Acadie/Tome II/08

Texte établi par Henri d’Arles, J.-A. K.-Laflamme (Tome 2p. 171-190).

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME



Pacification des esprits. — Pérégrine-Thomas Hopson succède à Cornwallis en 1752. — Heureuses dispositions de son caractère. — Il inspire une grande confiance et obtient d’heureux résultats. — Après quinze mois d’administration, pour cause de santé, il prend un congé et retourne en Angleterre.


Les efforts de Le Loutre pour faire émigrer les Acadiens s’épuisèrent bientôt, soit qu’il fût découragé de son insuccès, ou qu’il eût modifié ses idées sur le sujet, soit que les mesures prises par les Anglais pour entraver son projet lui eussent paru insurmontables : nous croyons que ce dernier motif a contribué plus qu’aucun autre à le détourner de cette voie.

D’autre part, à Halifax, il ne fût plus question du serment ; et il est raisonnable de supposer que les Acadiens, se reposant sur la justice de leurs prétentions et l’expérience du passé, durent penser que ce silence équivalait à une acceptation définitive de l’ancien état de choses. Cruelle illusion ! En attendant, tout rentra dans le calme, si bien, que, de 1750 à septembre 1752, date du départ de Cornwallis, les dépêches du gouverneur et les délibérations du Conseil ne font à peu près plus mention des Acadiens, dans un sens ou dans un autre. La remarque la plus importante qui ait été faite à leur sujet, durant cette période, se trouve dans une lettre de Cornwallis aux Lords du Commerce, en septembre 1751 ;

« … il y a une amélioration dans la conduite des Français, aux Mines et à Piziquid ; ils ont, cette année, bien cultivé leurs terres, et moissonné d’abondantes récoltes ; ils ont du mais en quantité telle qu’à part ce qu’il leur en faut pour le besoin de leurs familles, il leur en restera beaucoup dont ils pourront disposer au dehors : cela est fort heureux pour la colonie, à ce moment critique pour elle. Ce ne serait à l’avantage ni des habitants français ni des Indiens d’envoyer des Allemands dans cette partie du pays [1]… »

Jusque-là, et à plusieurs reprises, Cornwallis avait suggéré de disséminer parmi les Acadiens des colons protestants « afin de détruire leurs préjugés romanistes ». Chaque fois, les Lords du Commerce avaient rejeté sa proposition, et maintenant Cornwallis semblait gagné à leurs vues. Nous avons lieu de croire que l’attitude du gouverneur à l’égard des Acadiens avait subi un notable changement. En septembre 1750, il avait proposé Lawrence comme lieutenant gouverneur d’Annapolis et son successeur éventuel [2]. Cependant nous voyons que ce fut Hopson qui lui succéda à son départ en 1752. En 1750, Cornwallis inclinait aux mesures violentes ; et Lawrence était, entre tous, celui qui pouvait le mieux le continuer ou renchérir sur lui. On ne peut douter que, dans cet espace de deux années, une grande transformation ne se soit opérée dans la conduite de Cornwallis : il avait dû comprendre qu’il avait d’abord fait fausse route, que la dureté et la raideur suscitent les obstacles au lieu de les aplanir. Si la dureté eût fait le fond de son caractère, il n’eût jamais pu modifier aussi sensiblement ses manières par la suite. Fortement imbu d’idées militaires, ne connaissant qu’imparfaitement la situation particulière de ses administrés, il avait cru de bonne foi qu’il était politique de procéder comme il le fit à son arrivée. Mais il eut le bon esprit de revenir de ses errements. Les conséquences cependant en avaient été trop funestes pour qu’il pût les réparer complètement. Encore qu’il ait été peut-être fort habile et qu’il ait possédé de nombreuses qualités, il n’a jamais pu, pour la raison que nous venons de dire, en donner la pleine mesure.

Pérégrine Thomas Hopson, qui lui succéda [3], avait été commandant en chef à Louisbourg ; et, lorsque cette forteresse fut remise à la France, après le traité d’Aix-la-Chapelle, il vint rejoindre Cornwallis à Halifax avec ses troupes. Nous n’hésitons pas à affirmer que Hopson fut, avec Mascarène, le plus droit, le plus humain, le plus conciliant de tous les gouverneurs de l’Acadie, depuis le traité d’Utrecht. Ses lettres, ses ordres officiels, et toutes ses actions, nous permettent de le juger ainsi, sans crainte de nous tromper. Cornwallis lui léguait à la vérité une tâche assez difficile [4] ; il n’en obtînt pas moins, et en fort peu de temps, une pacification complète des esprits. Il est probable que, malgré un événement fâcheux qui entrava son action, il eût réconcilié les sauvages avec le régime anglais, si des raisons de santé ne l’eussent obligé, quinze mois après son entrée en fonctions, à résigner sa charge.

