Texte établi par Henri d’Arles, J.-A. K.-Laflamme (Tome Ip. 97-110).

CHAPITRE DEUXIÈME


Reddition de Port-Royal. — Port-Royal est cédé avec le territoire dans son rayon. — Vetch nommé gouverneur de la place. — Cinq habitants de Port-Royal faits prisonniers. — La garnison décimée par la maladie. — Saint-Castin avec 42 Abénaquis vient diriger des opérations contre le Fort. — Bataille de Bloody Creek. — Port-Royal investi. — Les Acadiens se retirent du territoire cédé. — La garnison est secourue et le siège projeté est abandonné.


La reddition de Port-Roval à Nicholson [1] par de Subercase fut signée le 2 octobre 1710.

La place était assiégée depuis le 24 septembre. La résistance n’avait donc duré que quelques jours, mais elle avait été héroïque. Subercase, en succombant, avait du moins sauvé l’honneur. Seul, avec quelques officiers d’élite, il avait lutté contre le sentiment général qui était pour qu’on rendît le Fort sans coup férir et dès la première sommation. Hélas ! il lui était difficile d’imposer bien longtemps ses volontés quand rien ne pouvait faire espérer le succès, quand, à la disette, au dénuement dont souffrait la garnison, se joignait, chose plus grave encore, un complet délaissement de la part de la Métropole. Dans ces conditions, comment s’opposer aux efforts d’un ennemi pourvu de tout ce qu’il lui fallait en munitions de guerre et en vivres, et pouvant, au besoin, aller se ravitailler ? Cependant Subercase fit contre fortune bon cœur, ranima le courage de ses hommes, et déploya tant d’énergie et d’habileté que les Anglais en furent dans l’admiration. Incapable de tenir plus longtemps, obligé de se rendre, il obtint, grâce à la bravoure qu’il avait montrée, une capitulation honorable dont les termes furent loyalement exécutés par le général Nicholson[2].

Le traité de capitulation comprenait douze articles se rapportant au Fort de Port-Royal et au territoire qui en dépendait immédiatement. Nous omettrons les dispositifs qui ont trait à la garnison, à la manière dont elle devra évacuer la place, etc., pour nous en tenir à l’article cinquième, qui concerne les habitants demeurant dans le rayon du Fort, « within cannon shot of Port-Royal », comme dit le texte anglais. En voici la teneur :

« Art. 5 : Que les habitans de la banlieue resteront sur leurs biens avec leurs bleds, bestiaux, et autres meubles pendant deux ans si mieux nayment en sortir avant le dit temps : après les deux années écoulées ils seront obligez de prester serment de fidélité à Sa Sacrée Majesté, de la Grande Bretagne. (A. C. Amérique du Nord, Acadie. Corresp. gén. 1709-1711. F. 122). »

Dans un memorandum accompagnant le traité de capitulation, le général Nicholson déclarait que within cannon shot devait s’entendre de trois milles anglais dans le périmètre du Fort[3]. D’après une liste fournie au général, le nombre de personnes habitant ce territoire était de quatre cent quatre-vingt-sept[4].

Pour se faire une idée exacte de la situation, il ne faut pas oublier que la capitulation ne se bornait qu’à Port-Royal et au pays compris dans un rayon de trois milles tout autour du Fort. Les habitants de ce district avaient deux ans, comme limite extrême, pour passer en territoire français avec leurs biens mobiliers. Et en attendant leur décision à cet égard, l’on dût sans doute exiger d’eux une sorte de promesse solennelle ou de serment temporaire de ne rien faire contre la paix et l’intérêt du gouvernement anglais. Nous ne voyons nulle part la formule de ce serment, mais les circonstances mêmes nous portent à croire qu’un serment fut imposé aux Acadiens, par mesure de prudence. N’oublions pas que d’après le commentaire même de Nicholson, tout ce qui était en dehors de ce rayon de trois milles, demeurait territoire français. Il est important de se rappeler également que la guerre entre les deux nations se continua pendant près de trois ans, jusqu’au traité d’Utrecht. L’intelligence claire de ces données est nécessaire pour bien comprendre les faits qui ont suivi et pour éviter la confusion dans laquelle sont tombés bon nombre d’historiens[5].

