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Agrippa d'Aubigné - Œuvres complètes tome troisième, 1874/Hécatombe à Diane

Œuvres complètes de Théodore Agrippa d'Aubigné
Alphonse Lemerre (3p. 19-69).

LE PRIMTEMS
DU
SIEUR D’AUBIGNÉ

PREMIER LIVRE

HECATOMBE A DIANE.


I.

Accourez au secours à ma mort violente,
Amans, nochers experts en la peine où je suis,
Vous qui avez suivi la route que je suis
Et d’amour esprouvé les flots & la tourmente.

Le pilote qui voit une nef perissante,
En l’amoureuse mer remarquant les ennuis
Qu’autrefois il risqua, tremble & luy est advis
Que d’une telle fin il ne pert que l’attente.

Ne venez point ici en espoir de pillage ;
Vous ne pouvez tirer profit de mon naufrage :
Je n’ay que des souspirs, de l’espoir, & des pleurs.

Pour avoir mes souspirs les vents lèvent les armes,
Pour l’air font mes espoirs volagers & menteurs,
La mer me fait perir pour s’enfler de mes larmes.


II.

En un petit esquif esperdu, malheureux,
Exposé à l’horreur de la mer enragee,
Je disputoy’ le sort de ma vie engagee
Avecq’ les tourbillons des bises outrageux.

Tout accourt à ma mort : Orion pluvieux
Creve un déluge espais, & ma barque chargee
De flotz avecq’ ma vie estait my submergee,
N’ayant autre secours que mon cry vers les Cieux.

Aussitost mon vaisseau de peur & d’ondes vuide
Reçeut à mon secours le couple Tindaride,
Secours en desespoir, oportun en destresse ;

En la Mer de mes pleurs porté d’un fraile corps,
Au vent de mes souspirs pressé de mille morts,
J’ay veu l’astre beçon des yeux de ma Deesse.


III.

Miséricorde, ô Cieux, ô Dieux impitoyables,
Espouvantables flots, o vous palles frayeurs
Qui mesme avant la mort faites mourir les cœurs.
En horreur, en pitié voyez ces misérables !

Ce navire se perd, desgarny de ses cables,
Ces cables ses moyens, de ses espoirs menteurs ;
La voile est mise à bas, les plus fermes rigueurs
D’une fiere beauté sont les rocs imployables ;

Les mortels changements sont les sables mouvant,
Les sanglots sont esclairs, les souspirs font les vents,
Les attentes sans fruict sont escumeuses rives

Où aux bords de la mer les esplorés Amours
Vogans de petits bras, las & foible secours,
Aspirent en nageant à faces demivives.

IV.

Combattu des vents & des flots,
Voyant tous les jours ma mort preste
Et abayé d’une tempeste
D’ennemis, d’aguets, de complots,

Me resveillant à tous propos,
Mes pistolles dessoubs ma teste,
L’amour me fait faire le poete,
Et les vers cerchent le repos.

Pardonne moy, chere Maistresse,
Si mes vers sentent la destresse,
Le soldat, la peine & l’esmoy :

Car depuis qu’en aimant je souffre,
II faut qu’ils sentent comme moy
La poudre, la mesche, & le souffre.


V.

Ronsard, si tu as sçeu par tout le monde espandre
L’amitié, la douceur, les grâces, la fierté,
Les faveurs, les ennuys, l'aise & la cruauté,
Et les chastes amours de toy & ta Cassandre :

Je ne veux à l’envy, pour sa niepce entreprendre
D’en rechanter autant comme tu as chanté,
Mais je veux comparer à beauté la beauté,
Et mes feux à tes feux, & ma cendre à ta cendre.

Je sçay que je ne puis dire doctement,
Je quitte le sçavoir, je brave l'argument
Qui de l’escript augmente ou affoiblit la grâce.

Je sers l'aube qui nait, toi le soir mutiné,
Lorsque de l'Océan l'adultère obstiné
Jamais ne veut tourner à l'Orient sa face.



VI.

J’entreprens hardiment de te rendre eternelle,
Targuant de mes escripts ton nom contre la Mort,
Mais en t’eternisant je ne travaille fort ;
Ta perfection n’est en aucun poinct mortelle,

Rien n’est mortel en toy, ta chasteté est telle
Que le temps envieux ne luy peut faire tort.
Tes dons, thresors du Ciel, ton nom exemptz du port
Et du fleuve d’oubly ont la vie immortelle.

Mesmes ce livre heureux vivra infiniment
Pour ce que l’infiny sera son argument.
Or je rend grâce aux Dieux de ce que j’ay servie

Toute perfection de grace & de beauté,
Mais je me plein’ à eux que ta sévérité,
Comme sont tes vertus, aussi est infinie.


VII.

D’un outrageux combat la Fortune & l’Amour
Me veulent ruiner & me veulent bien faire :
L’Amour me veut aider, & Fortune contraire
Le brouille en le trompant de quelque nouveau tour.

L’un fit dedans les yeux de Diane sejour,
Luy embrasa le cœur & l’ame débonnaire,
L’autre lui opposa une troupe adversaire
De malheurs pour sa mort & pour mon dernier jour.

Diane assiste moy, notre perte est commune,
Faisons rompre le col à l’injuste Fortune
Inconstante, fascheuse, & qui nous a trahis.

Combattons pour l’Amour, c’est pour nous, ma Maistresse,
Loge le dans mon cœur & au tien, ma Deesse,
Qu’il ait passages forts, la langue & le pais.


VIII.

Ouy, mais ainsi qu’on voit en la guerre civile
Les débats les plus grands du faible & du vainqueur
De leur doubteux combat laisser tout le malheur
Au corps mort du pais, aux cendres d’une ville.

Je fuis le champ sanglant où la fureur hostile
Vomit le meurtre rouge, & la scytique horreur
Qui saccage le sang, richesse de mon cœur,
Et en se débattant font leur terre stérile.

Amour, Fortune, helas ! appaisez tant de traicts,
Et touchez dans la main d’une amiable paix :
Je fuis celuy pour qui vous faictes tant la guerre.

Assiste, Amour, tousjours à mon cruel tourment !
Fortune, appaise toy d’un heureux changement,
Ou vous n’aurez bientost ny dispute, ny terre.


IX.

Ce qui a esgalé aux cheveulx de la terre
Les tours & les chasteaux qui transpercent les cieux,
Ce qui a renversé les palais orgueilleux,
Les sceptres indomptez eslevez par la guerre,

Ce n’est pas l’ennemy qui un gros camp asserre,
Menace & vient de loin redouté, furieux :
Ce sont les citoyens, esmeuz, armés contr’eux,
Le bourgeois mutiné qui soy mesme s’enferre.

Tous mes autres haineux m’attaquans n’avoyent peu
Consommer mon espoir, comme sont peu à peu
Le débat de mes sens, mon courage inutile,

Mes souspirs eschauffez, mes desirs insolents,
Mes regrets impuissants, mes sanglots violents,
Qui font de ma raison une guerre civile.


X.

Bien que la guerre soit aspre, fiere & cruelle
Et qu’un doubteux combat desrobbe la douceur,
Que de deux camps meslez l’une & l’autre fureur
Perde son esperance, & puis la renouvelle,

En fin lorsque le champ par les plombs d’une grelle
Fume d’ames en haut, ensanglanté d’horreur,
Le soldat desconfit s’humilie au vainqueur,
Forçant à joinctes mains une rage mortelle.

Je suis porté par terre, & ta douce beauté
Ne me peut faire croire en toy la cruauté
Que je sen’ au frapper de ta force ennemie :

Quand je te cri’ mercy, je me metz à raison,
Tu ne veux [me] tuer, ne m’oster de prison,
Ny prendre ma rançon, ny me donner la vie.


XI.

L’Amour pour me combattre a de vous emprunté
Vostre grace celeste & vostre teint d’yvoire,
Vos yeux ardentz & doux & leur prunelle noire,
Vainqueur par vostre force & par vostre beauté

Des traicts que vous avez à ce voleur presté.
Non à vous, mais à luy il appreste une gloire,
Si tres douce au vaincu qu’il aime la victoire
Et mourir par le fer dont il est surmonté :

Madame, j’ayme mieux qu’Amour vainqueur me tue,
Me ravissant par vous, le sens, l’ame & la veue
Que si vous luy ostiez les armes & le cœur ;

Mais si vous me donnez un jour par la poignee
La beauté ennemie, & la grâce esloignee,
Lors vous triompheriez par moy d’un Dieu vainqueur.


XII.

Souhaitte qui voudra la mort inopinee
D’un plomb meurtrier & prompt au hazard envoyé,
D’un coutelas bouchier, d’un boulet foudroyé,
Crever poudreux, sanglant, au champ d’une journee ;

Souhaitte qui voudra une mort entournee
De medecins, de pleurs, & un lict coutoyé
D’heritiers, de criards, puis estre convoyé
De cent torches en feu à la fosse ordonnee ;

Je ne veux pour la solde estre au champ terrassé,
On est aujourd’huy trop mal récompensé :
Je trouve l’autre mort longue, bigotte & folle ;

Quoy donc ? bruslé d’amour que Diane en douleurs
Serre ma triste cendre infuse dans ses pleurs
Puis au sein d’Artemise un tombeau de Mausole.


XIII.

