Acadie/Tome I/17

Texte établi par Henri d’Arles, J.-A. K.-Laflamme (Tome Ip. 391-393).

APPENDICE II


(Cf. Chapitre Troisième)


ARCHIVES DU CANADA — ÎLE ROYALE, 1712-1716.
M. de Costebelle, Gouverneur.


Série F. Vol. 133-A. p. 409.



Mémoire

à Messieurs de Costebelle Chevalier de l’ordre Militaire de Saint Louis, Gouverneur de l’Isle Royalle, et de Soubras, Conseiller du Roy et Commissaire Ordonnateur en la ditte Isle.


Messieurs,


Suivant vos intentions, nous nous sommes transportés au Port Toulouze, autant pour rendre à quelques habitants de l’Accadie que le zèle de leur religion et l’obéissance qu’ils doivent à leur souverain y a attiré, les secours spirituels qu’ils pouvoient attendre de notre Ministère, que pour les soutenir et les fortifier dans la généreuse résolution qu’ils ont prise d’abandonner leurs biens et de se fixer dans le lieu que Sa Majesté leur destine pour celuy de leur retraite.

Nous avons à la vérité trouvé en eux des sentiments conformes à la conduite qu’ils tinrent l’année dernière et dont la Cour a esté suffisamment informée par les actes qui luy en ont été adressez, mais la connoissance que nous avons acquis de la situation dans laquelle se trouvent tous ceux qui restent tant à Port Royal qu’aux Mines et Beaubassin, nous engage à vous adresser ce mémoire pour vous supplier de prévenir s’il est possible les secours que la Cour leur a promis pour faciliter leur évacuation, la saison commençant à presser et n’y ayant aucune apparence que le vaisseau du Roy « l’Affriquain » puisse estre icy à temps pour le faire.

Vous avez sceu, Messieurs, avec quelle fermeté ces peuples se déclarèrent l’année dernière, il paroist aujourd’huy qu’ils n’ont rien à se reprocher sur les témoignages de fidélité qu’ils peuvent donner à leur souverain, par l’impatience où ils sont d’abandonner leurs terres, leurs maisons et touttes les commodités ditez dont ils jouissent pour venir assurer leur religion et celle de leurs enfans.

Les démarches qu’ils ont fait et les dispositions où ils sont actuellement n’ont rien d’équivoque puisque les plus aisez ont fait depuis l’année dernière des bastiments pour transporter leurs familles, et n’attendent pour l’exécuter que les agrez qu’ils ont demandé avec tant d’instance et qu’on leur a promis d’une manière si positive ; il se trouve actuellement dix bastiments de vingt jusqu’à cinquante tonneaux tous en estât, tant au Port Royal qu’aux Mines.

Nous sçavons, outre cela, qu’un grand nombre d’habitants, particulièrement aux Mines, sur les assurances qu’on leur avait donné de les retirer dès le printemps, n’ont point ensemencé leurs terres dans l’appréhension que l’idée d’une récolte ne fût pour eux un obstacle à leur transmigration ou tout au moins un sujet de la différer.

Les lettres des Missionnaires nous sont des garanty de cette vérité, les instances réitérées qu’ils font pour avoir les vaisseaux que le Roy a destiné à ce transport, incessament, et l’impatience qu’ils nous marquent que ces peuples ont de sortir nous en sont des preuves incontestables.

Monsieur de Pensens, actuellement Commandant au Port Thoulouze a veu avec autant de complaisance que nous, les nommez Dugas, Landry, Le Blanc, Boudrot, Commeau, Belivau, Lacoste, Tillard et plusieurs autres, tous chefs des familles les plus étendues et les plus aisées, demander au nom de leurs parents et amis les secours dont ils ont besoin pour se retirer au plutost de la domination angloise, et avant que la rigueur de la saison ne leur rende leur sortie tout à fait dure ou impraticable, il paroist à craindre s’il ne va pas au moins un bâtiment à l’Accadie, que ces peuples se regardants comme abandonnez de la Cour ne se butent ; toujours est-il incontestable que les Anglois ne pourront que profiter de l’accablement dans lequel les jetteroit un tel abandon.

Nous n’avons rien épargné pendant notre séjour à Saint Pierre, maintenant Port Thoulouze, pour calmer sur cela leurs inquiétudes, tant dans les discours publiques que dans les conversations particulières, nous leur avons exposé, Messieurs, jusqu’ou alloit votre bonne volonté et ce que vous prendriez mesme sur vous pour seconder leur généreux empressement, nous nous sommes engagés de parolle de vous le représenter avec toutte la force dont nous pourrions estre capable et avec toutte la vivacité qui poura convenir par la connoissance que nous avons de l’importance dont il est, veu la saison, de ne plus différer, nous vous supplions de vous rendre favorable à la justice de nostre demande, c’est au nom des Missionnaires et des pauvres peuples de l’Accadie que nous vous la faisons.

Le secours, quoyque médiocre ne laissera pas de produire des bons et grands effects sur des peuples qui malgré leur zèle et droiture de leur intention n’ont encore jusqu’icy ressenti aucuns des secours qu’on leur avoit promis, cette première démarche leur sera un gage de ce qu’ils doivent justement attendre.

Nous ne vous avançons rien dont Monsieur de Pensens ne soit aussy convaincu que nous et dont il ne vous donne les assurances dès que vous le souhaitterez, et d’autant que nous avons connu par expérience la forte confiance que ces peuples ont en luy, nous osons vous supplier, au cas que vous voulez bien envoyer un bâtiment à l’Accadie, de l’engager luy mesme à ce voyage, persuadé que nul homme ne pourra mieux faire valoir ce secours que luy auprès de ces peuples, et les disposer plus efficacement à ceux qu’ils pourront attendre dans la suite.

Ce projet et cette demande intéressent trop la gloire de Dieu et l’honneur du Prince pour ne pas espérer de vous y trouver favorable. Nous attendons avec tout le respect et la confiance possible une réponse qui seconde nos vœux.

C’est la grâce que vous demande celuy qui est avec un très profond respect, Messieurs,


Vostre très humble et très obéissant serviteur

fre Dominique de la Marche Supérieur des Récollets de la Province de Saint Denys, desservant l’Isle Royalle et Grand Vicaire de Monseigneur L’Evesque de Québec, à Louisbourg ce sept Septembre, mil sept cent quinze.