Après le départ de la garnison française, Nicholson se rembarqua avec ses troupes, laissant dans le Fort, comme lieutenant-gouverneur, le colonel Vetch, avec environ 450 soldats. De Boston, où il arriva le 26 octobre, Nicholson se rendit à Londres où il réussit à organiser une expédition pour la conquête du Canada par terre et par mer : lui-même eut le commandement des forces qui devaient opérer sur Montréal par le lac Champlain, tandis qu’une flotte puissante, sous les ordres de l’amiral Hovenden Walker, irait s’emparer de Québec. Mais les vaisseaux anglais ayant essuyé de grands revers dans le golfe St-Laurent, à la hauteur de l’Île-aux-Œufs, l’expédition fut abandonnée[6].

Dans l’intervalle, les désertions, mais surtout la maladie, réduisirent tellement la garnison d’Annapolis (Port-Royal), qu’au dire d’un témoin oculaire, il ne restait plus qu’une centaine de soldats valides, au mois de juin de l’année suivante. Il devenait donc assez facile aux Acadiens, qui se trouvaient en dehors des limites comprises dans la capitulation, d’engager les hostilités et même de reconquérir le Fort. L’occasion d’une revanche était excellente : dans ce but, ils se mirent en communication avec Saint-Castin, que M. de Vaudreuil avait nommé provisoirement lieutenant du Roi en ces quartiers. [7] « Un nommé Abraham Gaudet, de Beaubassin, dressa une embuscade, à la suite de laquelle il fit prisonnier un commissaire anglais de la garnison. Le gouverneur, pensant qu’il y avait quelque connivence entre les habitants d’Annapolis et les gens du dehors, fit saisir cinq des principaux Acadiens de la banlieue : Pierre Leblanc, Jean Commeaux, Guillaume Bourgeois, son père Germain, et François Brossard, un des fondateurs et habitants de Chipody. Ce dernier était revenu à Port-Royal après la prise de la place, pour visiter son fils et sauvegarder les biens qu’il y avait laissés, mais son vrai domicile était toujours à Chipody. On arrêta en même temps le Père Récollet, Justinien Durand, curé de la paroisse. » [8]

Saint-Castin, dont l’humeur batailleuse n’était jamais en repos, ne se fit pas prier pour venir prendre part à la lutte que les Acadiens demeurant en amont de la rivière se préparaient à livrer aux Anglais. Avec quarante Abénaquis de la rivière Penobscot, il parvint à traverser la baie de Fundy, et à dérober assez bien ses mouvements pour que sa présence ne fut pas soupçonnée par la garnison. Quatre-vingts hommes de cette dernière, sous les ordres du capitaine Pigeon, s’étant aventurés jusqu’à douze milles du Fort, dans le but de surprendre des guerriers sauvages qui, par leurs menaces, empêchaient les habitants d’Annapolis de livrer le bois nécessaire aux fortifications, Saint-Castin, qui épiait leurs mouvements, tomba sur eux à l’improviste, tua une trentaine de ces soldats, parmi lesquels le major et l’ingénieur du Fort, et fit le reste prisonnier. La scène où se passa ce fait d’armes est encore appelée de nos jours Bloody Creek.

La position devenait donc critique pour les nouveaux maîtres d’Annapolis. L’action ayant eu lieu à douze milles du Fort, et à neuf milles au delà des limites comprises dans la capitulation, elle avait été de bonne guerre et parfaitement légitime. On ne peut l’envisager autrement. Les assaillants étaient sujets français. Que dis-je ? Puisqu’ils opéraient sur leur propre territoire, leur acte était simplement un acte de défensive. De quel droit la garnison était-elle sortie de ce rayon de trois milles au delà duquel c’était terre française, aux termes même du traité ? — Quelques historiens, oubliant l’article 5 de la capitulation et l’interprétation que Nicholson, l’un des signataires, en avait donnée, parlent de cette rencontre, désastreuse pour la garnison, comme si toute l’Acadie eut été déjà cédée à l’Angleterre et comme si Saint-Castin et ses guerriers se fussent rendus coupables de trahison. C’est une erreur absolue de leur part.