Diane, aucunes fois la raison me visite
Et veut venir loger en sa place, au cerveau.
Mais elle est estrangere, & un hoste nouveau
Qui ne la cognoist point, la chasse & met en fuitte,

II gaigne mes desirs, les agace & despite,
Encontre ma raison, & bravant de plus beau
Mes pensers subornez, il arme d’un monceau
De fleches & de feux qu’ilz portent à sa fuitte.

Ha desirz esgarez ! ah esclaves d’amour !
Ha ! mes traistres pensers ! vous maudirez le jour
Que l'amour vous arma pour combattre le droict.

La Royne naturelle est tousjours la plus forte :
« Point, ce dirent ces fols, le plus fort nous emporte,
L'amour surmonte tout, qui luy resisteroit ? »

XIV.

Je vis un jour un soldat terrassé,
Blessé à mort de la main ennemie ;
Avecq’ le sang l’ame rouge ravie
Se debattoit dans le sein transpercé.

De mille mortz ce perissant pressé
Grinçoit les dents en l'extreme agonie,
Nous proit tous de luy haster la vie :
Mort & non mort, vif non vif fut laissé.

« Ha, di-je allors, pareille est ma blesseure,
Ainsi qu’à luy ma mort est toute seure,
Et la beauté quy me contraint mourir

Voit bien comment je languy’ à sa veue,
Ne voulant pas tuer ceux qu’elle tue.
Ny par la mort un mourant secourir. »


XV.

Lorsque nous assaillons un fort bien defendu
Muny de gentz de bien, d’assiette difficile,
Le cœur, l’envye en croist, tant plus inaccessible
Et dur à surmonter est le bien prétendu.

Le butin n’est plaisant qui est si tost rendu,
L’amitié qui nous est trop prompte & trop facile
Rend l'or à bon marché & un grand threfor vile,
Et le fort bien tost pris aussi tost est perdu.

II faut gaigner, garder une place tenable :
La gentille malice en la dame est loüable,
Par l’opiniastreté l'amant est embrasé.

Douce victoire, à peine ay-je fait preuve en somme
Que c’est le naturel de l'amitié de l’homme
D’affecter l'impossible & mespriser l’aisé.

XVI.

Quand je voy’ ce chasteau dedans lequel abonde
Le plaisir, le repos, & le contentement,
Si superbe, si fort, commandé fierement
D’un marbre cannelé, & de mainte tour ronde,

Je vironne à l’entour. & en faisant la ronde
J’oppose à mon plaisir, le dangier, le torment,
Et contre tout cela l'Amour fait vaillamment
Vaincre par les desirs toutes les peurs du monde :

L’Amour commande là, qui d’un traict rigoureux
Perce les conquerans, meurtrit les amoureux.
Le fier me refusa, quand de sa garnison

Je demandoy’ un jour la paye vive ou morte,
Je veux à coup perdu me jetter dans la porte
Pour y avoir logis, pour le moins, en prison.


XVII.

Somme c’est un chasteau basti de diamans,
Couvert de lames d’or richement apurees
Où les trois Graces sont fierement emmurees,
Se servantz des hauts Cieux & des quatre elementz.

Nature y mit son tout, sa richesse & son sens,
Pour prouver ses grandeurs estre démesurees,
Elle enferma dehors les ames enferrees,
L’ardeur & les desirs des malheureux amantz.

Que me sert donc cest or & cest azur tant riche,
Ceste grandeur qui n’est plus royale que chiche
De donner à ses coups le beaume de ma vie ?

Thresor inaccessible, helas, j’aimeroy’ mieux
Que moins foible, moins beau, & moins proche des Cieux
Tu fusses beaucoup moindre, & moins mon ennemye !

XVIII.

Qui pourroit esperer en ayant affronté
Cest œil imperieux, ceste celeste face ?
Mais qui n’espereroit voyant sa douce grace,
Affriandé du miel d’une telle beauté ?

Qui pourroit esperer rien que severité
De ce visage armé d’une agreable audace,
Et qui n’esperera de pouvoir trouver place
En un lieu que merite un labeur indompté ?

Je ne puis esperer sachant mon impuissance.
J’espère & fay chemin d’une folle espérance ;
Si mon courage haut ne reussit à point,

Ny les fureurs du feu, ny les fers d’une fleche
Ne m’empescheront pas de voler à la breche,
Car l'espoir des vaincus est de n’esperer point.


XIX.

Je sen bannir ma peur & le mal que j’endure,
Couché au doux abry d’un mirthe & d’un cypres,
Qui de leurs verds rameaux s’accolans prés à prés
Encourtinent la fleur qui mon chevet azure,

Oyant virer au fil d’un muzisien murmure
Milles Nymphes d’argent, qui de leurs flotz secrets
Bebrouillent en riant les perles dans les prets,
Et font les diamans rouller à l'adventure

Ce bosquet de verbrun qui cest’ onde obscurcist,
D’Eschos armonieux, & de chants retentist.
O sejour amiable ! ô repos pretieux !

O giron, doux support au chef qui se tourmente !
0 mes yeux bien heureux esclairez de ses yeux,
Heureux qui meurt icy & mourant ne lamente !

XX.

Nous ferons, ma Diane, un jardin fructueux :
J’en seray laboureur, vous dame & gardiennes.
Vous donnerez le champ, je fourniray de peine,
Afin que son honneur soit commun à nous deux.

Les fleurs dont ce parterre esjouira nos yeux
Seront verds florissants, leurs subjects sont la graine,
Mes yeux l'arroseront & seront sa fontaine,
II aura pour zephirs mes souspirs amoureux ;

Vous y verrez niellés mille beautez escloses,
Soucis, œillets & lys, sans espines les roses,
Encolie & pensee, & pourrez y choisir

Fruicts succrez de duree, aprés des fleurs d'attente,
Et puis nous partirons à vostre choix la rente :
A moy toute la peine, & à vous le plaisir.


XXI.

Vous qui avez escrit qu’il n’y a plus en terre
De Nymphe porte-fleche errante par les bois,
De Diane chassante ainsi comme autres fois
Elle avoit fait aux cerfs une ordinaire guerre,

Voyez qui tient l’espieu ou eschauffe l'enferre,
Mon aveugle fureur, voyez qui sont ces doigtz
D’albastre ensanglantés, marquez bien le carquois,
L’arc & le dard meurtrier, & le coup qui m’aterre,

Ce maintien chaste & brave un cheminer accord :
Vous diriez à son pas, à sa fuitte, à son port,
A la face, à l’habit, au croissant qu’elle porte,

A son œil qui domptant est toujours indompté,
A sa beauté severe, à sa douce beauté
Que Diane me tuë, & qu’elle n’est pas morte.

XXII.

Le peinctre qui voudroit animer un tableau
D’un Printemps bien feuri ou y feindre une glace
De cristal reluisant, ou l’azur & la face
Du Ciel, alors qu’il est plus serein & plus beau,

S’il vouloit faire naistre au bout de son pinceau
Le front de la Ciprine, ou retirer sa grace,
Ou l'astre qui des Cieux tient la premiere place,
Alors que son plein rond il refait de nouveau,

Qu’il imite, s’il peut, le front de ma Deesse,
Mais qu’il se garde bien que son arc ne le blesse.
S’il fait, Pycmalion, la mère de Cynire,

Qu’il voye prendre vie à ce qu’il aura peint,
II fera par les maulx qu’il en aura contraint
Le tableau parricide & le pinceau maudire.

XXIII.

Si je pouvoy’ porter dedans le sein, Madame,
Avec mon amitié celle que j’ayme aussi,
Je ne me plongeroy’ au curieux soucy
Qui devore mes sens d’une amoureuse flamme.

Doncques pour arrester l’aiguillon qui m’entame,
Donnez moy ce pourtraict, où je puisse transy
Effacer vostre teint d’un désir endurci,
Devorant vos beautés de la faim de mon ame,

Mourir comme mourut Laodamie, allors
Que de son ami mort elle embrassa le corps,
De ses ardents regretz rechauffant cette glace,

Mourir, vous contemplant, de joye & de langueur.
J’ay bien dessus mon cœur portraicte vostre face
De la main de l'amour, mais vous avez mon cœur.

XXIV.

Poure peindre aveuglé, qu’est-ce que tu tracasse
A ce petit pourtraict où tu perds ton latin,
Essayant d’esgaler de ton blanc argentin
Ou du vermeil, le lys & l’œillet de sa face ?

Ce fat est amoureux, & veut gaigner ma place :
II ny peint pour le front, la bouche & le tetin ;
Sors de là, mon amy, je suis un peu mutin :
Madame, excusez moy, car j’y ay bonne grace,

Ces coquins n’ont crayon à vos couleurs pareil,
Ny blanc si blanc que vous, ny vermeil si vermeil.
Tout ce qui est mortel s’imite, mais au reste

Les peinctres n’ont de quoy représenter les Dieux,
Mais j’ay desja choisi dans le threfor des Cieux
Un celeste crayon pour peindre le celeste.


XXV.

Que je foy donc le peinctre, il m’a quitté la place,
Rengainé son pinceau : je veux bien faire mieux
Qu’en un tableau mortel, qui bien tost sera vieux
Et qui en peu de temps se pourrit & s’efface ;

Je pein’ ce brave front, Empereur de ta face,
Tes levres de rubis, l’or de tes blonds cheveux,
L’incarnat de ta jouë & le feu de tes yeux,
Puis le succre du tout, le lustre de ta grace,

Je peins l’orgueil mignard qui pousse de ton sein
Les souspirs enfermez, l’yvoire de ta main.
Un peinctre ne peut plus : j’en sçay bien plus que luy,

Je fay ouir ta voix, & sentir ton haleine
Et ta douceur, & si on sçaura par ma peine
Que la lame, ou bien l'ame, est digne de l’estuy.

