Adam et Ève (Lemonnier)/27

Paul Ollendorf, éditeur (p. 236-241).


XXVII


Des lumières dormantes, des lumières si­lencieuses et comme sans vie glissèrent. Dans les bleus légers des après-midi, dans les soyeuses et fluides clartés d’argent, un hêtre dardait près de la maison une torche écar­late. Les autres, à l’entour, déjà s’éclaircis­saient, comme immatériels, d’une molle transparence aérienne. Et celui-là, très vieux, lourd de siècles, nous rappelait le vieillard avec ses yeux clairs d’éternité. Bientôt les hautes voûtes de la chênaie se rouillèrent ; l’orée des avenues s’éclaboussa de laques san­glantes. Sur le duvet violet des fonds, le treillis des petites ramures se nerva, élégant et frêle.

Le prodige des lumières inexprimablement nous fut un délice ; elles palpitaient, elles tressaillaient, elles mouraient dans des spasmes. Elles étaient comme la vie de la chair dans la splendeur de la minute qui va être mortelle. Des moires lentes comme des huiles coulaient le long des troncs ; leurs mousses saignaient une phosphorescence verte de pourriture. Des paons d’or et de saphir chimériquement rouaient aux taillis. Ève, dans l’heure émouvante, s’affina d’une vie légère, frémissante. Elle eut l’émoi mobile des frênes, le mystère des clartés dormant sous bois, la grâce ardente et inquiète de la biche. Et moi, devant ses sensibles yeux magnétiques qui s’évanouissaient et se ravivaient, je ne reconnaissais plus l’Ève cruelle de l’autre automne. De joyeuses colères alors nous avaient rués aux carnages. Comme de forcenés vendangeurs, nous avions foulé les grappes sanglantes. Ève ! voila ! voilà ! Nous étions pleins en ce temps du cri sauvage de la vie et tu n’avais pas encore senti Héli battre dans ton flanc. À présent elle portait son enfant dans ses bras comme son âme nouvelle et elle venait avec moi à petits pas tranquilles par les frais tapis et les somptueuses mosaïques de la forêt. Quelquefois elle demeurait un peu de temps dans la nuit des arbres comme une petite ombre désirable et fuyante, et ensuite elle rentrait dans le soleil toute claire de vie, avec ses cheveux ardents. Je la comparais au bel automne qui s’en va au détour du chemin et puis revient avec un jeune visage souriant par les chemins de l’été.

Nous goûtions la beauté des jours comme on savoure le dernier fruit cueilli à la treille, comme avec la langue on lappe la dernière goutte de liqueur restée au fond d’un verre. D’anxieuses splendeurs ruisselaient ; il passait des vols de feuilles d’or comme de sérieuses et nobles pensées. Jamais nous n’avions assez de regarder vibrer la vie des lumières. Elles sourdaient comme une eau de roche limpide et froide. Goutte à goutte elles filtraient d’entre les ramures ou se figeaient en petites mares. Un or délicat découpait sur les écorces l’ombre glissante des branches et des folioles. Des cœurs semblaient saigner aux troncs des hêtres, écartelés par des glaives de soleil. Comme un sang vert, la dernière sève moussait aux plaies faites par des flèches effilées. Toi, petit Héli, couché sur le ventre, tu tâchais de saisir avec les mains les grands lézards jaunes que simulaient les lueurs égratignant le pied moussu des chênes.

Les ciels furent hauts, divins, d’un cristal fluide et frêle, léger comme le givre. À mesure que s’avançait l’après-midi, ils se voilaient de nuées cendreuses qui rendaient plus claire et plus haute leur clarté. Mollement ils emplissaient le cloisonnement des branches, se brouillaient comme des soies parmi l’ardente moucheture éclaircie des feuillages. Les lumières ensuite glissaient ; comme des tuniques elles tombaient des arbres et s’évanouissaient au bord de l’ombre. Dans l’altitude des ramures le cri du geai, de la pie, du choucas annonçait le rapide crépuscule et creusait des trous de silence. Et puis tout à coup la terre vertigineusement montait. Une dernière chaleur, les éclats d’un tison broyé sur des enclumes empourpraient obliquement la forêt. Le soleil plongeait froid et violet dans les brumes. Un peu de temps des remous de petits nuages nacrés et frisottants tournoyaient et il n’y avait plus ensuite là-haut qu’un frisson pâlement bleu où palpitait l’étoile, le tremblement d’une clarté d’eau décroissante au fond d’un puits envahi par la nuit.

Encore une fois ce fut l’harmonieuse palingénésie. Les ors et les cires vermeilles s’effumèrent aux frimas. Le grand hêtre près de la maison se dressa rigide et nu sous une fine limaille d’argent. Et, à côté de la vie splendide d’Héli, dans la maison comble de pommes de pin et de fruits, nous ne connaissions plus les langueurs. Nous vénérâmes le dieu sauvage venu du pôle avec les toisons et la massue. Le rire de l’enfant, comme le cri du grillon sous les cendres, maintenant tintait plus haut que l’ouragan. Ève, en tissant au carré les fins cheveux de l’ortie, active et joyeuse, chantait la petite chanson d’éternité. Et le toit fut blanc sur nos âmes pures et heureuses.

Moi, à mon établi, je commençai d’assembler les ais de l’armoire. Quelquefois, descendant vers la lisière du bois, j’allais regarder longuement le chemin par lequel était parti le vieillard. La neige infiniment blanchissait la plaine. Cependant je croyais le voir s’avancer là-bas, courbé sur son bourdon. Alors, dans ma pensée, le dessein qui m’avait mené là se conformait au sens de ce visage obscur et vénérable comme un mythe. L’homme, me disais-je, ne peut se détacher de l’humanité qui le précéda dans la vie ; et il regarde au loin, il tourne les yeux du côté des ancêtres.