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AIMER SANS SAVOIR QUI

(AMAR SIN SABER Á QUIEN.)


NOTICE.


Voici l’une des pièces de Lope les plus ingénieuses, l’une de celles qui montrent le mieux la puissance et la souplesse de cet esprit créateur.

Dans cette comédie, Lope, comme il lui arrive souvent, ne s’est pas appliqué avec beaucoup de soin à la peinture des caractères. Il faut observer cependant que don Juan, le héros de la pièce, est posé tout d’abord par le poëte de manière à nous faire admettre aisément une passion aussi romanesque : le cavalier qui se dévoue avec une générosité admirable à un homme qu’il ne connaît pas, peut bien aimer sans la connaître une femme qui témoigne à son malheur une sympathie généreuse.

Léonarda est aussi posée dès la première scène où elle paraît, de telle façon qu’on n’est nullement étonné quand elle s’aventure dans une liaison en dehors des communs usages ; et si vous y regardez avec attention, vous verrez dans le développement de son amour une analyse psychologique qui ne manque ni de vérité ni de finesse. D’abord c’est un pur badinage. Puis la coquetterie s’en mêle. Puis la reconnaissance et l’estime. — Enfin on s’aperçoit plus tard qu’elle a lu les lettres adressées à don Juan par une autre femme, — ce qui, sans doute, n’a pas peu contribué à exalter encore son imagination.

Le valet Citron n’a pas ici le rôle actif que jouent souvent ses confrères dans les comédies de Lope. Après tout, à quoi pourraient servir ses intrigues ? Le maître que le poëte lui a donné n’en a pas besoin. Il a donc été placé ici seulement comme contraste ; il est destiné à amuser le public, et avec ses imaginations merveilleuses et ses plaisanteries aigres-douces, il s’en acquitte on ne peut mieux.

Aimer sans savoir qui, me semble fort bien composé, et l’on y trouve un bon nombre de situations dramatiques. Dans la première journée, la scène où don Juan confronté avec don Fernand le meurtrier de don Pèdre, déclare ne pas le reconnaître ; dans la seconde, la scène qui se passe sous les fenêtres de Léonarda et celle qui termine ; dans la troisième la scène où don Juan prie Léonarda d’accorder sa main à don Louis, et celle où don Louis reproche à don Juan d’avoir manqué aux devoirs de l’amitié, sont, à divers titres, fort remarquables.

Parmi les beaux détails qui abondent dans cette pièce, il en est un surtout qui nous a ravi. C’est le moment où don Juan, qui n’a pas encore vu le visage de Léonarda qu’il aime, ayant obtenu d’elle qu’elle soulève son voile, arrête sa main en lui demandant de le laisser se préparer à ce bonheur, et se livre à un transport plein d’enthousiasme. Il était impossible de rien imaginer qui peignît mieux une passion toute poétique et toute idéale.

Corneille a imité Amar sin saber á quien, et en a fait La suite du Menteur. Quand on vient de lire la pièce originale, on s’explique difficilement le point de vue où s’est placé le grand poëte, et l’on se demande par quel motif il a pu se décider à nous représenter comme un menteur, un homme dont toute la conduite est empreinte d’une loyauté chevaleresque. Ne serait-ce pas tout simplement qu’il aura cru piquer ainsi la curiosité publique excitée par sa première comédie ? mais il y a quelque chose qui n’est pas heureux dans l’opposition continuelle qui se trouve entre les actions de son héros et le caractère qu’il lui prête ; et c’est là sans doute la cause du peu de succès qu’il prétend que sa pièce a obtenu[1]. Quant à la logique de la composition, à l’élévation des sentiments, à la verve et à la nouveauté des plaisanteries, il ne nous appartient pas de prononcer entre l’original et l’imitation, et nous nous en rapportons au jugement du lecteur.

Nous finissons en réclamant pour notre traduction une indulgence qui jamais ne nous a été plus nécessaire. De toutes les pièces espagnoles que nous avons jusqu’ici traduites, aucune ne nous a présenté les mêmes difficultés que celle-ci. Grâce à notre persévérance, et au concours éclairé de quelques-uns de nos amis, la plupart de ces difficultés ont été, ce nous semble, assez heureusement résolues ; mais il en reste encore plusieurs auxquelles nous n’avons pu trouver une solution satisfaisante, et que nous recommandons à l’érudition et à la sagacité des habiles.



AIMER SANS SAVOIR QUI.

PERSONNAGES.
DON FERNAND, cavaliers. DIONIS, valet de don Louis.
DON PÈDRE INÈS, suivante.
DON JUAN D’AGUILAR, SANCHO, prisonniers.
DON LOUIS DE RIBERA, CESPEDOSA,
LÉONARDA, dames. ROSALES,
LISÈNE, UN ALGUAZIL.
CITRON, valet de don Juan. UN GREFFIER, UN ALCADE.


La scène se passe à Tolède et dans les environs.




JOURNÉE PREMIÈRE.



Scène I.

La campagne près de Tolède.


Entrent DON PÈDRE et DON FERNAND.


Don Fernand.

Nous voici au château de San Cervantes.


Don Pèdre, mettant l’épée à la main.

Et c’est ici que je vous dirai mon ressentiment ; car ici enfin je puis vous le dire.


Don Fernand.

Eh quoi ! est-ce donc votre épée qui est chargée de l’explication ?


Don Pèdre.

Oui, car je ne puis m’expliquer qu’avec l’épée… car vous m’avez fait un outrage auquel doit seule répondre une langue de Tolède[2]. Dire ce qu’on veut en peu de mots n’appartient qu’aux hommes supérieurs, et les longs discours ennuient. C’est pourquoi je vous réponds ainsi[3].


Don Fernand.

Cette réponse est d’un homme bien opiniâtre dans ses résolutions, et elle pourrait bien retomber sur votre tête.


Don Pèdre.

Tirez l’épée, vous dis-je.


Don Fernand.

Songez-y, la faute en sera à vous seul. Nous voici déjà fort loin de la ville.


Entre DON JUAN D’AGUILAR ; il est en habits de voyage, et l’on dirait qu’il vient de mettre pied à terre.


Don Juan, à part.

Cela est de mauvais augure[4] ; mais je ne puis pas faire autrement que d’intervenir. — Serait-il juste et honnête que je demeurasse à cheval simple spectateur d’un combat entre ces deux cavaliers ?


Don Fernand.

Eh bien ! puisque vous le voulez absolument, mon épée va répondre à la vôtre.


Don Juan.

Arrêtez !


Don Pèdre, tombant.

Ah ! mon Dieu !


Don Fernand.

Qu’est-ce donc ?


Don Juan.

Il l’a traversé de part en part.


Don Fernand.

Voilà qui est fait.

Il sort.

Don Juan, s’approchant de don Pèdre.

Holà ! cavalier ! Il ne parle plus… et l’autre a disparu me laissant dans un embarras sans égal. — Que faire ? Dieu me soit en aide !… Qui ne croira que c’est moi qui l’ai tué ? Il a rendu le dernier soupir. Je viens de Séville tout exprès pour me battre avec un cavalier, et en arrivant, voilà le spectacle que je trouve. C’est un avertissement du ciel, et sans entrer à Tolède, je veux m’en retourner dès que mon valet m’aura rejoint, je retourne à Orgaz… Mais qu’est ceci ? ma mule n’est plus là… ce sera le meurtrier qui l’aura prise. Voilà un homme tout à fait sans façon. Il jette l’un à terre et laisse l’autre à pied.


Entrent UN ALGUAZIL, LE GREFFIER et LES VALETS.


L’Alguazil.

Au nom du roi, arrêtez !


Don Juan.

Il faut bien par force que je m’arrête, car le cavalier qui a tué cet homme-ci m’a enlevé la mule qui me servait de monture.


Le Greffier.

Bravo ! voilà une réponse qui ne manque pas d’audace… Un homme tué sur la route royale ! et vous voudriez nous faire accroire que vous êtes un honnête et paisible voyageur !


L’Alguazil.

Vive Dieu ! seigneur Mendoce, le défunt n’est autre que don Pèdre Ramirez.


Le Greffier.

Oui, c’est lui, et il n’y a plus d’espoir. Voyez sur son visage la pâleur de la mort.


Don Juan.

Je suis venu à Tolède dans un moment de malheur.


L’Alguazil.

Saisissez-le.


Don Juan.

Un moment.


L’Alguazil.

Vous ne pouvez pas lutter seul contre cette troupe. — Montrez votre épée.


Don Juan.

Doucement, messeigneurs.


Entre CITRON.


Citron, à part.

La vue de ces gens-ci m’a troublé le cerveau. — Qu’est-ce donc ?


Don Juan.

Où t’es-tu arrêté, imbécile ?


Citron.

Je venais sur une mule qui trotte par soubresauts et en cadence comme un vrai dromadaire, et qui ne changerait pas d’allure pour tous les trésors du monde.


L’Alguazil.

Saisissez-moi cet homme-là.


Citron.

Comment ! lorsque je suis à peine arrivé !


Don Juan.

Messeigneurs, s’il faut absolument vous prouver mon innocence, et si cet habit de voyage, mes plumes, mes bottes, mes éperons, ne suffisent pas, allons à la ville.


Citron.

Vous pouvez être sans inquiétude. Montez sur votre mule et marchons. Rien de plus facile que de prouver que vous arrivez de Séville.


Don Juan.

J’ai mis pied à terre et l’épée à la main pour séparer deux cavaliers ; mais presque au même instant l’un d’eux, — celui-ci, — est tombé ; et quant à l’autre, je n’en puis douter, il se sera emparé de ma mule et l’aura pressée de manière à laisser sur moi le soupçon de cette mort.


Citron.

Que l’on fasse un troc de joyaux ou d’épées, je l’admets sans peine ; mais prendre à un homme sa mule et en échange lui laisser un mort, cela ne me semble pas équitable.


L’Alguazil.

Pas de discours, marchons. Tout s’éclaircira à Tolède.


Don Juan.

Nous voilà bien ! Avec la mule il m’a pris ma valise… et pour lui je suis accusé d’avoir donné la mort à un homme que j’ai vu seulement quand il l’a eu tué.


Citron.

Et moi, est-ce que je suis arrêté moi aussi ?


Le Greffier.

Certainement.


Citron.

Eh bien ! messeigneurs, en ce cas arrêtez aussi ma mule ; car si c’est un crime que de tuer un homme, elle a commis ce crime-là… elle m’a écorché tout vif.

Ils sortent.



Scène II.

Dans la maison de don Fernand.


Entrent LÉONARDA et INÈS.


Inès.

Allons, madame, il faut vous décider, il faut choisir.


Léonarda.

Ne me parle pas de cela. Il est trop tôt pour aimer.


Inès.

Heureusement que pour aimer il n’est jamais trop tard.


Léonarda.

Je le sais, l’amour fait faire des folies à tout âge.


Inès.

Si de tendres paroles peuvent toucher votre cœur, et il me semble que vous n’êtes pas insensible, laissez là votre broderie[5], mettez-vous à votre balcon[6], et mélancolique Xarife vous verrez le galant Audalla[7].


Léonarda.

Tu lis, à ce qu’il paraît, les romances.


Inès.

Silence, madame, car voici que la belle Xarife dit à sa sœur de regarder le vaillant Maure qui passe dans notre rue, monté sur un cheval alezan.


Léonarda.

Prends garde, Inès ; tu fais du Romancero ta lecture habituelle, et il pourrait t’arriver comme à ce pauvre chevalier.


Inès.

Don Quichotte de la Manche, Dieu pardonne à Cervantes ! fut un de ces extravagants que vante la Chronique[8]. Pour moi je lis dans les Romanceros, et je m’en trouve bien… mon esprit s’y forme tous les jours ; et quant à ce qui est de l’amour, je me suis mise à songer qui je pourrais aimer.


Léonarda.

Veux-tu que je te le dise ?


Inès.

Bien volontiers, madame.


Léonarda.

Aime un médecin, afin qu’il te guérisse de ta folie.


Inès.

C’est que, madame, les médecins ne guérissent pas le mal d’amour.


Léonarda.

Et qui donc alors le guérit ?


Inès.

Le temps, le temps seul. — Et d’ailleurs, madame, je n’en suis pas là, je n’aime pas encore.


Léonarda.

Alors pourquoi veux-tu que j’aime ?


Inès.

C’est que vous y êtes obligée.


Léonarda.

Moi ? et comment ?


Inès.

L’occasion est superbe. Vous le savez, un noble cavalier, le fils du corrégidor, — en un mot, don Louis de Ribera vous adore.


Léonarda.

Il est vrai, il m’a parlé de ses sentiments, mais il n’a pas été jusqu’à mon âme. — D’ailleurs il se consolera aisément.


Inès.

Ne le croyez pas.


Léonarda.

Tu ne connais pas, Inès, la vanité de ce monde. — Don Louis est parent du duc d’Alcala, et il sera tout heureux de voir briller sur sa poitrine cette croix de Calatrava qu’on lui a promise.


Inès.

Prenez garde, madame ! Je ne vois pas trop avec qui vous vous marierez si vous repoussez ainsi l’amant le plus tendre et le plus dévoué. Vous oubliez ce pauvre gentilhomme comme un grand seigneur oublie ses dettes[9].


Léonarda.

Mon frère a eu le malheur d’aimer, et je sais tout ce qu’il souffre.


Entre DON FERNAND.


Inès.

Le voici.


Don Fernand.

Vous me voyez désolé, ma sœur ; et je viens vous instruire de mes ennuis.


Léonarda.

Laisse-nous, Inès.


Inès.

Cela est juste, si l’on n’a pas besoin de moi.

Elle sort.

Don Fernand.

Ma sœur, ma charmante sœur… mieux que cela, mon amie, mon amie bien chère… prêtez-moi toute votre attention. Elle m’est nécessaire, et vous verrez bientôt que ma confidence la mérite.


Léonarda.

Voilà un bien long préambule. Quel trouble ! qu’avez-vous ?… parlez.


Don Fernand.

Au nom du ciel, ma sœur, écoutez-moi.


Léonarda.

Je vous écoute.


Don Fernand.

Vous savez que j’aimais Lisène ?


Léonarda.

Je le sais.


Don Fernand.

Que la nuit je lui rendais des soins ?


Léonarda.

Ô Dieu ! je pressens le malheur.


Don Fernand.

Nous étions, ces jours passés, don Pèdre et moi dans le vaisseau de saint Christophe… Ainsi l’on appelle, vous ne l’ignorez pas, l’endroit de la cathédrale où nous autres cavaliers nous nous embarquons pour discourir de choses et d’autres.


Léonarda.

Oui, je sais, mon frère, que c’est en cet endroit-là que vous causez, à l’issue de la messe, de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas.


Don Fernand.

Donc nous étions là don Pèdre et moi. On parlait des dames de Tolède à qui le ciel a donné tant de beauté et de grâce. Une loi, dit-on, établit que si, par aventure, il vient à s’élever quelque difficulté touchant une expression de la langue castillane, il faut prendre pour arbitre un cavalier de Tolède ; de même quand on parle de beauté, — de cette beauté que l’esprit anime et relève, le meilleur juge c’est une dame tolédane… Donc, tandis que l’on parlait des dames de Tolède, don Pèdre vient follement se vanter qu’il est aimé, favorisé d’une dame de cette ville. Aussitôt moi jaloux… Car un homme a beau ne pas être nommé, il s’aperçoit toujours de reste lorsqu’un autre lui lance des pierres dans son jardin[10]… Moi je réponds qu’il y a souvent des fats qui se croient aimés, tandis que les dames se moquent d’eux et leur préfèrent des cavaliers plus discrets. Alors lui : « Jamais, dit-il, je ne me suis vanté sans motif. La dame que je sers me préfère, malgré mon peu de mérite, à des rivaux qui se nourrissent de grandes espérances et de grandes prétentions. Elle m’a donné sa parole, et j’ai des titres qui sont si bien en bonne et due forme, que pour obtenir un jugement définitif il me suffirait de les présenter à la chancellerie d’amour. » Moi, d’un air badin, je répliquai : « Il y a bien longtemps que l’on ment… cela date du commencement du monde. Car lorsque Dieu demanda au premier homicide : Qu’as-tu fait de ton frère ? il répondit d’un ton chagrin : Je ne sais pas, au moment même où il venait de le tuer. » Ce démenti, bien qu’enveloppé dans une citation de l’histoire sainte, fut reconnu pour tel par tous les assistants ; et en effet il ressemblait assez à ces hommes hypocrites qui outragent et déshonorent sous un manteau sacré. — Don Pèdre garda le silence. Mais au moment où sonna midi, et où chacun se préparait à s’en aller, il me fit un signe comme un homme qui veut parler à un autre seul à seul. Il sortit par la porte des Lions… c’était la porte que devait choisir un homme qui avait reçu une offense et voulait se venger… Et plus furieux que les lions qui soutiennent les hautes colonnes de marbre : « Écoutez, don Fernand, » me dit-il. « Où cela ? » répondis-je à voix basse : « Si vous êtes cavalier, ce sera à la porte de Visagra, ou sur la hauteur du château de San Cervantes. » « Ce dernier endroit, répondis-je en croisant mon manteau, étant plus solitaire et entouré de hauts rochers, me paraît plus commode pour que nous puissions tirer l’épée. » Il me suivit, nous traversâmes le pont, ouvrage du roi Wamba[11], et arrivés sur la route de Séville, nous montâmes vers le château. Là chacun de nous tira son épée. Il combattit vaillamment ; mais il devait périr. Je l’atteignis le premier. — Il en est des épées comme des nouvelles ; les mauvaises arrivent toujours plus vite… Au moment où il venait de tomber passait un cavalier monté sur une mule, lequel mit trop tard pied à terre, semblable à ces feux Saint-Elme que l’on voit sur la mer après une tempête. Il s’approcha de don Pèdre pour voir si le malheureux respirait encore. Moi cependant j’allai droit à la monture, et appuyant ma main sur l’arçon sans me servir de l’étrier, je sautai dessus, et courus vers le monastère de Saint-Jacques[12]. Mais tout en courant, je m’assurai que je n’étais point poursuivi, et ne voulant pas exciter de soupçons, je suis revenu à Tolède, où j’ai laissé dans une hôtellerie la mule du cavalier ; quant à lui, je viens de le voir conduit par six hommes de garde à la prison royale, suivi d’une foule de peuple qui criait qu’il avait tué don Pèdre. Maintenant, ma sœur, il faut nous occuper du prisonnier ; car ce serait une lâcheté, une bassesse de ne point lui venir en aide, si par hasard on le retient longtemps en prison… Cet homme, autant que j’en puis juger à sa tournure et à la manière dont il était vêtu, est un cavalier de distinction, et il est fort bien de sa personne… Il faut lui envoyer de l’argent, de telle façon qu’il ne sache pas d’où cela vient… Si moi-même, déguisé, j’allais à la prison ? Que vous en semble ?