XXVI.

Autant de fois que vostre esprit de grace
Fera mouvoir un esclat de vos yeux
Sur ce pourtraict, en cela plus heureux
Que n’est l’absent duquel il peint la face,

Autant de fois il faudra que j’efface
Par ce tableau vos mespris oublieux.
Vous me verrez & ne verrez mes feux
Qui n’ont laissé exempte aucune place :

Autant de fois vous reverrez celuy
Qui se hayant, vous aime & son ennuy,
Mais on ne peut en ce tableau voir comme

De toutes parts je brusle peu à peu,
Ou autrement ce ne seroit qu’un feu
Qui n’auroit rien que la forme d’un homme.


XXVII.

Qui void le Dieu aux blonds cheveux
En quittant la mer son hostesse
Friser en l'air l'or de sa tresse,
Voilé de son chef pretieux,

Qui void l’æther proche des Cieux
Ou bien la forme menteresse,
La pluie d’or & la finesse
Du plus adultere des Dieux,

Cestuy là verra la peinture
De l’or & de la cheveleure
Qui efface, passe & surmonte

Le soleil & abbaisse encor
En mesprisant la pluie d’or,
L’æther qui se cache de honte.

XXVIII.

Non, ce ne sont point deux couraux.
Œillets cramoisis, ny encore
Une bouche : ce que j’adore
Merite bien des noms plus hautz,

C'est Iris treve de mes maux.
L’arc que le Ciel nous recolore
Fait la paix, celuy que j’honore
Fend l'orage de mes travaux.

Sois propice à mes vœuz ; ma veue
Ne fois de ton arc despourveuë,
Des Dieux la messagere & fille

Par qui le nuage est chassé,
Quand l’humeur de mes yeux distille
Du ciel de son front courroucé.


XXIX.

Vertomne estant bruslé d’un tel feu que le mien,
Pipé qu’il fust des yeux de la nymphe Pomone,
Pour amolir le sein de sa dame felonne
Changea comme il voulut de forme & de maintien.

Mais helas mon pouvoir n’est tel que fust le sien !
II s’habilla en vieille à la teste grisonne,
El puis en Adonis, & lors jouit Vertomne
De ce qu’il adorait pour son souverain bien.

Je suis bien seur du poinct, vous n’aimez pas, Deesse,
Le front ensillonné d’une froide vieillesse,
Un marcher tremblottant, deux yeux pasles, ternis ;

Si j’etois en ma forme inconstant & muable,
Je formeroy’ mon corps pour le aire amiable .
Comme mon ame est belle, il seroit Adonis.

XXX.

Si tost que vostre coche a peu ensemble avoir
Un amour si tres ferme, & si tres preécieuse.
Indigne de porter charge si gratieuse,
Un desplaisir esgal il nous fit recevoir.

II est versé par terre, en cela je puis voir
Que fortune ne veut m’estre si rigoureuse
Que si elle n’estoit que pour vous malheureuse ;
Si j’interprète mal, je me veux decepvoir :

Doux bien, douce douleur qui nous fera commune,
Je me desdi’ du mal que j’ay dit de fortune
Si mon mal & mon bien font unis avecq’vous ;

Je ne vous cerche pas compagne en ma tristesse,
Mais j’aimeroy fortune, & ses coups seront doux
Si la playe d’amour nous unist, & nous blesse.


XXXI.

Dans le parc de Thaly j’ay dressé deux plansons
Sur qui le temps faucheur ny l’ennuyeuse estorse
Des filles de la Nuict jamais n’aura de force,
Et non plus que mes vers n’esteindra leurs renoms.

J’ay engravé dessus deux chiffres nourrissons
D’une ferme union qui avec leur ecorce
Prend croissance & vigueur, & avecqu’eux s’efforce
D’acroistre l'amitié comme croissent les noms ;

Croissez, arbres heureux, arbres en qui j’ay mis
Ces noms & mon ferment, & mon amour promis.
Auprès de mon ferment je metz ceste prière :

« Vous Nymphes qui mouillez leurs pieds si doucement,
Accroissez ses rameaux comme croist ma misere,
Faites croistre ses noms ainsi que mon tourment. »

XXXII.

Je dispute pour vous contre ceste lignee,
Tige de tant de Ducs, de Princes & Seigneurs,
Puis je debas l’honneur de vos prédecesseurs
Contre vous qu’un tel sang a la terre donnee.

Je suis en tel combat que mon ame estonnee
Balance inconstamment à vos divins honneurs,
Ores pour vos vertus, ores pour vos grandeurs.
Pour l'honneur & pour l'heur auquel vous estes nee.

Ce nom Salviati s’esleve jusqu’aux cieux,
Vostre perfection n’imite que les Dieux.
J’estime la grandeur une celeste grace.

Ce don n’est rien, s’il n’est d’autres dons decoré :
C’est beaucoup d’estre ainsi de sa race honoré,
Mais c’est encores plus d’estre honneur de sa race.


XXXIII.

Je veux le louer, te chanter,
Dire ta beauté nonpareille,
Benigne & gratieuze oreille
Qui prens plaisir à m’escouter ;

Mes cris ne t'ont peu desgoutter :
Si je suis prest, tu t'appareille,
Ta douceur à mon mal pareille
Lamente en m’oyant lamenter,

Honnestle, douce & debonnaire
Tu escoutes bien ma prière :
C’est pourquoy ainsi je t’appelle,

Mais si tu fais contre raison
De la sourde à mon oraison.
Tu seras mal faite & moins belle.

XXXIV.

Guerre ouverte, & non point tant de subtilitez :
C’est aux faibles de cœur qu’il faut un advantage.
Pourquoy me caches-tu le Ciel de ton visage
De ce traistre satin, larron de tes beautez ?

Tu caches tout horsmis les deux vives clartez
Qui m’ont percé le cœur, esblouy le courage,
Tu caches tout horsmis ce qui me fait dommage,
Ces deux brigands, tyrans de tant de libertez ;

Belle, cache les rais de ta divine veuë.
Du reste si tu veux, chemine toute nuë,
Que je voye ton front, & ta bouche & ta main.

Amour ! que de beautez, que de lys, que de rozes.
Mais pourquoy retiens-tu tes pommettes encloses !
Je t'ay monstré mon cœur, au moins monstre ton sein.


XXXV.

Je ne sçay s’il te souviendroit
Qu’en ta main blanche & grasselette
Mesloit de liaison bien faicte
Ton doigt mescogneu de mon doigt,

En ce las d’amour se perdoit
Comme au cep mon ame subjecte,
Nous chantions d’une main muette
Le feu qui au sein se fondoit ;

Si tu es fine assez, devine
Ce que sur nos doigts j’imagine
Qui sont entrelassez ainsi,

Si tu devines nos pensees
Qui s’accorderont en ceci
Comme nos doigts sont enlassez.

XXXVL

Tu m’avois demandé, mignonne.
De Paris quelque nouveauté :
Le nouveau plaist à ta beauté,
C’est la nouveauté qui mestonne.

Je n’ay veu depuis ta personne
Rien qui doive estre souhaité,
Ainsi je n’ay rien apporté
Que ce cristal que je te donne.

Que di-je, je ne pouvoy’ mieux
Pour monstrer ensemble à tes yeux,
Mon feu, ta beauté merveilleuse.

C’est nouveauté ! tu n’en crois rien,
J’espère que par ce moyen
De toy tu seras amoureuse.


XXXVII.

Yeux enchanteurs, les pipeurs de ma veuë,
Veuë engeolleuze, haineuze de mes yeux,
Face riante à ma mort, à mon mieux,
Cesle beauté cache l'ame incogneuë ;

Tu as surpris ma vie à l'impourveuë,
Mais surpren’ moy, comme du haut des Cieux
Diane fit qui surprit otieux
Endymion, couverte d’une nuë,

Car je suis tien aussi bien comme luy,
Son heur me fuit, j’empoigne son ennuy,
A luy & moy ta puissance est commune,

Mais las ! je veille & il fust endormy,
Il fust aimé, & je ne fuis qu’amy
Qui sans baiser me morfonds à la lune !

XXXVIII.

N’a doncques peu l'amour d’une mignarde rage,
D’un malheur bien heureux, d’un malheureux bonheur
Combatre vostre ennuy, & mesler la couleur
D’un œillet sur le lys de vostre blanc visage.

C’est à ceste blancheur que l’amour fait hommage,
C’est l’honneur de vos yeux, c’est encor l’autre honneur
Qui rid en vostre front, mais c’est plus tost malheur
Qu’un bon heur, car un bien ne peut faire dommage ;

Diane, je sçay bien : vous estes de bon or,
Mais il est blemissant, pour ce qu’il n’a encor
Prins couleur aux chaleurs d’une ardente fournaize ;

Ayez pitié de vous, & comme peu à peu
La flamme roussist l’or, l’amour soit vostre feu
Et que je soy’ l’orphevre, & l’hymen soit la braize.


XXXIX.

