soir pour continuer de vous écrire, — conseillez-moi,… éclairez-moi, et pressez sur-tout les démarches que je vous demande.