Léonarda.

Non pas, non pas, Fernand ! Ce serait une imprudence. Il pourrait vous reconnaître.


Don Fernand.

Et pourquoi voulez-vous qu’il soit puni à ma place ?


Léonarda.

Écoutez… J’ai une idée qui n’est pas mauvaise. Vous pourrez venir à son aide sans risquer de vous compromettre. Je vais lui écrire une lettre, en lui disant que la personne qui lui écrit est une dame qui l’a vu passer lorsqu’on le menait en prison, et qui, émue de pitié en sa faveur, lui envoie des régals, des bijoux, de l’argent.


Don Fernand.

L’invention est charmante.


Léonarda.

Eh bien, mon frère, attendez… Attendez ici que j’aie écrit ce billet. Seulement, dites-moi, que voulez-vous que j’envoie en même temps ?


Don Fernand.

Tout ce qu’il vous plaira.


Léonarda.

Deux cents écus, est-ce assez ?


Don Fernand.

Fort bien.

Elle sort.

Don Fernand.

En vérité, j’ai honte de faire porter la peine de ma faute à un homme innocent. Mais je serai toujours à temps de me déclarer. Voyons où ira l’aventure.


Entrent L’ALGUAZIL et ses gens.


L’Alguazil.

Seigneur don Fernand, veuillez nous suivre en prison.


Don Fernand.

Moi ?… Et pour quel motif ?


L’Alguazil.

À cause du meurtre de don Pèdre. On m’a dit de vous arrêter. Mais soyez sans souci. C’est seulement pour vous confronter avec le prisonnier.


Don Fernand.

Je vous suis. Je vous en donne ma parole…


L’Alguazil.

Je ne vous demande pas votre épée.


Don Fernand.

Eh bien, marchons. (À la cantonade.) Holà ! qu’on avertisse ma sœur que je vais en prison.

Ils sortent.



Scène III.

La prison de Tolède.


Entrent CITRON, SANCHO, CESPEDOSA et ROSALES.


Citron.

Je vous dis et vous répète que l’on m’a pris tout mon bagage.


Sancho.

Allons ! allons ! une petite politesse pour payer votre entrée.


Rosales.

Il a la mine d’un galant homme.


Citron.

À quoi le jugez-vous ?


Rosales.

À ce que vous avez le nez bien à sa place.


Citron.

Et comment auriez-vous voulu que je l’eusse ?


Cespedosa.

Parbleu ! est-ce que vous n’auriez pas pu l’avoir de côté ou de travers ?


Citron.

J’aurais été joli garçon !


Sancho.

Il aurait pu être si long, qu’on aurait deviné par là de quelle tribu descendait votre excellence.


Citron.

Il y a des nez longs pleins de noblesse, et des nez courts qui sont ignobles. On se trompe souvent quand on juge un homme d’après son nez. Car vous saurez qu’il y a aussi des Juifs qui naissent camards.


Cespedosa.

Comment cela ?


Citron.

Le voici. — Ce peuple tomba par trois fois dans le jardin des Olives, où ils avaient accompagné le traître qui vendit son Seigneur. Dès qu’ils l’entendirent, aussitôt ils tombèrent épouvantés, les uns sur la face, les autres à la renverse[13]. De là vient la différence qu’on remarque entre les nez des Juifs : ceux qui tombèrent sur la face ont le nez fort long ; et ceux qui tombèrent à la renverse sont camards.


Cespedosa.

Vous m’avez l’air d’un luron.


Citron.

Je suis de Séville.


Sancho.

Eh bien ! exécutez-vous de bonne grâce.


Citron.

Je vous l’ai dit vingt fois, et vous devriez me croire, on m’a tout pris.


Sancho.

Quoi ! tout absolument ?


Citron.

On ne m’a pas laissé un quatrin.


Sancho.

Je vous en avertis, si vous entendez siffler cette nuit près de vous, n’en soyez pas étonné ; ce sera un serpent qui viendra courtiser la couleuvre.


Citron.

Un moment ! (Fouillant dans sa poche.) Je vais envoyer à Zamora la Vieille, pour voir si je n’y aurais pas oublié quelque chose… Ma foi, voici un réal. Tenez, c’est pour vous.


Sancho.

Vous avez pris le bon parti. — En avez-vous d’autres pareils ?


Citron.

Non, seigneur, je n’en ai plus, malheureusement pour vous.


Rosales.

Que le ciel vous accorde des consolations dans votre prison !


Citron.

Qu’il daigne plutôt m’accorder ma délivrance !

Sancho, Cespedosa et Rosales sortent.


Entre INÈS.


Inès, à part.

Voici donc ce qu’on appelle une prison. Quel horrible séjour !


Citron.

Une femme !… Feignons d’être un galant homme. Car si l’on n’a pas au moins en prison la sympathie d’une belle, c’est à périr d’ennui.


Inès, à part.

Voici un de ces marauds. — Quelle mine ! Il a au moins deux ou trois meurtres sur la conscience.


Citron.

Holà ! mademoiselle, que cherchez-vous dans la prison ? Quel est l’heureux mortel qui attire votre beauté ?


Inès.

Seigneur, un cavalier qu’on vient d’arrêter.


Citron.

C’est moi.


Inès.

Ce n’est pas à vous que j’ai affaire.


Citron.

Bien répondu, vive Dieu !… Parlons-lui mon langage ordinaire : Aimable Tolédane… j’aurais dû me contenter de dire tout simplement Tolédane ; car jusqu’ici il n’y a pas eu de Tolédane qui ne fût pas aimable… Brillant soleil, douce et vive lumière de cette nuit où je languis, je suis le valet d’un cavalier qui est en cette prison depuis quelques minutes. Si ma tournure était tant soit peu à votre goût (et dans la rue je ne suis pas à dédaigner), si ma mine vous plaisait, si vous aviez pour moi un tant soit peu de sympathie, — je n’en serais pas fâché.


Inès.

Il n’en faut pas tant pour m’attendrir. Mais, dites-moi, vous n’êtes donc pas un voleur ?


Citron.

Est-ce que j’ai une mine à voler[14] ?


Inès.

Je viens à la hâte chercher ici un gentilhomme de Séville que l’on a arrêté pour un meurtre.


Citron.

Est-ce aujourd’hui qu’on l’a arrêté ?


Inès.

Tout à l’heure.


Citron.

Eh bien, c’est comme si vous l’aviez devant vous. Je suis son lieutenant, son reflet, son ombre.


Inès.

Comment cela ?


Citron.

Je me tiens toujours à trois pas derrière lui. — Mais, je vous l’avoue, je suis étonné qu’on vienne le chercher ici, lui qui n’est pas de cette ville. — N’importe ; si vous voulez lui parler, le voilà.


Inès.

J’ai deux mots à lui dire, et ensuite nous causerons ensemble.


Entre DON JUAN.


Don Juan.

Obscur et triste séjour, horrible tombeau des vivants, aucun malheur sur la terre n’est comparable à celui des infortunés que tu gardes dans tes murs. Si la justice n’était pas la plus belle des choses, tu la rendrais ce qu’il y a de plus affreux. — Tel est l’éloignement que tu inspires, que le soleil lui-même n’entre pas ici, de peur d’y demeurer prisonnier[15].


Citron.

Monseigneur, il y a ici une dame qui vous attend… Cette dame, c’est la dame d’une autre dame belle et charmante comme un ange[16].


Don Juan.

Où est-elle ?


Inès.

Je suis venue ici, seigneur, pour voir votre air et votre tournure.


Don Juan.

Ayez compassion de mes malheurs, car on m’a arrêté sans motif.


Inès.

Mais ce n’est pas sans motif que ma maîtresse s’est éprise de vous ; et cela au point qu’à compter d’aujourd’hui elle veut s’employer vivement à votre service. — Elle était à sa fenêtre, et vous a vu passer. — Voici pour vous un billet.


Don Juan.

Je ne me plains plus désormais de mon malheur. — Au contraire, je suis prêt à le bénir. — Comment s’appelle cette dame ?


Inès.

Pour ceci, je ne puis pas vous le dire. Vous le saurez plus tard. Sa réputation commande les plus grands égards.


Don Juan.

C’est donc une dame de qualité ?


Inès.

Oui, monseigneur, tout à fait.


Don Juan.

Et qui l’oblige à me témoigner tant de sympathie ?


Inès.

Lisez le billet ; il vous apprendra mieux votre bonheur.


Don Juan.

Hélas !… mon malheur, c’est une prison ! et mon bonheur, c’est une feuille de papier ! (Il lit.) « Au bruit que faisaient les gens qui vous menaient à la prison, je me suis mise à la fenêtre ; je vous ai vu, charmant étranger ; et votre bonne mine a gagné mon cœur, lequel est devenu votre prisonnier, comme vous-même étiez celui des alguazils. Je veux demeurer dans vos fers tout le temps que vous serez captif. Disposez de moi comme de votre esclave ; et commencez par accepter ces deux cents écus dont vous aurez besoin dans la prison, et dont je n’ai que faire, en ayant pour moi beaucoup plus qu’il ne m’en faut. » (Parlant.) J’ai lu le billet.


Citron.

Et moi je l’ai entendu… et il m’a pénétré d’admiration, ainsi que celle qui l’apporte. Où est l’argent ?


Don Juan.

Tais-toi, imbécile, à la male heure. (Avec enthousiasme.) Quel bonheur fut jamais égal au mien ?


Citron.

Il y a bien de quoi se vanter, ma foi ! — Dites, ma mie, où donc est cet argent qui vient de nous tomber comme du ciel ?


Don Juan.

Te tairas-tu ?


Citron.

Mais, monseigneur, puisque la justice nous a pris notre argent, nous ne pouvons pas refuser celui qu’on veut bien nous prêter. (À Inès.) Donnez, ma belle ; car, de vrai, nous n’avons pas de quoi dîner aujourd’hui.


Inès, à don Juan.

Puis-je le lui remettre ?


Citron.

Comment donc ? J’ai tout pouvoir… quand même ce serait le trésor de Venise.


Don Juan.

Soit !… Après tout, ce serait se montrer ingrat envers une main si généreuse. — Mais ne saurai-je point qui est cette dame ?


Inès.

Si vous vous conduisez bien, vous le saurez plus tard.


Don Juan.

Croyez-le, ma naissance est des meilleures.


Citron.

Il est inutile de parler de ces choses-là ; on n’a pas envoyé ici mademoiselle pour apprendre votre généalogie. (À Inès.) Maintenant, vous pouvez repartir quand vous voudrez. Revenez dans une heure avec la même somme, et vous serez reçue avec le même plaisir.


Inès.

Est-ce que monseigneur ne veut pas me donner un mot de réponse ?


Don Juan.

Ce coquin a juré de ne pas me laisser parler ! — Oui, certes, je voudrais écrire, car ce serait par trop grossier de laisser sans réponse une lettre si aimable. — J’ai vu dans la pièce voisine de l’encre et du papier.


Inès.

Ma maîtresse sera ravie, et j’aurai, je suis sûre, une bonne étrenne.


Don Juan.

J’y vais et je reviens.

Il sort.

Citron.

Puisque nous voilà seuls, voulez-vous, ma charmante, faire plus ample connaissance… si toutefois un galant homme peut vous donner dans l’œil.


Inès.

Je crains fort d’avoir affaire à un mauvais sujet, et vous m’avez l’air suspect.


Citron.

Vous êtes singulières, mesdames. — Un joli garçon comme moi, qui parle la langue nouvelle en faisant sonner ces mots substance et réduction[17], enveloppé jusqu’au cou d’un manteau de camelot, et qui porte d’énormes favoris[18], est comme ces fleuves perfides qui sont d’autant plus profonds qu’ils paraissent plus paisibles. — Bref, dites-moi votre nom ; et puisque le maître et la maîtresse s’aiment, nous autres serviteurs aimons-nous.


Inès.

Le drôle est aimable et finira par me plaire. — On n’a jamais si bien chanté en cage.


Citron.

Votre nom, s’il vous plaît ?


Inès.

C’est celui de la sainte qui porte un agneau dans ses bras.


Citron.

Pourvu que l’agneau ne grossisse pas trop, je voudrais être dans vos bras, charmante Inès ; mais si l’agneau devait par trop grossir, je n’en suis plus, je me sauve.


Inès.

Et vous, votre nom ?


Citron.

Il est fort d’usage en Castille.


Inès.

Mais enfin ?


Citron.

Citron.


Inès.

Aigre ?


Citron.

Et doux… c’est selon.


Entre DON JUAN ; il tient à la main une lettre.


Don Juan.

Tenez, portez ceci à votre maîtresse. Offrez-lui en même temps cette bague comme un témoignage de ma reconnaissance, et dites-lui que je lui appartiens pour la vie. — Pour vous, acceptez ces doublons sur ceux que vous m’avez apportés.


Inès.

Ma maîtresse va devenir prisonnière avec vous. — Je prends la bague comme souvenir ; mais pour l’argent, je ne puis l’accepter.


Don Juan.

Foi de cavalier…


Inès.

Vous ne me persuaderez pas.


Citron.

Non, monseigneur, n’insistez pas. C’est méconnaître son désintéressement. Elle ne peut pas accepter, surtout si elle savait…


Inès, à don Juan.

Je suis en retard. Veuillez me dire votre nom, et adieu.


Don Juan.

J’aurais voulu le taire ; mais je ne puis, ce serait une défiance injurieuse et une ingratitude. (Haut.) Je m’appelle don Juan d’Aguilar.


Inès.

Adieu donc, seigneur don Juan.


Citron.

Adieu, ma reine.


Inès.

Adieu, joli garçon.

Elle sort.

Citron, courant après Inès.

N’oubliez pas mon nom, je vous prie.


Don Juan.

Qu’est-ce que tout cela signifie ?


Citron.

Que vous êtes un mortel bien heureux.


Don Juan.

Le billet est charmant.


Citron.

Ravissant.


Don Juan.

Et je raffole déjà de cette femme.


Citron.

Bravo !… sans l’avoir vue ?


Don Juan.

Je l’ai vue.


Citron.

Où cela ?


Don Juan.

Dans mon imagination.


Citron.

Votre imagination pourrait bien vous abuser. — Ces témoignages de sympathie m’ont toujours été suspects. Donner de l’argent et cacher son nom… c’est mauvais signe.


Don Juan.

Pourquoi cela ?


Citron.

Je parierais que c’est quelque vieille femme.


Don Juan.

Tu crois ?


Citron.

Et qu’elle se joue de vous.


Don Juan.

En ce cas, je l’aurai échappé belle. — Je lui renverrai son argent.


Citron.

Un étranger avoir une pareille aventure !


Don Juan.

Tu n’as peut-être pas tort.


Citron.

Il y a des vieilles femmes chez lesquelles le désir ne vieillit point, et qui donneraient beaucoup pour un jeune homme comme vous. Prenez garde !


Don Juan.

Tu as raison.


Citron.

Il y en avait une naguère qui me lorgnait. Elle n’avait plus de sourcils, et elle les teignait de la couleur de son vêtement. S’il était bleu, ses sourcils étaient d’un bleu superbe ; si de nacre, ils devenaient nacrés ; si vert, je les voyais aussitôt verdir.


Don Juan.

Tais-toi, tu me fais horreur.


Citron.

Je vous dis la vérité.


Don Juan.

Est-ce que tu as eu quelque liaison avec elle ?


Citron.

Que voulez-vous… elle me donnait de l’argent mignon. — Et je conclus de là que vous serez pris tôt ou tard par des sourcils verts.


Don Juan.

Au nom du ciel ! ne me présente pas une pareille image.


Citron.

Pourquoi cela ?


Don Juan.

J’admets bien des yeux verts… mais les sourcils !


Citron.

Eh bien ! laissons cela. — Dites-moi, qu’allez-vous faire pour sortir d’ici ? car ça ne m’amuserait guère pour ma part de vivre ainsi coffré.


Don Juan.

J’aurai une protection.


Citron.

Laquelle ?


Don Juan.

Le généreux don Louis de Ribera, fils du corrégidor, lequel est quelque peu parent du duc d’Alcala. Il me suffira de l’assurer de mon innocence pour qu’il me tire de prison. Un peu de protection ne nuit pas au bon droit ; et justice et faveur sont des mots qui vont bien ensemble.


Entrent UN ALGUAZIL, LE GREFFIER et DON FERNAND.


L’Alguazil.

Tous ces discours, monseigneur, sont inutiles. Puisque vous êtes innocent, vous devez vouloir tous les moyens d’établir la vérité.


Don Fernand.

Si l’on me manque d’égards, la cour n’est pas loin… Que la justice me traite comme elle le doit, que l’on me mette dans une tour.