Va-t-’en dans le sein de ma mye,
Sonnet plus mignon, plus heureux
Que ton maistre, & que l’amoureux
Qui aimant, bruslant, ne s’ennuye.

Tu vas, je ne t’en porte envie,
Estre devoré de ses yeux,
Avoir un accueil gracieux
Et je ne la voy’ qu’ennemie :

Elle t’ayme & elle est si belle !
Ne devien’ pas amoureux d’elle,
Ce papier ne peut faire ennuy,

Mais pour le lieu où on le porte,
Je voudroy’ faire en quelque sorte
Un change de moy & de luy.

XL.

Vos yeux ont honoré d’une celeste veuë
Mon labeur guerdonné des peines de vos yeux,
Vous avez coloré d’un clin d’œil gracieux
Mon papier blemissant du jour de vostre nuë.

Le laboureux trainant le soc de la charrue,
Importuné des ventz & d’un temps pluvieux
Est ainsi soulagé, quand le soleil des cieux
Luy rayonne le chef, saillant à l’impourveuë.

J’ay plus vostre renom que mes peines chanté,
Et quoyque repoussé, affligé, maltraicté,
Si est-ce que pourtant mon stile ne se change.

Ne mesprisez les vers qui vous ont en tel prix,
Et lisez de bon cœur mes cris & mes escripts,
Et vous lirez mes maux avec vostre louange.


XLI.

L’Hyver à la teste grisonne
Gagea que le ciel luy donnoit
Une blancheur qu’il oseroit
Monstrer pour braver ma mignonne :

Le ciel force neige luy donne ;
Le vieillard qui par là pensoit
Avoir gaigné, me demandoit
Le prix que sa victoire ordonne :

« Nous allons guetter au matin
Ma belle qui, au blanc satin,
Faisoit honte aux lys, & aux fleurs. »

Le vieillard se dédit & tremble
Voyant le lustre, & les couleurs
De ma mie & la neige ensemble.

XLII.

Auprés de ce beau teinct le lys en noir se change,
Le laict est bazané auprés de ce beau teinct,
Du cygne la blancheur auprés de vous s’esteinct,
Et celle du papier où est vostre louange.

Le succre est blanc, & lorsqu’en la bouche on le range
Le goust plaist, comme faict le lustre qui le peinct,
Plus blanc est l'arcenic, mais c’est un lustre feinct,
Car c’est mort, c’est poison à celuy qui le mange.

Vostre blanc en plaisir taint ma rouge douleur.
Soye douce du goust, comme belle en couleur,
Que mon espoir ne soit desmenty par l'espreuve,

Vostre blanc ne soit point d’aconite noircy,
Car ce sera ma mort, belle, si je vous trouve
Aussi blanche que neige & froide tout ainsi.


XLIII.

II te doit souvenir Diane, en mon absence
Des marques que ta gorge, & ton bras, & ta main
Portent pour tesmoigner que le sort inhumain
A grand tort me priva du jour de ta presence,

Car Nature avoit mis fort peu de difference
En ce que nous avons d’apparent & d’humain,
En cinq marques encor que tu sçais, mais en vain
Eust elle de nous deux si chere souvenance ;

Mon bras gauche est marqué de mesme que le tien,
Ma main est differente à la tiene de rien,
Si que, hors la blancheur, quand elles sont ensemble

Nous les mescognoissons : nous avons, toy & moy,
Encor trois seings pareils : Mais quel malheur pourquoy
A mon vouloir bruslant ton vouloir ne ressemble !

XLIV.

Que voy-je ? une blancheur à qui la neige est noire,
Des yeux ravis en soy, de soy mesme esblouis,
Des oilletz à l’envy des lys espanouis,
Des doigts qui prennent lustre à ces marches d’hyvoire,

Mais qu’est-ce qu’en oyant encor ne puis-je croire,
Un cœlesle concert, les orbes esjouis,
Qui me vole à moy mesme & pille esvanouïs
L’ame, le cœur, l’esprit, les sens, & la memoire.

Qui pourroit vous ouir, si belle vous voyant ?
Et qui vous pourroit voir si douce vous oyant ?
O difficile choix de si hautes merveilles !

Mon coeur s’envole à vous, tout flame & tout desir,
Certain de me quitter, incertain de choisir,
Le passage des yeux, ou celuy des oreilles !


XLV.

Veux-tu plaider, Amour ? ou s’il faut que j’endure
Les maux que tu me fais ? non, j’ayme mieux plaider.
Je t’adjourne, j’informe, & veux te demander
La somme & l’interest de tout ce que j’endure,

Tu me repareras l’injustice & l’injure
Dont tu use envers moy ; la Raison veut m’aider,
Comptons, Amour, tous deux, commence à regarder
Mes services passez, & m’en paye l’usure ;

Ma Maistresse sera pour moy à ce besoin :
Je la veux pour arbitre, ou juge, ou pour tesmoin,
Ouy, je veux qu’elle soit arbitre de ma vie,

Et ne puis recuser, combien que je cognoys
Qu’elle n’a droict escript, ne coustume, ne loix,
Et que, pour m’achever, elle est juge & partie.

XLVI.

Tremblant d’une fiebvre bourrelle
Je possoy’ la glace en froideur,
Puis une fournaise d’ardeur
Brusloit mon sang & ma moëlle.

L’amour premièrement me gelle,
M’oste l’espérance de peur,
Puis sa violente chaleur
D’espoir m’eschauffe la cervelle.

Je me pleignoy’ amerement
Des longueurs qui si longuement
Faisoyent me desplaire ma vie :

L’amour & mon mal’heur fatal
De ma fiebvre quarte guerie
Me firent entrer en chaud mal.


XLVII.

En fendant l’estomac de la Saulne argentine
Des avirons trenchantz, qui en mille morceaux
Faisoyent jaillir en l’air mille bluettes d’eaux,
Je tuoy’ dedans l’eau une flamme divine,

Mais j’estoy’ bien deçeu : je sen’ en ma poictrine
Doubler mes feux esmeus, mes playes & mes maulx,
Vivre, parmi les flots, les eternels flambeaux
Qui du ciel en mon sein esprirent leur racine.

Mille Nymphes des bois sortent leur chef d’argent
Sur les saulles feuilliez & suivent en nageant
De l’œil & de la voix, & mes cris, & mes rames.

Où fuis-tu, malheureux, où cerches-tu repos ?
Penses-tu bien que l’eau noye amour & les flammes ?
Venus fust nee en mer, & vit parmy les flotz.

XLVIII.

J’avoy’ juré ma mort & de mes tristes jours
La desirable fin, lorsque de ta presence
Je me verroy’ banny. Sus donc, Aubigné, pense
A te priver du jour, banny de tes amours !

Mais mourir c’est trop peu, je veux languir tousjours,
Boire & succer le fiel, vivre d’impatience,
M’endormir sur les pleurs de ta meurtriere absence,
M’estranger du remede & fuïr mon secours.

N’est-ce pas bien mourir, me priver de ma vie ?
Je ne vy’ que de toy, je n’ay donc pas envie
De vivre en te laissant, encores je me vouë

A la plus rude mort qui se puisse esprouver ;
C’est ainsi qu’on refuze un coup pour achever
Au condamne qui doibt languir sur une rouë.


XLIX.

Si tost que l’amour eust emprissonné mon ame
Soubz les estroittes loix d’une grande beauté,
Le malheur qui jamais ne peut estre dompté
Acheva de tout point mon torment, & fa flamme :

L’un retint mon esprit à jamais prés ma dame,
L’autre arrache le corps, çà & là tormenté.
Iniquité cruelle, inique cruauté
Qui deux poinctz tant unis en deux moitiez entame !

Voila comment je fay’ d’un exil envieux
Mes sens nuds de vigueur, sans leur regard mes yeux,
Et chasque part de moy est à part inutile.

Si le sang & le cœur ne vivent plus dehors,
Si l’esprit separé ne sert de rien au corps,
Qui dira que l’exil n’est une mort civile ?

L.

Quand du sort inhumain les tenailles flambantes
Du milieu de mon corps tirent cruellement
Mon cœur qui bat encor & pousse obstinement,
Abandonnant le corps, ses pleintes impuissantes,

Que je sen’ de douleurs, de peines violentes !
Mon corps demeure sec, abbatu de torment
Et le cœur qu’on m’arrache est de mon sentiment.
Ces partz meurent en moy, l’une de l’autre absentes,

Tous mes sens esperduz souffrent de ses rigueurs,
Et tous esgalement portent de ses malheurs
L’infiny qu’on ne peut pour departir esteindre,

Car l’amour est un feu & le feu divisé
En mille & mille corps ne peut estre espuisé,
Et pour estre party, chasque part n’en esft moindre.


LI.

Pourquoy, si vous vouliez à jamais me chasser
Du soleil de ma vie & hors de vostre grace,
N’avez-vous fait mon cœur changer aussi de place,
Puis quand il vous eust pleu fuir & desplacer,

Au moins avecq’ l’espoir vous devier effacer
Le souvenir de vous : si je perdoy la trace
De mes regretz trenchantz, comme de vostre face,
Je feroy par un mal un autre mal cesser.

Vous n’estes pitoyable & avez peur de l’estre,
Vous fuyez ma raison de peur de la cognoistre.
Le juge est impiteux qui bien loin de sa veuë

Fait mourir le captif, pour n’en avoir pitié,
Et la playe que m’a faicte vostre amitié
Est plus forte que l’œil de celle qui me tuë.