Ses heureuses dispositions lui valurent, deux mois seulement après son installation, des offres de paix de la part de Jean-Baptiste Cope, grand chef des sauvages micmacs [5]. L’entente fut établie ; et, quelques semaines plus tard, un traité de paix était conclu et signé entre Cope et le gouvernement. Cope s’engageait à user de toute son influence pour amener tous les sauvages de sa nation à conclure un traité définitif le printemps suivant.

Ce dénouement pacifique était-il dû à la bonne réputation que Hopson s’était acquise ? La démarche était-elle sincère de la part des sauvages ? Le Loutre y a-t-il eu une part ? Car ce Jean-Baptiste Cope était, croyons-nous, le chef des sauvages de sa mission. Le Loutre n’a donc pu ignorer ses démarches. Que si, d’autre part, ce missionnaire possédait sur ces barbares l’influence que l’on a supposée, il faudrait en conclure que le traité en question, qu’il ait été ou non sincère, a été, en partie du moins, son œuvre. Ce traité fut rompu, il est vrai, quelques mois plus tard ; mais, ainsi que nous l’avons vu précédemment, la cause de cette rupture fut l’acte infâme commis par Conner et par Grâce, acte qui la justifie pleinement. Jusque-là, les sauvages avaient fidèlement observé leurs engagements. Or, pourquoi Le Loutre aurait-il favorisé pareil traité ? Nous n’en voyons d’autre raison que la confiance qu’il avait en Hopson, qui, par l’élévation de son caractère et ses bonnes intentions à l’égard des Acadiens, faisait augurer beaucoup pour l’avenir. Cela étant, nous en arrivons à admettre comme probable que, sans les procédés violents et l’arrogance de Cornwallis, Le Loutre n’eût rien fait pour forcer les Acadiens à émigrer ou pour pousser les sauvages à des hostilités. La fondation même du fort de Beauséjour n’avait peut-être pas eu d’autre cause que la morgue de Cornwallis.

Le 10 décembre 1752-3, peu de temps après le départ de Cornwallis, Hopson écrivait aux Lords du Commerce [6] :

« … Je serais heureux d’avoir l’opinion de Vos Seigneuries, dès l’approche du printemps, au sujet du serment que je dois faire prêter aux Acadiens, ainsi que l’article 68 de mes Instructions m’en donne l’ordre.

« M. Cornwallis pourra exposer au long à vos Seigneuries combien il serait difficile, sinon impossible, d’imposer aux Acadiens pareil serment, et quelles conséquences fâcheuses pourraient en résulter. Je crois qu’il pourra également vous dire que les habitants de Chignecto (Beaubassin,) (lesquels avaient déjà prêté ce serment aux conditions que le général Philipps y avait mises), se déclarèrent prêts à renoncer à notre allégeance et à quitter leurs terres, quand la Proclamation du Roi parlant de serment leur fût signifiée.

« Comme ils semblent mieux disposés qu’ils n’étaient alors, et comme j’espère qu’ils vont s’amender encore, et, avec le temps, devenir moins scrupuleux sur ce chapitre, je désirerais savoir de vos Seigneuries si sa Majesté approuverait que je garde le silence là-dessus jusqu’à ce qu’une occasion plus favorable se présente.

« M. Cornwallis sera à même de vous représenter combien ces gens nous sont utiles et même nécessaires, comme il nous est impossible de rien entreprendre sans eux, ou de nous passer d’eux même avec d’autres colons pour les remplacer ; il pourra aussi vous exposer l’obstination que les Acadiens ont montrée chaque fois qu’il a été question du serment. »