Don Juan.

Qu’est ceci ?


Le Greffier.

Vous ne tarderez pas, seigneur, à le voir. — L’alcade mayor a ordonné que vous fussiez confronté avec ce cavalier. Le reconnaissez-vous pour celui qui a tué don Pèdre ?


Don Juan, à part.

Situation délicate !… c’est lui, je n’en puis douter ; mais ce serait une lâcheté que de le dire… Il s’est conduit en homme de cœur et d’honneur, et je ne dois pas le perdre. J’aime mieux rester en prison jusqu’à ce que l’on ait vu mon innocence.


Don Fernand, à part.

Il m’a reconnu… je suis perdu !


Don Juan.

J’ai regardé ce cavalier avec la plus grande attention ; ce n’est pas lui. L’autre était plus âgé ; il avait la barbe plus noire, le teint plus pâle. Vous pouvez remettre ce gentilhomme en liberté.


L’Alguazil.

Eh bien ! sortons. Je me réjouis fort que le seigneur don Fernand soit innocent.


Don Fernand, bas, à don Juan.

Dieu vous rende la liberté, seigneur cavalier, et qu’il donne à votre existence tout le bonheur que je souhaite et que vous méritez ; car je vois votre âme comme à travers un transparent cristal.


Don Juan, bas, à don Fernand.

Écoutez, de grâce, un seul mot.


Don Fernand, de même.

Que voulez-vous, seigneur ?


Don Juan, de même.

Une fois dehors, rappelez-vous, je vous prie, cette générosité qui m’a fait me sacrifier pour vous ; car, vive Dieu ! je suis sensible à ce qui vous arrive comme si nous fussions d’anciens amis. Vous le savez, je vous ai vu ; mais je ne devais pas vous reconnaître : il vaut mieux que les soupçons planent sur moi. Tout ce que je vous demande, c’est de vouloir bien avoir soin de certains papiers que j’avais dans ma valise ; et si vous m’accordez cette grâce, je vous en serai bien reconnaissant.


Don Fernand, de même.

Il serait mal à moi de nier la vérité à un si noble et si généreux cavalier envers lequel je tâcherai de m’acquitter, s’il est possible, d’un si grand service : et si l’aveu de ce que je vous dois pouvait vous satisfaire, je déclare que le meurtrier de don Pèdre…


Don Juan, de même.

Taisez-vous, je vous prie ; vous me perdriez. Car je dirais que c’est moi qui l’ai tué… ce que je nie en ce moment ; et vous auriez beau vous dénoncer, je soutiendrais que vous faites cela pour moi. Ainsi donc ne me perdez pas. J’espère prouver que je ne suis point de ce pays et que je n’ai jamais eu de relations avec le défunt.


Don Fernand, de même.

Mais dois-je souffrir que vous soyez puni de la faute que j’ai commise ?


Don Juan, de même.

Certainement ; car moi je pourrai me tirer d’ici et vous offrir mes services, tandis que vous qui êtes coupable…


Don Fernand, de même.

Quelle reconnaissance vous m’imposez ! je voudrais me mettre à vos pieds.


Don Juan, de même.

Ces compliments sont hors de saison. Adieu, partez ; car l’on nous observe, et l’on pourrait soupçonner quelque chose.


Don Fernand, de même.

Croyez-le bien, je suis noble et homme d’honneur.


Don Juan, de même.

Je sais que mon dévouement ne pouvait mieux s’employer.


Don Fernand, de même.

Dieu me permettra, j’espère, de m’acquitter un jour.


Citron.

Allons, allons, prenez garde !


Don Juan.

Adieu, don Fernand.


Don Fernand.

Adieu, seigneur don Juan.

Ils sortent chacun par un côté différent.



Scène IV.

Chez don Fernand.


Entrent LÉONARDA et INÈS.


Léonarda.

Il est aussi bien que tu le dis ?


Inès.

Je n’ai jamais vu un si charmant jeune homme. Il s’appelle don Juan… et son nom de famille, si je ne me trompe… Aguilar. — Ah ! madame, si vous le voyiez !


Léonarda.

Parles-tu sérieusement ?


Inès.

Il est digne d’un cœur comme le vôtre. Quelle tournure ! quelle distinction ! quelle élégance !


Léonarda.

Tu en perds la tête.


Inès.

Pour ce qui est de la politesse et des belles manières, je n’aurais pas le talent qu’il faut pour le louer dignement.


Léonarda.

Qu’un homme de ce mérite ait eu pareille disgrâce ! Et dire qu’on l’arrête au moment où il arrive de voyage ! quelle sottise !


Inès.

Pour que vous puissiez juger par vous-même de son esprit, prenez ce billet, et vous verrez si je le vante à tort. Même dans un simple billet un homme d’esprit et de goût se fait toujours reconnaître.


Léonarda.

Un billet ! tu m’en donnes deux.


Inès.

Pardon, madame, c’est qu’il est doublé d’un billet de don Louis, que m’a remis Dionis, son valet secrétaire.


Léonarda.

Laisse cela.


Léonarda.

Il m’ennuie.


Inès.

C’est bon pour le discours. En vérité, il ne vous ennuie pas autant que vous le dites. — Vous l’aimez.


Léonarda.

Moi ! don Louis ?


Inès.

Alors c’est donc l’autre ?


Léonarda.

Les louanges que tu lui as données m’ont amusée, mais que m’importe ?


Inès.

Lisez les deux billets, et vous verrez ainsi lequel des deux a le plus d’esprit.


Léonarda.

Je commence par le plus ancien en date.


Inès.

Comme vous voudrez.


Léonarda, lisant.

« Un homme qui offense par son amour peut-il s’excuser de son audace ? Si l’amour excuse tout, peut-on s’excuser alors qu’on offense avec son amour ? Je persiste malgré mes désabusements ; et en effet, comment pourrait-il regarder ce bien comme un mal celui qui regarde son mal comme un bien ? Ne vous fâchez pas de ce que je vous aime, ni même de ce que je vous écris ; car la première de ces choses est indépendante de ma volonté, et la seconde n’est que la conséquence de la première. »


Inès.

C’est bien dit cela !


Léonarda.

C’est fort bien, quoiqu’un peu prétentieux. Don Louis a de l’esprit.


Inès.

Et vous avez tort de le traiter avec ce dédain.


Léonarda.

Lisons maintenant la lettre du seigneur don Juan d’Aguilar.


Inès.

Vous prononcez son nom doux comme miel[19].


Léonarda.

Tais-toi, sotte. — Comment veux-tu que je l’aime ne le connaissant pas ? (Elle lit.) « Il me semble, madame, que c’est de vous que je suis prisonnier ; car les chaînes les plus fortes sont celles de la reconnaissance. Bientôt, sans doute, on me rendra ma liberté, mais de vous je serai toujours l’humble esclave. La justice est singulière de m’arrêter, moi qui n’ai pas tué cet homme, et de vous laisser libre, vous qui m’avez tué… d’autant que je n’ai jamais ouï dire que l’on ait donné à personne pour deux cents écus de poison. »


Inès.

C’est fini ?


Léonarda.

Que veux-tu de plus dans un billet ?


Inès.

C’est fort joli.


Léonarda.

Si l’on peut juger par-là de don Juan, il a beaucoup d’esprit et de grâce. Il m’occupe déjà. Je commence déjà à l’aimer.


Inès.

Vous pouvez m’en croire, c’est un cavalier parfait.


Léonarda.

Mais n’est-ce pas une folie à moi d’éprouver cette sympathie pour un homme que je n’ai jamais vu ?… Quelle est cette puissance inconnue qui m’attire vers lui ? Quel charme m’as-tu apporté ?


Inès.

Je me suis contentée de vous dire mon avis.


Léonarda.

Ô ciel ! pourquoi m’inspirer ces sentiments ? Funeste étoile, pourquoi agiter ainsi mon cœur en faveur d’un homme que je n’ai jamais vu ? — Tu vas y retourner, Inès.


Inès.

Moi, madame ?


Léonarda.

Pourquoi pas ?


Inès.

Et que désirez-vous ?


Léonarda.

Va le voir, et emporte avec toi ce portrait attaché à ce ruban.


Inès.

Que voulez-vous donc ?


Léonarda.

Je voudrais le rendre amoureux de moi. Arrange-toi pour le lui montrer sans me compromettre.


Inès.

Y pensez-vous ?


Léonarda.

Inès, je le connais sans l’avoir vu. L’éloge que tu m’as fait de lui a rempli mon imagination. — Pourquoi me regardes-tu étonnée ? Je veux, je veux l’aimer.


Inès.

Autrefois, madame, vous vous disiez insensible ; n’importe, je vous servirai de mon mieux. Et puisqu’il en est ainsi, veuillez prendre ce diamant qu’il m’a donné.


Léonarda.

Pour moi ?


Inès.

Oui, madame.


Léonarda.

Il ne manquait plus que cela !


Inès.

C’est un gage de tendresse qu’il vous envoie.


Léonarda.

Va, Inès, cours à la prison. Ce cavalier sera mon époux, ou bien nous nous perdrons ensemble.


Inès.

Il y a là un certain Citron aigre-doux, de Séville.


Léonarda.

Son valet ?


Inès.

Et qui me plaît assez.


Léonarda.

Si je me perds, souviens-toi bien que tu y auras contribué, et que c’est mon frère qui m’a fait écrire le premier billet.

Elles sortent.



Scène V.

Dans la prison.


Entrent DON JUAN et DON LOUIS.


Don Louis.

Je suis serviteur de la maison d’Alcala, dont ma famille est l’alliée, et dès qu’on m’a remis votre billet, je suis venu vous voir. J’ai su votre aventure aussitôt après votre arrestation. Je ne vous crois point coupable, et l’on ne peut pas le croire sur d’aussi faibles indices. Quoi qu’il en soit, tant que vous serez en prison je me regarderai moi-même comme prisonnier.


Don Juan.

Je vous baise mille fois les pieds. Je n’attendais pas moins de vous, illustre don Louis de Ribera[20].


Don Louis.

Je mériterai la confiance que vous me témoignez en vous tirant d’ici. (Appelant.) Alcayde ?


Entre L’ALCAYDE.


L’Alcayde.

Seigneur ?


Don Louis.

Don Juan a-t-il du moins un appartement convenable ?


L’Alcayde.

Je lui ai donné ce que nous avons de mieux.


Don Louis.

Voilà qui est bien. Je vais envoyer un lit de chez moi[21]. (L’Alcayde sort.) Je parlerai à mon père afin qu’il nous vienne en aide à tous deux, car nous sommes tous deux prisonniers.


Don Juan.

Je vous baise les pieds mille et mille fois.


Don Louis.

Je ne serai content que lorsque vous serez libre. — Adieu, seigneur don Juan.

Il sort.


Entre CITRON.


Citron.

J’attendais qu’il fût parti.


Don Juan.

Pourquoi ?


Citron.

Autre bonne fortune. — Inès qui revient.


Don Juan.

À merveille !


Entre INÈS.


Citron.

Approchez, mon brillant soleil.


Inès, à don Juan.

Je me mets à vos genoux.


Don Juan.

Non pas !… dans mes bras… sur mon cœur.


Inès.

Non pas ! doucement, seigneur, car je risquerais d’accrocher à vos boutons ce ruban auquel est attaché un portrait que je vais porter chez l’orfévre.


Don Juan.

Un portrait ? et de qui ? — Montrez-le.


Inès.

C’est celui d’une personne de qui vous avez féru l’âme.


Don Juan.

Est-ce votre maîtresse ?


Inès.

Il faut que vous soyez un grand enchanteur.


Don Juan.

Moi, Inès ?


Inès.

Vous l’avez rendue folle.


Don Juan.

Faites donc voir.


Inès.

Pour cela, non, seigneur don Juan, car ensuite vous reconnaîtriez la dame de qui est ce portrait.


Don Juan.

Et comment ? Je ne connais personne à Tolède. Voici, pour mon malheur, la première maison où je suis entré. Je n’ai vu jusqu’ici, au lieu de dames, que les misérables qui habitent ce triste séjour ; au lieu de vertugadins, je n’ai vu que leurs fers ; et en fait de doux propos, je n’ai entendu que leurs jurements.


Inès.

Eh bien, soit !… mais regardez vite… je suis pressée… Je n’ai pas voulu passer près d’ici sans vous dire un petit bonjour.


Don Juan, prenant le portrait.

Dieu ! quelle beauté !… se trouve-t-il donc hors du ciel un ange qui soit aussi parfait ?


Citron.

Montrez-moi voir. (Il regarde le portrait.) Oui ! on ne lui donnerait guère plus de quarante à quarante-cinq ans.


Inès.

Que dites-vous ? Elle n’a pas seize ans accomplis.


Citron.

Peste ! ce ne serait pas mal de posséder ce jeune cœur.


Inès.

Seigneur don Juan, je ne puis m’arrêter davantage. — Rendez-moi cela.


Don Juan.

Oh ! non, ma chère.


Inès.

Comment ! non ?


Don Juan.

Laisse-le-moi ; je le ferai raccommoder par un orfévre qui est ici avec nous.


Inès.

Et ne voyez-vous pas que si je reviens sans l’avoir…


Don Juan.

Sois sans inquiétude ; tu diras que c’est moi.


Inès.

Allons, il faut que pour un caprice de vous, je m’expose à la colère, aux reproches de ma maîtresse !… Au moins, songez-y bien, je ne vous le laisse que pour aujourd’hui.


Don Juan.

Demain sans faute je te le rends.


Inès.

Vous me le promettez ?


Citron.

Je suis sa caution.


Inès.

Eh bien, adieu.


Don Juan.

Dites bien à votre belle maîtresse que je suis son esclave pour la vie.


Citron, à Inès.

Et moi, que suis-je ?


Inès.

Si nous nous lions ensemble, tu seras, toi, un citron d’amour, aigri par la jalousie.


Citron.

Un citron d’Andujar[22].


Inès.

Le vilain drôle !

Elle sort.

Don Juan, regardant le portrait.

Qu’elle est jolie !


Citron.

Elle est divine.


Don Juan.

Il n’y a pas ici des sourcils verts ou bleus, ni des cheveux d’emprunt. — La belle bouche !


Citron.

C’est pur sang[23]. Mais, comme vous savez, je soupçonne quelque piége.


Don Juan.

Non, non ! Je me meurs.


Citron.

Sans l’avoir vue ?


Don Juan.

Certainement.


Citron.

Les sages disent qu’on ne peut pas avoir d’amour pour une personne qu’on ne connaît pas.


Don Juan.

Les sages sont des fous. — Écoute.


Citron.

Après ?


Don Juan.

As-tu vu une montagne d’or ?


Citron.

Non, monseigneur.


Don Juan.

Eh bien, moi je te prouverai que tu pourrais l’aimer.


Citron.

Comment cela ?


Don Juan.

En pensant à une de ces montagnes que tu as traversées et ensuite à l’or que tu as vu, et en formant dans ton esprit l’idée d’une montagne d’or. — De même moi, je réunis les deux idées de femme et de beauté, et j’adore cet ange.


Entre DON FERNAND.


Don Fernand.

Je passais aux environs, seigneur don Juan, et j’ai voulu vous voir. — Comment vous trouvez-vous en prison ?


Don Juan.

Fort bien, puisque je vous y vois.


Don Fernand.

Avez-vous besoin de quelque chose ?


Don Juan.

Nullement, car le ciel est venu à mon aide par l’entremise d’un ange qui m’a vu tandis qu’on me conduisait ici.


Don Fernand.

Elle vous a envoyé des présents ?


Don Juan.

Elle m’a fait passer deux cents écus.


Don Fernand.

À merveille !


Don Juan.

Je suis pénétré pour elle de reconnaissance et d’amour.


Don Fernand.

Sans l’avoir vue ?


Don Juan.

J’ai vu son portrait.


Don Fernand.

Montrez-le.


Don Juan.

Volontiers… d’autant que vous me direz qui c’est. Le voilà. (Il lui donne le portrait.) Vous paraissez interdit !


Don Fernand.

Je ne connais pas cette dame.


Citron.

C’est une dame de fantaisie.


Don Juan.

Les écus sont de bon aloi.


Don Fernand.

Je vous quitte pour vous faire préparer un appartement.

Il sort.

Don Juan.

Qu’est ceci ?


Citron.

Vous aurez fait quelque imprudence.


Don Juan.

En quoi donc ?


Citron.

En lui montrant ce portrait.


Don Juan.

Son visage a changé de couleur.


Citron.

Je parierais que c’est sa femme.


Don Juan.

Maintenant qu’il l’a vu, c’est irrémédiable.


Citron.

Comme vous vous êtes pressé de le lui montrer !


Don Juan.

Les ennuis viennent toujours vite.


Citron.

Au reste, s’il le prend mal, nous dirons que c’est lui qui a tué ce gentilhomme.


Don Juan.

Ce qui m’ennuie, c’est à cause de la femme.


Citron.

Et moi, c’est à cause d’Inès ; car je perds là une luronne aimable, palpable, — et sans portrait.




JOURNÉE DEUXIÈME.



Scène I.

Dans la prison.


Entrent DON JUAN et DON LOUIS.


Don Juan.

Comment vous exprimer ma reconnaissance de tant de bontés ?


Don Louis.

La seule différence entre nous doit être qu’à vous, don Juan, ce sera votre corps, votre personne physique qui sera en prison, et qu’à moi, ce sera mon âme.


Don Juan.

Ceux qui ont tant vanté la Grèce ne connaissaient pas la puissance des étoiles qui mettent cette force dans l’amitié.


Don Louis.

Le ciel même nous avertit si elle est véritable ou feinte. Castor et Pollux changés tous deux en étoiles sont à mes yeux la preuve de l’influence des planètes. L’une se montre au moment même où l’autre disparaît ; et c’est ainsi que Virgile a dépeint leur vie et leur mort alternatives[24].