LII.

Le sot qui espiant mal à propos un astre
D’une fauce astrolabe & d’un faux instrument
Dit que je vous perdray dedans six mois, il ment.
Fortune ne m’est pas si cruelle marastre :

Je veux sçavoir qui est ce mignon, ce folastre,
Estropié des yeux & de l’entendement,
Luy arracher la barbe, & demander comment
II est si liberal de prescher mon desastre.

Ouy, mais, ce dira il, je le voy par le sort.
Regarde donc plus prés, tu y verras ma mort.
Voila un coup de pied, astrologue parjure,

Par ton sort, maistre sot, voyois-tu ce malheur ?
Desdy’ toy, ou je veux, monsieur le devineur,
Voir si tu as preveu ta derniere adventure.


LIII.

Si cest œil foudroyant qui m’a tant desdaigné
N’a peu voir en mon front la poltronne inconstance,
N’ay-je point merité en juste recompense
D’estre aussi prés admis que je suis esloigné ?

Pense, injuste beauté, si tu m’avois donné
Seulement par effay un traict de bienveillance,
A quel effort d’amour croistroit ma patience !
De quel brasier mon cœur serait environné,

Voyant luire aux beaux jours d’une face nouvelle
Un favorable ris pour un despit rebelle ;
Juge quelles seroyent mes ardentes fureurs,

Si la main qui me pousse apprenoit à m’attraire,
Si tes amers refus estoyent douces faveurs,
Comme on juge le bien à l’esgard du contraire !

LIV.

Ceux qui n’ont à compter que leurs feinctes douleurs,
L’emmielle, le venin du quel ilz empoisonnent,
Que le mal contrefaict qu’eux mesmes ilz se donnent,
Pour chatoüiller leurs sens de mignardes rigueurs,

Si ces adeloizis eussent fondé leurs pleurs
Sur les justes courroux qui mon ame environnent,
Les souspirs inconstans qui de leur sein frissonnent
Ne seroyent feincts, non plus que feinctes leurs douleurs.

Mais quoy ! de mesmes pleurs leur triste face est teincte
Et mesmes signes ont l’amour vray, & la feincte.
Que ne puis-je arracher, monstrer mon cœur au jour ?

Que ne fit Jupiter au sein une ouverture ?
Las ! faut-il que le temps prouve ce que j’endure,
Et que le pis d’aimer soit la preuve d’amour ?


LV.

J’estoy au grand chemin qui meine les amantz
Au jardin de Cipris cueillir la jouissance
Des fruictz à demi meurs, d’aigreur, d’impatience,
Et usoy’ en ce trac mon espoir & mes ans.

Ce chemin est fascheux, plein de sables mouvantz,
D’espines, de rochers, & la tendrette enfance,
D’un million de fleurs qu’un pré mignard ageance
Montre à gauche un sentier qui pippe les passantz.

Je laisse pour l’aisé, le fascheux & l’utile,
Je pren’ le mal trompeur pour le bien difficile,
Mais plus je vay’ avant, je m’engage tousjours

Emprisonné des eaux, des fossez & des hayes,
Là j’apprins pour l’espoir à devorer les playes
Et qu’en beuvant l’amer on mérite le doux.

LVI.

Celuy qui voit comment je me pais de regretz,
De desseins mal astis, d’une esperance vaine,
D’un trop tard repentir, d’une peur trop soudaine,
Les sanglotz estouffez qui se suivent de prés,

Celuy qui voit comment j’essaye tout expres
A me noyer de pleurs au gré d’une inhumaine,
Des fouspirs de mon flanc revomissant ma peine,
N’ayant tant de cheveux dessus moy aue de trebz,

Celuy là qui me voit, ennemy de mon aise,
Brusler opiniastre en cette mesme braise
Qu’un amour trop constant a voulu atizer,

Me dit qu’il n’y a point de maistresse si belle
Qui puisse meriter qu’on pleure tant pour elle,
Ou bien qu’il n’y a point de vers pour la priser.


LVII.

Chacun souffre son mal : tu ne sens pas ma peine,
Mon coeur second, helas ! tu ne sens pas mes maux,
Je me veux mal d'autant que j’ayme mes travaux,
Ainsi de mon amour je conçoy’ une haine.

Tu touches bien mon poulx hasté de mon haleine,
Tu sens bien ma chaleur, ma fiebvre, mes travaux,
Tu vois mon œil tourné, tu vois bien les assaulx
Qui sont plus que ma vie estre ma mort certaine ;

Mais las ! si tu pouvois souffrir, comme je fays,
Ce de quoy je me plein’, je te lairrois le fais
De porter seulement le frizon d’une œillade :

Encor’ t’est-il advis que pour rien je me deus ?
Mon mal est assez grand pour en empescher deux,
Mais le sain oublieux est inique au malade.

LVIII.

MiIle baisers perdus, mille & mille faveurs,
Sont autant de bourreaux de ma triste pensee.
Rien ne la rend malade & ne l’offensee
Que le succre, le rys, le miel, & les douceurs :

Mon cœur est donc contraire à tous les autres cœurs,
Mon penser est bizarre, & mon amne insensee
Qui ait presente encor’ une choze passee,
Crevant de desespoir le fiel de mes douleurs.

Rien n’est le destructeur de ma pauvre esperance
Que le passé present : ó dure souvenance
Qui me fait de moy mesme ennemy devenir !

Vivez, amans heureux, d’une douce memoire,
Faites ma douce mort, que tost je puisse boire
En l’oubly dont j’ay soif, & non du souvenir.


LIX.

Pour faire les tesmoins de ma perte les bois
Et les lieux esgarez, pour contraindre les pleines
Et les rocz endurcis & les claires fontaines
A donner les accentz d’une seconde voix,

Pour faire les eschos respondre par sept fois
A ses cris esclatans qui sortent de mes gennes,
En redoublant mes cris je redouble mes peines,
Je ralume le mal qu’amorty je pensoys.

Mon malheur n’est pas tel que je le puisse feindre,
II se monstre soy mesme, & il sçait bien se pleindre
Quand je le veux cacher soubz la clef d’un bon cœur.

J’appelle lascheté trop longue patience :
Vrayment taire son mal est signe de constance,
Mais c’est la marque aussi d’une foible douleur.

LX.

Je despite à ce coup ton inique puissance,
O nature cruelle à tes propres enfantz,
Terre yvre de mon sang, ô astres rougissantz,
Bourreaux du ciel injuste, avecq’ leur influence

Je n’ay peur d’eschauffer sur mon outrecuidance
Vostre aveugle fureur, vos courroux impuissantz.
Ils sont sourds, je le sçay, car mes souspirs cuisantz
N’ont peu impetrer d’eux une povre audience ;

Si en les diffamant je les puis faire ouyr,
J’auray en les faschant de quoy me resjouir :
Ils entendront de moy tant d’estranges desastres

Contraires au destin, contraires à leurs cours,
Qu’au lieu d’estre ennemis, j’auray à mon secours
La nature, la terre, & le ciel & les astres.


LXI.

Si ceux là sont damnez qui, privez d’esperance,
Sur leur acier sanglant vaincus se laissent choir,
Si c’est damnation tomber en desespoir,
Si s’enferrer soy mesme est une impatience,

N’est-ce pas se damner contre sa conscience,
Avoir soif de poison, fonder tout son espoir
Sur un sable mouvant ? hé ! où peut il avoir
Pire damnation, ny plus aigre sentence ?

Un mesprisé peut il craindre son dernier jour ?
Qui craint Minos pour juge aprés l’injuste amour ?
Desdaigné que je suis, comment pourroy-je craindre

Une roche, un Caucase, un autour outrageux,
Au prix de mes tormentz ? Je meurs pour avoir mieux,
Puisque de deux malheurs il faut choisir le moindre.

LXII.

Est-il donc vray qu’il faut que ma veuë enchantee
Allume dans mon sein l’homicide desir
Qui sait haïr ma vie, & pour elle choisir
L'aisé saccagement de ma force domptee ?

Puis-je voir sans pleurer ma raison surmontee
Laisser mon sens captif par la flamme perir ?
Puis-je voir la beauté qui me constraint mourir
Se rire en sa blancheur de moy ensanglantee ?

Je maudy’ les fiertéz, les beautez & les cieux,
Je maudy’ mon vouloir, mon desir, & mes yeux,
Je loueroy’ les beautez, cieux & perseverance,

Si la beauté vouloit animer sa pitié,
Si les cieux inclinoyent sur moy son amitié,
La dure fermeté, si elle estoit constance.


LXIII.

Comment veux-je que l’ame, & foible & desolée,
Commande à mon desir & corrige mes yeux
Eschauffez du divin & des forces des cieux
Contre qui toute force en vain est esbranlee ?

Comment peut l'ame humaine eschapper afolee
De la mesme rigueur qui fait cent fois les Dieux
Perdre leurs dignittez & mourir amoureux ?
O ame pour jamais destruicte, ensorcelee !

Je veux bénir les cieux, ma dame, & sa beauté,
Je beny mon desir, mes yeux, ma volonté,
Car ma perte me plaist, je me plais à ma flamme.

Les Cieux m'ont fait heureux d’aimer en si haut lieu :
Ma dame & sa beautés d’homme me font un Dieu,
Bruslent le corps pour mettre au ciel d’amour son ame.