Il semble évident, par cette lettre, que Cornwallis était revenu de ses impressions premières, et qu’il partageait la manière de voir de Hopson sur les procédés à adopter envers les Acadiens. Comme il est facile, en la lisant, de juger que l’on se trouve en présence d’un homme dont le caractère, à fond de bienveillance, s’unit à un esprit calme et réfléchi ! Il ne peut et ne veut blâmer son prédécesseur, mais il ne laisse pas moins entendre que la partie a été gâtée, qu’il faudra du temps et des égards pour ramener la confiance ébranlée et faire tomber les scrupules que le serment exigé inspire. Il n’est pas étranger aux sentiments que les Acadiens éprouvent ; il s’est mis à leur place, et semble ressentir leurs propres impressions. Il est descendu dans son âme pour y interroger là-dessus sa propre conscience, et son cœur lui a répondu qu’il ne pourrait non plus se résoudre facilement à porter les armes pour des étrangers contre des frères, pour les ennemis de sa religion contre des coreligionnaires, pour ceux dont il ne comprend pas le langage contre ceux avec qui il échange familièrement ses idées. Et voilà pourquoi il voit devant lui un long espace de temps, a long course of time, avant que les scrupules des Acadiens ne tombent. Cette expression less scrupulous laisse voir que c’est bien sa conscience et ses propres sentiments que Hopson a consultés.

Cornwallis, lui, n’avait vu que le côté matériel de leur situation. Il avait cru que l’attachement à leurs biens était le grand, le seul mobile de leur action ; il n’avait, pensait-il, qu’à les mettre résolument en face de cette cruelle alternative : abondance d’une part, et dénuement de l’autre, pour avoir raison de ce qu’il estimait être pure opiniâtreté. Lorsqu’il voit députation sur députation accepter sans hésiter l’alternative du dénuement, solliciter la permission de partir, il en est tout bouleversé, il ne semble plus rien comprendre ; ou il en est tout ému, ou il feint de s’en émouvoir, mais son émotion ne porte que sur la jouissance ou la privation de leurs biens : « Vous possédez les seules terres cultivées de la province ; elles produisent du grain et nourrissent des bestiaux en quantité suffisante pour toute la colonie. C’est vous qui auriez eu tous les avantages pendant longtemps. Nous nous flattions de faire de vous le peuple le plus heureux du monde [7]. »

Hopson avait vu plus clair et plus loin : il avait vu qu’une raison de conscience primait les intérêts purement matériels, et il implore les Lords du Commerce de ne pas l’obliger à presser les Acadiens sur la question du serment : « M. Cornwallis peut vous informer combien ces gens nous sont utiles et nécessaires, combien il nous est impossible de nous passer d’eux, ou de les remplacer même si d’autres colons étaient mis en leur lieu [8]. »

Pareil langage pouvait-il s’appliquer à une population turbulente, dangereuse, prête à la révolte ? Évidemment non. Et cependant la période que nous venons de traverser a été plus agitée que celle qui va suivre, et qui précède immédiatement la déportation. Nous sommes en 1753 ; deux années nous séparent du terrible événement. Cette période, disons-nous, a été agitée, car jamais rien de plus grave n’eut lieu dans toute l’étendue de la péninsule ; et nous le prouverons de manière à convaincre quiconque est susceptible de l’être, sans rien taire et sans sortir des documents officiels. Or, qu’était cette agitation ? Sous quelle forme s’est-elle manifestée ? Elle a tout simplement consisté en des réunions paisibles d’hommes qui discutaient la situation qui leur était faite, d’humbles paysans qui pesaient le pour et le contre de l’alternative qui leur était soumise. Cette agitation, si agitation il y a eu, dura quelques mois, une année tout au plus, la première du gouvernement de Cornwallis. L’on ne voit nulle part que ces assemblées aient été séditieuses ni même tumultueuses ; au contraire. Lorsqu’ils eurent choisi l’alternative de quitter le pays, les Acadiens allèrent immédiatement en informer le gouverneur et lui en demander la permission. Avant de leur donner une réponse, on les obligea à ensemencer leurs terres ; ils le firent sans murmurer ; ils opérèrent les semailles, alors qu’ils pensaient bien que d’autres récolteraient les moissons. Ces travaux finis, ils retournèrent chercher la réponse promise ; de nouveau, on la remit à plus tard, les congédiant avec de misérables prétextes. Sans mot dire, cette fois encore, ils rentrèrent dans leurs foyers, et le calme se rétablit. Dans tout cela, il n’y a pas trace d’un seul acte d’insubordination ou simplement de résistance. Et cependant, il y avait de forts motifs pour excuser la sédition. Puisque les Acadiens avaient été retenus dans le pays contre leur gré, puisqu’en 1730 l’on avait accepté un compromis, ils avaient au moins le droit, en partant, d’emporter leurs effets ; et, pour eux, c’était beaucoup. Les en priver, c’était les jeter de l’abondance dans le dénuement. Pourtant, ce point si clair et si juste, ils y renoncèrent sans récriminer. N’y a-t-il pas là une base sûre pour juger de l’esprit qui les animait et de toute leur conduite dans les événements subséquents ?