Don Juan.

Tous les vrais amis doivent être nés sous ce signe. — Quant à moi, de même que Phidias se plaisait à donner à ses statues le nom d’un de ses amis, ce sera vous désormais qui inspirerez tous mes actes.


Don Louis.

Je vous ai voué, don Juan, la plus vive affection, et vous le verrez à ma conduite ; mais je ne veux pas que vous regardiez comme autant d’obligations que vous contractez, les services que je puis vous rendre. En ce moment le contrat ne serait point valable[25]. Attendez que vous sortiez de prison… et je ferai mes efforts pour que ce soit le plus tôt possible.


Don Juan.

Si je vous suis jamais ingrat, seigneur don Louis, que je perde tout le lustre que je tiens du nom qui m’a été transmis, après avoir été si longtemps honoré ! Que je perde la protection de la maison d’Alcala, et celle de votre noble famille[26].


Don Louis.

Vous devez vous ennuyer ici. Je veux cette nuit vous faire sortir et vous mener en un lieu où vous ayez quelque distraction. J’ai une occasion assez rare, et je désire que vous soyez spectateur… ou tout au moins auditeur. Et afin que mes plaisirs n’excitent pas trop votre envie, j’aime à croire que vous aussi vous trouverez quelque agréable passe-temps.


Don Juan.

Je le crois sans peine, allant sous vos auspices.


Don Louis, appelant.

Alcayde !


Entre L’ALCAYDE.


L’Alcayde.

Seigneur ?


Don Louis.

Dionis, mon valet, viendra ce soir, vers neuf heures, chercher don Juan.


L’Alcayde.

Il pourra emmener tout le monde et moi-même si je vous suis bon à quelque chose.


Don Louis.

Vous pouvez me le confier sans crainte. Je me charge de lui, et j’en réponds.

Il sort avec l’Alcayde.


Don Juan.

Le lion farouche dont une épine cruelle a traversé le pied le donne à guérir à un esclave plein d’humanité ; et plus tard, retrouvant dans l’amphithéâtre de Rome son sauveur qu’on envoyait à la mort, il se couche humblement devant lui, et lèche sa main bienfaisante. Si un animal féroce s’est ainsi rappelé le bien qu’il avait reçu, quel homme pourrait l’oublier ? Si un animal féroce a montré tant de reconnaissance, quelle horreur ne doit pas inspirer un ingrat[27] ?


Entre CITRON.


Citron.

Depuis que vous vous êtes ainsi lié avec le fils du corrégidor, il me semble, seigneur don Juan, que vous êtes de meilleure humeur. — Eh bien, quoi de nouveau ? que devient cette vieille espiègle qui s’amuse à vous monter la tête avec son prétendu portrait ?


Don Juan.

Ce portrait, qui seul prouve que je ne m’abuse pas, et que c’est toi qui es dans l’erreur, — ce portrait annonce une personne de quinze ou seize ans.


Citron.

S’il en est ainsi, — bien que j’aie ouï dire que les jeunes filles de cet âge exhalaient un parfum tout particulier[28], la voilà à la saison des amours, et elle ne doit pas être la femme de votre ami don Fernand ; car à quinze ans elle ne serait point mariée et libre.


Don Juan.

Je ne sais… mais je me meurs.


Citron.

Quelle folie !… Peut-on aimer un objet qu’on n’a point vu !


Don Juan.

J’y périrai, te dis-je.


Citron.

C’est la première fois qu’on voit — Aimer sans savoir qui.


Don Juan.

Elle m’écrit dans le même sens.


Citron.

Combien de lettres avez-vous déjà reçues d’elle ?


Don Juan.

Une vingtaine.


Citron.

Et toujours elle s’obstine à ne vous dire ni son nom ni son adresse ?


Don Juan.

Toujours. — Si un de mes amis se fût engagé comme moi et qu’il me l’eût conté, je le tiendrais pour fou.


Citron.

Un jour quelqu’un voyant pleurer un Portugais, lui en demanda le motif. Il répondit qu’il avait du chagrin, un chagrin d’amour. Pour le consoler, on lui demanda de qui il était amoureux, et il répondit : « De personne, je pleure simplement d’amour[29]. » Vous ressemblez à ce Portugais, et comme lui, vous pouvez pleurer, bien que vous ne sachiez pas pour qui.


Don Juan.

Cette femme m’a percé de mille flèches. Chaque mot de ses adorables billets me va droit au cœur.


Citron.

Je vois, vous ressemblez aux coqs d’Inde, que l’on enveloppe de papier pour les faire mieux rôtir[30], et cette dame veut sans doute s’exercer à la galanterie avec un prisonnier, dans l’espoir qu’elle ne sera pas par lui compromise. C’est ainsi que les barbiers font leur apprentissage sur les moines… Ce portrait sert d’appât à cet habile chasseur, et par ce moyen il vous fera tomber dans ses piéges.


Don Juan.

Il n’y a point ici de piége. — J’ai reçu d’elle tant et tant de régals, que je ne pourrai jamais reconnaître ses bontés.


Citron.

Alors expliquez-moi ce mystère.


Don Juan.

Que sais-je ?


Citron.

Eh bien, soit ! qu’elle nous envoie de l’argent, beaucoup d’argent, et je lui permets de ne se point laisser voir.


Don Juan.

Fi donc ! un homme d’honneur ne peut pas en accepter d’une femme.


Citron.

Elles en reçoivent bien de nous !


Don Juan.

Nous sommes nés pour les servir.


Citron.

En effet elles furent primitivement formées de la côte que nous leur avons donnée, et ce ne fut pas la plus petite : et il est tout simple que celui qui a donné la côte donne de quoi l’entretenir[31]. L’exemple d’Adam justifie mille maris.


Don Juan.

Comment cela ?


Citron.

Ève ne lui donna-t-elle point pour nos péchés le triste morceau que vous savez ?


Don Juan.

Où veux-tu en venir ?


Citron.

Et à elle-même, qui le lui avait donné ?


Don Juan.

Le serpent.


Citron.

Ou le diable, qui prit cette forme-là pour la mieux tromper. — Aussi, lorsqu’une femme donne à son mari de quoi manger, il n’a qu’une seule excuse, l’exemple d’Adam ; et tout en reconnaissant sa faute, il doit se dire : « Mangeons, alors même que cela viendrait du diable. »


Don Juan.

Moi, je ne suis pas ici un mari ; et même je ne connais pas la femme en question.


Citron.

Vous ne lui en serez pas moins reconnaissant.


Don Juan.

Comme doit l’être un galant homme.


Entre L’ALCAYDE.


L’Alcayde, à don Juan.

Deux femmes voilées attendent après vous.


Don Juan.

Au nom du ciel, laissez-les entrer.


Citron.

Ont-elles l’air comme il faut ?


L’Alcayde.

Tout à fait.


Citron.

En ce cas, j’aime à croire qu’elles se seront munies de pastilles odorantes[32].


L’Alcayde.

Les voici.


Don Juan.

Veuillez fermer.

L’Alcayde sort.


Entrent LÉONARDA et INÈS voilées.


Léonarda, à part.

Qu’il est beau ! qu’il est noble et gracieux !


Inès.

N’est-ce pas, madame, qu’il est joli garçon ?


Léonarda, à don Juan.

Je voudrais vous dire un mot.


Don Juan.

Je suis trop heureux de l’entendre de cette bouche.


Léonarda.

Ne soyez pas si ému en parlant d’une bouche que vous ne voyez pas.


Don Juan.

Pardonnez-moi ce trouble, il est bien naturel ; car mon cœur me dit que vous êtes venue pour m’achever.


Léonarda.

N’êtes-vous pas don Juan d’Aguilar ?


Citron.

Oui, madame, c’est lui-même ; et moi je suis son valet.


Léonarda.

Nommé, je crois, Citron ?


Citron.

Confit, pour servir.


Inès.

Il est charmant.


Citron.

J’ai été élevé sur la plage, je suis un poisson de San Lucar[33].


Inès.

Il n’est jamais embarrassé.


Don Juan.

Eh quoi ! madame, vous ne dites rien ?


Léonarda.

C’est que moi aussi, je l’avoue, je suis toute émue. J’ai éprouvé [34] en entrant ici je ne sais quel éblouissement. Inès m’avait beaucoup vanté votre personne.


Citron, à Inès.

Reine de mon cœur, jolie nymphe du Tage, viens un peu par ici pour les laisser causer en paix.

Citron et Inès se retirent vers le fond du théâtre.

Don Juan.

Pourquoi, madame, ce brillant soleil se couche-t-il derrière le nuage de cette mante ? et comment un corps si léger peut-il le cacher à mes yeux ? Mais vous êtes comme la foudre qui renverse ce qui est fort et puissant, et pardonne aux objets les plus faibles. Ayant résolu ma mort, vous traversez, sans l’endommager, ce tissu délicat, et vous embrasez mon cœur ; et si vous produisez un tel effet avec un seul éclair parti de vos yeux, ne dois-je pas penser que vous me réduiriez en cendre si vous veniez à découvrir ces deux astres étincelants ? Mais n’importe ; dussé-je y périr, je vous supplie, madame, de vouloir bien les découvrir, afin que vous voyiez quel est votre pouvoir. Et permettez aussi que j’admire cette bouche céleste, — nacre sans tache qui renferme des perles charmantes, et qui doit prononcer ma sentence.


Léonarda.

Don Juan, lorsque je vous écrivis que je vous avais vu, je ne disais pas la vérité. Je vous ai vu ici pour la première fois ; et cependant avant de venir ici je vous aimais. La renommée vous a dépeint à moi d’une telle sorte que j’en ai perdu la liberté. Eh bien, vous l’avouerai-je ? ce que je vois est au-dessus de ce que j’avais imaginé ; je ressemble à ces peintres sans talent qui, en cherchant l’idéal, ne savent pas même s’élever à la beauté de leur modèle… Tout ce que je vous ai écrit jusqu’à ce jour était sans valeur tant que je ne me montrerais pas à vous. Il vous fallait une caution, une garantie. Je suis venue vous l’apporter.


Don Juan.

Eh bien, madame, je ne vous demande qu’une seule grâce, c’est de vous découvrir.


Léonarda.

En ce moment c’est impossible ; mais je vous donne ma parole que ce sera bientôt.


Don Juan.

Quelle cruauté, madame !… comment avez-vous le courage de me refuser cette consolation ? Vous êtes comme les divinités du ciel : il faut croire en vous de confiance. Mais on m’a accordé la permission de sortir cette nuit ; pourrai-je aller à votre maison ?


Léonarda.

Oui, vous pourrez, — sous un déguisement, — me parler par une fenêtre du rez-de-chaussée.


Don Juan.

Et ne pourrai-je pas entrer ?


Léonarda.

Il n’y a pas moyen.


Don Juan.

Maintenant vous voudrez bien m’indiquer la maison.


Léonarda, à part.

Quelle imprudence l’amour me conseille ! (Haut.) C’est près Saint-Michel le Haut[35], la maison aux grands balcons. (Riant.) On y est plus à l’aise pour causer[36].


Don Juan.

Vous mettrez un mouchoir[37] ?


Léonarda.

Volontiers.


Don Juan.

Encore un mot. J’allais oublier une chose d’importance et qui m’inquiète.


Léonarda.

Moi aussi, j’allais oublier quelque chose.


Don Juan.

Connaissez-vous un certain don Fernand de Saavedra ?


Léonarda.

Moi ? non.


Don Juan.

Ne l’avez-vous pas quelquefois entendu nommer ?


Léonarda.

Moi ?… Vous avez l’air de me croire une personne très-libre.


Don Juan.

Non pas ; mais je craignais que vous ne fussiez mariée.


Léonarda.

Je ne l’ai pas désiré jusqu’à ce jour. — Jusqu’ici je suis maîtresse de mes actions… ou pour mieux dire je ne le suis plus. Il y a un homme qui a tout pouvoir sur moi et qui, j’espère, deviendra bientôt mon seigneur et mon maître. — En foi de quoi, je vous prie d’accepter cette chaîne… c’est là ce que j’oubliais.


Don Juan.

Vous n’aviez pas besoin de cela pour enchaîner mon âme à jamais : à jamais je suis votre esclave. Mais accordez-moi, mon bien, une autre grâce que je désire plus encore.


Léonarda.

Et laquelle ?


Don Juan.

Ôtez, je vous prie, votre gant, et me laissez baiser votre main.


Léonarda.

Bien qu’il ne soit pas poli de vous la présenter avec le gant, c’est ainsi seulement que je puis vous l’offrir.


Don Juan.

Quoi ! pas même la main sans voile !… Mais quoique mon amour en doive murmurer, vous avez raison ; car les objets de prix, les diamants et les perles, ne doivent s’offrir qu’enveloppés. — Et je baise cette main divine en disant : « Sauf le gant. »


Léonarda.

Soyez persuadé, don Juan, que mon âme s’emploiera pour faire tomber les voiles qui me cachent à vos yeux. — Adieu, seigneur.


Inès.

Ils ont fini, je crois.


Citron.

Il me le semble aussi.


Léonarda.

Partons, Inès.


Inès.

Adieu.


Citron.

Le ciel te protége !

Léonarda et Inès sortent.

Citron.

De quoi avez-vous causé tous deux ?… Est-elle jeune et belle ?… comment est-elle ?


Don Juan.

Est-ce que je l’ai vue ?


Citron.

Quoi ! vous ne l’avez pas vue !


Don Juan.

Elle n’a pas voulu découvrir son visage.


Citron.

Un homme parler ainsi ?… Oh ! si c’eût été moi !


Don Juan.

Je n’aurais point voulu me rendre coupable d’un acte discourtois. — Jusqu’à sa main, elle me l’a donnée recouverte d’un gant.


Citron.

Je ne me suis pas trompé ; c’est bien ce que je croyais. — La main soigneusement gantée ! cela ne me dit rien de bon, et m’est avis qu’elle a la gale. — Enfin qu’avez-vous décidé ?


Don Juan.

Un amour sans fin. Et cette nuit je vais la voir.


Citron.

Elle vous a dit sa maison ?


Don Juan.

Oui.


Citron.

Bravo ! j’en saute de joie !… Oh ! quelle inésade je vais me donner[38] !


Don Juan.

Mon cher, tu ne verras pas Inès, car nous ne pourrons pas entrer.


Citron.

Je négocierai. Tout ce que je veux, c’est de savoir la maison.


Don Juan.

C’est vers Saint-Michel le Haut… la maison à deux balcons.


Citron.

Prenez garde d’aller si haut… car si vous veniez à faire un saut…


Don Juan.

Un ange ne doit-il pas demeurer au ciel ?


Citron.

C’est que quand on a monté il n’est pas toujours facile de descendre.


Don Juan.

Un homme qui aime ne doit rien craindre


Citron.

Je sais que ma crainte n’est point vaine ; et la moindre maisonnette de Tolède me semblera un immense édifice.

Ils sortent.



Scène II.

Dans la maison de Lisène.


Entrent DON FERNAND et LISÈNE.


Lisène.

Vous me feriez perdre toute patience.


Don Fernand.

Et pourquoi, madame ?


Lisène.

Pourquoi vous-même, don Fernand, osez-vous paraître devant moi ?


Don Fernand.

Un autre, cruelle Lisène, trouverait ici un accueil plus favorable.


Lisène.

Et qui donc, hormis vous, pourrait me venir voir dans une semblable situation ? qui voudrait ainsi me désoler après avoir tué mon âme ? Don Pèdre vivait en moi, vous lui avez donné la mort, et pour me la donner aussi à moi, vous avez l’audace de vous présenter à mes yeux. Mais non, moi-même je ne vis plus, je suis morte avec lui ; et vous faites bien de me rendre cette visite, parce qu’il est bien d’honorer les morts. — D’un seul coup d’épée vous avez percé deux corps et deux âmes… Ah ! que n’ai-je retenu votre bras ! C’est moi, c’est moi qu’il fallait frapper !… car je soupçonne que c’est votre amour, votre jalousie qui a tué celui que j’aimais.


Don Fernand.

Chère et adorée Lisène, je n’ai point tué celui qui vous aimait ; c’est vous qui tuez en ce jour un homme qui vous aime. Oui, je me regarde comme mort ; et si je n’étais pas un homme mort, personne ne me parlerait comme vous me parlez. — Le cavalier qui l’a tué est arrêté. Toutefois peut-on dire qu’il a été tué celui qui vit dans votre cœur ? Le mort, c’est moi, vous dis-je, il n’y a pas à en douter ; car celui qui ne vit pas dans le souvenir de ce qu’il aime est plus mort cent fois que celui qui n’est plus dans cette vie. — Lui, il est mort pour vivre dans votre âme ; et moi, puisque vous me haïssez, ma vie ne sera qu’une longue mort. — D’ailleurs, moi-même je veux mourir, jaloux que je suis de l’homme que vous regrettez. — Et plaise au ciel que ce soit bientôt fini, afin que vous ne me détestiez plus comme l’auteur de vos chagrins.


Lisène.

Vous niez en vain, don Fernand, la mort de don Pèdre. Je l’aime à présent plus que jamais, j’en conviens ; mais c’est parce que vous n’avez aucune confiance en moi. Dites-moi la vérité. Les femmes, croyez-le, savent garder un secret.


Don Fernand.

Oui, pour leurs plaisirs ; mais elles ont de la peine à dissimuler leurs ennuis.


Lisène.

Si une femme appliquée à la torture a pu se couper la langue afin de ne rien révéler, c’est une preuve du pouvoir que nous avons sur nous-mêmes.


Don Fernand.

La langue de don Pèdre devait finir par lui être fatale : elle était médisante, satirique, toujours prête à l’injure. Il parlait toujours mal des maris et des femmes.