LXIV.

Je ne sçay si je doy’ estimer par raison
Le jour ou la saison ou contraire, ou heureux
Que je vy’ de ses yeux la flamme gracieuse
Empoisonner mes sens d’une douce poison.

Ses deux Souleilz me font heureux en la prison
Où loge la douceur & la peine engoisseuse,
Mais telle qu’elle soit, ou douce, ou ennuyeuse,
De la source du mal j’espère guerison.

Je n’en veux qu’à ces yeux, non aux siens, mais aux miens,
Et quand tout est bien dict, & aux miens & aux siens,
Car les traistres ont eu entr’eux intelligence :

Les siens plus cauteleux me prindrent endormy
Et les miens ne veilloyent que veillantz à demy,
Ou bien ils veilloyent trop, volantz ma patience.


LXV.

Fortune n’eust jamais tant d’inconstance,
Tant de malheur, de prompt evenement
Que j’ay de peur, de peine, de tourment,
En apprenant que c’est qu’obeissance ;

Je suis fascheux aimant vostre présence,
Trop grand Seigneur la fuyant sagement,
Je ne sçeus oncq’une fois seulement
En vous servant me donner patience,

Estant hardy, je suis fol, hazardeux,
Si je fuis sage, on m’appelle paoureux.
Voyez comment il seroit difficile

De donner loy à la fureur des ventz :
J’ay fait naufrage aux rages d’une Scylle.
Fuyant Caribde & les scyrthes mouvantz.

LXVI.

O combien le repos devroit estre plaisant
Apres un long chemin, fascheux & difficile !
O combien la santé qui tire le débile
Hors du lict par la main, le va favorisant,

Combien, aprés la nuict, le soleil reluisant
Fait paroistre au matin son jour doux & utile,
Combien aprés l’hyver vault un printemps fertile,
Et le zephir douillet aprés le froid cuisant !

Combien aprés la peur est douce l’asseurance,
Aprés le desespoir est chere l’esperance,
Aprés le sens perdu recouvrer la raison !

O combien à souhait, combien délicieuse
Seroit ma liberté aprés ceste prison,
Combien au condamné seroit la vie heureuse !


LXVII.

Docteurs, qui annoncez que nos Espritz ont eu
Entrant dedans leur corps, de la main de leur pere,
Le choix du bon, pour voir & fuir le contraire,
Et que l’arbitre franc du Ciel ils ont reçeu,

Si vous aviez, cagotz, fait preuve de ce feu
Qui sçait de mon plaisir ma volonté distraire,
Qui fait haïr mon bien & mon malheur me plaire,
Et ne pouvoir vouloir, vouloir ce que je suis.

Vous sçauriez que l’esprit se sent de son organe.
J’en fis la preuve allors que les yeux de Diane
Changerent mon vouloir à ne vouloir qu’amour ;

Ma volonté n’est plus volonté qu’à faux tiltre,
Je voudroy’ n’aimer point, & j’ayme de ce jour
Ce qui m’oste le choix, l’ame & le franc arbitre.

LXVIII.

Cesl esthomac de marbre est-il pas suffisant
Pour monstrer que le cœur qui là dedans s’emmure
Comme luy est de marbre & d’estoffe plus dure
Qu’un roc invariable, endurcy & pesant !

J’ayme bien la beauté du marbre reluisant,
Mais je n’y puis graver ny terme, ny peincture ;
Tableau sainct où mon nom servira de figure,
Sois dur à l’effacer ainsi qu’en l’incisant,

Car si les diamants se gravent par les eaux.
Et si l’on voit les rochz fenduz par les ruisseaux,
Si du borgne Affricain le soin, les feux aussi

Parmy les rochz brisés firent chemin aux armes,
Je graveray mon nom sur ce cœur endurcy,
Le bruslant de mes feux, le mynant de mes larmes.


LXIX.

Un povre serf bruslant d’un tel feu que le mien,
Longtemps humilié, discourant à sa dame
Son amour, sa confiance & sa volante flamme
Eut pour response enfin qu’elle n’en croyait rien.

Un’ autrefois louant sa grace, son maintien,
Ses vertus, sa beauté qui le tue & l’enflamme,
Son corps digne des Cieux, la prison de son ame,
Elle dit : « Taisez-vous ; car je le cognoy bien. »

Ha ! dame, qui n'es moins stupide qu’orgueilleuze,
Deceuë que trompant, fiere que desdaigneuze,
II faloit, pour respondre au vray & sagement,

Mettre au premier discours ta response derniere,
Garder à tes bautez l’ignorance premiere,
Et tu eusses cogneu ta faute & mon torment.

LXX.

Diane, des le jour que l’esclair de ta face
Affrianda mes yeux d’un appas enchanteur,
Je n’ay peu adviser si je doy’ plus d’honneur
A ta douce beauté, ta sagesse, ou ta grace :

L’une me brusle, & l’autre a fait transir de glace
Mon espoir, la troisieme a mis dedans mon cœur
Un vif pourtraict non feinct d’une feinte douceur,
Fondement sablonneux où j’assieds mon audace ;

Ta beauté fit voler mon ardeur jusqu’aux Cieux,
Ta sagesse l’asseure & fait esperer mieux,
Tes gracieux accueils eslevent mon envie ;

Ta beauté me fera supporter ta rigueur,
Ta sagesse pourra excuser mon erreur,
Ta grace interinant la grace de ma vie.


LXXI.

Les lys me semblent noirs, le miel aigre à outrance,
Les rozes sentir mal, les œillets sans couleur,
Les mirthes, les lauriers ont perdu leur verdeur,
Le dormir m’est fascheux & long en votre absence.

Mais les lys fussent blancs, le miel doux, & je pense
Que la roze & l’œillet ne fussent sans honneur,
Les mirthes, les lauriers fussent verds du labeur,
J’eusse aymé le dormir avecq’ vostre presence.

Que si loin de vos yeux à regret m’absentant,
Le corps endurait seul, estant l’esprit content :
Laissons le lys, le miel, rozes, œilletz desplaire,

Les myrthes, les lauriers des le printemps fletrir,
Me nuire le repos, me nuire le dormir.
Et que tout, hormis vous, me puisse estre contraire.

LXXII.

Aprés avoir loué vos beautez ravissantes,
Et ce que vos beaux yeux, & ce que le miroir
Pour vous enorgueillir vous ont peu faire voir,
De nos afflictions les causes si puissantes,

N’abatardissez pas ses immortelles plantes :
Tant de belles couleurs ne soyent pour decevoir,
Ne trompez pas les yeux, prenez plaisir d’avoir
Et le sucre & le miel soubz les fleurs jaunissantes.

L’aigreur & l’amertume & suc empoisonneur
Sont aux herbes des champs, aux plantes sans honeur
Qui parent des deserts les solitaires plaines ;

Les arts, la nourriture, & l’origine en vous
Ne vous permettent pas autre fruict que le doux,
Ny de franches couleurs cacher de fauces graines.


LXXIII.

Nos desirs font d’Amour la devorante braise,
Sa boutique nos corps, ses flammes nos douleurs,
Ses tenailles nos yeux, & la trempe nos pleurs,
Noz souspirs ses souffletz, & nos seins sa fournaise ;

De courroux, ses marteaux, il tourmente nostre aize
Et sur la dureté il rabbat nos malheurs,
Elle luy sert d’enclume & d’estoffe nos cœurs
Qu’au feu trop violent de nos cœurs il appaise,

Afin que l’appaisant & moüillant peu à peu
II brusle d’avantage & rengrege son feu.
Mais l’abondance d’eau peut amortir la flamme :

Je tromperay l’enfant, car pensant m’embraser,
Tant de pleurs sortiront sur le feu qui m’enflame
Qu’il noyera sa fournaise au lieu de l’arroser.

LXXIV.

Ceux qui font à leur dos un innocent outrage.
Enhardis à leur perte & sur soy courageux,
Bourrelés des pechez & des tours vicieux,
Qui reviennent au rouge en leur aspre courage,

Ont un’ humeur pareille à l’amoureuse rage.
Je suis cruel sur moy, ils font cruelz sur eux,
Ilz pensent meriter, & je me sen’ heureux,
Comme ilz font de leurs coups, de mon propre dommage ;

D’un zele hypocritique ils perdent la pitié,
Je suis impitoyable en ma folle amitié,
Ils pleignent fort leurs maux, moy je ne puis me taire,

Mais ils sont repentans d’un enorme forfait,
En ce poinct seulement nostre mal est contraire,
Car si je fuis martyr, c’est pour n’avoir rien fait.


LXXV.

Que peut une galere ayant perdu la rame,
Le poisson hors de l’eau, la terre sans humeur,
Un Roy sans son conseil, un peuple sans Seigneur,
La salamandre froide ayant perdu la flamme ?

Que pourra faire un corps destitué de l’ame,
Et le san orphelin par le coup d’un chasseur ?
Beaucoup moins peut encor le triste serviteur
Esgaré de son cœur, & des yeux de sa dame.

Helas ! que puis-je donc ? je ne puis que souffrir
Et ma force me nuit m’empeschant de mourir.
Je n’imagine rien qu’un desespoir d’absence,

Je puis cercher le fonds de ma fiere douleur,
L’essence de tout mal, je puis tout pour malheur.
Mais c’est à me guerir qu’on voit mon impuissance.

