Adam et Ève (Lemonnier)/11

Paul Ollendorf, éditeur (p. 106-116).


XI


Le séneçon, le millepertuis, le gaillet et les autres essences vermeilles se fanèrent. Ce fut le temps où là-bas, chez les hommes, s’achève la moisson. Et les ruches sont combles de miel et de cire ; l’odeur vanillée du jeune été, l’efflux léger des foins a cessé de s’effumer dans le soir. Nous connûmes la loi qui accorde au vol des abeilles les fleurs d’or et les arômes sucrés ; et toute la terre est blonde par un symbole heureux et nuptial. Ensuite des tentures assombries, des velours vineux, les pompeux et graves carmins se conforment à la beauté des fruits mûrissants et signalent l’août déclinant.

Chaque jour ainsi amenait un prodige et la naissance d’une couleur ou d’un parfum dans le vaste univers, n’est pas moins admirable que le cours d’un météore et l’exode d’un peuple. Près du ruisseau, le sureau et le chèvrefeuille se grappèrent de baies noires. Des coraux rougirent les pointes de la grêle aubépine. Le fruit orangé de l’églantier s’acidula d’un goût de petite pomme sure. Et avec ses pendeloques amaranthe, l’amer sorbier ressembla à un arbre de Noël. Maintenant aussi la nèfle et le coing prenaient une chair parfumée ; et avec les arômes et les fleurs et les fruits, il était venu d’autres oiseaux, le roitelet, l’aigre sittelle et la flûte monotone de l’étourneau dans la plaine.

Ni toi, Ève, ni moi n’avions encore entendu de si douces musiques. Elles nous rendirent tristes délicieusement comme le sentiment de l’essence fragile en nous. Elles avaient déjà l’aigre sifflement de la bise d’hiver ; et cette nuance était à notre amour comme le jus acide et stimulant de la pomme des bois où je mettais les dents après les tiennes.

Nous allions ainsi dans le jardin d’Éden, écoutant les chansons et regardant s’ouvrir les fleurs, comme le premier homme et la première femme ignorants des surprises de la terre. Et le vent aussi nous était inconnu comme les arbres et la source et chaque soir et chaque matin. Ève quelquefois restait un long temps penchée sur une herbe ou vers le grésillement léger des sèves. Cependant elle ne comprenait pas encore la beauté de la fourmi, du scarabée et du ver de terre. De la main, en riant, elle les déviait, comme s’il eût dépendu de ce geste que l’ordre du monde fût changé. Mais, après un court suspens, ils reprenaient le chemin qu’ils avaient suivi d’abord. Et ainsi ils accomplissaient leur destinée. Moi alors petit à petit je tâchai de m’initier au sens de la vie. Vois-tu, Beauté, tu mets là ta main ou un obstacle léger afin de contrarier la petite chose divine qu’ils font. Mais il y a derrière ta main une autre main que nous ne connaissons pas et qui, malgré toi, les dirige dans la voie qui leur fut assignée. Toi, aussi, quand tu vins la première fois aux limites de la forêt, tu aurais pu être en apparence détournée du chemin que je pris pour aller au devant de toi. Et cependant tu m’as apparu, rien n’aurait pu empêcher que je ne descendisse ce matin-là de la maison avec Misère. Ce sont là des choses que nous comprendrons mieux plus tard. L’araignée file, l’herbe croît, le ruisseau coule, tout obéit à une loi mystérieuse qui est la même pour l’insecte, la plante, l’eau et l’homme. Nous faisons nos toits pour quelque chose que nous ignorons. La vie y entre avec nous et nous ne savons pas pourquoi nous vivons. Et un jour la mort ferme sur nous la porte.

J’étais moi-même encore trop près de la vie telle que la vivent les hommes pour ne pas redouter la mort. Je ne voyais pas qu’à cause de la pauvreté du langage humain, celle-ci prend un sens absolu qui, pour une vie qui s’éteint, nous fait concevoir toute chose existante comme un stade au bord du néant et nous mesurons l’éternité à l’heure brève où la vie paraît s’étre immobilisée en nous. Cependant elle s’en va et renaît et tout recommence selon la loi qui de la cellule fermée engendre une cellule vivante.

