Adam et Ève (Lemonnier)/02

Paul Ollendorf, éditeur (p. 13-27).


II


Quelle ironie ! J’étais venu dans la forêt pour y vivre solitaire et libre comme un homme des âges jeunes de la terre et à présent ma joie s’en était allée par le brouillard bleu, sur les pas d’une enfant inconnue. Les peti­tes fraises des bois me parfumaient encore les doigts : je croyais sucer à ses lèvres un arôme vineux. Je remontai vers la maison ; je dérouil­lai les contrevents ; toute l’odeur de la forêt entra sous les plafonds moisis. Je faisais là une chose dont à peine je me rendais compte, je n’aurais pas agi autrement si j’avais été certain qu’elle dût venir. Et je n’étais plus seul. Une vie fraîche bruissait dans les chambres ; un rire s’égouttait par l’escalier comme une eau. Quelquefois je restais longtemps à écouter un pas qui venait du bois. Oh ! la maison n’était pas gaie : c’était plutôt la maison d’un vieil homme comme on voit dans les légendes. Je taillai de jeunes sapins ; je les pelai ; je les aboutai dans les lézardes du toit. Le soir tomba sur ma lassitude heureuse. Mes mains jamais encore n’avaient travaillé ; avec volupté elles s’étaient enfoncées dans des chevelures de femmes et des fourrures de bêtes. Elles n’avaient pas accompli l’œuvre de la vie.

À pointe d’aube j’allai dans la forêt. Je n’aurais pu dire quelle force me mena si matinalement sous les arbres. Un duvet d’ombre ouatait le sommeil des fougères ; la sente humide lignait le bord des taillis ; et ma barbe était toute mouillée de rosée. Le vent n’était pas encore levé ; un silence immobilisait la pâleur des saules et des bouleaux. Moi, j’étais l’époux de la terre, celui qui vient à l’heure nuptiale par le chemin du jour levant.

Le ciel par dessus les cimes s’élucida ; il bruina une onde vermeille ; et maintenant un souffle large de proche en proche remuait les feuilles comme de petites mains réveillées. Mon Dieu ! est-ce que j’avais déjà vu se lever le jour avant ce matin d’espoir ? Peut-être là-bas, par la lande bleue, venait l’enfant.

Misère, va devant ! Précède joyeusement mes pas ! Moi aussi comme la terre je regarde à l’orient de la forêt monter le clair visage du jour. Ma vie palpite délicieusement. Je porte à ma bouche les premières fraises, les fraises mûries pendant la nuit. Alerte ! Les vannes sont levées, le soleil comme un fleuve s’épanche à grandes ondes rouges. Toute l’oisellerie au jubé déjà chante laudes et matines sont dites. Mon sang aussi chante un hymne à la nature. L'ami fraternel jappe et remue la queue : il a reconnu la sente parfumée de serpolet. Et je ris à part moi, je pense : trois filles avaient les lèvres barbouillées du jus des fraises.

Une heure, et puis une heure encore. Des geais durement râlaient dans les hautes branches, voyant cet homme immobile aux limites. Le bois longtemps est resté déchiré de leurs clameurs sauvages. L’homme a fini par s’en aller ; il avait effeuillé dans la fougère des églantines. Encore une fois j’étais seul avec toi, Misère ! Je comprenais à présent pourquoi on t’avait donné ce nom. Tu étais Misère par symbole de ma vie délaissée ! Et je t’avais pour unique compagnon. Jamais une petite main de femme ne se poserait dans la mienne.

Et puis, selon mes forces j’ai rajusté les ais du palier. Une branche battait contre le seuil et toujours faisait le bruit d’un pauvre qui veut entrer. Ouvrez la porte, ouvrez la fenêtre, n’empêchez pas la vie de faire ce qu’elle doit faire. Il y a quelqu’un dans une simple branche comme dans le vaste ciel. Le jour passa ainsi et je n’avais pas tué. J’entendais les écureuils courir avec des cris d’amour dans les chênes sans qu’il me vînt à l’idée de prendre ma carabine. Je mangeais des myrtilles et la baie rouge des framboisiers.