La nouvelle du succès remporté par Saint-Castin redonna aux Acadiens l’espoir de reprendre leurs possessions. L’abbé Gaulin, curé des Mines, s’efforça d’organiser une expédition contre Annapolis[9]. Il réussit à réunir deux cents hommes qu’il confia à l’habile Saint-Castin. Annapolis fut investi, et l’on n’attendait plus, pour donner l’assaut au Fort, que l’arrivée des canons et des munitions que l’abbé Gaulin avait été demander à Plaisance, (Terreneuve). Mais ces secours ne venant pas, et la garnison ayant reçu de son côté du renfort, le projet d’attaquer le Fort fut abandonné, et l’on dut se disperser [10].

« Dès avant cet investissement, dit Beamish Murdoch, les habitants se retirèrent au delà du rayon du Fort et transportèrent aussi leurs bestiaux en amont de la rivière. Les Acadiens de la banlieue firent savoir au gouverneur qu’ayant violé à leur détriment les articles de la capitulation, ils se trouvaient par conséquent dégagés du serment qu’ils avaient prêté de ne pas prendre les armes : après quoi ils se joignirent à leurs compatriotes pour le blocus du Fort. » History of N. S., vol. I, ch. XXXVII, p. 324.

Nous avons beaucoup d’estime pour Beamish Murdoch, et nous le considérons comme un guide généralement sûr dans toutes les questions de fait. Cependant nous devons dire que nous n’avons trouvé nulle part la confirmation de ce qu’il avance dans la partie de la citation que nous avons soulignée. Nous croyons donc que ce dernier membre de phrase est une conclusion tirée par l’auteur et basée sur ce qui précède. Cette conclusion peut être logique, sans toutefois être l’expression de la vérité. En histoire, ce qui compte, c’est le fait : l’esprit n’opère pas dans l’abstraction, mais sur le réel. Et rien ne nous prouve qu’ici Beamish Murdoch n’a pas donné, aux prémisses qu’il avait posées, une conséquence rigoureuse en bonne logique, encore que peu conforme aux faits. En quoi donc le Gouverneur avait-il violé les articles de la capitulation ? Nous l’ignorons, et nous ne saurions entreprendre de justifier la conduite des Acadiens en cette occurrence. Le moment était d’ailleurs bien mal choisi pour se prévaloir d’une violation, quelle qu’elle fût. Et les circonstances dans lesquelles les griefs auraient été formulés feraient naître un doute sérieux sur leur légitimité.

Néanmoins, à défaut de renseignements précis sur la nature et la gravité des plaintes que les Acadiens pouvaient avoir à faire au sujet de leur Gouverneur, nous pouvons y suppléer dans une certaine mesure par un document qui se rattache de près à la question, et qui nous fait voir, en autant qu’on en peut juger par la version d’une seule des parties, quel était le sort que leur faisait le représentant de l’Angleterre. Quelques mois en effet avant l’incident dont nous avons parlé, les habitants résidant dans les limites du territoire compris dans la capitulation envoyaient au Gouverneur du Canada, M. de Vaudreuil, par l’intermédiaire de M. de Clignancourt[11], la lettre suivante :


« Monsieur,

« Comme votre bonté s’estend sur tous ceux qui estants sujets de Sa Majesté ont recours à vous pour les soulager dans leurs misères, nous vous prions de vouloir bien nous donner secours pour nous retirer de ce pays auprès de vous ayant eu le malheur d’estre pris des anglois comme vous l’avez sans doute appris par l’envoyé de Monsieur de Nicholson et par le Sieur de Saint-Castin qui est party d’icy chargé des lettres de Monsieur de Subercase. « Monsieur de Clignancourt, Monsieur, vous fera un fidèl rapport de tout ce qui s’est passé dans cette occasion, comme aussi depuis le départ de la flotte anglaise il vous fera connoistre le fond de nos cœurs et vous dira mieux que nous ne pourrions faire par une lettre la manière dure avec laquelle Monsieur Watche nous traite, ne nous regardant que comme des nègres et voulant nous persuader que nous lui avons beaucoup d’obligation de ce qu’il ne nous traitte pas plus mal, pouvant, dit-il, le faire avec justice et sans que nous ayons lieu de nous en plaindre.