Cornwallis, avant de les entendre, s’était tracé tout un programme de gouvernement. Hopson, au contraire, avait pu tout voir, tout peser, et apprécier la justice de leurs revendications. L’ordre suivant, adressé aux commandants des forts Vieux Logis, (Grand-Pré, maintenant Horton,) et Edward, (Piziquid, maintenant Windsor,) par Hopson, est empreint des mêmes dispositions bienveillantes que nous avons déjà constatées :


« Vous devrez traiter les habitants français de la même façon que les autres sujets de Sa Majesté ; ils ont droit à la même protection de la part des lois et du gouvernement. En conséquence, rien ne doit leur être enlevé par force ; le prix à payer pour leurs effets doit être convenu avec eux. S’il arrivait que les habitants s’obstinassent à refuser d’en passer par ce que le service de Sa Majesté requiert d’eux, vous ne les y contraindrez pas par les armes, ni de toute autre façon illégale, mais vous porterez le cas devant le gouverneur et attendrez ses ordres en l’espèce. Les prescriptions suivantes devront être affichées ouvertement dans le Fort, en anglais et en français :

1o Les provisions ou toutes autres nécessités que les habitants du pays apporteront au Fort pour les vendre, devront leur être payées conformément à une libre entente convenue entre eux et les acheteurs.

2o « Aucun officier sans mandat, ni soldat, ne pourra présumer la liberté d’insulter ou d’offenser, en quelque façon que ce soit, aucun des habitants du pays, lesquels, en toutes occasions, doivent être traités comme les sujets de Sa Majesté, et relèvent des lois de la Province, soit pour la protection, soit pour la punition. Quand arrivera la saison de pourvoir le Fort de combustible, vous signifierez aux habitants, par l’entremise de leurs députés, que c’est le bon plaisir de Son Excellence qu’ils apportent au Fort la quantité de bois nécessaire : quand cela sera fait, vous leur remettrez des reçus attestant de la quantité qu’ils auront fournie, lesquels reçus les autoriseront à venir réclamer le paiement de leur compte à Halifax. »

P. T. Hopson.

« Halifax, 15 décembre 1752 [9]. »


Cet ordre devait avoir pour objet d’annuler ou de modifier des ordres antérieurs : c’était là, nous semble-t-il, sa seule raison d’être. Il équivalait à ceci : dans le passé, les Acadiens n’ont pas été traités sur le même pied que les autres sujets de Sa Majesté ; à l’avenir, ils le seront. Vous ne leur prendrez plus rien de force ; ils auront comme les autres le droit de débattre le prix de leurs produits ; et si vous avez à vous plaindre d’eux, vous ne devrez employer ni la force ni aucun autre moyen illégal pour vous faire justice vous-même, mais recourir à l’autorité.

Cet ordre plaide éloquemment en faveur du caractère de Hopson ; par contre, il jette un jour défavorable sur celui de Cornwallis. Sous l’administration de ce dernier, si les apparences justifient nos conclusions, il y avait une manière de procéder à l’égard des Acadiens et une autre toute différente à l’égard des autres sujets de Sa Majesté. Le moindre sergent pouvait s’emparer de force des produits de ceux-là, et punir à sa guise toute résistance, sans autre forme de procès. Lorsque l’on songe à la tyrannie qui est inhérente à un gouvernement militaire, et cela même de nos jours ; tyrannie quelquefois supportable chez les officiers supérieurs, mais qui devient intolérable chez les subalternes, on peut sûrement en inférer que les abus de pouvoir, commis par des inférieurs, devaient être quelquefois bien criants. Cependant, excepté en une seule occasion, sous le féroce Lawrence, nous ne voyons pas, dans tout le volume des Archives, un seul cas de récrimination de la part des Acadiens.

Il est possible que l’ordre que nous venons de citer ait été inspiré par les Lords du Commerce ; mais, comme le compilateur ne produit pas une seule de leurs lettres à Hopson, nous ne sommes pas en mesure de vérifier ce point [10]. Toutefois ce document concorde parfaitement avec ce que nous connaissons du caractère de Hopson.

Dans une autre circonstance, ce gouverneur a donné une nouvelle preuve de l’excellence de ses sentiments.

