Adam et Ève (Lemonnier)/29

Paul Ollendorf, éditeur (p. 255-261).


XXIX


Sur le mur, avec un charbon je traçai la forme de la charrue. La femme vient et l’homme bâtit la hutte. Ensuite il pense aux enfants et le soc lui naît des mains. Et le toit et la charrue sont les chefs-d’œuvre du monde. Je mesurai donc le bois de l’avant à l’arrière d’après les proportions du dessin ; et ayant compris le symbole éternel de la charrue, j’avais choisi le hêtre séculaire et dur.

Or, comme je bâtissais cette charpente, ce fut le temps de la moisson chez les hommes. Je laissai là le marteau et à mon tour je sciai et gerbai mon blé mûr. Il y eut cent gerbes : elles jetèrent leur feu sur l’aire, et puis j’appelai l’âne ; il vint avec moi vers la ségalaie. Ève l’avait guirlandé de vermeilles asclépiades comme pour un mystère. Et, après que j’eus chargé son échine, mettant les gerbes l’une sur l’autre, il s’en retourna, léger sous le poids, vers la maison. L’ombre grise de ses longues oreilles remuait au soleil du chemin. Ève, nous voyant ensuite revenir, Noël et moi, avec le seigle, battit des mains et Héli, déjà haut, oscillait sur ses jambes, courait dans les pas de l’âne avec des clameurs, comme un Bacchus enfant.

Vois, très chère, à présent le vieil Adam auprès des meules. J’ai fait tomber la paille, j’ai soufflé sur le grain et l’ai bluté ; il recouvre la dalle comme une mosaïque d’or. Les deux pierres, polies et lourdes, qui nous servirent au temps ingrat à écraser la pulpe de la châtaigne et du gland, je les meus patiemment avec peine : celle de dessous demeure immobile et des deux mains j’active le vironnement de l’autre. Ma sueur ruisselle bien que j’aie le torse nu comme les fils de Noë dans la vigne, et j’anhèle ; les veines à mes bras courent comme des mouches bleues. Et à présent le grain éclate et craquète à mesure que je le broie ; la farine jusqu’au bout de la meule s’étend comme une huile blonde. Presse-toi de chauffer le four avec les brins de sapin séchés. Je le construisis au printemps près de la maison avec de la glaise cuite au feu. La brique après la brique s’est exhaussée ; et, par dessus le foyer pour la flambée, il y a l’aire pour la cuisson. Pain ! pain ! c’est moi, ouvrier très humble, qui fis ces choses de la même main qui avait remué la terre et semé le grain. Pain ! pain ! déjà tes esprits se lèvent. Ils étaient dans la balle, ils moussent dans la grasse écume de la pulpe écrasée. Et je dis à Ève : « Il est utile que l’épouse et la mère fasse le premier pain. »

Or voilà, avec l’eau pure de la source, Ève, vers le midi, se mit à pétrir. J’étais auprès d’elle, ému, tremblant, l’âme pleine de paroles et cependant muet comme devant un prodige. Mais Ève doucement chantait en remuant les mains, et ce chant léger semblait évoquer l’âme endormie du pain. Tous les chiens étaient venus à l’odeur subtile et se tenaient là attentifs, en cercle, assis sur leurs reins. Abel et Héli, au soleil du seuil, gisaient, raides de sommeil avec leur visage frais, avec la palpitation de la vie dans leurs petits poings fermés. Et un grand silence aussi vivait dans la maison, comme un visage taciturne et pensif d’ancêtre tourné vers la chose qui, par la porte ouverte, va venir. Ensuite Ève et moi, marchant l’un derrière l’autre, nous portâmes les pains à la chaleur du feu et, selon le symbole antique, ils étaient ronds comme la terre et le soleil, avec un creux au centre, pareil à un ombilic. Toute forme a un sens clair si on le rapporte à la vie ; et le premier homme qui pétrit en rond la pâte et, avec le pouce, y marqua l’endroit par où le pain ressemble à un petit ventre d’enfant, celui là sentit passer en soi l’âme de la terre. Et la terre est la mère divine et éternelle, visible en ce signe qui est le même entre toutes les autres mères et les fils engendrés d’elles. Moi, je n’avais pas pensé encore à ces choses avant d’être venu au four avec Ève et maintenant elles se dénonçaient lucides et harmonieuses, conformes à l’ordre éternel.

Pain ! Pain ! entre au four ! Frémis ! Palpite, toi qui es la faim et la joie du monde ! La porte se referma comme sur l’iconostase. La flamme tourbillonna en vols de tuniques dansantes. D’ardentes cassolettes expirèrent l’encens et les étincelles. Et le feu, l’air, la terre et l’eau s’animèrent dans l’œuvre sublime. Ce fut le mystère de la transsubstantiation ; le dieu immense de la genèse descendait s’incarner dans le symbole vivant de la pâte fermentée. Nous étions tes lévites, ô Nature. Un souffle religieux froidissait à nos narines.

Et puis, les airs embaumèrent. De proche en proche, le parfum s’étendit, fut porté par les ondes subtiles du vent jusqu’aux limites. Nos mâchoires tremblèrent, humides et voluptueuses. La fumée des repas sanglants est grossière à côté de ces émanations délicieuses. Qui ne sentit pas son cœur se fondre en les respirant fut allaité par une louve et non par un sein de femme ; et elles ont le goût du chaume, de la terre et de l’innocence. Elles odorent la sève et la chair, l’offrande du sacri fice d’amour.

Pain ! Pain ! Pain ! Voici que le feu s’apaise et je pénètre sous la voûte noire. Je te porte comme une hostie dans mes deux mains réunies. Tu es brûlant et doré à l’égal du soleil et de l’été. Tu es la première joie magnifique des fructifications ! Pain vermeil des races ! Chair et sang d’un miracle ! Roue ardente ! Emblème d’éternité ! Préside à l’heure solennelle et ingénue. Toute l’humanité tressaille dans le geste pieux dont je me courbe pour te porter ; et les autres hommes, à l’infini avant moi, t’ayant retiré des flammes tressaillant à l’égal des fibres de la vie, s’en allèrent en procession vers les tables, les lèvres priantes. Ô Pain ! Pain qui mollis à la bouche comme le sein de la femme ! Pain tendre à la bouche comme la chair d’un petit enfant ! Pain qui vins à l’homme affamé et triste de l’avoir attendu ! Voici que je te tourne vers les cieux clairs, pain fait avec la poussière vermeille des ossements ! Et je rends grâce, au soleil, père de la vie.

Ensuite, je rompis la croûte d’or entre mes doigts. J’en donnai un morceau à Ève, à Héli, à l’âne et aux chiens ; j’en gardai un pour moi-même. Et eux et moi en ayant mangé, nous étions comme des créatures purifiées par la vertu des communions.

La molle après-midi déclina ; la terre monta dans l’étendue. Sous les étoiles nous dansions, revenus aux âges ingénus. Et ce soir-là, Ève me désira et vint avec moi sous les arbres. Comme il pleuvait de la lune dans ses cheveux, j’avais la main pleine de rayons. Notre amour sous nous exhalait l’odeur chaude du pain. Et les heures divines d’un pied léger coururent. L’aube sur notre sommeil effeuilla des roses. Je ne sais pourquoi, en m’éveillant, je pensai au berceau taillé dans le hêtre. Et je dis à Ève : « Je ne l’ai point fait assez grand, » songeant aux enfants prochains. Et Ève en souriant baissa les yeux.