« Nous avons remis à Monsieur de Clignancourt les copies de trois ordonnances de Monsieur Watche a rendu et dans le moment que nous avons l’honneur de vous escrire, nous apprenons qu’il vient d’envoyer aux Mines et à Beaubassin, nous ne sçavons pas encore ce qu’il y a envoyé faire, mais nous sommes persuadés qu’il n’aura pas plus d’égards pour les habitans de ces quartiers qu’il en a eu pour nous. « Nous vous prions, Monsieur, d’avoir égard à notre misère et de nous honorer de quelques-unes de vos lettres pour notre consolation, en attendant que vous puissiez nous fournir les secours nécessaires pour nous retirer de ce malheureux pays :

Nou sommes avec bien du respect, » etc [12].

  1. Francis Nicholson fut le premier gouverneur anglais de la Nouvelle-Écosse. Il avait été nommé, en l’année 1688, lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Angleterre sous Sir Edmund Andros. Il fut gouverneur de New-York en 1669. En 1670, il était lieutenant-gouverneur de la Virginie. En 1692, il fut transféré au gouvernement du Maryland, et en 1698 fut de nouveau envoyé en Virginie à titre de gouverneur, en même temps qu’il était promu au rang de colonel. En 1709, il commanda l’expédition organisée contre le Canada, expédition qui campa sur les bords du lac Champlain : Nicholson passa ensuite en Angleterre pour rendre compte de l’insuccès de cette entreprise. Il revint à Boston en 1710 et fut nommé commandant en chef de l’expédition contre Port-Royal, expédition qui se termina par la reddition de cette place, le 2 octobre 1710. Les forces de Nicholson consistaient surtout en quatre régiments de troupes levées dans les provinces de la Nouvelle-Angleterre, et dirigées par les colonels Hobby, Whiting et Walters. Nicholson s’en retourna alors à Boston, laissant à Port-Royal, désormais Annapolis, une garnison sous les ordres de Vetch. Il passa de nouveau en Angleterre pour décider le gouvernement à faire une autre tentative contre le Canada ; dans ce voyage il amena avec lui cinq chefs Iroquois qui furent présentés à la reine Anne. En 1711, il organisa une seconde expédition contre le Canada, expédition qui se termina par un désastre : la flotte de l’amiral Walker fit en effet naufrage dans l’embouchure du St-Laurent. Cette flotte était dirigée contre Québec, qui devait être attaqué par les soldats du général Hill tandis que Nicholson avait concentré au Lac George des forces qui devaient assiéger Montréal. Le plan échoua complètement. Nicholson fut nommé plus tard commandant suprême de toutes les forces anglaises en Amérique, et lieutenant-général. Il avait une grande autorité sur les Indiens des cinq nations. Il occupa la position de gouverneur et commandant-en-chef de la Nouvelle-Écosse du 20 octobre 1712 jusqu’en août 1717, où il fut remplacé par le gouverneur Phillipps. Il visita à nouveau la Nouvelle-Écosse en 1714, sans y demeurer longtemps. En son absence, le commandement fut exercé par les colonels Hobby et Vetch et par Thomas Caulfield, successivement lieutenants-gouverneurs du Fort.
  2. Le traité de capitulation, que nous avons sous les yeux, porte la date du 2 octobre. Cf. Haliburton, History of N.-S. c. II, p. 87. — Garneau, loc. cit., Tome I, liv. VI, p. 471.