Le matin suivant je descendis encore vers la lisière. Personne n’avait ramassé l’églantine effeuillée ; la fraise avait repoussé drue et rose ; tout le fossé saignait de larges gouttes d’aurore. Je songeais : il y avait là trois filles. Je pensais surtout à la troisième. Je n’étais pas triste ; c’était plutôt un état très doux, la langueur tiède de l’attente. Il faisait un joli temps gris entre deux nuées. Pas une feuille ne bougeait. Et je suis reparti couper du bois dans la forêt ; je l’amassais en falourdes ; et ensuite je les portais près de la maison. Mes idées étaient comme le ciel, entre deux nuées. À force de le regarder en moi, je ne savais plus comment était fait le visage de l’enfant. Oh ! si humblement je touchais avec mes mains sa robe, sa petite robe à plis droits sur le chemin ! J’étais à présent un si pauvre homme solitaire.

Dans l’après-midi un vent tiède souffla ; le ciel grésilla en fine brouée. C’était une de mes joies, la pluie en forêt, la petite rumeur qui vient des fonds et puis grossit comme les pas pressés d’une foule. Cela me remplissait si doucement l’âme de voix perdues, de choses d’autrefois ! Je croyais entendre les pas de tous les hommes qui avant moi étaient venus par là et avaient aussi écouté lentement tomber la pluie dans leur cœur. Mais ce jour-là ce fut ma vie qui sans bruit coula mollement comme cette pluie triste. La forêt m’accablait d’un poids effrayant d’éternité. C’est fini, Misère ! elle ne viendra plus ! Et puis ma colère monta. J’aurais dû l’emporter dans mes bras comme un butin de guerre, elle ou une autre. Je pris ma carabine et m’enfonçai dans la forêt. Le chien avait la gueule rouge quand nous rentrâmes.

Et elle vint. Ce fut le mystère du troisième jour, ce fut pour moi le premier matin. J’étais un homme vierge qui voit arriver vers lui sa vie. Toute cette longue nuit qui précéda le jour, j’avais crié comme un patient. À présent, chère nuit, je t’adore et toi, forêt, et toi, ô solitude où râla mon attente ! Elle arriva du côté de l’orient, elle marchait à petits pieds nus dans la beauté humide du matin et j’ai reconnu le pas qui en songe montait près de moi l’escalier. La nature était claire et ingénue comme au temps de la jeunesse limpide du monde. Une vierge ainsi sortit des portes du jour avec des colliers et des bracelets de rosée. Lève tes pieds, remue les bras, délicieuse enfant, fais ruisseler ta chair en lumières vives, en fontaines d’eaux de perle sur ce cœur aride qui ne connaissait pas encore la joie. Ma vieille folie délirait derrière mes lèvres closes. Je ne savais plus depuis combien de temps je l’avais attendue. Je lui dis : « Vois, les fraises sont bien plus belles que l’autre jour. »

Le ruisseau et le vent disent des paroles dont ils ignorent le sens : elles sont simples et profondes ; elles s’accordent avec l’heure et avec le ciel. Moi aussi je dis là une chose en apparence vaine et obscure. Cependant elle se rapportait à ses lèvres, à l’aube, à l’heure divine. L’enfant ne me répondit rien, d’abord ; elle regardait les fruits roses et puis la forêt ; elle n’osa pas tout de suite me regarder franchement. Elle jouait avec le panier qu’elle tenait à la main ; nous étions l’un près de l’autre deux créatures inconnues qui viennent par des chemins opposés. C’était pour la rencontrer que j’avais quitté les villes, qu’une main m’avait mené vers la forêt et on ne sait pas ce qu’il y a dans un pas qu’on fait en avant ou en arrière. Ses petits seins levaient avec émoi sa robe. Et enfin elle me dit : « Il y a si longtemps que je marche ! Déjà on fanait le foin coupé. »