Lisène.

C’est l’usage, à présent, de mal parler ; et les plus impitoyables sont ceux-là même sur qui l’on aurait le plus à dire.


Don Fernand.

Il y a beaucoup de médisants, et peu sont châtiés.


Lisène.

Laissons cela, don Fernand. Vous chercheriez vainement à vous justifier ; et ne reparaissez jamais devant mes yeux, qui se consacrent à pleurer mon malheur.

Elle sort.

Don Fernand.

Aujourd’hui, la mer agitée par la tempête se soulève avec fureur et vient en mugissant frapper le rivage ; demain, peut-être, elle sera tranquille et mènera doucement les vaisseaux vers le port. — Aujourd’hui, les arbres des bois sont couverts de frimas et de neige : demain, peut-être, ils montreront avec orgueil leurs branches couvertes de feuilles verdoyantes et de fleurs embaumées. — Ainsi, Lisène, tout change ici-bas ; et ton cœur, aujourd’hui en proie au désespoir, demain peut s’ouvrir encore à l’espérance[39].

Il sort.



Scène III.

Une rue de Tolède ; la nuit.


Entrent DON LOUIS, DON JUAN, CITRON et DIONIS ; ils portent chacun une épée et une rondache.


Don Louis.

On dirait, don Juan, que vous n’avez aucun plaisir, quoique entouré de dames.


Don Juan.

Un pauvre prisonnier n’a jamais l’âme fort contente.


Don Louis.

Quoique Tolède soit à la tête des villes d’Espagne, on ne trouve pas ici les distractions que l’on trouve là-bas à la cour.


Citron.

Ma foi, vive Madrid ! Là tout se vend et tout s’achète, la truite et la merluche comme la grenouille et la perdrix. Là il y a de brillantes courtisanes pour les grands seigneurs, des souillons à bon marché pour les gens de rien, et des femmes entre deux pour les amateurs de moyenne condition. En cela Madrid ressemble aux auberges d’Italie, où celui qui paye le mieux mange toujours les meilleurs morceaux ; et puis vient un Espagnol dont la bourse et le haut de chausses sont en mauvais état, et on lui sert pour son dîner un oiseau de nouvelle espèce, composé des diverses parties des autres oiseaux, — un oiseau merveilleux tel qu’on n’en a jamais vu ni dans la Manche ni aux Indes. Une moitié de la poitrine est de la grive, l’autre moitié est de la pie ; il y a une patte de perdrix et une patte de pigeonneau ; et tout cela si subtilement recousu avec du fil de pite[40], que le pauvre dîneur ne voit là que des veines ou des nerfs, — d’autant que cet oiseau rare est adroitement couvert d’une bonne petite sauce piquante. Puis, quand notre soldat revient au pays, il faut l’entendre vanter l’Italie où l’on vous sert de magnifiques dîners pour trois réaux ! — Au reste, comme je le disais, rien ne ressemble autant aux dames de mon bon Madrid, qui sont un composé de toute sorte d’ingrédients, et dont les salles de toilette pourraient bien s’appeler des salles de déguisement. Que je plains celui qui est obligé de déchirer tous ces fils à belles dents, et qui mange, entre l’ambre et la soie, du rouge, du blanc, et du vif-argent !


Don Louis.

Tu es impayable, Citron. — Mais avec les choses que tu dis, on perd bientôt les cheveux et la barbe.


Don Juan.

Ne l’écoutez pas ; il est fou.


Don Louis.

Rien ne peut vous distraire. — Eh bien, je veux vous mener voir la plus belle personne du monde.


Citron.

Voir n’est pas le mot. Mieux vaudrait dire entendre. Mais enfin, si elle parle bien, cela vous fera peut-être plaisir.


Don Louis.

Dionis, conduis le seigneur don Juan à l’Alcazar, du côté de Saint-Michel le Haut.


Don Juan.

Justement, don Louis, je voulais vous prier de me mener de ce côté-là. Une certaine dame qui savait que je sortirais cette nuit de prison m’y a donné rendez-vous.


Dionis.

Nous allons d’ici tout droit à la place de Zocodover.


Citron.

Aucune place ne peut être comparée à celle de Madrid.


Don Juan.

Tais-toi, imbécile.


Citron.

Qui donne du lustre à une ville ?


Don Louis.

Les nobles gens qui l’habitent.


Citron.

Alors aucune ville n’est comparable à Madrid ; car tous les matins — on voit sur la place un millier d’hidalgos.


Don Juan.

Qui appelles-tu des hidalgos ?


Citron.

Les commissionnaires de la montagne, qui fourniraient de noblesse et de vin cent villes d’Espagne[41].


Don Louis.

Ce qui fait la beauté de la nature, c’est la variété.


Citron.

Et aussi la nouveauté. — Or, Madrid réunit ces deux agréments ; il est nouveau et varié ; et ses habitants aiment à tel point les choses nouvelles, que souvent on y loue des fenêtres rien que pour voir brûler une maison.


Don Louis.

As-tu longtemps habité Madrid ?


Citron.

Pas longtemps. Mais je ne serais pas plus aise si j’avais parcouru le monde entier. Il y a là tant de seigneurs illustres, tant de grands qui sont l’honneur du siècle, tant d’hommes supérieurs, soit dans les armes, soit dans les lettres ! il y a là tant de dames, et tant de coches dans lesquels les premières se promènent éternellement… Coche par-ci, coche par-là, et que maudissent par-ci par-là tous les passants… l’un parce qu’on lui a jaspé sa collerette, l’autre parce qu’on lui a bouché un œil ! — Il y a là tant d’avocats dans les cours ! tant de plaideurs dans les salles ! tant de magistrats et de greffiers, les uns avec leurs vares, les autres avec leurs plumes !… Le souvenir seul m’en ravit.


Don Juan.

Oui ! mais la vie y est chère.


Citron.

Eh ! parbleu ! c’est qu’il n’y a point là d’hôtellerie où l’on sache coudre comme en Italie. Mais savez-vous rien de comparable à ces gargotes où l’on vend des andouilles, du hachis, de l’étuvée, qui ont conservé presque toute leur substance… Il n’y manque rien. Je me trompe : il y manque quelque chose qui serait selon moi fort nécessaire… Un jour, derrière la porte, voyant une pierre grise — légèrement creusée, je m’imaginai qu’elle était là pour recevoir le vin et l’eau… Or une Galicienne[42] m’entendit. « Holà ! me cria-t-elle, ne voyez-vous pas que cette pierre c’est pour moudre le persil et le poivre ? » Sur quoi, me tournant vers elle dans le costume d’Adam avant qu’il eût mis la feuille de figuier : « C’est votre faute aussi, lui dis-je. Pourquoi ne mettez-vous point d’écriteau qui indique l’usage des divers objets de la maison ? »


Don Louis.

Nous voici arrivés, don Juan. — C’est là qu’elle demeure. Attendez-moi là.


Don Juan.

Quoi ! cette maison où je vois deux balcons ?


Don Louis.

Oui.


Don Juan, bas, à Citron.

Ah ! mon ami, quelle disgrâce !


Citron.

Comment cela, monseigneur ?


Don Juan.

C’est la maison que m’a indiquée cette dame, et je vois à la fenêtre d’en bas le signal convenu.


Citron.

Voilà une drôle de plaisanterie.


Don Juan.

Qui ne me fait pas rire du tout, vive Dieu !


Citron.

Qu’importe ! il payera les frais.


Don Juan.

À moi cela me coûte l’âme.


Citron.

Quelle peut être cette femme-là ?


Don Juan.

Puisque don Louis lui rend des soins, il n’en faut pas douter, elle doit être belle.


Citron.

Tant mieux, puisque vous n’êtes pas son mari.


Entre LÉONARDA ; elle paraît à une fenêtre du rez-de-chaussée.


Don Juan.

La voilà !


Léonarda.

Est-ce vous ?


Don Louis.

C’est moi.


Léonarda.

Mon bien, quel bonheur !


Don Louis.

Oui, quel bonheur pour moi !


Léonarda.

Comment vous trouvez-vous ?


Don Louis.

Comme un homme à qui vos bontés rendent la vie.


Don Juan.

Et don Louis qui m’amène ici pour faire le guet, tandis qu’il est en tête-à-tête avec la femme que j’aime !


Citron.

C’est peut-être une autre femme.


Don Juan.

Non pas ; ces signes disent clairement que c’est elle.


Citron.

Ce qui me console pour vous, c’est le souvenir d’une aventure arrivée un jour à un de mes amis qui avait de même un rendez-vous sous une fenêtre du rez-de-chaussée. Il n’est pas agréable, je vous assure, de se dresser énergiquement sur les pieds, de lever la tête tant qu’on peut, et puis d’embrasser un visage barbu.


Don Juan.

Comment faire pour éloigner don Louis et pour que je reste seul ?


Citron.

Je vais crier comme si l’on m’égorgeait, et je prendrai la fuite.


Don Juan.

L’idée est excellente.


Citron, s’enfuyant.

On me tue ! On me tue ! Au secours !


Don Louis.

Qu’est-ce donc ?


Don Juan.

Quelque querelle sans doute.


Don Louis.

Je vais voir ce que c’est.


Don Juan, s’approchant de Léonarda.

Un moment, de grâce ! Encore un moment ! C’est moi, c’est don Juan d’Aguilar qui vous parle.


Léonarda.

Est-ce que ce n’était pas vous tout à l’heure ?


Don Juan.

C’était don Louis de Ribera.


Léonarda.

Hélas ! monseigneur, je croyais parler à vous.


Don Juan.

En vérité ?


Léonarda.

Certainement.


Don Juan.

Vous rendez la joie à mon cœur… mais don Louis vous aime ?


Léonarda.

Je ne sais s’il m’aime ou s’il m’ennuie.


Don Juan.

Soyez indulgente pour lui ; car c’est à lui que je dois mon bonheur présent et tout le bonheur que j’espère. — Quand pourrai-je Vous voir ?


Léonarda.

Demain, je pense.


Don Juan.

Comment puis-je aimer sans savoir qui ?


Léonarda.

Silence ! On revient.


Entrent DON LOUIS, CITRON et DIONIS.


Don Juan.

Que s’est-il donc passé ?


Don Louis.

Que sais-je ? Je l’ai entendu crier comme si on l’écorchait, et j’ai couru vers lui.


Dionis.

Les assaillants se seront réfugiés dans quelque maison.


Don Louis.

N’avez-vous point parlé avec elle, don Juan ?


Don Juan.

Cette dame m’a demandé de la fenêtre où vous étiez allé, et j’ai répondu…


Dionis.

Chut ! Voici du monde.


Entre DON FERNAND.


Don Fernand, à part.

Qu’est-ce que cela signifie ?… à ma porte tant de gens armés !… Peut-être sont-ce des parents de don Pèdre qui m’attendent pour me faire un mauvais parti.


Citron.

Qui va là ?


Don Fernand.

Un homme qui rentre dans sa maison.


Don Louis.

En ce cas, passez.


Don Fernand.

Non pas ! je veux savoir auparavant pourquoi l’on s’arrête ici sous mon balcon.


Don Louis.

Je l’ai reconnu, don Juan.


Don Juan.

Que dites-vous ?


Don Louis.

Il faut nous éloigner.


Don Juan.

Et pourquoi ?


Don Louis.

Parce que ce cavalier est le frère de la dame à qui j’ai parlé.


Don Juan.

Nous lui devons des égards.


Don Louis.

Partons.

Il sort avec Dionis.

Don Juan.

Tout est perdu, mon ami.


Citron.

Que dit donc votre déesse ?


Don Juan.

Que don Louis lui rend des soins.


Citron.

Que vous importe, si elle n’exige pas que vous l’épousiez ? — Mais ne lui avez-vous point vu le visage ?


Don Juan.

Non. Elle avait fait exprès, sans doute, de n’avoir point de lumière chez elle.


Citron.

Et vous l’aimez toujours ?


Don Juan.

Je l’adore.


Citron.

Quelle folie !


Don Juan.

Persuade, si tu peux, mon cœur.

Don Juan et Citron sortent.

Don Fernand.

Si je ne me trompe, don Juan était avec don Louis, et celui-ci par amitié l’aura mené voir les dames ou ma sœur. La faute en est à moi, et je dois n’accuser que moi seul. Conduisons-nous avec prudence. — Déjà le jour se lève… N’est-ce pas ma sœur que j’aperçois ?


LÉONARDA paraît à la fenêtre.


Don Fernand.

Eh quoi ! ma sœur, encore debout à cette heure ?


Léonarda.

Dans mon inquiétude, je ne pouvais pas dormir… et à tout instant je me mettais à cette fenêtre pour voir si vous veniez. Enfin le jour paraît, et je suis rassurée. — Pourquoi sortir seul ainsi, don Fernand, lorsque les parents de don Pèdre vous soupçonnent ? Ne savez-vous pas qu’ils veulent le venger ? De quoi vous servirait votre courage si plusieurs à la fois vous attaquaient ?… Vous avez sans doute rencontré ici près quelques cavaliers que vous aurez pris pour des galants. C’étaient peut-être des gens qui vous cherchaient.


Don Fernand.

Je vous remercie de ce tendre intérêt. De mon côté je ne suis pas sans inquiétude à cause de vous.


Léonarda.

Qu’est-ce donc ?


Don Fernand.

Je n’ai point voulu jusqu’ici vous en parler ; mais je soupçonne que vous avez quelque liaison avec un cavalier.


Léonarda.

Quel cavalier ?


Don Fernand.

Don Juan.


Léonarda.

L’ai-je jamais vu pour que vous m’adressiez ce reproche ?


Don Fernand.

Non, je le sais, vous ne l’avez pas vu ; mais je crois que vous l’aimez : — car désormais pour aimer l’on n’a plus besoin de voir. — Don Juan m’a montré un portrait en me demandant si je connaissais l’original : ce portrait, c’était le vôtre. Que voulez-vous que je pense ?


Léonarda.

Je trouve cette curiosité bien naturelle chez un jeune homme. — Mais voulez-vous que je vous dise comment le portrait se trouve en ses mains ? Vous m’avez recommandé de ne le laisser manquer de rien, et comme je me trouvais sans argent, je lui ai envoyé cela.


Don Fernand.

En effet, la chose est parfaitement innocente. Un portrait est souvent un objet de grand prix.


Léonarda.

Le cercle d’or qui l’entoure a une certaine valeur.


Don Fernand.

Alors il fallait lui envoyer seulement le cercle d’or.


Léonarda.

Cela aurait pu l’humilier[43].


Don Fernand.

Voici déjà le soleil qui se lève. Il est temps que je rentre.


Léonarda, à part.

Don Fernand est jaloux de tout le monde.


Don Fernand, à part.

De tous côtés j’ai à me plaindre de l’amour.

Ils sortent.



Scène IV.

Dans la prison.


Entrent DON JUAN et CITRON.


Don Juan, tenant une lettre.

À peine la dame blanche et rose venait-elle de gagner la partie contre la dame noire sur l’échiquier du ciel, lorsque notre mystérieuse beauté a écrit ce billet[44].


Citron.

Je ne sais, monseigneur, si le ciel est un échiquier à étoiles, ni si l’aube est une dame blanche et rose, ni si la nuit est une dame noire contre laquelle l’autre gagne tous les matins sa partie… Voici ce que je dis : à peine le marchand d’orviétan chantait-il dans les rues son électuaire d’une voix plus forte que celle du rossignol, mais pas si agréable ; à peine le noir grillon faisait-il entendre son cri enroué ; à peine certains vases de nuit commençaient-ils à se montrer sur les lucarnes, quand j’ai vu la charmante Inès qui étendait la main tant qu’elle pouvait par la fenêtre, et qui me présentait ce billet.


Don Juan.

Ne vois-tu pas qu’il est difficile de dormir quand on aime ?


Citron.

Mais vous, qui aimez-vous ?


Don Juan.

Je l’ignore ; mais je sais que l’Amour est un dieu bien puissant.


Citron.

Quand on n’a point vu une dame, je comprends encore et j’admets qu’on l’aime sur sa réputation. Mais vous, vous n’avez pas même cette excuse.


Don Juan.

Qu’importe ! là n’est point le mal. — Mon plus grand ennui est de penser qu’elle est la maîtresse de don Louis.


Citron.

Eh bien, demandez-lui qui elle est.


Don Juan.

Et ensuite, quand il me l’aura dit, et qu’il m’aura fait ses confidences, qui pourra m’excuser auprès de lui d’aimer sa maîtresse ?


Citron.

Il est vrai qu’après la liaison qui existe entre vous il aurait peut-être le droit de n’être pas content.


Entrent L’ALCAYDE, LÉONARDA et INÈS.


L’Alcayde.

Don Juan est seul… entrez.


Léonarda.

Permettez que je lui parle un moment.


L’Alcayde.

Vous vous occupez, madame, du plus honorable gentilhomme qui soit jamais entré en prison.

Il sort.

Don Juan.

Qu’est ceci ?


Citron.

C’est Inès, ou son ombre[45].


Don Juan.

Dame de mon cœur, est-ce vous ?


Léonarda.

Comme je n’ai pu causer avec vous cette nuit, je suis venue.


Don Juan.

Au nom du ciel, soulevez ce voile.


Léonarda.

J’y consens pour vous obéir.


Citron.

Bienheureux saint Blaise[46] !


Don Juan, arrêtant la main de Léonarda.

Non, madame, laissez mon âme se préparer à ce bonheur. — Que la blanche aurore répande ses perles cristallines par les balcons de l’Orient ; que les oiseaux, muets toute la nuit, recommencent à l’envi leurs chants harmonieux ; que les prés verdoyants se couvrent de fleurs nouvelles et charmantes ; enfin que les nuages se dissipent, et que le ciel et la terre se réjouissent, — car voici le soleil ! Il découvre Léonarda et la contemple avec ravissement.