    La capitulation comprenait 12 articles. Nicholson a laissé un Journal of the Capture of Annapolis, publié dans Report and Collections of the N. S. H. S. for the year 1878. Vol. I. Halifax 1879.

  3. Journal of Colonel Nicholson at the capture of Annapolis 1710, dans les Report and Collections of the N. S. H. S. for the year 1878, vol. I., pp. 59 et seq. — Le traité de capitulation est à la page 82, et est suivi de la note : « The general declared that within cannon shot of Port Royal in the 5th art. above said is to be understood three english miles around the Fort to be Annapolis Royal and the inhabitants within the said three miles to have the benefit of that article. Which persons male and female comprehended in the said article, according to a list of their names given into the general by Mr. Allen amounts to 487 persons. »

    Ferland a dit, Hist. du Canada, vol. 2, c. 25, p. 377 : « la capitulation de Port-Royal avait été faite en des termes si équivoques que les signataires ne la comprenaient pas de la même manière. » — Le texte anglais est comme suit : « That the inhabitants within cannon shot of Port-Royal, shall remain upon their estates, with their corn, cattle, and furniture, during two years, in case they are not desirous to go before ; they taking the oath of allegiance and fidelity to her Sacred Majesty of Great Britain. » — Rameau l’a traduit ainsi : « Les habitants qui demeurent dans le rayon de Port-Royal auront le droit de conserver leurs héritages, récoltes, bestiaux et meubles, en prêtant le serment d’allégeance ; s’ils s’y refusent, ils auront deux ans pour vendre leurs propriétés et se retirer dans un autre pays. » I, p. 353. — Le texte original français, que nous avons trouvé aux Archives d’Ottawa, est plus clair que l’anglais, et que la traduction de Rameau.

    « Il n’était question dans les articles de la capitulation que de Port-Royal avec le territoire sous son canon. » — Garneau, Liv. VI, c. II, p. 472.

    « Cependant la capitulation de Port-Royal n’avait pas été conçue de manière à prévenir toute équivoque… peu de temps après l’évacuation de la place, MM. Nicholson et de Subercase envoyèrent au marquis de Vaudreuil l’un le major Levingston, et l’autre le baron de S. Castin, pour lui faire part des articles dont ils étaient convenus ; mais le premier les entendant à sa manière déclara au général François que, suivant le Traité, tout le pays, excepté ce qui était à la portée du canon du Fort du Port-Royal, et qui seul était compris dans la capitulation, demeurait à sa discrétion, aussi bien que les habitants. » — Charlevoix, T. IV, liv. XIX, p. 67.

  4. Haliburton dit ceci : « The prisoners, amounting to 258 soldiers, with their officers and the principal inhabitants, in all 481 persons, were transported to Rochelle. » vol. I p. 37. Rameau donne un chiffre moindre : « 252 personnes. ». Loc. cit. p. 355.
  5. Entre autres Haliburton. Vol. I, p. 88 : « Col. Vetch immediately dispatched Col. Livingston to Canada to inform the Governor-General that Acadia had fallen into the hands of the English ; that the inhabitants thereof were prisoners at discretion (except those within gun-shot of Port-Royal)… — Comment Vetch a-t-il pu affirmer une pareille chose, en contradiction si formelle avec l’interprétation que Nicholson lui-même avait donnée de l’art. 5 du traité de capitulation ?
  6. La flotte de l’amiral Walker, composée de 88 bâtiments de guerre et de transport, fit voile pour Québec, de Boston, le 30 juillet 1711. Nicholson s’ébranla de son côté et s’avança avec 2 300 miliciens et Iroquois pour l’attaque contre Montréal par le lac Champlain. Rendu au lac Saint-Sacrement (lac George) il s’arrêta et attendit l’arrivée de Walker devant Québec. Dans la nuit du 22 août, alors que les vaisseaux avaient passé l’île d’Anticosti, un gros vent s’éleva, accompagné d’une brume épaisse. Bientôt la flotte se trouva au milieu d’îles et d’écueils. Dix des vaisseaux se brisèrent sur l’île aux Œufs, l’une des Sept-Îles, et environ 940 hommes et femmes, y compris les officiers, soldats et matelots périrent sur les 1240 personnes qu’ils portaient. Après ce désastre, Walker retourna en arrière et alla jeter l’ancre dans la baie des Espagnols (Sydney), au Cap-Breton. En chemin, 3 autres transports et une frégate se perdirent dans le golfe. La résolution fut prise à l’unanimité d’abandonner l’entreprise sur Québec. Les Américains furent débarqués à Boston, et la flotte cingla vers Portsmouth, où, peu après son retour, le vaisseau amiral, The Edgar, de 70 canons, sauta avec 400 hommes d’équipage et un grand nombre de personnes qui étaient allées à bord visiter leurs amis. — Sur la flotte de Walker avaient pris place un bataillon de soldats de marine et sept régiments de vétérans de Marlborough, sous les ordres du brigadier général John Hill. — Garneau, T. I, liv. VI, c. II, p. 474 et seq.
  7. « (M. de Vaudreuil) nomma par provision, et jusqu’à ce qu’il eût reçu les ordres qu’il avait demandés à la Cour, le Baron de Saint-Castin, qui commandait déjà à Pentagoët, son lieutenant en Acadie, et lui envoya des instructions, pour maintenir les sujets du Roy, qui étaient restés en ce pays, dans l’obéissance due à Sa Majesté.» Charlevoix. Liv. XIX, p. 69.