Ève, sitôt que j’évoquais la sombre image, pâlissait. Les yeux évanouis, elle me serrait dans ses bras. « Cher homme, ton cœur bat contre le mien. Comment pourrais-je croire que tu me seras ravi un jour ? » Cette simple enfant exprimait là une chose délicieuse, égale à la parole des saints, car il faut croire ; le cours pourpre de mon sang cesserait d’abreuver mes artères si, à sa manière, il n’était aussi un acte de foi. Ensuite, elle suspendait sa bouche à la mienne et elle s’écriait : « Voici mes petits seins, prends-les dans tes mains. Et voici mes cheveux, noue-les à tes poings. La mort elle-même ne pourrait plus nous séparer. » Mon Dieu ! avec quel orgueil de vie elle criait cela ! Son cri montait vers les arbres comme un défi.

C’était alors le troisième mois de notre amour. Ta gorge était toujours droite entre mes doigts ; tu me l’apportais toi-même, frémissante et gonflée, et tu ne connaissais pas la pudeur. L’offre de ta chair était simple et naturelle comme ta vie même en toi ; elle était pareille à la soif et à la faim éternelles. Ta robe tombait et tu ne savais pas que tu étais nue dans mes mains. Cependant tu ne m’avais pas dit encore le mot d’amour, comme si la beauté de ta gorge et de ton ventre n’était rien à côté d’une beauté plus grande cachée en toi. J’étais venu au matin dans le verger. J’étais monté dans l’arbre et j’avais cueilli le fruit chaud de l’amour. Ta chair avait reconnu la mienne. Mais une pomme tombe de la branche et ensuite la sève monte, il naît d’autres pommes pour d’autres soifs tant qu’on n’a pas édifié la clôture. Et la vierge ne dit pas tout de suite la parole qui dresse autour d’elle la barrière. Elle desserre les genoux et elle n’est qu’à demi éveillée, et il y a tout au fond d’elle un verger plus délicieux que la virginité de son flanc et qu’elle ignore. Moi, chère Ève, je te parlais de mon amour comme quelqu’un qui déjà connaissait l’amour. Mais toi, tu m’avais donné tes petites mamelles et tu ignorais quel nom divin porte l’amour.

Or, un matin, étant allés à deux dans la forêt, nous nous assîmes sur un tertre et aucun de nous ne parlait. Un brouillard léger flottait, car déjà l’automne déclinait. Et toi tout à coup, entendant chanter la grive, tu te mis à pleurer. Je ne savais pas pourquoi cette ondée chaude te coulait sur les joues. Je voulus t’embrasser, mais tu écartas ma bouche, disant : « Ne crois-tu pas, ami, que le bois va s’éveiller à présent que la grive a chanté ? » Quelle singulière parole tu me dis là ! Le bois s’effeuillait et tu n’aurais pas parlé autrement si le printemps était revenu. Et puis tu ajoutas d’une voix qui n’était plus ta voix : « Il me semblait dormir aussi depuis une éternité. Ô cher Adam, la grive a chanté et maintenant je m’éveille. » Moi à mon tour je l’entendis alors pour la première fois, mais son chant n’avait pas pour moi le même sens que pour Ève. « Vois-tu, lui dis-je, c’est à cause du passage : elles reviennent au temps des sorbes. » Je parlais comme un homme qui ignore que les choses ne sont que les apparences des mouvements de notre âme. Ève écoutait toujours chanter l’oiseau. « Oh ! fit-elle, son chant pénètre si doucement en moi ! Si profondément il descend dans ma vie et s’égoutte dans ma vie comme une pluie mélodieuse ! Je ne connaissais pas encore cette voix qui pleure un peu et ensuite s’envole comme un rire. » Les roses fleurissaient à sa joue. Je ne croyais pas qu’elle fût si belle et je la pris dans mes bras, riant et disant comme elle : « La grive a chanté, petite Ève ! Elle est ivre de sorbier et moi aussi, je suis comme la grive : les grappes roses de ta bouche m’ont tourné la tête. »

