Acadie/Tome II/21

Texte établi par Henri d’Arles, J.-A. K.-Laflamme (Tome 2p. 438-442).

APPENDICE III


(Cf. Chapitre Treizième)


À PROPOS DES LIMITES DE L’ACADIE


Arch. Can. (1905). App. N. P. 366-7-8-9.


LA GALISSONNIÈRE AU MINISTRE


À Québec, le 25 juillet 1749.


Monseigneur, — Vous aurez appris par ma dépêche du 26 juin et par les pièces qui y étoient jointes les mouvements que les Anglois, avant même qu’ils eussent la conclusion de la paix avoient commencé à se donner nonseulement envers les Acadiens mais envers des habitants françois placés sur des terrains qui sont indubitablement du Canada. Vous avez cru aussi l’envoy que j’ai fait à la rivière de Saint-Jean du Sr de Boishebert et d’un détachement et la lettre que j’ai écrite à M. Mascarène, gouverneur du Fort Royal. Cette lettre et le détachement ont produit en partie l’effet que j’en attendois en faisant rendre le jeune Abénakis, enlevé par le Sr Gorham ce qui a contenté les Abénakis et nous les a attachés de plus en plus. Mais il paroît par la réponse de M. Shirley que les Anglois ont dessein de soutenir leurs injustes prétentions et que par conséquent si on veut éviter une rupture ouverte en ce pays-ci on doit prendre des mesures en Europe pour arrêter leurs entreprises.

La rivière Saint-Jean n’est pas le seul poste qu’ils voudroient envahir, ils prétendent toute la côte depuis cette rivière jusqu’à Beaubassin, depuis Canceaux jusqu’à Gaspey et toute la profondeur des terres, ce qui non seulement leur donneroit contre tous les traités, plusieurs postes dans le golfe Saint-Laurent, mais encore les endroits souverains de tous le pays occupé par les Abénakis catholiques et sujets du roy, nation qui n’a jamais reconnu ni du reconnoître leur domination et qui est la plus fidèle que nous ayons en Canada. Si nous abandonnions à l’Angleterre ce terrain qui comprend plus de cent quatre vingt lieues de côtes, c’est-à-dire presqu’autant qu’il y en a de Bayonne à Dunkerque, il faut renoncer à toute communication par terre de Canada avec l’Acadie et l’isle Royale et à tout moïen de secourir l’une et reprendre l’autre. Il faut ôter à presque tous les Acadiens toute espérance de refuge sur les terres françoises la plupart n’étant pas à portée de l’isle Saint-Jean dont d’ailleurs les terres ne sont pas trop attirantes.

Par cet abandon on mettra les Acadiens au désespoir, les Anglois n’auront plus nulle raison de les ménager, ils y détruiront à leur aise la religion et n’y souffriront plus de missionnaires enfin ils empêcheront la communication de l’Acadie avec Louisbourg dont la subsistance dépendra absolument d’eux.

Toutes ces vues se manifestent déjà clairement tant dans la lettre de M. Shirley que par les procédures faites à Annapolis Royale, par leurs projets de bâtir à Chibouctou, à Beaubassin et aux Mines, par les levées qu’ils font en Europe pour peupler, disent-ils, leur Nouvelle-Écosse, enfin par toute leur conduite.

Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’ils ont formés ces ambitieux projets ; j’ai desja cité une grande carte que j’ay vue et à laquelle ils ont donné pour titre : l’empire anglois dans l’Amérique avec les conquêtes sur les Espagnols et sur les François.

Ils y étendent leur Nouvelle-Écosse jusqu’au fleuve Saint-Laurent dont le bord du Sud leur appartiendra presque jusqu’à Québec si on s’en rapportoit à cette carte.

Elle n’est pas aujourd’huy leur seul titre et ils font beaucoup de fond sur celle qui se trouve dans l’histoire du Canada du Révérend Père Charlevoix, dans laquelle on a copié par inadvertance une partie de cette carte angloise. Je ne dois pas dissimuler un titre beaucoup plus apparent mais que je connois que par les citations de leurs lettres, c’est une concession faite par Louis Treize dans laquelle on a joint à l’Acadie, toutes les côtes depuis la Nouvelle-Angleterre, c’est-à-dire depuis Kinikiki jusqu’à Gaspey, mais il est manifeste que les plénipotentiaires d’Utrecht n’ont eu nulle connoissance de cette pièce, car ils n’auroient pas déclaré aussi positivement qu’ils ont fait que le golfe Saint-Laurent nous appartenait en entier. Cette pièce obscure n’a pas pu donner au continent le nom d’Acadie connu de tout le monde pour une presqu’île et l’Acadie suivant ses anciennes limites est la presqu’île bornée par son isthme.