Léonarda.

Vous vous amusez, don Juan. Je vous parais mal sans doute. Ce que vous regardez en ce moment ne vaut pas ce que vous aviez imaginé. — Il faudra que vous en appeliez pour dol ; et comme l’Amour n’est qu’un enfant, en qualité de mineur il gagnera son procès. Vous avez l’air d’un homme qui sort d’une longue illusion, et qui par politesse ne veut pas le laisser voir.


Don Juan.

Non, madame, j’ai le même amour qu’auparavant, — l’amour le plus vif et le plus tendre, — cet amour qui m’inspirait un si grand désir de vous voir, vous dont la beauté fait mon bonheur comme elle a fait votre sécurité. Vous parlez de mon imagination : elle est toute terrestre, et devant moi je contemple le ciel. Moi je n’imaginais pas ce beau soleil, ces étoiles ni ces roses, et mes rêves sont dépassés.


Citron.

Maintenant que vous avez fini cette apologie, est-ce que je ne pourrai pas voir à mon tour un tantinet[47] ?


Léonarda.

Je te paraîtrai bien mal si tu me compares à toutes les belles choses que tu as vues dans cette grande ville.


Citron.

Vive Dieu ! madame, il faut que je vous demande pardon à deux genoux du délit dont je me suis rendu coupable à votre égard.


Léonarda.

Oui, madame, je vous soupçonnais d’être vieille, et c’est un des cinq défauts les plus vilains dont on puisse soupçonner une femme. Le premier, c’est d’être sotte ; car, ma foi, une sotte a beau avoir une douceur angélique, elle risque bien souvent de vous faire donner à tous les diables. Le second, c’est d’être malpropre ; et quand je songe par hasard à une femme de ce genre-là, je lave aussitôt mon imagination, et je vais la savonner à la rivière. Le troisième, c’est d’être intéressée ; et il y en a beaucoup de cette espèce. Le quatrième, c’est d’être… ce que je ne puis pas dire. Et le cinquième, c’est d’être vieille… ce qui vient toujours avec le temps.


Léonarda.

Tu as donc cru que mon amour voulait par quelque stratagème abuser ton maître ?


Citron.

Vos stratagèmes, madame, c’est votre jeunesse et votre beauté. Lope[48] dit quelque part dans ses poëmes, sonnet soixante et cinq, en parlant d’une jolie femme qui, inquiète, consultait les devins, que si l’aurore un beau matin se montrait aux mortels jeune, charmante, les lèvres vermeilles et les joues de lis et de roses, elle pourrait être bien sûre de se faire adorer.


Don Juan.

J’ai vu le monde entier en petit sur ce beau visage.


Citron.

On a dit ça mille fois[49]. Laissez-moi plutôt demander des nouvelles de la mule.


Léonarda.

Telle que je suis, don Juan, je suis à vous.


Citron.

Quel joli petit séraphin[50] ! Viens ici, Inès, et ne garde pas plus longtemps cette mante de taffetas pour me faire désirer de voir ta face adorée. Béni soit celui qui a fait les cotillons !


Inès.

Je ne suis pas une dame, moi, Citron ; tu sais bien que je suis en service comme toi.


Citron.

As-tu de l’argent ?


Inès.

Pas un quarto[51].


Citron.

Eh bien, alors, de quoi allons-nous causer pendant que nos deux amoureux se content leurs secrets ?


Inès.

De mariage.


Citron.

Que veux-tu dire ?


Inès.

De notre mariage à tous deux.


Citron.

Non pas ! car j’ai pris des leçons d’un certain mien voisin qui, à la moindre petite querelle qu’il avait avec sa femme, la frappait avec sa pantoufle.


Inès.

Cela ne me ferait pas peur.


Citron.

Seulement il est bon d’observer que dans sa pantoufle il y avait un gros caillou.


Inès.

Alors je n’en suis plus.


Citron.

Je devais t’en avertir.


Entrent DON LOUIS, L’ALCAYDE, LE GREFFIER et DIONIS.


Léonarda.

Qui va là ?


Don Juan.

Couvrez-vous vite de votre mante.


Citron.

C’est don Louis.


Inès.

Que peut-il vouloir ?


Don Louis.

Bonne nouvelle, seigneur don Juan ; et je vous en demande mon étrenne.


Don Juan.

Malheureusement je ne puis vous offrir que mes remercîments.


Don Louis.

C’est assez pour moi. (Apercevant Léonarda et Inès.) Eh quoi ! des dames ici ?


Don Juan.

Oui, seigneur.


Don Louis.

Ne peut-on pas les voir ?


Don Juan.

Un moment, je vous prie ; c’est quelque chose de sérieux.


Citron.

C’est bon à dire pour vous, mais pas pour moi.


Don Louis.

Elle a de beaux yeux ?


Don Juan.

Je n’ai pas encore eu le bonheur de les voir.


Citron.

Moi, j’ai vu ceux d’Inès.


Don Louis, à Léonarda.

Puisque je vous trouve ici, madame, c’est à vous que je demande mon étrenne pour la mise en liberté de don Juan. (Léonarda étend vers lui la main, et, sans dire un mot, lui donne une bague.) Que me donnez-vous là ?… une bague, bon Dieu !… une bague avec un diamant ! — Eh bien, je l’accepte, tout en étant fâché d’un silence si peu bienveillant.

Léonarda et Inès sortent.

Don Juan.

Vous les connaissez sans doute ?


Don Louis.

Elles n’ont pas été fort gracieuses pour moi.


Don Juan.

Quant à moi, je n’ai pas à me plaindre. Je veux périr de male mort si jusqu’à ce jour je les ai vues et si je sais leur nom.


Don Louis.

Je vous crois. Mais venez, nous dînerons ensemble, puisque enfin vous voilà libre.


Don Juan.

Moins que jamais, seigneur ; car me voilà votre esclave pour la vie.


Don Louis.

Et moi votre ami dévoué. (Au Greffier.) Donnez à l’alcayde le mandat de sortie.


Le Greffier.

J’attendais le cadeau d’usage.


Don Juan.

Le voilà. — Et pour l’alcayde, voilà une chaîne.


L’Alcayde.

Vous enchaînez à jamais l’homme qui vous a gardé prisonnier.


Citron.

Il n’y a pas de chaînes plus fortes que les chaînes d’or.


Don Juan, bas, à Citron.

Eh bien, qu’en dis-tu ? Maintenant que j’ai vu, puis-je aimer ?


Citron, de même, à don Juan.

Maintenant, oui ; mais avant d’avoir vu, c’était une folie.



JOURNÉE TROISIÈME.



Scène I.

Dans la maison de don Fernand.


Entrent DON JUAN, DON FERNAND et CITRON.


Don Fernand.

Est-ce donc ainsi qu’un ami aussi cher doit passer dans ma rue ?


Don Juan.

J’allais partir ; et comme, en ma qualité d’étranger, je ne connaissais pas votre maison…


Don Fernand.

Tout le monde vous l’aurait indiquée, et les armes qui sont placées au-dessus de ma porte l’indiquent assez.


Don Juan.

Je ne puis contracter toujours de nouvelles obligations.


Don Fernand.

Demeurez ici ; car tout le monde ici, vous le savez, est prêt à vous servir et vous aime. — Vous ne sortirez pas. Je veux vous posséder à mon tour, et je vous retiens prisonnier.


Don Juan.

Vous me comblez, et je ne sais comment j’ai pu mériter…


Don Fernand.

Le service que vous m’avez rendu doit à jamais exciter ma reconnaissance.


Don Juan.

Je n’ai fait que mon devoir. — Adieu, seigneur don Fernand. Je suis forcé de partir.


Don Fernand.

Si cela était absolument nécessaire, je n’y mettrais pas d’opposition… Mais je vous l’ai dit, je vous garde.


Don Juan.

Je vous remercie de cette bienveillance ; mais…


Don Fernand.

Non pas ! il faut que je vous dédommage de mon mieux de ce que vous avez souffert pour moi. Autant de jours vous avez passés pour moi en prison, autant de jours je veux vous régaler. Vous ferez d’ailleurs connaissance avec une mienne sœur qui sera charmée de vous voir, et de vous témoigner aussi sa gratitude du service que vous m’avez rendu.


Citron.

Sans doute, monseigneur, nous trouverons aussi chez vous la mule sur laquelle vous avez décampé lorsque vous laissâtes si gracieusement dans le pétrin mon pauvre maître. Donnez-nous donc de ses nouvelles ; car je suis de ceux qui s’intéressent à une mule et désirent savoir son nom, sa taille, sa couleur… sans quoi l’on pourrait dire qu’il y a eu erreur de copiste, comme dans le conte de ce peintre.


Don Fernand.

De quel conte veux-tu parler ?


Citron.

Je vais vous le dire. — Un jour un hidalgo bel-esprit[52] commanda à ce peintre un tableau de la Cène, et, l’œuvre achevée, il l’alla voir, et trouva la table toute pleine, d’autant qu’il compta jusqu’à treize apôtres. Sur quoi, fort étonné, il dit : « L’ouvrage est manqué, et je ne le payerai point. Il y a ici un apôtre de trop. » « Emportez toujours, répliqua le peintre avec esprit ; s’il y a ici quelqu’un de trop, il s’en ira après dîner. » Homme de règle et de compas, non moins adroit que les hôteliers d’Italie[53], je compte sur votre exactitude, et j’espère trouver ici le treizième apôtre.


Don Fernand.

Sois tranquille, mon ami, on a gardé soigneusement la mule et la valise.


Citron.

Il était toujours bon de le rappeler !


Entrent LÉONARDA, LISÈNE et INÈS.


Léonarda, à don Fernand.

Je vous amène un hôte qui va, un peu malgré lui, honorer notre maison.


Don Fernand.

Et moi, de mon côté, j’amène un hôte qui, j’espère, ne sera pas moins bien accueilli[54].


Léonarda, à part.

Jésus, qu’est ceci ?


Don Juan, à part.

Ô ciel ! c’était sa sœur !


Citron.

J’en suis émerveillé.


Don Juan.

Et moi, confondu.


Lisène, à don Fernand.

Quand on vient chez son ennemi, c’est que la réconciliation n’est pas loin.


Don Fernand.

Comment ai-je été assez heureux pour triompher de tant de dédain ?


Lisène.

Parce que l’occasion était favorable et que votre sœur l’a exigé, à qui je dois beaucoup.


Don Juan, à Citron.

N’est-elle pas bien belle ?


Citron.

Jamais, vive Dieu ! je n’ai rien vu de pareil, et vous devez de fameux remercîments à la fortune.


Don Juan.

Ses yeux sont deux étoiles.


Léonarda.

Ah ! Inès ! quel bonheur ! don Juan dans la maison !


Inès.

Tout paraît se disposer pour le mieux.


Don Juan, à Citron.

Que faire, mon ami ?


Citron.

Bien cacher votre joie.


Don Juan.

J’en suis tout ému.


Citron.

Pour moi, j’ai été fort content de voir rentrer la mule en scène, tant parce que j’ai à m’acquitter envers elle de quelque petit mémoire mulesque[55], que parce que je n’aurais point voulu qu’on vînt à la fin de l’histoire nous dire : « Et la mule ? »


Don Fernand.

Ma sœur, ce cavalier est celui à qui j’ai tant d’obligations. Je voudrais les reconnaître. C’est à vous de m’y aider par le bon traitement que vous lui ferez.


Léonarda.

Je suis prête à le servir en tout.


Don Fernand.

Je ne saurais sans vous comment m’acquitter de tout ce que je lui dois.


Léonarda.

Vous ne me remerciez pas pour vous avoir amené Lisène ?


Don Fernand.

Je vous devrai la vie.


Léonarda.

Seigneur don Juan, mon frère et moi, pénétrés de ce que vous avez fait pour nous, nous voudrions vous en témoigner notre gratitude. Entrez, et reconnaissez cette maison[56].


Don Juan.

Il faut, madame, avoir pour vous les sentiments que je vous ai voués pour accepter cette faveur, et vous me comblez. J’allais partir ; mais vous exigez que je reste, je me soumets à mon bonheur, et je resterai ici à vos ordres aussi longtemps que vous le voudrez.


Léonarda.

Vous vous conduisez en galant homme que vous êtes.


Don Fernand, à Lisène.

Venez, madame, prendre possession de cette maison qui est vôtre.


Lisène, à part.

L’amour est un rêve de l’âme.


Don Fernand.

Place ! place !


Lisène, à part.

J’étais venue avec des intentions pacifiques, et me voilà de nouveau prête à la guerre. Quel sentiment subit s’est élevé en moi ! À peine ai-je vu un moment ce don Juan, et mon cœur est à lui !

Don Fernand et Lisène sortent.

Léonarda.

Entrez, mon bien, entrez, car vous aussi vous devez prendre possession de ces lieux.


Don Juan.

Ô mon bien adoré ! je mets à vos pieds ma bouche et mon âme.

Don Juan et Léonarda sortent.

Citron.

Votre grâce n’a rien à me dire ?


Inès.

Je suis à votre excellence.


Citron.

Je me félicite de me trouver dans la même maison.


Inès.

Vous ne m’en avez pas beaucoup d’obligations.


Citron.

Avez-vous vu la mule ?


Inès.

Ma foi, non. Pourquoi cette demande ?


Citron.

C’est que je ne sais plus sur quelle bête vous emmener si nous allons nous marier au pays qui a vu naître la mule.


Inès.

Vous ne craignez donc plus de vous marier ?


Citron.

Nous savons le moyen de mettre la paix en Castille[57].


Inès.

À un drôle de Séville…..


Citron.

À une luronne de Tolède[58]

Ils sortent.



Scène II.

Une rue.


Entrent DON LOUIS et DIONIS.


Don Louis.

Ma foi, l’amour a ses licences.


Dionis.

Vous pourriez l’offenser.


Don Louis.

Ma passion m’entraîne.


Dionis.

Vous risquez de compromettre sa réputation : si l’on vous voyait rôder ainsi dans sa rue, sous son balcon, on croirait tout de suite que vous êtes au mieux avec elle.


Don Louis.

L’amour ne peut passe nourrir de souvenirs et d’idées. Il cherche satisfaction à ses désirs.


Dionis.

Celui qui aime bien songe avant tout aux intérêts de l’objet aimé, et ce n’est pas aimer véritablement que de préférer son plaisir à celui de sa dame.


Don Louis.

L’amour n’est-il pas un désir ?


Dionis.

J’en conviens.


Don Louis.

N’a-t-il pas une fin, un but ?


Dionis.

Oui, mais honnête.


Don Louis.

N’est-ce pas le plus grand bonheur que de posséder l’objet aimé ?


Dionis.

Non pas. Celui qui triomphe de sa passion, goûte, dit-on, une joie céleste.


Entre DON JUAN.


Don Juan.

Don Louis, monseigneur[59], je vous ai aperçu de la fenêtre. Qu’est ceci ?


Don Louis.

Ne m’avez-vous jamais vu ici ?


Don Juan.

Comme je ne connais point Tolède, je ne saurais trop le dire.


Don Louis.

C’est ici, don Juan, c’est ici qu’est mon bonheur.


Don Juan, à part.

C’est ici qu’est ma crainte.


Don Louis.

Ayant appris que don Fernand vous avait emmené dans sa maison, je suis venu vous prier de me sauver la vie… Il serait mal à moi de vous rappeler le service que je vous ai rendu. Je n’avais aucune vue personnelle, je croyais bien que jamais je n’aurais un service à vous demander… Vous habitez la maison de ma belle. Parlez-lui en ma faveur. Je suis son prisonnier depuis une époque antérieure à celle où vous fûtes vous-même arrêté : faites pour moi auprès d’elle ce que j’ai fait pour vous auprès de mon père. Elle sait déjà que je l’aime ; veuillez l’en assurer, et lui répondre de moi. Je la jugerai à sa conduite. Si elle ne se montre pas sensible à vos prières, elle n’est pas un ange, elle n’est qu’une femme.


Don Juan.

Seigneur, je suis obligé de vous servir en toute chose, et quoique celle-ci soit assez délicate, mon dévouement n’hésite pas. Vous étiez autrefois aimé de Léonarda et vous n’êtes plus aussi heureux. D’où vient ce changement ? Est-ce de sa part inconstance ou légèreté ? je l’ignore. — Quoi qu’il en soit, je me tiens à vos ordres. Je saisis l’occasion de vous témoigner ma reconnaissance, — et pour vous délivrer de la captivité où vous êtes, je vais à mon tour enchaîner ma liberté[60]. Vous saurez quelque jour peut-être ce que j’aurai fait pour vous ; vous saurez mon abnégation, et vous avouerez que j’ai payé au double ce que je vous devais.


Don Louis.

Pour peu que cela vous contrarie, don Juan, je retire ma demande… Je ne voudrais pas d’un service que vous me rendriez malgré vous. — L’amitié ne peut exiger ni même accepter de si grands sacrifices.


Don Juan.

Je sais les devoirs qu’imposent l’amitié et la reconnaissance. Laissez-moi faire… et puis vous verrez qui je suis. Adieu.


Don Louis.

Je pourrai, n’est-ce pas, par votre entremise, la voir tous les jours ?


Don Juan.

Je suis à vos ordres.


Don Louis.

Avertissez-la donc que j’irai chez elle sous prétexte de vous voir.


Don Juan.

Je suis, comme auparavant, votre prisonnier.


Don Louis.

Je vous quitte plein de confiance en vous. (À part.) Ô mon cœur ! réjouis-toi ; ouvre-toi de nouveau à l’espérance !

Il sort.

Don Juan.

Hélas ! mon bonheur a bientôt passé. Il avait commencé d’une façon trop glorieuse.


Entre CITRON.