Parmi les immigrants arrivés à Halifax dans le cours de l’automne de 1752, se trouvaient un certain nombre de vieillards décrépits et quelques orphelins. Hopson porta plainte aux Lords du Commerce contre une semblable immigration. Au cours de sa lettre, il ne put s’empêcher de s’apitoyer sur le sort de ces malheureux : « Je puis vous assurer, Milords, que j’ai trouvé un pareil spectacle véritablement navrant, car aucun être tant soit peu humain ne peut faire autrement que se sentir blessé au cœur à la vue d’une telle scène de misère [11]. »

Nous n’avons pu saisir avec autant de netteté le caractère de Cornwallis : ce dernier n’était peut-être que hautain et impérieux, mais son attitude ne nous permet pas de dire qu’il ait jamais eu des entrailles de miséricorde. Tandis que Hopson, — le trait que nous venons de citer en fournit la preuve, — n’était pas seulement équitable et conciliant, mais encore d’une sensibilité exquise. Tous ses actes sont empreints du même esprit ; aussi son administration, malheureusement trop courte, fut-elle fertile en heureux résultats, et l’eût été encore bien davantage, sans l’acte odieux commis par Conner et par Grâce, lequel réveilla pour un temps les hostilités des sauvages.

L’on peut raisonnablement supposer que si son règne se fût prolongé quelques années de plus, il eût obtenu des Acadiens, et cela sans contrainte, le serment absolu que l’on désirait leur voir prêter. À la date du 23 juillet 1753, il écrivait aux Lords du Commerce qu’il était privément informé que les Acadiens, qui avaient quitté leurs terres, avaient été délégués auprès de leurs compatriotes, résidant en territoire anglais, pour conférer avec eux sur la situation :

« J’ai su qu’ils agitèrent entre eux la question de savoir s’ils ne feraient pas mieux de se mettre tous sous la protection du gouvernement anglais, et de devenir sujets britanniques avec tous les devoirs et les droits que ce titre comporte. Mais il se présentait à cela une objection majeure, et que voici : comme ils vivaient sur des fermes éloignées l’une de l’autre, et qu’ils se trouvaient par conséquent dans l’impossibilité de résister à un ennemi, ils craignaient que les Français ne soulevassent contre eux les Indiens, qui les maltraiteraient au point de les obliger à s’enfuir de leurs terres [12]… »

Hopson était-il bien informel Nous n’avons pas lieu d’en douter, ce qu’il rapporte ici nous paraissant conforme aux sentiments que devaient alors éprouver les Acadiens. Il est vrai que l’obligation de porter les armes contre les Français était la raison qui leur tenait le plus au cœur, mais le danger provenant de l’hostilité des sauvages avait une importance tout aussi grande, et ce dernier motif revient dans leurs requêtes, chaque fois que la question est soulevée. Cornwallis, et plus tard Lawrence, s’en moquèrent comme d’une raison futile. Comme les Acadiens délibéraient ici par eux-mêmes, sans pression, et même à l’insu de l’autorité, l’on a là la preuTe que cette raison était sérieuse, ou qu’ils la croyaient telle, puisqu’elle mît obstacle à leur détermination d’accepter le serment.

S’ils l’avaient prêté, eussent-ils été molestés par les sauvages, à l’instigation des Français ? Nous l’ignorons, ou plutôt nous ne le pensons pas. Les Français avaient indubitablement tout intérêt à laisser se continuer la neutralité acadienne ; ils agirent de façon à faire croire à leurs anciens compatriotes que, s’ils prêtaient ce serment, ils seraient harcelés par les sauvages ; mais nous restons convaincu qu’une fois ce serment prêté, les Acadiens n’eussent été troublés ni par les Français, ni par les sauvages, aussi longtemps du moins qu’ils n’eussent pas été forcés de prendre les armes contre eux. Car, de ce moment, ils eussent été tout aussi exposés aux attaques des Indiens que les colons anglais eux-mêmes ; et alors, ainsi que s’exprime Hopson, « comme ils demeurent sur des fermes éloignées les unes des autres, et que par conséquent ils sont dans l’impossibilité d’opposer de la résistance à un ennemi », leur position n’eût plus été tenable. Les Acadiens devaient être les meilleurs juges des probabilités à cet égard, puisqu’ils délibéraient sous le coup d’un intérêt actuel de la plus haute importance, et qu’ils s’appuyaient d’ailleurs sur une longue expérience du caractère de ces sauvages. Hopson semble apprécier la valeur de leurs raisons ; à l’inverse de Cornwallis et de Lawrence, il n’avait qu’à céder à la délicatesse de ses sentiments, au mouvement de son âme compatissante et sympathique, pour entrer dans leurs vues.