    Le Baron de Saint-Castin était un gentilhomme d’Obéron, dans le Béarn. Il avait été officier dans le régiment de Carignan. Il avait épousé une indienne, et s’était mis à vivre la vie des sauvages et avait appris leur langue : aussi son influence sur eux était très grande. Les Abénaquis l’avaient choisi comme leur grand chef. Saint-Castin eut plusieurs filles qui toutes épousèrent des Français et qu’il dota richement, car il avait acquis, par la vente des pelleteries que les sauvages ses « compatriotes » lui avaient données en échange d’autres objets qui leur étaient plus utiles, une fortune évaluée à deux ou trois cent mille couronnes. — La Hontan, cité par Haliburton, vol. I, p. 75, ad calcem.

  8. Rameau, loc. cit. Tome II, pp.  4-5. — Haliburton, sans rapporter l’incident de l’embuscade, dit ceci : “This hostile disposition of the French settlers induced the officer commanding at Port-Royal, to apprehend the Priest and five of the most respectable inhabitants of the district, as hostages for the good behaviour of their countrymen, who were informed that, upon any similar attempt, these prisoners should suffer military execution.” Vol. I, p. 30. — Cette citation de Haliburton est dans le ms. de Richard et dans l’édition anglaise. Richard la fait précéder de la remarque suivante : « Haliburton donne une version toute différente de celle de Murdoch. Suivant lui, les arrestations opérées par le gouverneur anglais avaient eu pour but de retenir ces gens comme otages, et, par des menaces, d’empêcher les Acadiens qui ne se trouvaient pas compris dans la capitulation de commettre des hostilités. » — Et pourtant, c’était l’opinion de Haliburton que le traité de capitulation embrassait toute l’Acadie ! Il y a ici des contradictions que nous ne pouvons résoudre. Cf. Murdoch, vol. I, ch. XXXVII, p. 324.

    C’est nous qui avons introduit dans le texte la citation de Rameau. Le ms. original, à cet endroit encore, s’inspirant de cet auteur en le changeant un peu, il valait mieux donner la vraie rédaction. — Au sujet des prisonniers faits par Vetch, nous trouvons le renseignement suivant : « En janvier 1711, Vetch, gouverneur anglais d’Annapolis, fit enlever le curé du lieu, le Père Durand, pendant que celui-ci célébrait la Sainte Messe, et l’envoya prisonnier à Boston, avec cinq habitants dont l’un mourut au sortir de sa captivité. »

    Les anciens missionnaires de l’Acadie devant l’Histoire, par Ph.-F. Bourgeois, C. S. C. — Shédiac, N. B. Des presses du Moniteur Acadien, (S. D.) — L’ouvrage est de 1910, comme on le voit par la lettre d’approbation.