LXXVI.

Le jardinier curieux de ses fleurs,
De jour en jour beant leur accroissance,
Ardent les voit, & les espie, & pense
Qu’elles ont trop encoffré leurs couleurs ;

Mais lorsqu’au lict il endort ses labeurs,
Son jardin fait, ce semble, en son absence
Plus de profit que quand par sa presence
II amusoit des herbes les rigueurs ;

J’en suis ainsi m’esloignant de mon feu :
Je l’ai trouvé en mon repos accreu.
Comme il est né s’accroissant de paresse

Sans moy, sur moy il monstre ses efforts,
II me poursuit lors que je le delaisse,
C’est un malheur qui veille quand je dors.


LXXVII.

Je desploroy’ le sort d’une branche orpheline
D’un saulle my-mangé que la rustique main
Faisoit servir d’appuy à un sep inhumain
Ingrat de ce qui l’ha preservé de ruyne.

La mort proche l’asseche, & du sep la racine
Luy oste la substance encor, il pousse en vain
Les cyons malheureux qu’un trop chaud lendemain
Ou un bize trenchant en un coup extermine.

Las ! je t’immortalise, & te deffends du port
De l’oubly tenebreux, tu me donnes la mort,
Faisant fener, mourir ma tendrette esperance :

Quand sans espoir j’espere une fin à mes pleurs,
Tu me meurtris, ingratte, au jour de ma naissance,
Des ventz de mes souspirs, des feux de mes douleurs.

LXXVIII.

Soubz un œil languissant & pleurant à demy,
Soubz un humble maintien, soubz une douce face,
Tu cache un faux regard, un esclair de menace,
Un port enorgueilly, un visage ennemi ;

Tu as de la douceur, mais il y a parmy,
Les six parts de poison, dessoubz ta bonne grace
Un desdain outrageux à tous coups trouve place ;
Tu aymes l’adversaire & tu hais ton amy,

Tu fais de l’asseuree & tu vis d’inconstance ;
Ton ris sent le despit : somme la contenance
Est semblable à la mer qui cache tout ainsi

Soubz un marbre riant les escueils, le desastre,
Les ventz, les flotz, les mortz : ainsi fait la marastre
Qui desguise de miel l’aconite noircy.


LXXIX.

Je ne m’estonne pas si du ciel adultère
L’impudique Venus conçeut furtivement
Le bourreau, des humains l’ingenieux tourment,
Et des espritz bien nez le venimeux cautere.

Amour, je croys qu’allors que ton malheureux pere
Fust au lict de Vulcan, c’estoit signallement
Au jour que du deluge il fit cruellement
Estrangler par Thetis Cybelle nostre mère ;

Le Saturne ennemy qui dominoit le jour
De ton enfantement tel ascendant amour
Fust le signe des pleurs, dont la terre regorge ;

Mais pourquoy justement ne permit le destin
Que le deluge ait peu, de ce filz de putain
Coupper les coups, les jours, la naissance & la gorge ?

LXXX.

On dit que la vapeur des mynes sulphurees
Repousse contre mont une secrette humeur
Des veines de la terre, & de cesle liqueur
Sont comme en l’alembicq’ les sources engendrees.

Qui voudra voir en moy ces choses comparees,
Qu’il regarde comment la secrette chaleur
Qui m’eschauffe le sang sait monter de mon cœur
Aux sources de mes yeux les larmes desserees.

Ceste source fumante est de souffre & d’alun
Par qui mes pleurs ne sont d’un usage commun ;
Les Bains de Bar-le-Duc nous portent medecine

Par ces deux mineraulx dont ils sont estoffez,
Mes pleurs sont médecins des maux de ma poictrine,
Plus amers que l’alun, plus que souffre eschauffez.


LXXXI.

Beau soleil qui exhale & chasse les vapeurs,
Qui metz la terre en poudre, & l’enyvres de l’onde,
Cause des changements & bel ame du monde,
A quoy les changements & maux, desquels je meurs,

Cette belle inconstance est mere des faveurs,
Du ciel ce beau changer pare la terre ronde :
Qu’il change ausi ma dame, en sorte qu’elle fonde
En amours, en plaisirs, en peines & en pleurs.

Cest astre qui me luit des rayons de son œil
Fait en moy ce que fait au monde le soleil,
Exhale mes humeurs, & puis les fait dissoudre,

Tousjours reduict en cendre, ou noyé de ruisseaux,
Aujourd’huy asseché, par le chault mis en poudre,
Le lendemain ma vie est un deluge d’eaux.

LXXXIL

Je voyoy’ que le ciel aprés tant de chaleurs
Prodigeoit mille fleurs sur la terre endurcye :
Puis je voyoy’ comment sa rigueur amollie
Faisoit naistre de là le printemps & les fleurs.

J’arrose bien ainsi & trempe de mes pleurs
Le sein de ma Deesse, & ma force affaiblie,
Mes yeux fonduz en eau, ces breches de ma vie,
N’ont attendry ma dame & noyé mes ardeurs.

Des neiges, des frimatz, & mesmes des orages
La terre esclost son fruict, & ses riches ouvrages
Qu’un doux air puis apprés flatte de ses souspirs :

Helas ! je souffre bien les enniuieuses guerres
Des cieux, des ventz, les froids, les pluyes & les tonnerres,
Mais je ne voy’ ni fleurs, ni printemps, ny zephirs !


LXXXIII.

Ce doux hyver qui esgale ses jours
A un printemps, tant il est amiable,
Bien qu’il soit beau, ne m’est pas agréable, ’
J’en crain’ la queuë, & le succez tousjours ;

J’ay bien apprins que les chaudes amours
Qui au premier vous servent une table
Pleine de succre & de metz delectable
Gardent au fruict leur amer & leurs tours :

Je voy’ desja les arbres qui boutonnent
En mille neuz, & ces beautez m'estonnent :
Est une nuict ce printemps est glacé ;

Ainsi l'amour qui trop serein s’advance
Nous rit, nous ouvre une belle apparence,
Est né bien tost & bien tost effacé.

LXXXIV.

Ores qu’on voit le ciel en cent milles bouchons
Cracheter sur la terre une blanche dragee,
Et que du gris hyver la perruque chargee
Enfarine les champs de neige & de glaçons,

Je veux garder la chambre, & en mille façons
Meurtrir de coups plombez ma poictrine outragee,
Rendre de moy sans tort ma Diane vengee,
Crier mercy sans faute en ses tristes chansons.

La nuë face effort de se crever, si ay-je
Beaucoup plus de tormentz qu’elle de brins de neige,
Combien que quelquefois ma peine continue

Des yeux de ma beauté sente l'embrassement,
La neige aux chauds rayons du soleil diminue,
Aux feux de mes soleils j’empire mon torment.


LXXXV.

Desja la terre avoit avorté la verdure
Par les silions courbez, lorsqu’un fascheux hyver
Dissipe les beautéz, & à son arriver
S’accorde en s’opposant au vouloir de nature,

Car le froid envieux que le bled verd endure,
Et la neige qui veut en son sein le couver
S’oppose à son plaisir afin de le sauver,
Et pour, en le sauvant, luy donner nourriture.

Les espoirs de l’amour sont les bleds verdissàntz,
Le desdain, les courroux sont frimatz blanchissantz :
Comme du temps fascheux s’esclot un plus beau jour,

Soubz l’ombre du refus la grâce se reserve,
La beauté du printemps soubz le froid se conserve,
L’ire des amoureux est reprise d’amour.

LXXXVI.

Par ses yeux conquerans fust tristement ravie
Ma serve liberté, en la propre saison
Que le soleil plus chault reprend sur l’orison
Sa course d’autre part qu’il ne l'a poursuivie,

Et au poinct proprement du soltice, ma vie
S’engageant par les yeux, enchaina sa raison,
Et garda des ce jour la chaine, la prison,
Les martyrs, les feux, les geenes & l’envie.

Je me sen’ en tout temps que c’estoit au plus haut
Des flambeaux de l’esté, puis que ce jour si chaud
Mille feux inhumains dans le sein m’a planté,

Sur qui l'hyver glacé n’a point eu de puissance :
Ma vie n’est ainsi qu’un eternel esté,
Mais je ne cueille fruict, espics, ne recompense.


LXXXVII.

On ne voit rien au ciel, en la terre pezante,
Au feu, en l'eau, à l’air, qu’en le considérant
Mon esprit affligé n’aille se martirant,
Et mon ame sur soy cruellyze insolente,

Quand une ame celeste, une paresse lente
A me donner la vie, un brandon devorant,
Une mer d’inconstance, & un esprit courant
Possedent la beauté qui seule me tourmente.

Elle a reçeu des cieux sa celeste grandeur,
Sa durté de la terre, & du feu la chaleur,
L’inconstance de l’eau, & de l’air la colerre,

Si que, belle endurcye, elle peut s’esgaller
D’ardeur, sans se brusler, d’inconstance legere
Au ciel & à la terre, à l’onde, à l’eau, à l’air.

LXXXVIII.