C’était là comme un jeu d’enfants et Ève seule ne riait pas. Elle prit mon visage dans ses mains ; elle regarda longtemps mes folles prunelles. Et quelque chose était survenu : ce n’était plus la même fille sauvage ; une tendre jeune femme fixait sur les miens un grave et humide regard. « Oh ! me dit-elle, c’est toi, c’est bien toi ! Ce sont là tes yeux ! C’est là ton visage ! Il me semble que je te vois pour la première fois. » Et ensuite, comme je prenais ses petits seins dans mes mains, elle cacha sa tête dans mon épaule. « Vois-tu, maintenant, c’est un autre mal plus délicieux que l’autre fois que tu m’as prise ! » Je ne savais ce qu’elle voulait dire. De quel mal parles-tu, chère Ève ? Mes mains sont douces comme celles de l’oiseleur qui en sifflant captive les oiseaux et à peine j’ai effleuré les pointes de ta gorge. Je n’ai pu te faire mal, « Oh ! dit-elle, c’est comme si mon âme me quittait. Souvent tu me parlas de l’amour, mais la grive n’avait pas chanté. Moi aussi à présent… » Son souffle expira. Longuement elle palpita, brûlante et rose, dans ma poitrine. Je croyais voir s’avancer à pas vermeils le jour sous bois. Toutes les corbeilles de l’orient s’effeuillèrent. Avec l’émoi pourpre de son sang elle ressembla à un jardin de roses tombées du ciel. Et maintenant la pudeur avec l’amour était née, l’effroi vierge de l’âme qui s’est donnée nue. Ève n’avait pas rougi quand j’avais défait son corsage sous la lune.

Amie ! amie ! amie ! tu n’osas pas dire jusqu’au bout la parole terrible ! Ton âme vint au bout de tes lèvres et puis s’arrêta. Mais moi j’avançai la bouche et tu ne m’avais pas donné encore un tel baiser. La grive avait chanté, petite Ève ! Je n’ignorais plus à présent quel sens merveilleux se cachait dans cette voix de la forêt.

Les vapeurs remontèrent, les onduleux voiles autour de la chair frissonnante du matin. La nature fut nue sous le soleil et la jeune épouse aussi avait laissé tomber les robes de son âme. Une divine musique de vie chantait avec le ruisseau, les feuilles et les oiseaux.

Les autres matins ensuite j’éveillai Ève en frôlant avec ma bouche le bord soyeux de ses paupières. Elle dormait comme le sommeil du bois le jour où pour la première fois chanta l’oiseau, et enfin, sous le vent léger de mon souffle, ses yeux faiblement s’ouvraient. Alors, comme elle-même me l’avait dit, tendrement je déliais la nuit autour d’elle avec ce mot : « La grive a chanté, chère Ève ! » Ce fut comme un signe d’annonciation par lequel chaque matin je lui apprenais que mon amour était né. La grive n’a pas un chant plus beau que les autres oiseaux. Elle arrive après l’été quand déjà les fruits sont mûrs. Elle siffle un air mélancolique comme la pluie grise. Et ensuite elle s’en va avec sa petite chanson tournoyante aux dernières feuilles. Jamais celle-ci ne s’en est allée de nous. Notre amour est resté le sorbier aux baies rouges où il chanta son premier chant.

Cependant, chère femme, si en ce temps, au lieu d’être venus l’un vers l’autre par le chemin des petites fraises sauvages, nous nous étions connus dans les villes, ce symbole n’eût point éternisé le don mutuel de nos vies. Une petite voix d’oiseau, si humble soit-elle, suffit à remplir le ciel. Et chaque oiseau vient à son heure, mais un seul ne cesse pas de chanter si on l’écoute avec simplicité et qu’on entend ce qu’il veut dire. Toi là-bas chez les hommes tu n’aurais pas été Ève ; et Adam ne serait pas venu par la forêt. Tes petits seins dans mes mains auraient fleuri un été et puis se seraient desséchés.