  9. Antoine Gaulin naquit en 1674, sur l’île d’Orléans, près Québec. Ses parents lui firent faire un cours d’études. Admis au Séminaire de Québec, il fut ordonné prêtre en décembre 1697. Après quelques mois d’exercice du saint ministère, il fut envoyé dans une mission de ce qu’on appelait alors la grande Acadie, laquelle comprenait même le Maine Américain d’aujourd’hui, à une station nommée Panaouské ou Pentagoët, (près de Belfast, Me.) Pentagoët ne fut pour l’abbé Gaulin qu’un pied-à-terre, car il lui fallait, disent les chroniques, visiter fréquemment une foule de petits postes habités par les blancs ou les Indiens disséminés le long de la mer ou dans l’intérieur des terres. Il lui fallait même parcourir de temps en temps toute la presqu’île de l’Acadie et traverser jusqu’au cap Breton, pour distribuer la parole évangélique aux tribus errantes de ces régions. L’abbé Gaulin a relaté lui-même le conflit qu’il eut avec M. de Villieu, agent de la Cie de Chédabouctou (Canseau), fonctionnaire dont l’âpreté au gain avait déjà été mal notée par le gouverneur de Villebon. De Villebon, dans un mémoire envoyé à la cour de France en 1697, s’était plaint que le sieur de Villieu ne couchait plus dans le fort de Naouat, (Sainte-Marie, en face de Frédéricton, N. B.), comme c’était son devoir, mais que, au contraire, il passait son temps à faire la traite avec les sauvages, à piller les soldats, et il priait la cour de “remettre le sieur de Villieu en règle”. L’abbé Gaulin a exposé ses griefs contre Villieu et s’est défendu de ses attaques dans une lettre à l’abbé Tremblay, grand-procureur des prêtres des Missions Étrangères, à Paris. — Les anciens missionnaires de l’Acadie devant l’Histoire, par Ph. F. Bourgeois, p. 26-27.

    Cf. au sujet de l’abbé Gaulin, Doc. sur l’Acadie, T. I. p. 190, et seq., — un document tiré des archives du ministère de la marine et des colonies, corresp. générale, année 1718, v. 3, F. 179. C’est une longue délibération du conseil de Régence concernant des réclamations à lui envoyées par l’abbé Gaulin. En voici des extraits qui se rapportent aux faits exposés à cet endroit de notre texte : “Le Sr Gaulin, prêtre du séminaire des Missions étrangères, missionnaire des sauvages de l’isle Royalle et côte de l’Acadie, Représente que… depuis la prise du fort Royalle ils (ses sauvages) ont continué à molester les anglois empêchant les habitans de leur fournir aucuns secours pour racomoder leur fort, et enfin n’étant que 42 leur tuèrent et firent prisonniers plus de 100 hommes de la garnison et plusieurs des principaux officiers, et auraient même repris le fort s’ils n’avaient pas manqué de munitions n’ayant que celles que le dit Gaulin leur fournissait. Le feu roi a parlé souvent avec éloge de cette action et a témoigné être content des services du dit sieur Gaulin qui passe sous silence tous les voyages qu’il a été obligé de faire à ses dépens tant à Plaisance pour demander du secours pour reprendre l’Acadie que dans toute l’étendue de cette colonie pour engager les françois et les sauvages à se délivrer de la domination anglaise… »

    Toute cette délibération est extrêmement favorable à l’abbé Gaulin qui y est appelé « brave homme ». Le conseil de Régence, avec l’approbation de S. A. R., décida de rembourser à l’abbé Gaulin les dépenses qu’il avait faites dans ses missions, etc.

