Adam et Ève (Lemonnier)/09

Paul Ollendorf, éditeur (p. 89-92).


IX


C’était près du ruisseau, un matin, sur la berge où autrefois, avec mon cœur dans mes mains, je passai tant de jours à soupirer. J’étais là depuis un peu de temps, attendant Ève, penché sur la fuite de l’eau. Un froissement de branches s’étouffa, je compris qu’elle arrivait à pas muets pour me surprendre. Je ne relevai pas la tête, mes lèvres effleuraient la petite écume d’argent. Oh ! pensais-je, son visage viendra se refléter là et alors, en buvant une gorgée de cette eau, je croirai boire la vie à ses lèvres. Puérilement je me prêtais ainsi à ce jeu délicieux. Elle avança donc doucement et je me tenais immobile, attendant que son clair visage se mirât tout près du mien dans le ruisseau. Mais voilà, le courant soudain sembla rouler toutes les roses de l’aurore et Ève, dans le fluide miroir, était nue comme la jeune épouse d’Éden. Ô prodige ! Matin du monde ! Ève avait dépouillé sa robe et, avec sa chair vermeille, elle était là, devant moi, me riant à travers l’eau comme si fraîchement elle sortait des mains de la nature. La clarté de son corps, je la tenais au creux de ma bouche et ensuite, comme une gerbe de roses et d’azalées qui s’effeuille, elle s’épandait au loin avec le flot. Ô Ève ! est-ce bien toi ou n’es-tu qu’un léger et radieux fantôme ? Je suis l’orphelin Adam, je suis l’humble homme triste, avec ses mains vides et découragées par dessus le fleuve. Et toi, te voici : tu sors de la terre, tu jaillis de la nue comme un météore. Je t’ai vue venir du fond de la vie. Ève se pencha et maintenant sa bouche faisait le mouvement de baiser la mienne dans les mobiles reflets de l’eau.

Cette enfant me dédia vraiment ainsi la fête de sa chair. Elle créa un si pur symbole que le monde seulement commença de naître pour moi. Sa nudité la vêtait d’une tunique candide et elle n’était pas le péché, mais l’innocence et la beauté. Elle me vint là comme la fille de la terre et du matin, comme la fleur des races sortie du désir solitaire, avec son clair rire humide et ses bras en guirlande autour de sa tête. Elle m’apparut l’être originel avant le mensonge comme moi-même, en jetant bas mes vêtements, j’étais retourné à la vérité de la nature. N’était-ce pas, dans la simplicité de son esprit, une chose parfaitement belle et chaste selon Dieu ? Cependant elle et moi, si nous étions allés nous marier séparément au hameau ou à la ville, nous aurions fait comme les autres hommes et les autres femmes : nous n’aurions pu voir notre chair sans rougeur. Notre apostasie eût répudié la beauté sacrée de notre vie.

Je la tenais à présent dans mes bras. En l’aimant sous le ciel paternel, je crus sentir la terre suprêmement tressaillir comme si ensemble elles étaient une même épouse pour mon amour.