Après ces préliminaires et pendant la longue paix qui a suivi le traité d’Utrecht ils ont essayé d’établir de fait leur domination qui n’étoit qu’idéale. Ils ont escroqué de quelques sauvages par pression ou par menaces des reconnoissances contraires à la fidélité qu’ils doivent au Roy ; ils en ont fait autant des habitants de la rivière Saint-Jean qui étoient demi-sauvages eux-mêmes et ne connoissant d’autres françois que ceux de la presqu’île de l’Acadie cédée par le traité d’Utrecht ont cru devoir suivre leur sort. Je ne sçais s’ils n’ont pas obtenu aussi les mêmes soumissions des habitants de Chipoudy, Peskoudiac et Memeramcouc ou du moins de quelques-uns d’eux. Ces pauvres habitants sont presque tous sortis de familles acadiennes, ils ont été presque entièrement abandonnés du Canada et de la France depuis la paix d’Utrecht et les Anglois leur ont fait entendre qu’ayant obéis ci-devant au gouverneur françois de Port Royal, ils devoient la même obéissance au gouverneur anglois. Tous ces habitants qui sont en assez grand nombre n’en sont pas moins françois et placés sur terre de france comme il est assez facile de s’en convaincre en jetant les yeux sur le traité d’Utrecht et sur toutes les cartes antérieures à ce fastueux empire anglais et même sur les livres de géographie où l’Acadie est, ce me semble, toujours qualifiée de presqu’isle ; il en est ainsi dans toutes les cartes imprimées dans leur pilote anglois quoi qu’elles soient très nouvelles et qu’elles leur donnent les unes plus, les autres moins de notre terrain mais aucune que j’aie vu n’a encore poussé la fraude jusqu’à étendre le nom d’Acadie en dehors de la presqu’isle.

Plus on étudiera cette matière, plus on verra que par le traité d’Utrecht, en cédant aux anglois l’acadie suivant ses anciennes bornes on n’a rien cédé du continent du Canada et que les anciennes bornes de la Nouvelle France et de la Nouvelle Angleterre qui ont été posées d’un commun accord au Kinibeki en 1700, et n’ont point été ébranlées. Ainsi, bien loin que Mr de Boishébert soit sur leur terrain à Medoctet et à Menacouche, ce sont eux qui pendant la dernière paix ont bâti sur le notre le fort Saint-Georges près de Kinibeki et Chouaguen sur le lac Ontario et nous sommes en droit d’en demander la restitution.

Je ne dis rien de leur récrimination contre le fort S. Frédéric, elle n’a pas le moindre fondement, étant connu de tout le monde non seulement que ce lac a été découvert par le Sr. Champlain avant qu’aucun anglois ou flamand en ait approché, mais encore que nous avons conquis sur les Iroquois tout ce canton, et jusqu’au village des anniers inclusivement, et que depuis plus de cinquante ans on a regardé de part et d’autre, par une convention tacite, la hauteur des terres en cet endroit comme la borne entre les françois et les anglois ce que ces derniers ont du trouver alors avantageux, puisqu’en vertu de nos expéditions contre les villages Iroquois nous pouvions pousser beaucoup plus loin nos prétentions. Aussi quelque nuisible qu’ils aient prévu que leur serait le fort St-Frédéric, ils n’ont fait que je sache aucun acte contre son établissement, au lieu que M. le Mis de Vaudreuil s’est toujours plaint du fort Saint-Georges et que M. le Marquis de Beauhamois a protesté contre celui de Chouaguen.

Il seroit bien à souhaiter qu’on ne s’en fut pas tenu là, surtout à l’égard de ce dernier. Il n’y a nulle apparence que l’Angleterre eût voulu soutenir ce poste, l’usurpation étoit trop manifeste mais enfin il ruine et ruinera de plus en plus cette colonie ci non seulement parce qu’il lui enlève une grande partie des pelleteries mais par l’esprit de révolte qu’on y inspire aux sauvages au milieu même de la paix.