Diane, en adorant tant de divinitez
Dont le rond monstre en toy la parfaicte figure,
Je recherche la cause au malheur que j’endure
Dessus ton naturel, & tes proprietez :

Tu es l’astre du froid & des humiditez
Et les eaux de la mer te suivent de nature,
De là sort ton desdain, ta glace, ta froidure,
Et les flotz de mes pleurs suivent tes volontez

Dont je fuis esbahi, qui fait que ceste flamme
Oui n’a autre vigueur que des feux de mon ame
N’a peu estre amortie au milieu de tant d’eaux :

Noye, gresle, Deesse, une braise mortelle,
Ou je blaphameray frenetiq’ de mes maux,
T’appellant en courroux trop foible, trop cruelle.


LXXXIX.

Diane, ta coustume est de tout deschirer,
Enflammer, desbriser, ruiner, mettre en pièces,
Entreprinses, desseins, esperances, finesses,
Changeant en desespoir ce qui fait esperer.

Tu vois fuir mon heur, mon ardeur empirer,
Tu m’asseure du lact, du miel de tes caresses,
Tu refondes les coups dont le cœur tu me blesses
Et n’as autre plaisir qu’à me faire endurer,

Tu fais brusler mes vers lorsque je t’idolastre,
Tu leur fais avoir part à mon plus grand desfastre :
« Va au feu, mon mignon, & non pas à la mort,

Tu es esgal à moy, & feras tel par elle, »
Diane repen’ toy, pense que tu as tort
Donner la mort à ceux qui te sont immortelle.

XC.

Un clair voyant faucon en volant pour riviere
Planait dedans le ciel, à se fondre appresté
Sur son gibier bloty, mais voyant à costé
Une corneille, il quitte une poincte premiere.

Ainsi de ses attraictz une maitresse fiere
S’eflevant jusqu’au ciel m’abbat soubz sa beauté,
Mais son vouloir volage est soudain transporté
En l’amour d’un corbeau pour me laisser arriere.

Ha ! beaux yeux obscurcis qui avez pris le pire,
Plus propres à blesser que discrets à eslire,
Je vous crain’, abbatu ainsi que fait l’oiseau

Qui n’attend que la mort de la serre ennemie,
Fors que le changement lui redonne la vie,
Et c’est le changement qui me traine au tombeau.


XCI.

Celle là qui abecha
De froid venin son enfance
Et longtemps d’autre substance
Ne cogneut & ne macha

Mourut lors qu’elle tascha
De prendre la cognoissance
Du doux, & par l’inconstance
Doucement la mort cercha.

Ainsi moy qui jusqu’icy
N’ay gouste que le soucy,
L’amer, les pleurs & la braise,

Si je n’empruntoy’ un cœur
Qui eust esté nourri d’aise,
Je mourroy’ de la douçeur.

XCII.

Si mes vers innocentz ont fait à leur deçeu
Couroucer vostre front d’une faute imprudente,
C’est l'amour qui par eux vostre louange chante,
Amour a fait le mal, si du mal y a eu :

Lichas l'infortluné porta ainsi deçeu
Au filz d’Amphitrion la chemise sanglante.
Telle fut la priere, & folle & ignorante,
De la mere du Dieu par le fouldre conçeu :

Vous avez à l’amour bandé l'ame & la veuë,
L’amour ha de raison la mienne despourveuë,
Si nous avons failly, d’où viendra le deffaut ?

Excusez les effectz de l’amour aveuglee,
Excusez la fureur ardente & desreglee,
Puisque ce n’est point crime, où l'innocence faut.


XCIII.

Je confesse, j’eu tort, quand d’un accent amer,
Sans feindre, j’esclatay mes passions sans feinte :
Je devoys retenir ceste douleur esteinte
Sans prodiguer ainsi les nymphes dans la mer.

Mais quoy ! ma passion est trop forte à charmer
Pour deffendre à mes vers de l’avoir tant depeinte,
Si non que pour nourrir l'espérance sans crainte
Vous me donnez de quoy bien rire, & bien aymer,

Vous verriez mignarder une Venus pudique,
Mille Cupidonneaux, & ma fureur tragique,
Et mon luct & ma muse auront un autre but :

Diane, essayez donc si je sçauroy’ escrire,
Folaslre fredonner de la muse & du lut
Un plaisir de l’amour aussi bien qu’un martire.

XCIV.

Si vous voyiez mon cœur ainsi que mon visage,
Vous le verrez sanglant, transpercé mille fois.
Tout bruslé, crevassé, vous seriez sans ma voix
Forcee à me pleurer, & briser vostre rage.

Si ces maux n’appaisoyent encor’ vostre courage,
Vous feriez, ma Diane, ainsi comme nos Rois.
Voyant vostre pourtraict souffrir les mesmes loix
Que fait vostre subject qui porte vostre image :

Vous ne jettez brandon, ne dard, ne coup, ne traict,
Qui n’ait avant mon cœur percé vostre pourtraict.
C’est ainsi qu’on a veu en la guerre civile

Le Prince foudroyant d’un outrageux canon
La place qui portoit ses armes & son nom,
Destruire son honneur pour ruiner sa ville.


XCV.

Sort inique & cruel ! le triste laboureur
Qui s’est arcué le dos à suivre sa charruë,
Qui sans regret semant la semence menuë,
Prodigua de son temps l’inutile sueur,

Car un hyver trop long estouffa son labeur,
Luy desrobbant le ciel par l’espais d’une nuë,
Mille corbeaux pillarts saccagent à sa veuë
L’espic demy pourri, demy sec, demy meur :

Un esté pluvieux, un automne de glace
Font les fleurs, & les fruictz, joncher l'humide place.
A services perdus ! A vous, promesses vaines !

A espoir avorté, inutiles sueurs !
A mon temps consommé en glaces & en pleurs,
Salaire de mon sang, & loyer de mes peines !

XCVI.

Je brusle avecq’ mon ame & mon sang rougissant
Cent amoureux sonnetz donnez pour mon martire,
Si peu de mes langueurs qu’il m’est permis d’escrire,
Souspirant un hecate, & mon mal gemissant.

Pour ces justes raisons j’ai observé les cent :
A moins de cent taureaux on ne fait cesser l'ire
De Diane en courroux, & Diane retire
Cent ans hors de l'enfer les corps sans monument.

Mais quoy ? puis-je cognoistre au creux de mes hosties,
A leurs boyaux fumans, à leurs rouges parties
Ou l'ire, ou la pitié de ma divinité ?

Ma vie est à sa vie, & mon ame à la siene,
Mon cœur souffre en son cœur : la Tauroscytiene
Eust son desir de sang de mon sang contenté.


XCVII.

Ouy, je suis proprement à ton nom immortel
Le temple consacré, tel qu’en Tauroscytie
Fust celuy où le sang appaisoit ton envie,
Mon esthomac pourpré est un pareil autel :

On t’assommoit l’humain, mon sacrifice est tel,
L’holocoste est mon cœur, l’amour le sacrifie.
Les encens mes souspirs, mes pleurs sont pour l’hostie
L’eau lustralle, & mon feu n’est borné ny mortel.

Conserve, Deité, ton esclave & ton temple,
Ton temple & ton honneur, & ne suy’ pas l'exemple
D’un pendart boute-feu qui, bruslant de renom,

Brusla le marbre cher, & l’ivoyre d’Epheze.
Si tu m’embrasses plus, n’atten’ de moy sinon
Un monceau d’os, de sang, & de cendre, & de braize.

XCVIII.


Ce n’est pas un dessein formé à mon plaisir,
Je n’ay pris pour mon blanc de tirer à l’utile,
Le visage riant du doux & du facile
N’a incliné mon cœur ni mon ame à choisir,

Je n’ay point marchandé au gage du plaisir ;
Nature de sa main, de son art, de son stile
A escript sur mon front l’amour du difficile.
Tire au ciel mes pensers contents du seul desir,

Clair astre qui si haut m’esleves & m’incline,
Que je meure aux rayons de ta beauté divine,
Pareil au beau Clitye amoureux du soleil,

Qui seche en le suivant, & ne pouvant plus vivre,
Ne regrette en mourant & en fermant son œil
Que de ne plus languir, l'adorer & le suivre.


XCIX.

Soupirs espars, sangloti en l'air perdus,
Tesmoins piteux des douleurs de ma genne,
Regretz trenchantz avortez de ma peine,
Et vous, mes yeux, en mes larmes fondus,

Desirs tremblantz, mes pensers esperdus,
Plaisirs trompez d’une esperance vaine,
Tous les tressaulz qu’à ma mort inhumaine
Mes sens lassez à la fin ont renduz,

Cieux qui sonnez apprés moy mes compleintes,
Mille langueurs de mille mortz esteinctes,
Faites sentir à Diane le tort

Qu’elle me tient, de son heur ennemie,
Quand elle cerche en ma perte sa vie
Et que je trouve en sa beauté la mort !


C.

Au tribunal d’amour, appres mon dernier jour,
Mon cœur sera porté diffamé de bruslures,
II fera exposé, on verra ses blessures,
Pour congnoistre qui fit un si estrange tour,

A la face & aux yeux de la céleste Cour
Où se prennent les mains innocentes ou pures ;
II seignera sur toy, & compleignant d’injures
II demandra justice au juge aveugle Amour :

Tu diras : C’est Venus qui l'a fait par ses ruses,
Ou bien Amour, son filz : en vain telles excuses !
N’accuse point Venus de ses mortels brandons,

Car tu les as fournis de mesches & flammesches,
Et pour les coups de traict qu'on donne aux Cupidons
Tes yeux en sont les arcs, & tes regards les flesches.