Adam et Ève (Lemonnier)/30

Paul Ollendorf, éditeur (p. 262-269).


XXX


J’avais semé et récolté le grain : nous en avions fait le pain et l’avions élevé vers le soleil. Et à présent nous avions la religion des premiers hommes. Tout culte à l’origine n’est que faction de grâces du moissonneur comblé. Le pain nous fit vénérer le dieu des forces et de la vie, infini et éternel. Il était avant les origines. Il palpita avec l’antique cellule solitaire. Il grandit avec la série des êtres ; les mondes furent sa semence précipitée à travers les matrices du gouffre ; et les quatre éléments étaient les visages de son éternité. Toute ma substance fut pénétrée de lui. Sa présence circulait dans mes artères et il n’y avait pas place entre lui et moi pour une autre notion que celle qui l’assimilait à mon être comme mon sang liquide et les chaux de mes os et les poils de mon corps. Mon Dieu était aussi bien dans la petite graine qui avait soulevé la motte et nous avait donné le pain que dans la montagne et les fleuves et la forêt et les espèces animales. Il était le zodiaque et la pluie féconde et le lion et la petite araignée filant sa toile avec des fils de rosée. Il était toutes les parcelles de la vie et la vie dans son éternité. Mais à moi et aux hommes de ma race, on avait dit : « Dieu est en dehors de toi qui es le péché. Il n’est pas un grain de ta chair où ne persévère l’impur limon originel. La mort seule peut racheter l’infection de ta vie. Et Dieu lui-même est le roi de la mort et trône au centre d’une éternité morte ». Et puis j’étais venu dans la forêt ; j’avais entendu les oiseaux et la pluie et le bruit du tonnerre. J’avais marché nu sous l’aurore. Le vrai Dieu m’avait été révélé parce que j’avais été nu.

Or, rompant un jour ce pain, je dis à Ève avec un grand tremblement : « Dieu est dans ce pain comme il était dans le champ et comme il est en nous qui avons goûté de ce pain. Et Dieu est la continuité des êtres et des choses. » Ayant parlé ainsi, mes tempes craquèrent comme si pour la première fois la vérité entrait en moi. Une joie divine m’inonda, car d’abord j’avais créé ma vie d’après moi-même et le sens qui était en moi, et ensuite j’avais créé mon Dieu d’après ma vie. J’étais sans orgueil ; j’avais la simplicité de l’humble créature devant la vie. Et j’avais pris un brin d’herbe, il m’apparut grand comme un chêne et cependant le chêne n’était pas plus grand que moi.

Est-ce que toi, Ève, tu ne t’élevas pas aussi dans la connaissance d’Abel le jour où, ayant tressailli, tu portas la main à ton flanc en t’écriant : « Dieu est venu ? » Oh ! de quelle voix inouïe tu me dis cela, chère femme, en témoignant ainsi que la vie t’avait visitée ! Pourtant tu ignorais encore que par une telle parole celle qui va enfanter est près du cœur de l’univers.

Ce clair esprit d’Ève ne cessait pas d’être simple. Elle gardait la grâce délicieuse et le don d’enfance. Elle eut toujours les sens candides et émerveillés de la femme qui ramène toute chose à la mesure humaine, étant elle-même la source vive de l’humanité. La vie était pour moi une chose concrète et définie ; je n’éprouyais pas le besoin de lui chercher un symbole ni une autre forme plus parfaite qu’elle. Mais Ève, elle, allaitait la na­ture avec son lait de jeune mère restée aux origines, toute fraîche de la jeune sève des races. Tandis que je voyais Dieu dans le brin d’herbe et dans le chêne sonore, elle tournait les yeux vers le ciel. « Ô Adam, disait-elle, il est là-haut. Il a ta barbe et il a les yeux d’Abel et d’Héli. » Moi je lui répondais : « Je prends ce caillou, petite Ève. Je le frappe avec un au­tre caillou, et regarde : j’en fais sortir Dieu. Il n’est pas plus grand dans la foudre qui déchire le ciel que dans cette petite étincelle qui te sert à faire le feu. » Alors elle secouait la tête et me disait avec son petit rire de chèvre : « Comment, serait-il, lui si grand, dans cette chose si petite ? »

Elle et moi quelquefois approchions notre oreille du tronc des arbres. Une vie merveilleuse chantait de la cime aux racines, le cours des sèves, la rumeur du vent, la palpitation de la terre, comme le bruit d’un fleuve. Et nous étions saisis d’une émotion religieuse. « Dieu ! » disait-elle tout bas. Je prenais ses mains dans les miennes, je courbais la tête et avec une bouche frémissante, je disais comme elle : « Dieu ! » Et seulement il nous avait apparu différemment. Nous étions alors, dans le souffle de nos lèvres, comme deux enfants très purs qui font une prière. Nous étions les premiers hommes ingénus qui regardèrent se lever la nue matinale. Il arrivait ensuite que ni l’un ni l’autre ne parlions plus ; mais le frisson divin passait en nous ; je la prenais dans mes bras ; elle me tenait dans les siens, et nous nous regardions en pleurant. Aucun de nous n’aurait pu dire pourquoi nos yeux étaient mouillés. Nos visages pâles révélaient une souffrance délicieuse. C’était surtout, le soir, sous la palpitation fiévreuse des étoiles, avec la molle haleine bleue du vent dans nos cheveux, avec l’odeur tiède des essences montée de la forêt. Nous restions là les yeux évanouis, cherchant avec nos doigts notre âme à nos fronts froids, dans une agonie d’extase. La nature disait la grande messe nocturne. Nous étions une si petite poussière devant la voie lactée et ses poussières d’astres ! Peut-être aussi nos âmes, dans l’heure terrible, chancelaient d’horreur, d’éperdue adoration, sous le vertige de l’immense amour. Peut-être elles étaient malades du désir de n’être ensemble que le tremblement d’une unique clarté de vie au fond de la vasque de l’être. L’âme et la chair sont unies d’un si profond mystère que ni l’une ni l’autre ne se peut dire, et elles sont toutes proches et elles ont entre elles toute la distance qui sépare les pôles. Moi, d’un élan humble et déchaîné, j’aurais voulu, avec mon grand amour pour Ève, n’être plus qu’une petite molécule, une graine au vent et qui monte dans les espaces et se répand dans l’infini. C’étaient là d’ardentes et suprêmes angoisses comme la minute avant une vie divine, comme au bord d’un brasier sur une cime de neige on grelotterait jusqu’à la volupté. Est-ce que les saints, avec de pareilles ardeurs, n’espérèrent pas se fondre au sein embrasé des miséricordes ? Je n’étais pourtant qu’un simple homme de la nature, vivant sous les arbres, mais avec mon âme brandie comme une flamme, avec mes yeux ivres et lucides, j’étais aussi près du dieu éternel que les doux et furieux mystiques. Et seulement ils avaient donné un autre nom à l’éternelle substance.

Chacune de mes larmes roulait, lourde de ciel, sur les joues d’Ève. Et enfin doucement, comme du fond d’un exil où l’on était deux, où l’on s’est cru seul, je l’appelais : Beauté ! Beauté ! Et elle, ainsi qu’on revient à la vie, me répondait par mon nom, du fond de l’ombre. Ensuite nos deux noms, volant d’une bouche à l’autre, devenaient le baiser. Oh ! toute la vie splendide de l’univers alors glissait dans ce baiser. Je la baisais sur la bouche et je croyais baiser la bouche de la nuit. Nos poitrines aspiraient l’espace et les étoiles. Je sentais tressaillir la terre à travers son flanc. Ma semence s’épandait comme le lait des étoiles.