Ce que je dis ici sur Chouaguen n’est pas si étranger à mon sujet qu’on le croirait d’abord. Quoique nos raisons pour revendiquer ce poste et celui du fort Saint-Georges près de Kinibeki soient très bien fondées en justice on ne peut guère se flatter de les faire goûter en Angleterre, mais peut-être qu’en mettant notre droit dans toute son évidence et en relâchant une partie on pourroit obtenir l’autre, c’est-à-dire qu’en consentant que le fort Saint-Georges restât aux anglois ils pourroient peut-être nous rendre Chouaguen.

Et il est à remarquer :

Pmo Que tous les établissements maritimes tiennent toujours plus à cœur aux anglois que les autres.

Sdo Que Chouaguen ne dépend pas à proprement parler de la Nouvelle Angleterre proprement dite (autrement Massachussett) mais de New York ou plustot d’Orange qui est celui de leurs établissements à l’Amérique à qui ils s’intéressent le moins parce qu’il est habité principalement habité par des flamands que les Anglois méprisent et haïssent. On pourroit entamer cette négociation en se plaignant en Angleterre du ton aigre dont m’écrivent Mrs Shirley et Clinton. On peut juger par mes lettres que j’ai envoyées avec les leurs si je me le suis attiré, car quoique j’ai cru devoir m’opposer avec fermeté à leurs entreprises, il me semble que je l’ai fait en termes assez mesurés.

Aussi ai-je lieu d’espérer qu’à l’arrivée de ma première lettre l’affaire des prisonniers avec M. Clinton aura été décidée car elle me paroit extrêmement claire en elle-même et peu intéressante pour les couronnes. Il n’en est pas tout-à-fait ainsi de celle que j’ai traitée dans cette lettre à laquelle je joins :

Pmo la réponse de M. Shirley gouverneur de Massachussett à la lettre j’avais écrite le quinze janvier dix-sept cent quarante-neuf avec la traduction françoise.

2° L’ordonnance en anglois et en françois du Conseil d’Annapolis Royal contre le Sieur Brassard, prêtre.

3° La requête présentée à M. l’Évêque de Québec par les habitants de Piziguit.

4° La lettre du Sieur Brassard à M. l’Évêque de Québec.

5° Un extrait du mémoire du feu Sr de la Mothe Cadillac sur les limites de l’Acadie.

6° Un mémoire du R. P. Germain, jésuite, où il donne une idée très juste des habitations situées dans le continent de Canada et sur lesquelles les Anglois forment des prétentions.

J’observerai sur ce mémoire qu’il est fort aisé d’empêcher les anglois d’envahir ces terrains. Il ne peuvent aller à la plupart qu’en traversant des bois ou le long des rivières fort étroites et tant que nous serons maîtres des Abenakis et que les habitants seront sûrs d’être secourus ou seulement avoués par la France, les Anglois ne s’exposeront pas à les aller attaquer chez eux.

La première, que ce gouvernement les veut regarder comme des sujets et qu’ils sont sujets du Roy.

La deuxième c’est que Mr Clinton n’a jamais voulu souffrir que les Anniers vinssent ici faire des soumissions pour ravoir leurs prisonniers. Je n’ai cependant jamais prétendu que les anniers reconnussent le roy pour leur souverain, quoique nous le puissions prétendre avec plus de droit que les Anglois n’en ont sur les Abenakis.

Au reste je ne suis pas le premier commandant ou gouverneur général du Canada qui me sois opposé depuis le traité d’Utrecht aux prétentions des Anglois sur la rivière Saint-Jean et je le puis prouver par bien des titres mais je me contente de la copie ci-jointe d’une lettre de M. le marquis de Vaudreuil à M. Dummer gouverneur de Boston. Je ne diffère de lui qu’en une chose à quoy il me paroit essentiel de faire attention c’est que par des ménagements qui lui étoient prescrits et dont les raisons ne subsistent plus aujourd’hui à ce que je crois, il n’attaquoit les usurpations angloises que comme faites sur les terres abenakises, au lieu que j’ai cru devoir les attaquer comme faites sur le terrain françois. La première de ces tournures si on continuait à s’en servir tendroit à rendre équivoque notre droit qui me paroit incontestable, ou du moins le feroit dépendre de la nation abenakise.

Je crois donc qu’on doit persister dans la mienne sans abandonner l’autre et que si les circonstances ne permettent pas d’en tirer avantage à présent ou interrompre du moins par là la prescription en attendant quelque occurrence plus favorable. Je finis en avertissant que je ne suis pas suffisamment instruit, n’ayant actuellement presque point de livres et très peu de titres.

J’ai l’honneur d’être avec un très profond respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur,

La Galissonière.