Adam et Ève (Lemonnier)/21

Paul Ollendorf, éditeur (p. 190-195).


XXI


Après dix jours, un matin je dis à Ève : « Viens avec l’enfant vers l’eau. » Elle prit Héli dans ses bras et elle me suivit au ravin où coulait le ruisseau. Son corps ondulait d’une grâce légère. Elle parut être sortie vierge de la douleur. Je ne l’avais pas trouvée plus belle le jour où pour la première fois elle monta à mes côtés vers la maison. Nous allâmes ainsi sous les chênes et puis nous gagnâmes le bord du ruisseau. Là je lui enlevai Héli des mains et par trois fois je le plongeai dans le flot frais, disant : « Héli ! Héli ! par le bienfait de cette eau sois désormais mêlé à la vie universelle ! » Je parlais gravement comme un prêtre présidant aux dédicaces. J’avais la conscience de faire là une chose belle et grande comme les anciens hommes venus avec leurs nouveaux-nés vers les fontaines. J’ondoyai donc l’enfant au frisson clair des eaux, et ensuite, l’élevant au-dessus de ma tête, je le portai à la chaleur du soleil. Je dis : « Soleil ! père des choses ! Je te consacre cette chère substance. » Un vent parfumé agitait ma barbe, une fauvette chantait dans les feuillages. Et Ève auprès du ruisseau s’était mis à genoux, les mains jointes. Maintenant l’enfant enflait sa poitrine carrée et encore une fois poussait le cri de la vie, comme une libre bête de nature.

Nous restâmes un long temps nous taisant, écoutant en nous l’orgueil et la joie du sang. Et puis Ève s’assit dans l’herbe et tourna ses mamelles vers Héli. Le lait en coulant à mesure soulevait son ventre d’une palpitation lente ; et le tenant d’une main appuyé contre le sein, elle cueillait avec l’autre des fleurs dans les gazons et les répandait sur l’or frisé de ses cheveux. Ève ! délicieuse Ève ! Ici même tu m’apparus nue un jour. La clarté splendide de ta chair, en se mirant au ruisseau, alors aussi effeuilla les fleurs devant mon visage qui te regardait venir à travers le lumineux émoi de l’eau. Et à présent près de la tienne se reflète au même flot limpide une autre chair divine.

Chaque matin ensuite Ève alla avec l’enfant du côté du ruisseau ; elle le baignait au courant frais ; elle-même s’y baignait avec lui ; et puis il dormait nu sous les chênes. Il eut pour lit les écorces tièdes, les profondes nervures des racines, les plumes et les duvets de la terre. L’ombre mobile frissonna à son ventre, dessinant des palmes, des épis, des sagettes comme des signes d’investiture. Il fut, sous le jeu des feuilles, la petite chair peinte d’images de l’enfant des huttes. Le soleil baguait d’or ses mains onglées d’émail diaphane. Des gouttes de lumière tremblaient aux fossettes de ses cuisses. Il dormit le songe de la jeune substance mariée aux essences, aux arômes, aux clartés. Sa vie de lait s’infusa de sèves vertes, il fut parfumé d’oliban et de serpolet. Et la mélodie des oiseaux rendit ses oreilles harmonieuses et subtiles.

De longs instants je m’absorbais, admirant bruiner le sang à sa peau, battre sa poitrine élastique et haute, rire le frisson d’un pli à sa bouche. Bientôt il commença d’élever les mains vers la lumière. L’origine des gestes s’ébaucha : ils eurent la forme du désir et de la possession. Le bijou délicat des pieds à la fois s’anima, l’essai confus de la marche dans l’orteil, le tâtonnement inquiet du pas au bord de l’espace. La cellule, d’une vie sourde et active, maintenant se propageait comme le tourbillon d’une ruche. De continues éclosions, avec la pousse des ongles, la croissance des cils et des cheveux, affleurèrent. Et les ondes sensibles aussi montaient ; les fines racines nerveuses eurent l’agitation des légers fucus au sortir de la période gélatineuse des eaux. Moi, je regardais presque avec une angoisse sacrée venir à l’existence et sortir des limbes l’être initial. Le jeune dieu de la planète se mouvait là, tentait là de briser les chaînes légères de la vie dormante. Ma barbe tremblait par dessus son émoi de nudité rose. Oh ! je respirais si doucement et puis de toute ma poitrine je faisais avec mon souffle le vent d’une forge dans ses petits poumons ! J’avais le sentiment que, comme Ève l’avait engendré à la forme humaine, à mon tour je tirais de moi une âme pour la lui entrer chaude et profonde dans sa jeune force.

Et un jour, pour la première fois Heli me regarda avec un regard humain. La lueur de l’éveil d’une âme glissa jusqu’au bord de ses yeux. Un léger esprit flotta, détendit à la fois sa paupière et son sourire. Toute sa chair innocente s’éclaira de sensibilité comme un écran au feu soudain jailli. Et la petite maison d’ombre et de sommeil de sa vie reçut la visite de l’aube. C’est moi, disait le clair regard, j’étais encore de l’autre côté de la nuit, attendant le jour. Je séjournais aux régions du sommeil, évanoui et lointain. Je ne finissais pas d’être la petite âme repliée qui autrefois battit en un autre. Et voilà, je te viens en ces limpides prunelles dévoilées. Ne me reconnais-tu pas ?

J’avais appelé Ève. Nous nous inclinâmes avec une douce folie sur ce joyau mouillé de la vie de ses yeux, son tremblement d’étoile dans le matinal orient. Ma joie émerveillée balbutiait : « Il nous regarde, amie ! Déjà son regard nous donne le nom du filial amour. Vois, ses mains s’agitent ! Il tressaille de sentir notre chair remuer en la sienne. N’est-ce pas là une minute vertigineuse ? » Ève, près de moi, buvait le regard de l’enfant comme à pleines mamelles il avait bu son lait. Il sembla la nourrir à son tour de sa vie. Et puis l’aimable sourire glissa, erra vers les arbres et les abeilles ; et à présent tout le ciel tenait dans cette goutte de lumière, dans cet or limpide de ses petites prunelles. Et mon Heli était nu sur les mousses comme Jésus dans la crèche.