  10. « Le 4e d’août 1711, M. de Vaudreuil reçut une lettre du P. Félix, Récollet, missionnaire en Acadie, qui mandoit que 40 sauvages, envoyés par le Baron de Saint-Castin, pour faire une irruption du côté de Port-Royal, après avoir défait un parti d’Anglois beaucoup plus nombreux, s’étaient joints à plusieurs François, avaient investi le Fort, où les principaux officiers et la plus grande partie de la garnison étaient morts pendant l’hyver, et qu’ils demandoient un prompt secours. Sur cet avis, le marquis d’Alogniés, commandant des troupes, fut nommé pour marcher en diligence de ce côté-là : le gouverneur général lui donna 12 officiers des plus braves et des plus expérimentés, et deux cents hommes choisis : tout cela fut prêt en deux jours ; mais dans le moment que ce secours allait se mettre en marche, des nouvelles que l’on reçut de Plaisance obligèrent M. de Vaudreuil à contremander le marquis d’Alognies.» — Charlevoix, liv. XIX, p. 73-74.

    « Malheureusement, on voulut attendre le canon et les officiers que l’abbé Gaulin avait été demander à Plaisance. Ce retard perdit tout. Dans l’intervalle, des renforts arrivèrent de Boston, tandis que le corsaire Morpain, parti de Plaisance avec les canons, ayant été rencontré par des navires anglais, succombait dans un combat héroïque, mais inégal, qui dura trois heures.» — Rameau loc. cit. Tome II, c. X, p. 6.

  11. René Damours, sieur de Clignancourt, naquit, le 9 août 1662, probablement à Québec, quatrième fils issu du mariage (30 août 1752) de Mathieu Damours, seigneur Des Chaufours, et de Marie Marsolet. Fondateur de la lignée au Canada, Mathieu était le fils de Louis Damours, conseiller du Roi en son château de Paris, et d’Elizabeth Tessier de St-Paul, de Paris. Son frère Gabriel Damours, était, en 1664, aumônier du roi pendant que le cadet Pierre Damours devenait maréchal de France, la même année.

    René Damours épousa, le 13 octobre 1689, à Québec, Françoise Charlotte Le Gardeur, (née en 1670). Il dut peu de temps après se transporter en Acadie, car nous le trouvons en 1693, établi sur la rivière St-Jean, avec sa femme et son enfant de deux ans. Il y fut attiré par la présence de ses deux frères aînés, Louis Damours, sieur des Chaufours, et Mathieu Damours, sieur de Freneuse. Le premier occupait la seigneurie de Jemsec et le second, la seigneurie de Freneuse, sur la rivière St-Jean.

    En 1695, René est devenu seigneur de Medoctec, (un affluent de la rivière St-Jean). Le recensement énumère ainsi ses biens : femme, 2 enfants, 2 valets, 1 servante, 1 maison et 1 hangar, 3 bêtes à cornes, 12 cochons, 60 volailles, 3 fusils, 1 épée. Il a recueili 80 minots de blé d’inde, 16 minots de pois et 3 minots de fèves.

    Deux frères cadets passèrent aussi du Canada en Acadie. Bernard, jeune officier de 28 ans, épousa en 1698 Jeanne LeBorgne et s’établit à Port-Royal, tandis que Charles, veuf de sa première femme, épousa la même année, Anne Marie Thibodeau, et fixa sa résidence sur la rivière St-Jean. En novembre 1710, René Damours fut délégué par les Acadiens auprès de M. de Vaudreuil, gouverneur du Canada.

    René Damours laissa sept enfants. Damours et ses frères, surtout Mathieu, étaient de grands coureurs de bois. D’après Hannay, ils quittèrent le Canada pour l’Acadie après avoir été pris en flagrant délit de contravention aux lois sur la traite des pelleteries. En Acadie, ils continuèrent à se livrer à leur métier et devinrent chefs actifs de partis indiens. Ils se distinguèrent dans la guerre contre les Anglais et combattirent sous M. de Villebon.

  12. A. C. Amérique du Nord. Acadie. Corresp. générale, 1709, 1711, F. 122. — Lettre escrite par les principaux habitons du Port-Royal à Monsieur le marquis de Vaudreuil en datte du 13 novembre 1710.