Les délibérations dont il nous parle ici ne nous étonnent pas. Elles atténuent peut-être l’héroïsme que nous prêtions aux Acadiens, puisqu’ils étaient prêts à laisser la question de leurs intérêts l’emporter sur leurs sentiments. Mais il leur reste encore assez de mérite pour que le souvenir en soit cher à leurs fils. Il est des sacrifices tels qu’ils dépassent les forces de la nature ; et l’hésitation des Acadiens, en pareille occurrence, n’a rien qui doive surprendre. Un siècle et plus s’était écoulé depuis que leurs pères avaient ouvert le pays ; plusieurs générations s’étaient assises au même foyer. Tout ce qui rend la vie chère à l’homme, surtout à l’homme des champs, aux cœurs simples et droits, ils l’avaient là sous leurs yeux. C’était leur patrie, la patrie de leurs aïeux, laquelle leur était d’autant plus précieuse qu’ils l’avaient en quelque sorte fondée et créée de toutes pièces. Chaque coteau, chaque vallon, chaque coin de terre de ces riants paysages, contenait un lambeau de leurs souvenirs. Ces prés fertiles qui nourrissaient leurs nombreux troupeaux, leurs pères et eux les avaient arrachés à la mer par des travaux patients et pénibles. Cette église, où ils venaient chaque dimanche s’agenouiller, avait été témoin des seuls événements importants de leur vie simple et paisible. Ce cimetière renfermait la dépouille de leurs parents, et redisait par ses inscriptions l’humble histoire de ceux qui les avaient précédés. Que de pensées déchirantes durent les assaillir à l’idée d’un départ ! Partir ! c’était dire un éternel adieu à la patrie, à tout ce qu’ils aimaient et avaient aimé ; c’était abandonner l’aisance, les joies du foyer adoré, pour accepter l’exil, la séparation, la misère ! Comme l’a dit le poète :

« Chères leur étaient leurs maisons natales
Où leurs morts vénérés avaient dormi,
Où, de chaque côté, s’étendaient, riches et larges,
Les prairies fertiles… »

[13]

Le 12 septembre 1753, Hopson communiqua à son conseil la requête suivante, datée des Mines, le 4 du même mois :


« Monsieur,

« Les habitants de Grand-Pré, Rivière-aux-Canards, Piziquid, etc., prennent la liberté de présenter leurs très-humble requête à Votre Excellence, pour la prier d’écarter la difficulté en face de laquelle se trouvent les missionnaires qui nous arrivent, en exemptant ces derniers de prêter le serment d’allégeance que l’on requiert de leur part.

« Nous espérons. Monsieur, que Votre Excellence aura la bonté d’accorder cette faveur, d’autant plus que, lorsque nous avons prêté le serment d’allégeance à sa Majesté Britannique, ce fut à la condition que l’on nous permettrait le libre exercice de notre religion, et un nombre suffisant de prêtres pour faire les fonctions du culte.

« Or, il appert que cette dernière condition n’aurait pas son accomplissement, si le gouvernement forçait nos missionnaires à prêter le serment ; car ceux-ci ne consentiraient certainement pas à demeurer parmi nous moyennant une formalité qu’ils jugent inacceptable. En outre. Monsieur, quand nous nous soumîmes aux termes en vertu desquels la pratique de notre religion nous était garantie, il ne fut aucunement spécifié que nos missionnaires auraient à prêter ce serment. Ceci est prouvé par les deux missionnaires qui étaient présents à notre prestation du serment, et à qui fut aussi confié le soin de nos affaires, sans qu’il parût nécessaire d’exiger d’eux ce que l’on en requiert maintenant.

Nonobstant toutes les dépenses que nous avons encourues pour tâcher d’avoir des missionnaires à Beaubassin, à Louisbourg, et même à Québec, le fait d’avoir à prêter ce serment les empêche de faire voile vers nous [14]… »

Hopson fît droit à cette requête, à la condition que les prêtres se conformassent à tout ce qui était exigé d’eux, par le 71e article des Instructions de Sa Majesté. L’ordre qui obligeait les missionnaires à prêter le serment d’allégeance avait été édicté par Cornwallis, le 31 juillet 1749 [15]. En le résiliant, Hopson donnait une nouvelle preuve de sa largeur d’esprit.