Citron.

À quoi pensez-vous ?


Don Juan.

Je suis rendu.


Citron.

Que voulez-vous dire ?


Don Juan.

Et je laisse tout. — N’as-tu point vu quelquefois de noirs nuages voiler tout à coup le plus brillant soleil ? n’as-tu pas entendu parler de navires déplorablement échoués au moment où ils touchaient le port ? N’as-tu pas ouï conter que souvent l’orage avait ravagé un champ, alors que le laboureur regardait avec orgueil la moisson prochaine ?… Ah ! décevante espérance !… ah ! fol amour !… je suis au milieu de la faveur et je pleure l’absence.


Citron.

De quelle absence parlez-vous ?


Don Juan.

Je pars.


Citron.

Que voulez-vous dire ?


Don Juan.

Il le faut, nous allons à Madrid.


Citron.

À Madrid ?


Don Juan.

Comment veux-tu que je serve les intérêts de don Louis auprès de celle que j’adore ? Et d’un autre côté, comment pourrais-je le trahir, moi qui lui ai tant d’obligation ?… Je n’ai qu’une seule ressource… partir. — Je vais prendre congé d’elle.

Il sort.

Citron.

Je vais préparer nos valises, et tant pis pour Inès ! Je m’en irai sans prendre congé d’elle.

Il sort.



Scène III.

Chez don Fernand.


Entrent LÉONARDA et LISÈNE.


Lisène.

J’ai à vous parler d’une chose importante.


Léonarda.

Vous m’inquiétez ; je vous écoute.


Lisène.

Quel est ce don Juan ?


Léonarda.

Un cavalier sévillan, ami de mon frère.


Lisène.

Il est aimable et spirituel. Jamais, non, jamais homme ne m’a plu autant.


Léonarda.

Et don Pèdre, le défunt ?


Lisène.

Ma foi ! je l’ai oublié depuis que j’ai vu don Juan. — Les morts ont toujours tort. — Il est impossible qu’ils puissent lutter avec les vivants ! ce sont des ombres, et, l’hiver surtout, une femme n’est pas bien à l’ombre[61]. Voulez-vous voir ce qu’est un mort ? Rappelez-vous quand meurt un prince. Toute la cour se précipite vers son héritier, et l’on ne pense et s’inquiète pas plus de l’autre que d’un roble[62] au désert.


Léonarda.

Il paraît que don Juan est l’héritier de don Pèdre ?


Lisène.

Oui, il me le faut oublier, et j’en quitte mon deuil. Je l’ai assez pleuré, et mon cœur doit aimer encore. — Ah ! ma chère, heureuse celle qui sera sa femme !


Léonarda.

Il ne tient qu’à vous d’avoir ce bonheur.


Lisène.

Si vous voulez vous occuper de cela, je vous ferai un joli cadeau.


Léonarda.

C’est difficile. Comme il est fort bien de sa personne, et fort aimable, il a donné dans la vue à beaucoup de femmes. Puis il est bien périlleux d’épouser un si parfait cavalier.


Lisène.

Ces caprices nous égarent souvent. N’importe ! mieux vaut la mort près de lui que les hommages d’un autre !


Léonarda.

Je lui parlerai pour vous… mais quelle serait votre dot ?


Lisène.

Dix mille ducats.


Léonarda.

Le voici. Éloignez-vous.


Lisène.

Ô Dieu ! mon amie, si vous pouviez réussir dans ce dessein !


Léonarda.

Attendez.


Lisène, à part.

Ô ciel ! qu’il est beau !

Elle sort.


Entre DON JUAN.


Don Juan.

Dans mon malheur je suis encore heureux de vous trouver en cette circonstance.


Léonarda.

Et moi aussi dans ma joie il m’est venu à cause de vous de vives disgrâces.


Don Juan.

Rien n’égale mon ennui.


Léonarda.

Je ne sais quel nom donner à ma peine.


Don Juan.

Je viens vous parler pour un homme.


Léonarda.

Et moi pour une femme.


Don Juan.

Don Louis m’a chargé de vous dire qu’il souffre pour vous.


Léonarda.

Lisène m’a chargée de vous dire qu’elle vous aime.


Don Juan.

Vous savez combien je lui ai d’obligation.


Léonarda.

Vous excitez ma jalousie.


Don Juan.

Pourquoi, puisque je pars ?


Léonarda.

Et où donc allez-vous ?


Don Juan.

À Madrid.


Léonarda.

Ah ! malheureuse que je suis, — vous n’êtes venu que pour ma perte.


Don Juan.

C’est moi, c’est moi seul qui suis à plaindre, puisqu’un homme dont je suis l’obligé m’a confié ses sentiments.


Léonarda.

Partez donc, dussé-je y périr.


Don Juan.

Veuillez m’écouter, ange adoré, et puisse aller vers vous tout le bonheur que je perds ! — Vous verrez dans mon récit l’enchaînement de mes malheurs. — À Séville, vivait un jeune homme riche et de belles manières. Or, vous saurez qu’il y a sur la rivière des barques qui passent de Séville à Triana[63], car l’on aime mieux aller dans ces barques que de traverser le pont. C’est dans une de ces barques qu’il aperçut un jour une dame jeune et belle, qui était ma sœur, mais que je ne tiens plus pour telle aujourd’hui… Qui eût dit qu’un tel feu pût naître au milieu des eaux, où doivent s’éteindre tous les feux ?… Elle lui plut, lui dit sa demeure, et ils se virent… Elle lui accordait des rendez-vous, la nuit, à sa fenêtre… Bref, que vous dirai-je ? Il lui fit de riches présents, lui donna une esclave mulâtresse, et un matin, après avoir passé la nuit auprès d’elle, l’ingrat partit pour Tolède. Le bel exploit !… Mais un jour ma sœur et l’esclave eurent querelle ensemble, et comme les femmes dans leurs querelles se reprochent toujours ce qu’elles savent les unes des autres, j’appris ainsi toute l’aventure. Je partis de Séville, avec mon seul nom et mon épée pour venger cet affront. Il m’était revenu que ce cavalier aimait ici une certaine Lisène, et je lui avais écrit une lettre de provocation. Or, j’arrivais à ce château qui est construit sur des rochers et qui mire dans le Tage ses hautes tourelles, lorsque je vois deux hommes l’épée nue ; je saute à bas de ma monture pour les séparer, et j’allais les joindre, lorsque l’un d’eux tombe frappé d’un coup mortel… C’était ce don Pèdre qui avait déshonoré ma sœur… Mais comme j’avais prémédité de lui donner la mort, Dieu voulut que je fusse arrêté sous l’accusation de ce meurtre ; car aux yeux de Dieu l’intention est le fait même. Je dois à la générosité de don Louis d’être sorti sain et sauf de péril ; et maintenant me voyant dans votre maison, il me charge de vous parler pour lui, de solliciter pour lui votre tendresse… et il attend la réponse. Aimez-le donc, ô ma vie ! quelque douleur que j’en doive ressentir, et tous nous aurons fait notre devoir : — don Louis en me fournissant l’occasion de reconnaître ses bienfaits ; vous en écoutant avec bonté cet insensé message, et moi en m’éloignant de vous et vous laissant mon âme.


Léonarda.

Arrêtez, ingrat, arrêtez !… Accordez-moi un seul moment — La foudre ne tue pas sur-le-champ le malheureux qu’elle frappe ; le poison que l’on boit ne pénètre pas aussitôt jusqu’au cœur. Eh bien, ne soyez pas plus cruel que la foudre et le poison… Moi, je ne suis jamais allée à Séville, et n’ai jamais franchi les deux fleuves qui la séparent de Tolède ; moi, je n’ai jamais mis le pied dans vos barques de Triana ; moi, je n’ai jamais vu votre sœur, et ne l’ai jamais abusée par de tendres paroles… Si vous êtes venu ici pour vous venger de don Pèdre, vous êtes à cette heure vengé. Quelle est ma faute, à moi ? Est-ce moi qui vous ai fait arrêter ? Est-ce moi qui vous ai conseillé de mettre pied à terre pour empêcher follement deux cavaliers de se battre ? Et si Dieu châtie, comme vous le dites, les intentions coupables, pouvais-je, moi, retenir le bras de Dieu, ce bras redoutable qui épouvante et frappe les rois de la terre ?… Votre prison, ingrat, vous l’avez bien méritée, car il mérite d’être puni, celui qui tue les âmes… Mais moi qui ai partagé votre captivité, moi qui vous ai comblé de bontés de toutes sortes, moi qui vous ai donné mon cœur, ai-je mérité un pareil abandon, que vous colorez de je ne sais quel frivole prétexte ?… Vous parlez de vos obligations envers don Louis. N’avez-vous pas aussi contracté envers moi des obligations sacrées ? Pourquoi vous acquitter de ce que vous devez à l’un en oubliant ce que vous devez à l’autre ? Et puis, qu’a fait pour vous don Louis ? Il a parlé à son père en votre faveur, au nom du duc ?… Voilà qui est merveilleux !… Moi, don Juan, j’ai fait beaucoup plus ; j’ai risqué ma renommée et ma vie. — Mais non ; vous me trompez ; ce n’est pas là le véritable motif de votre départ. Ce motif, je le connais. J’ai vu parmi vos papiers les lettres d’une femme qui vous écrit tendrement. C’est elle que vous allez voir ; c’est elle que vous aimez ; c’est pour elle que vous m’abandonnez !… Ah ! puisque vous aviez donné votre cœur à une autre, n’eût-il pas été plus noble de ne pas m’abuser et de lui demeurer fidèle ?… Mais plaise à Dieu, ingrat, que vous ne la revoyiez plus, ou que vous la retrouviez infidèle comme vous !… Heureuse, je vous aimais sans savoir qui vous étiez[64] ; si je l’avais su, je ne vous eusse point aimé… Eh bien ! allez, allez lui dire d’un air triomphant que vous avez laissé à Tolède une femme qui se meurt pour vous d’amour ; mais si elle vient à rire, dites-lui bien, — ne l’oubliez pas, — dites-lui que les laides sont toujours préférées !


Entre CITRON en habits de voyage.


Citron.

Eh bien, monseigneur, partons-nous ?


Don Juan.

Tout est-il prêt ?


Citron.

Oui, monseigneur ?


Don Juan, à part.

Ah ! malheureux, partons… allons à la mort ! (Haut.) Adieu, madame, adieu !


Léonarda.

Hélas ! que vous êtes cruel !


Don Juan, désolé.

Adieu, madame !

Il sort.

Citron.

Moi-même, je suis presque attendri.


Léonarda.

Attendez, don Juan, attendez !


Citron.

Il est parti au désespoir.


Léonarda.

Et toi, misérable, suis ton maître ; va-t’en !


Citron.

J’ai été élevé avec lui, madame, et je dois m’en aller avec lui. Dieu sait d’ailleurs si j’ai regretté que don Louis soit venu lui imposer des obligations… chimériques. — Nous partons pour Madrid. Y a-t-il quelque chose pour votre service ?


Léonarda.

Laisse-moi mourir ; ta présence m’est odieuse.


Entre INÈS.


Inès.

Ton maître t’appelle, et tu t’arrêtes ici ?


Citron.

Est-ce qu’il veut partir tout de suite ?


Inès.

Oui.


Citron.

Et tu ne pleures pas ?


Inès.

Je suis dure des yeux.


Citron.

Eh bien, adieu !


Inès.

Quoi ! tu t’en vas sans rien me dire ?


Citron.

Moi, je suis dur de la langue.


Inès.

Tu t’es piqué… Tu crois sans doute que je t’aime médiocrement ?


Citron.

Moi aussi, à la rigueur, je t’aime assez… mais puisque mon maître part, je le suis.


Inès.

Tu vas dans ce gouffre de Madrid ?


Citron.

Hélas ! oui.


Inès.

Vous allez vous y perdre.


Citron.

Tu peux être sûre que je n’y parlerai à aucune femme. Adieu. — Ne pleure pas.


Inès.

Que m’enverras-tu de Madrid ?


Citron.

Un carrosse à quatre chevaux[65].

Il sort.

Inès.

Qu’allons-nous devenir maintenant ?


Léonarda.

Ô souvenir, souvenir doux et cruel ! tu vis dans mon âme, mais tu n’y vivras pas longtemps. — Inès, je vais mourir.


Inès.

Soyez raisonnable.


Léonarda.

Ce départ imprévu va me tuer. — C’est don Louis qui en est cause. Don Juan se conduit en homme d’honneur.


Lisène.

Eh bien, ma chère, qu’a répondu don Juan ?


Léonarda.

Qu’il vous prie de vous mettre à la fenêtre pour le voir partir ; qu’il sera demain matin à Madrid, et que là vous pourrez lui écrire votre avis sur les moyens de conclure ce mariage.


Lisène.

Il part, dites-vous ?


Léonarda.

Pour éviter un péril qui le menace.


Lisène.

Je lui en veux de me quitter sans m’avoir fait ses adieux.


Léonarda.

Il m’a avertie.


Lisène.

Vous auriez pu me prévenir. — Dit-il s’il reviendra ? Vous a-t-il donné son adresse ?


Léonarda, à part.

Je n’attends plus rien qu’un affreux désespoir.


Entrent DON LOUIS et DIONIS.


Don Louis.

Demande si don Juan est ici.


Dionis.

Non ; mais voici la maîtresse de céans.


Don Louis.

J’ai eu du bonheur.


Dionis.

Approchez ; elles sont seules.


Don Louis.

Je venais voir don Juan. Je ne l’ai point vu depuis sa sortie de prison ; et, autant par amitié que par convenance et politesse, je lui faisais cette visite. — Je suis heureux, madame, de vous rencontrer.


Léonarda.

Vous me voyez hors de moi.


Inès.

Vous pourriez même dire que vous êtes folle.


Léonarda.

Lisène, permettez que j’entretienne un moment le seigneur don Louis.


Don Louis, à part.

Mon amour ne m’a point mal inspiré.


Lisène, bas, à Léonarda.

Tâchez, ma chère, de savoir où va demeurer don Juan ; car, au moins, je veux avoir une correspondance avec lui pendant son absence.

Elle sort.

Don Louis, à part.

Elle m’aime. J’ai vaincu son dédain. (Haut.) Nous Voilà seuls, madame.


Léonarda.

Pourrai-je vous parler ?


Don Louis.

Il n’y a ici personne de suspect.


Léonarda.

Dites-moi, un homme qu’on n’a pas aimé a-t-il droit de se plaindre ?


Don Louis.

Oui, madame.


Léonarda.

Et de quoi donc ?


Don Louis.

Précisément de ce qu’on ne l’a pas aimé.


Léonarda.

Et si l’on en aimait un autre, ne valait-il pas mieux lui montrer de l’indifférence que de le tromper ?


Don Louis.

Sans doute.


Léonarda.

Eh bien, seigneur, puisque j’aime ailleurs, comment pourrais-je répondre à vos sentiments ?


Don Louis.

Si celui que vous aimez a plus de mérite, personne ne pourra vous blâmer.


Léonarda.

Eh bien ! j’aime don Juan.


Don Louis.

Vous n’avez pas besoin d’excuse.


Léonarda.

Pardonnez-moi cet aveu, et songez que déjà il est loin d’ici à cause de vous.


Don Louis.

Je ne vous comprends pas.


Léonarda.

Oui, don Juan, afin de ne point trahir l’amitié et de ne pas manquer à la reconnaissance, vient de partir pour Madrid. Il m’a priée avec instance de prendre en considération vos belles qualités et de vous aimer, et il est parti pour vous laisser le champ libre, en me disant de l’oublier. Mais je ne l’oublierai pas plus en son absence que s’il était présent ; et croyez-moi, illustre Ribera et Guzman, si j’eusse pu disposer de mon cœur, je vous aurais aimé, soit à cause de votre mérite, soit parce que don Juan me l’a demandé. Mais je ne puis disposer de mon cœur ; il appartient à un autre, et je finis en vous disant que j’aime don Juan et que je l’aimerai toute ma vie.

Elle sort.

Don Louis.

Quelle situation !


Dionis.

Elle vous a déclaré sa pensée avec beaucoup de noblesse.


Don Louis.

Si don Juan m’eût parlé, je l’aurais empêché de partir. Mais puisque je dois renoncer enfin à un fol espoir, qu’attends-je encore ? qui m’arrête ici ?… Je vais à Madrid, je l’atteindrai aujourd’hui même.


Dionis.

Que concluez-vous, seigneur ?


Don Louis.

Que celui qui aime doit se taire.

Ils sortent.



Scène IV.

La campagne près de Tolède.


Entrent DON JUAN et CITRON.


Don Juan.

J’en perdrai la raison.


Citron.

Puissiez-vous ne faire jamais de perte plus considérable !


Don Juan.

Ah ! belle Léonarda !


Citron.

Ah ! gentille Inès !


Don Juan.

Te souvient-il, dis-moi, de ces beaux yeux et de ces dents de perles ?


Citron.

Où diable aura-t-on mis cette mule ? où l’aura-t-on renfermée pendant que nous étions nous-mêmes en prison ? à peine si elle peut nous suivre.


Don Juan.

Quelles folies !


Citron.

Nous n’avons pu la monter ni l’un ni l’autre. Dès qu’elle a senti l’éperon, la voilà aussitôt faisant des entrechats, dansant le menuet et caracolant d’une manière étonnante.


Don Juan.

Je ne suis pas d’humeur à entendre tes sottises d’ici à Madrid.


Citron.

Ou elle est malade de la fève[66], ou elle a eu du chagrin de quitter son étable de Séville. Voyez son air contemplatif ! elle enchanterait un poëte, ou un de ces astrologues qui donnent aux étoiles des noms de chevaux, de poissons, de taureaux, de moutons, que sais-je ? et qui vous disent qu’il y aura dans l’année peu de blé, force lentilles, des puces, des maux de dents, des mariages, des guerres et des morts ; comme s’il n’y avait pas de tout cela chaque année depuis que Dieu a fait le monde !