Elle aussi maintenant exprimait là obscurément une chose grave, comme une parabole. La mort l’avait poussée hors de la maison ; elle était partie et elle revenait. Mais le faucheur avait passé ; des champs entiers, des hécatombes saignaient dans l’arène vermeille. Cependant la moisson des fraises rougissait le fossé et n’avait pas été coupée. Je m’assis auprès d’elle ; je lui dis, montrant le chien : « Celui-là s’appelle Misère. À peine il t’a vue et il t’est attaché déjà. Quant à moi, je suis celui qui a perdu son nom. Un arbre s’appelle un arbre et moi je ne suis plus qu’un homme. Je suis l’homme qui habite dans cette forêt. » Elle se mit à rire et me dit délicieusement, avec son œil blond comme l’abeille : « Comment crierai-je alors vers vous si le loup veut entrer dans la maison ? »

Non, non, ce nom-là a été déchiré à la pointe des dents. Tous là-bas mentaient en le prononçant doucement et je ne l’ai pas entendu sortir de la bouche de ma mère. Dinah une fois le murmura plus tendrement qu’elle n’avait coutume. Cependant ce fut ce soir-là qu’elle échangea un baiser d’amour avec celui qui m’était uni d’une affection fraternelle. « Écoute, lui dis-je, si le loup gratte à la porte, crie simplement : Ami, et j’accourrai. »

Elle me regarda avec défiance, croyant que je me moquais. « Je ne suis plus une enfant, fit-elle. J’ai eu seize ans aux dernières neiges. » — « Moi, je crois avoir quelquefois l’âge des arbres de cette forêt et pourtant l’arbre le plus vieux tous les ans rajeunit en ses pousses vertes. » Mes yeux étaient clairs d’espoir et de jeunesse en lui parlant ainsi. Je vis bien que je lui apparaissais un autre homme étrange, comme elle-même, après l’exil des villes, fut pour moi le premier visage divin de la femme. Cependant ce n’était là qu’une humble petite chair née dans un âtre de hameau. Elle avait l’innocence du jour, elle ne savait ni le bien ni le mal, et ainsi elle était plus près que moi d’Éden.

Nous montâmes par la forêt. J’évitais le frôlement de ses hanches ; j’étais moi-même timide et gauche comme un novice jeune homme. Un pommier sauvage croissait au bord du taillis. Elle cueillit une pomme, y mit les dents et puis me la passa, en riant comme une enfant. Et moi aussi, mordant à ce fruit acide, je riais et lui dis : « Tu fais là la chose qu’Ève fit pour Adam. » Elle ne comprit pas ce que je voulais dire. Tout le matin des arbres chanta dans mon cœur. J’étais celui qui s’est levé avant les autres hommes ; une pomme pendait à l’arbre de vie ; je l’ai prise dans ma main ; je ne l’ai pas cueillie : j’attendrai qu’elle mûrisse pour ma soif.