Le 27 du même mois de septembre 1753, une autre requête était adressée à Hopson par ceux des Acadiens qui, trois ans auparavant, avaient traversé la frontière :


« Monsieur,

« Nous, les habitants autrefois établis près de Megoguich, demandons la permission de vous informer que la raison pour laquelle nous avons abandonné nos propriétés, a été le nouveau serment que son Excellence M. Cornwallis désirait exiger de nous, annulant et révoquant celui qui nous avait été concédé le 11 octobre 1727, par M. Robert Wroth, au nom de Sa Majesté le Roi Georges le Second… Ayant appris, depuis notre départ, que si nous voulions retourner sur nos terres, nous jouirions des mêmes faveurs qui nous avaient alors été accordées, à savoir le dit 11 octobre 1727 ; — voici la formule de serment que nous sommes prêts à signer : « je promets et jure sincèrement que je serai fidèle à Sa Majesté le roi Georges le Second et à ses successeurs. Dieu me soit en aide. »

« Votre Excellence est priée de considérer que, étant donnée notre situation antérieure, et voulant maintenant retourner sur nos propriétés, il nous est impossible de signer aucune autre formule de serment, à cause des nations sauvages, ainsi que nous l’avons signifié en plusieurs occasions à son Excellence M. Cornwallis. Si ce Monsieur eut voyagé à travers le pays, il se fût rendu compte par lui-même qu’il nous était impossible de signer aucun autre serment que celui que nous avons signé.

« Dans le serment que nous nous engageons à signer, nous demandons à Votre Excellence de bien vouloir nous concéder les privilèges suivants qui nous furent garantis par M. Philipps, savoir :

« 1o Que nous serons exempts de porter les armes contre qui que ce soit. Anglais, Français, Indiens, ou contre toute autre nation ; et que ni nous ni nos descendants ne serons forcés à servir de pilotes ou à aller où nous ne voudrions pas.

2o Que nous aurons la liberté, nous et nos descendants, de nous retirer quand nous le jugerons convenable, la tête levée [16], et d’emporter nos biens ou de vendre ceux que nous ne pourrons emporter, et que nous échapperons au contrôle du roi de Grande Bretagne.

3o Que nous jouirons du plein et entier exercice de notre religion, et que nous aurons autant de prêtres catholiques, apostoliques et romains qu’il sera jugé nécessaire, sans que ceux-ci aient à prêter le serment d’allégeance.

4o Que nous aurons la pleine jouissance de nos propriétés sans être inquiétés par qui que ce soit au monde, et que les terres occupées par les Anglais seront restituées à ceux à qui elles appartenaient antérieurement.

« Nous espérons que ces privilèges nous seront accordés par Votre Excellence, et même qu’ils seront ratifiés par la Cour d’Angleterre, de façon que vos successeurs ne puissent alléguer le prétexte invoqué par M. Cornwallis, quand il disait que M. Philipps n’avait aucun pouvoir de la Cour d’Angleterre pour nous accorder le serment qu’il nous a fait prendre.

« Comme les demandes que nous vous faisons nous semblent justes, nous espérons, monsieur, que vous voudrez bien nous les accorder aussitôt que possible, en sorte que nous puissions faire évaluer nos propriétés, vu que leur abandon pendant ces trois dernières années nous a conduits presque à la ruine.

« Ces faveurs nous étant accordées, nous nous sentirons obligés de continuer à prier, avec plus de ferveur encore, pour la santé et la prospérité de votre Excellence. »

« Le Conseil, prenant en considération la susdite requête, fut d’avis que le serment que les dits habitants devaient prêter fut comme suit : « Je promets et jure sincèrement que je serai fidèle, et que je porterai une loyauté parfaite vers (sic) Sa Majesté le Roi George le Second [17]. »

Cette démarche de la part de ces exilés volontaires était encore un des résultats de la bonne réputation que Hopson s’était acquise. Celui-ci acquiesça à toutes leurs demandes, sauf celle d’une réserve au serment, car il n’avait pas alors l’autorité nécessaire pour la leur accorder,

Si respectueuse que soit, dans l’ensemble, cette requête, l’on peut voir que leurs auteurs, libres de toute contrainte, ne se gênent pas pour qualifier sévèrement les procédés de Cornwallis, révoquant arbitrairement le compromis de 1730, passé avec Philipps. Pour établir la situation dans son vrai jour, et pour les besoins de leur cause, ils devraient s’exprimer ainsi. Mais, eussent-ils été encore sous la domination anglaise, ils n’auraient pas osé parler si haut. Aussi, pour obvier à l’avenir à de semblables prétextes, exigeaient-ils, au cas où leur requête fût acceptée, qu’elle fût suivie de la ratification formelle de Sa Majesté.