Don Juan.

Dans quelle sphère, dans quelle planète les astrologues auraient-ils placé celle que j’aime en voyant sa beauté et son esprit ?


Citron.

Dans la sphère d’amour… c’est-à-dire assez loin de Madrid.


Don Juan.

Pourquoi cela ?


Citron.

Parce qu’à Madrid on ne connaît point l’amour. Il y règne seulement l’intérêt, la nouveauté, les cadeaux, les bijoux, et cætera.


Don Juan.

Alors Madrid est le séjour qui convient à un homme qui ne veut plus aimer.


Citron.

Mon Dieu, oui. Les galants d’autrefois vont à présent, la nuit, la tête enveloppée dans des espèces de casques en camelot, pareils aux capuchons des moines. Ces messieurs craignent le serein ; ils feraient mieux de craindre les dames qu’ils vont voir.


Don Juan.

J’entends du bruit. Qui vient là ?


Citron.

Dès qu’on vous a vu, l’on a mis pied à terre.


Entrent DON LOUIS et DIONIS.


Don Louis.

C’est vous, don Juan ?


Don Juan.

Qu’est ceci, seigneur ?


Don Louis.

J’ai pris la poste afin d’atteindre un ingrat… à qui je puis en ce lieu demander satisfaction.


Don Juan.

J’ai été obligé de partir à l’improviste, et il m’a été impossible d’aller prendre congé de vous.


Don Louis.

Ce n’est pas un ami véritable qui se fût en allé ainsi.


Don Juan.

J’ai voulu m’épargner la tristesse qui accompagne toujours les adieux.


Don Louis.

Vous êtes sans excuse.


Don Juan.

N’en est-ce pas une que d’avoir voulu conserver les égards dus à l’amitié ?


Don Louis.

Un homme d’esprit devrait éviter jusqu’aux apparences de l’ingratitude.


Don Juan.

Ma justification est dans ma conduite, qui a été noble et loyale.


Don Louis.

Il n’est point noble de ne pas croire à la noblesse des autres ; il n’est point loyal de laisser ainsi un ami qui ne nous a point offensé. — C’est une trahison !


Don Juan.

Je suis parti pour ne point trahir l’amitié.


Don Louis.

Je suis fâché que l’on ait pu penser qu’un Ribera ne ferait point ce qu’il devait. Celui qui ne croit pas à la générosité d’un cavalier est son ennemi ; car à mesure que l’on aime plus un homme, on a de lui une opinion plus haute. La foi, c’est l’amour ; la foi, comme les bonnes œuvres, nous ouvre le chemin du ciel !… Je n’admets point que vous vous soyez éloigné sans me parler : c’était punir un homme avant qu’il fût coupable… Nous nous serions expliqués. Ce que j’aurais résolu, Dieu le sait. Mais enfin, votre départ me donne à penser que vous n’auriez point fait pour moi ce que moi j’aurais fait pour vous… Ce n’était pas m’obliger que de me témoigner peu d’estime. Un cœur honorable veut avant tout qu’on l’honore. Vous n’êtes point mon ami, puisque vous m’avez mal jugé. Mais il suffit. Retournons à Tolède, où je vous emmène prisonnier, et où je prétends vous montrer comment je me conduis envers un ingrat qui m’a offensé.


Don Juan.

Noble et illustre Ribera, honneur de l’Espagne, pourquoi traiter ainsi un homme qui vous est tout dévoué ? Si je suis parti, ç’a été pour rendre plus favorable une inhumaine ; ce n’est pas que j’aie pensé qu’un Ribera ne pouvait pas avoir la même générosité qu’Alexandre. Au contraire, j’étais sûr de votre grand cœur, et je n’ai point voulu jouer le rôle du peintre, afin de ne pas vous enlever ce que vous aimiez[67]… Je ne croyais point que ce fût à moi une faute que de vous laisser ce qui m’appartenait, et mon intention m’excuse auprès de vous… Que si j’ai été coupable en cela, vous me punissez cruellement par la menace de m’ôter votre amitié ; et il n’est pas juste de vouloir m’enlever un ami si cher parce que j’ai voulu vous donner ma maîtresse.


Don Louis.

Je suis charmé que vous ayez au moins pour vous votre intention. Mais je n’entends pas que l’on me donne ce qu’on pouvait me demander.


Don Juan.

Je ne sais que répondre. Je me tais.


Don Louis.

Se peut-il qu’un homme qui n’a point laissé agir les autres, soit ainsi réduit au silence ?


Don Juan.

Je suis confus, seigneur : vous récompensez bien mal mon dévouement.


Don Louis.

Par cette croix de Saint-Jacques, je veux vous montrer qui je suis. Venez. Je vous emmène prisonnier.


Don Juan.

Je vous suis.


Citron.

Monseigneur, nous retournons à Tolède ?


Don Juan.

N’as-tu pas entendu ?


Citron.

Eh bien, j’en suis enchanté pour deux raisons : d’abord, je vais revoir Inès, et ensuite je me vengerai de la mule.

Ils sortent.



Scène V.

Chez don Fernand.


Entrent DON FERNAND, LÉONARDA et LISÈNE.


Don Fernand.

Comment don Juan a-t-il pu partir sans me faire ses adieux ?


Léonarda.

Il a reçu des lettres qui l’appelaient tout de suite à Madrid, où il a un procès.


Don Fernand.

Des lettres ! un procès !… Cela ne pouvait pas obliger un galant homme à montrer cette ingratitude envers son hôte.


Lisène.

Don Fernand a raison. Ces manières d’agir ne sont pas d’un galant homme.


Léonarda.

Vous paraissez piquée, ma chère ?


Lisène.

Moi ! et pourquoi ?


Léonarda.

Vous trouveriez sans doute don Juan plus galant homme, s’il vous eût aimée.


Don Fernand.

Vos paroles, ma sœur, annonceraient de la jalousie. Et à ce brusque départ, je soupçonne que ce prétendu procès qui appelle don Juan à Madrid…


Léonarda.

Que soupçonnez-vous ?


Don Fernand.

La véritable cause de votre chagrin.


Léonarda.

Pourriez-vous bien me reprocher l’estime que j’ai conçue pour don Juan ? N’est-ce pas sous vos auspices qu’a commencé cette liaison ?


Don Fernand.

C’était un badinage.


Léonarda.

Que nous avons pris au sérieux[68].


Don Fernand.

J’ai eu tort, je l’avoue, j’ai trop vanté don Juan.


Léonarda.

Quand une femme devient éprise d’un homme, la faute en est à celui qui l’a loué devant elle.


Lisène.

Et vous, éprise de don Juan, vous prétendiez traiter de mon mariage avec lui. — Quelle touchante amitié !


Don Fernand.

Qu’est-ce donc ?


Lisène.

Ce n’est plus rien maintenant… C’est passé.


Don Fernand, à part.

Je suis offensé de tous les côtés. J’ai à me plaindre à la fois de ma sœur et de ma maîtresse. L’honneur et l’amour m’ont aussi maltraité l’un que l’autre.


Lisène.

J’ai pensé que je pouvais me marier après la mort de don Pèdre.


Don Fernand.

Vous le pouvez de même après la mort de don Juan.


Lisène.

Don Juan n’est pas mort.


Don Fernand.

C’est tout comme, puisqu’il est absent.


Don Louis, du dehors.

Entrez, entrez donc.


Entrent DON JUAN, DON LOUIS, CITRON, DIONIS et Inès.


Don Juan.

Vous m’amenez ici, seigneur ?


Inès, annonçant.

Don Louis et don Juan !


Don Fernand.

Qu’est ceci ?


Don Louis.

À cette place même, madame, vous vous êtes plainte de moi comme étant la cause indirecte du départ de don Juan. Le vrai coupable, c’est lui ; car il a été ingrat envers nous trois. Envers don Fernand, puisqu’il a quitté ainsi brusquement la maison de son hôte ; envers moi, puisqu’il était mon rival à mon insu ; et envers vous, puisqu’il a récompensé votre amour par l’abandon. Furieux, je suis parti de Tolède en faisant serment de le ramener en prison. Et puisque, comme chacun sait, le mariage est une prison perpétuelle, je le laisse prisonnier en vos mains, à condition que vous allez jurer, don Juan, de demeurer avec joie dans une prison si douce ; et vous, madame, de le garder soigneusement aussi longtemps que le permettra la volonté du ciel.


Don Juan.

Plein de reconnaissance, monseigneur, je fais ce serment entre vos nobles mains.


Léonarda.

Cette générosité est digne d’Alexandre.


Don Louis.

Fernand, je vous constitue alcayde, et vous remets les prisonniers.


Don Fernand.

Et s’il y a deux autres prisonniers ?


Don Louis.

Cela vous regarde.


Don Fernand.

Que dites-vous, Lisène ?


Lisène.

Que je suis flattée de cet honneur.


Citron.

Attendez ! il y en a encore deux ; car dans le mariage on va toujours deux à deux comme les perdrix.


Don Louis.

Et qui sont ceux-là ?


Citron, à Inès.

Veux-tu ?


Inès.

Je veux bien.


Citron.

J’espérais que tu allais dire non.


Inès.

Et la mule ?


Citron.

Nous la marierons à quelque imbécile… en priant les hommes d’esprit qui nous écoutent…


Don Louis.

De nous pardonner nos fautes, afin que nous finissions heureusement Aimer sans savoir qui, — nous qui savons fort bien qui nous aimons à servir.



  1. Voyez l’Examen de la suite du Menteur.
  2. Que es la lengua de Toledo, etc., etc.
  3. Littéralement : « Je réponds en une seule feuille au livre de mes outrages. »
  4. Aunque mal aguero sea, etc., etc.

    Il paraît qu’il était resté quelque chose chez les Espagnols de la croyance aux augures.

  5. Mot à mot : « Laissez la manche que vous brodez. »
  6. Ponte a las rejas azules.

    La reja c’était proprement la fenêtre du rez-de-chaussée, garnie de barreaux. — Il paraît, d’après l’épithète azules (bleus), que les barreaux étaient peints.

  7. Le Maure Audalla a été célébré par les romances espagnoles.
  8. Don Quixote de la Mancha,
    Perdone Dios a Cervantes,
    Fue de los estravagantes
    Que la Coronica ensancha.

  9. Littéralement : « Comme un grand seigneur oublie de payer les frais d’une fête qu’il a depuis long-temps donnée. »
  10. Mot à mot : « On s’aperçoit à qui on lance les cannes. » Allusion au jeu de cannes où l’on se lançait l’un contre l’autre des roseaux (caños) en guise de javelots.
  11. Avant la conquête arabe, les rois goths se tenaient à Tolède.
  12. Subi y piqué al monasterio
    Del santo, que como carta
    Hizo sello de una piedra
    Sobre nema colorada.

    Littéralement : « Je sautai (à cheval), et piquai (droit) au monastère du saint qui d’une pierre fit un sceau, comme (on fait en) une lettre sur de la cire rouge. »

    Dans cette phrase, fort obscure et d’une construction fort embarrassée, nous avons cru entrevoir que Lope faisait allusion à quelqu’un de ces saints qui, d’après la légende, auraient laissé l’empreinte de leurs pieds à un certain endroit où ils se seraient arrêtés. — Mais quel est le saint qu’il a voulu désigner ? Ne serait-ce pas saint Jacques de Compostelle, sur l’autel duquel on voit encore, dit-on, l’empreinte de son pied ?

  13. Les Évangiles n’entrent pas dans ce détail.
  14. Tengo yo cara de hurtar ?
  15. Dans l’original ce couplet forme un sonnet.
  16. Una dama, dama enfin
    De otra dama serafin.

  17. Ces mots (substancia et reduccion), alors nouveaux en Espagne, faisaient probablement partie du vocabulaire des cultistes.
  18. Littéralement : « Et qui, avec la guedexa (les cheveux qui sont sur les tempes) et les favoris, paraît un demi-masque. »
  19. Littéralement : « Vous le nommez avec du sucre dans la bouche. »
  20. Il y a ici plusieurs jeux de mots sur le mot ribera, rivière. « Comme il y a de l’eau dans le ciel, vous êtes une rivière (ou un ribera) céleste, etc., etc., etc. »
  21. À l’époque où Lope écrivait, les prisons de France n’étaient pas mieux meublées que celles d’Espagne.
  22. Dans le texte, Citron répond simplement Andujar. Andujar est, comme on sait, une petite ville de l’Andalousie ; mais je soupçonne qu’il y a ici quelque plaisanterie d’un goût équivoque.
  23. Es sangre pura.
  24. Le passage de virgile auquel Lope fait allusion se trouve au livre vi de l’Énéide. Le voici :

    Si fratrem Pollux alternâ morte redemit,
    Itque reditque viam toties
    , etc., etc.

    Castor et Pollux (les Gémeaux) sont au nombre des signes du zodiaque ; mais n’est-ce pas à tort que Lope semble les placer parmi les constellations ? — Du reste, tout ce passage est d’une extrême difficulté.

  25. Parce que don Louis, qui est libre, a tout l’avantage.
  26. Mot à mot : « Que je perde la protection de la maison d’Alcala, où il y a une rivière (un ribera), le port de mon espérance. »
  27. Dans l’original, ce monologue forme un sonnet.
  28. Puesto que decir oi
    Que niñas huelen al nido.

  29. Y respondio : de ninguen,
    Mais choro de puro amor.

    Pour donner à son anecdote un plus grand air de vérité, Citron s’amuse à parler portugais.

  30. Basta, que eres como pabo
    Que te assan entre papeles.

    L’espagnol est charmant, le mot papeles signifiant tout à la fois du papier et des billets doux.

  31. Il y a ici une grâce intraduisible sur costa (dépense, entretien) et costilla (côte), qui paraît le diminutif du premier mot. « Il était tout simple que celui qui avait donné la costilla (la côte) s’obligeât à la costa (à la dépense ou à l’entretien). »
  32. Il y a ici dans le texte des allusions à certains détails très-délicats de la toilette
  33. Crieme en el arenal
    Y soy atun de San Lucar.

    San Lucar est un port d’Andalousie. Ceux qui y étaient nés passaient pour de fins matois.

  34. féminine qui, en Espagne, distinguaient les femmes honnêtes des courtisanes, — et qui étaient à l’avantage de ces dernières. — Ces allusions, pour être comprises, auraient exigé des commentaires dans lesquels il nous était impossible d’entrer.
  35. Église de Tolède.
  36. Porque quepan las razones
    Y con mejor sobresalto.

  37. Comme signal. On attachait le mouchoir au balcon.
  38. O que inesada me doi !
  39. Dans l’original, ce monologue forme un sonnet.
  40. On appelle pite ou aloès pite une plante d’Amérique dont on tire du fil.
  41. Les Asturiens sont presque tous nobles, et c’étaient eux qui vendaient le vin.
  42. La plupart des servantes de cabaret sont Galiciennes.
  43. Il y a ici une grâce intraduisible. Elle porte sur le double sens du mot cerco, entourage et siége, et du verbe cercar, entourer et assiéger. — Ferdinand dit : « Celui qui met l’entourage (ou le siége) veut conquérir. » Et sa sœur lui répond : « Il n’est pas noble d’entourer (ou d’assiéger) avec de l’or. »
  44. Comme le prouve la réponse de Citron, Lope a eu évidemment l’intention de se moquer du langage affecté des cultistes.
  45. El duende de Ines.
  46. Il paraît que saint Blaise n’était pas un saint très-considéré, car les valets de la comédie espagnole l’invoquent souvent pour faire rire le parterre.
  47. Acabada essa oracion
    Podra Limon ver tantito ?

  48. Lope de Vega.
  49. Littéralement : « Ainsi dit le petit Velasquez. »
  50. Que lindo serafinito !
  51. Comme si elle disait : Pas le sou !
  52. Un hidalgo bachiller.
  53. Littéralement : « Esprit de fil de pite. » Il fait allusion à ce qu’il a dit, dans l’avant-dernière scène de la seconde journée, sur l’adresse avec laquelle les hôteliers d’Italie cousaient ensemble les membres de différents oiseaux.
  54. L’espagnol est charmant. Léonarda dit : « Je vous amène une hôtesse (huespoda), » etc., etc., et Fernand répond : « Je vous la paye avec un hôte (huesped). »
  55. Tanto por cumplir con ella
    Alguna mular memoria
    , etc., etc.

  56. Entrad, y reconoced
    Esta casa.

    Formule de politesse espagnole.

  57. Ia se la paz de Castilla.

  58. A picaro de Sevilla…
    — A fregona de Toledo…

    C’était le commencement d’un adage ou de deux adages différents qui revenaient probablement à notre proverbe : À bon chat bon rat.

  59. On employait cette formule de langage en parlant à un supérieur.
  60. Sa liberté morale.
  61. Ce jeu de mots se trouve dans l’original.
  62. Le roble est une espèce de chêne.
  63. Triana est, comme nous l’avons déjà dit, un faubourg de Séville.
  64. Sin saber á quien
    Te amava contenta.

    Lope rappelle ici le titre de sa pièce.

  65. Citron dit seulement un coche (un coche, un carrosse). Les carrosses étaient alors peu communs. Nous avons ajouté les quatre chevaux pour tâcher de reproduire l’effet.
  66. Maladie des chevaux, dont le siége est dans la bouche.
  67. On sait qu’Alexandre donna sa maîtresse Campaspe au fameux Apelles qui en était épris.
  68. Il y a ici une grâce intraduisible. Elle tient à la double signification du mot cartas, cartes à jouer et lettres. « Lorsque deux personnes se donnent des cartes (ou des lettres), c’est qu’elles vont jouer. »