Sur le seuil de la maison je lui dis : « Vois, elle est nue. Maintenant nous vivrons ici à trois, avec cette bête. Cependant, si tu juges que tu ne puisses t’accoutumer, je te ramènerai vers la plaine. » Ma voix tremblait comme si dans ce moment je remettais ma vie entre ses mains. Elle monta l’escalier, elle chantait une chanson que peut-être sa mère avait chantée quand elle entra dans sa neuve maison d’épousée. « Ah ! fit-elle, j’oubliais de vous dire. On m’appelle Janille. Je file le lin. Je sais aussi cuire le pain. » Je ne pensais pas qu’elle m’aurait parlé de cette chose si simple. Voilà oui, toute créature a droit au pain et que lui répondras-tu quand elle te demandera où est la farine ? Je la sentis brave et ma confiance revint. « Il ne faut qu’un peu de terre et de soleil pour faire lever le blé, » criai-je gaîment. Je pris mon fusil, j’allai dans la forêt abattre une couple de ramiers. Ensuite, comme je rentrais, je l’aperçus sur le seuil, la tête entre ses poings, pleurant. « Maintenant je suis ici avec un homme que je ne connais pas. Jamais plus je ne sortirai de cette forêt. » Un homme plus sage l’aurait consolée en lui promettant des colliers, mais le sang du carnage était encore à mes mains. J’avais l’orgueil farouche de l’homme qui dispense à son gré la vie et la mort. Je lui répondis sauvagement : « Eh bien, prends ton panier et retourne à la ville. » Elle me regarda à travers ses cheveux, humble et soumise, disant : « Je suis votre servante. » Oh ! j’aurais dû prendre humblement dans mes mains ses petits pieds qui avaient eu confiance, ses petits pieds lavés de rosée et qui, à l’aube, s’étaient mis en marche vers un destin obscur ! Je sortis de la maison, j’appuvai mon front à un arbre. Nature ! ondoie du lait de tes sèves ce vieil orgueil ! Baigne-le de fraîcheur et de simplicité ! Quand je revins, sa chanson joyeusement montait près des landiers où rôtissaient les ramiers. Je lui dis doucement : « Il n’y a ici ni maître ni servante. Toi et moi, Janille, sommes deux âmes égales devant la vie. Voilà ce que j’aurais dû te répondre tout à l’heure. »

Un or rosé s’étendit par dessus la forêt. Des soies lilas enveloppèrent les arbres. Et j’avais avancé la table devant la porte ; nous mangeâmes l’un devant l’autre dans l’odeur de résine et de safran qui s’évaporait du soir. Comme je n’avais que mon couteau, c’est moi qui découpais les morceaux. « Voilà, lui dis-je, nous sommes à présent pareils à un homme et à une femme des premiers âges de la terre. » Mon visage était grave ; j’exprimais là un sentiment presque religieux, comme si j’avais communié moi-même avec les lointains ancêtres. Le ruisseau près de la maison était musical et clair sur un lit de grosses pierres. Il descendait des hauteurs de la forêt : il apportait à nous un reflet des ciels et des chênes qui s’y étaient mirés : et mon âme aussi, comme cette onde errante, un instant avait ruisselé de vie antérieure. L’enfant ou moi allions emplir la gourde au courant et puis elle la portait à ses lèvres et à mon tour j’inclinais le goulot entre mes dents. C’étaient là des actes simples et originels comme la faim et la soif et toutes les choses qui arrivent des sources de l’être. Personne ne nous les avait apprises et nous recommencions ingénûment le geste des races. Ce fut le premier soir comme le matin avait été le premier matin. Une grande paix d’innocence nous venait de l’ombre.

La nuit ensuite nous cacha nos visages. Nous ne savions pas ce que nous étions l’un pour l’autre ; nous étions nous-mêmes une part du mystère qui nous entourait. Peut-être nos âmes, dans l’heure confiante, descendirent jusqu’aux limites de notre substance et obscurément se regardèrent. Nous n’éprouvions plus le besoin de parler. Un vent léger, le bruissement lent des feuilles ondulait de nous à nous comme l’inexprimable de notre vie. Cependant elle commença d’incliner la tête et je vis que le sommeil l’avait prise. Je lui dis : « Janille, j’ai préparé pour toi un lit de fougères. Va t’y étendre pendant que moi j’irai dans le bois. Je t’y laisse à la garde de Misère. » Un sentiment très pur me fit désirer de m’éloigner d’elle, comme si elle eût été pour moi une sœur de mon sang. Va donc, innocente Janille ! Repose sur ta couche parfumée ! Il n’y a ici qu’un homme fraternel sous la palpitation des ramures.

J’allai à travers la forêt. Je marchai un peu de temps et puis je revins jusqu’à la maison. Une laiteuse nuit sans lune s’épanchait sur le toit. L’habitation sembla mollement respirer dans un souffle d’enfant. N’était-ce pas là un mystère solennel et tendre autant que la nuit même ? Pourtant, j’étais bien ce même homme qui avait henni comme l’étalon à l’odeur chaude de la chair. Et à mon tour je dormis là, tranquillement, sur la mousse.