Ici se termine la carrière de Hopson, comme gouverneur de l’Acadie. Malade, et peut-être dégoûté du rôle qu’il avait à remplir, il s’embarqua pour l’Angleterre, laissant provisoirement l’administration de la Province à Lawrence, on sa qualité de premier conseiller. Hopson emportait avec lui l’estime et la confiance de tous, après quinze mois d’une administration ferme et énergique, tempérée par un esprit de justice et de conciliation qui n’a eu son égal que chez Mascarène [18].

  1. Gov. Cornwallis to Lords of Trade and Plantations. Halifax. 4 sept. 1751. Akins, p. 643.
  2. Can. Arch. (1894) « …the lieut-governorship should be held by a military man… recommends lieut. col. Lawrence. » Cornwallis to Lords of Trade. B. T. N. S. vol. 10. G. 24.
  3. Can. Arch. (1894) 1752. March 11. Whitehall. Secretary of State (Holdernesse) to Lords of Trade. « Commission and instructions to be prépared for Hopson as Governor of Nova Scotia. » (H. 58. B. T. N. S. vol. 13.)

    Ibid. Halifax. Oct. 16, 1752. Hopson to Lords of Trade. « Had arrived on 24th July, landed on the 27th, and on the 3rd August, called the Council, when he took and administered the oaths. » (H. 88. B. T. N. S. vol 13.)

  4. Can. Arch., supra cit… «  He (Hopson) on his arrivai found Cornwallis distressed by the présence of the emigrants of 1750 and 1751, whom he could not settle for want of means… He (Hopson) asks that no more foreign settlers be sent over. If those arrived are settled among the French inhabitants, the latter will leave, which at présent they have no intention of doing, nor does he wish them to go. »

    À plusieurs reprises, Cornwallis avait demandé son rappel, pour raison de santé, de fatigues, d’ennuis et de déceptions dans son administration.

  5. Cf. Akins, p. 671 et seq. — Aussi notre précédent chapitre. — Can. Arch. (1894.) Oct. 18, 1752. Halifax. Hopson to Secretary of State (Holdernesse.) … Sends copy of agreement with the Micmacs ; from their treachery can place little reliance on them… (A. & W. I. vol. 31, p. 225.)
  6. Cf. Akins. P. 197.
  7. N. S. Documents. Cornwallis to Acadian Deputies, 25th May 1750. Page 189 de Akins.
  8. Lettre du 10 décembre 1752, déjà citée.
  9. Nova Scotia Arch. Akins, p. 197-8.
  10. Nos propres recherches dans les Archives nous ont amené à la conclusion que l’ordre en question avait été porté par Hopson motu proprio, mais que les Lords du Commerce, à qui il l’avait communiqué, l’avaient approuvé et ratifié. Cf. A. C. (1894). 1753. March 28. Whitehall. Lords of Trade to Hopson… « Respecting the purchase of provisions, the cost of firewood and his method of drawing bills. The French inhabitants are not to be forced to take the oath… » (B. T. N. S. vol. 35, p. 425.)
  11. Govr. Hopson to Lords of Trade. Halifax, 16th October 1752. Akins. p. 674.
  12. Gov. Hopson to Lords of Trade. Halifax, 23rd July 1753. Akins, p. 198.
  13. « Dear were the homes where they were born,
    Where slept their honored dead.
    And rich and wide, on every side,
    Their fruitful acres spread. »

    De qui sont ces vers ? L’édition anglaise, tome premier, p. 329, n’en dit rien. Le MS. original, — fol. 405 — qui les cite tels que ci-dessus, porte entre parenthèses Longfellow. Or, après de consciencieuses recherches dans les Œuvres complètes du poète américain, nous n’y avons rien trouvé de semblable.

  14. N. S. Archives. Akins, p. 201-2-3.
  15. Cf. Akins, p. 168-9 : « … That no priest shall présume to officiate,… without taking the oath of allegiance to His Majesty. »
  16. Mot emprunté à l’ancien droit.
  17. Nova Scotia Archives. Akins, p. 203-4-5.
  18. Cf. Can. Arch. (1894). Halifax. Sept. 3, 1753. Hopson to Lords of Trade. « … Owing to the state of his eyes, will sail in the « Torrington » . Thanks for the approval of his conduct. » B. T. N. S. vol 14. H. 204. 1754. March, 28. Whitehall. Lords of Trade to Hopson. « It is intended, on his leaving Nova Scotia, to appoint Lawrence Lieut. governor, and to pay him the salary now paid to him (Hopson) as governor. » B. T. N. S. vol. 36, p. 11.