Texte établi par Henri d’Arles, J.-A. K.-Laflamme (Tome Ip. 33-96).

CHAPITRE PREMIER


DÉCOUVERTE DE L’ACADIE


Fondation de Port-Royal. — Résumé de l’histoire de la colonie sous la Domination Française jusqu’à l’époque de sa cession à l’Angleterre.


1604-1710


La découverte d’un nouveau continent avait été pour le monde civilisé l’aurore d’une ère nouvelle. Christophe Colomb avait été l’homme providentiellement destiné à doter l’univers ancien de cette terre inconnue : pour accomplir sa mission, il avait bravé tous les préjugés, brisé tous les obstacles[1].

L’horizon que cette découverte déroulait aux regards de l’Europe émerveillée était trop immense et trop éblouissant dans sa nouveauté pour se dessiner clairement à l’esprit. L’émotion qu’elle suscita fut sans doute très grande, mais il serait difficile de dire jusqu’à quel point furent comprises et calculées les conséquences qui allaient en dérouler. L’enthousiasme que fait subitement éclore une importante découverte est souvent le meilleur guide pour faire saisir ce qui doit en résulter dans la suite des siècles. Sous son influence, l’esprit s’illumine tout à coup, comme, par une nuit d’été, le firmament sillonné par l’éclair : dans cet instant fugitif, plus rapide que la pensée, l’œil suit le trait enflammé qui déchire l’espace, il voit des amoncellements de nuages, des formes bizarres, des contours nettement formés. Puis tout s’efface. L’esprit n’a presque rien gardé de ce tableau grandiose ; la vision a été trop prompte et trop brève pour que les détails infinis qu’elle renfermait aient eu le temps de se graver dans l’imagination. Le regard n’a guère fait qu’apercevoir le fond, que suivre les lignes principales de ce spectacle magique : le reste lui a échappé.

Il en fut peut-être ainsi lors de la découverte de l’Amérique : dans l’enthousiasme que cet événement provoqua, l’on dut se rendre compte que l’équilibre du monde en allait être changé, l’on entrevit confusément tout ce qui allait surgir de trésors de ce continent nouveau. À l’horizon des mers apparaissaient des vaisseaux sans nombre apportant à l’Europe les richesses de cette terre. Et c’étaient des agglomérations qui se formaient, des villes qui se fondaient comme par enchantement au sein des solitudes vierges. Les rois caressaient des rêves d’empire dans ces régions inexplorées, les ambitieux s’y taillaient déjà de superbes domaines, tandis que le prolétaire se réjouissait à l’idée de pouvoir trouver là bas un petit coin qui fût bien à lui et où il pût habiter en paix.

Tel était le tableau qui fascinait les imaginations enfiévrées. Mais que de choses ces beaux rêves n’embrassaient pas ! De quelles difficultés leurs réalisations ne seraient-elles pas entourées ! Il faudrait parcourir de vastes espaces pour atteindre le but désiré, toucher la chatoyante vision. Et quand on aurait enfin abordé à ces mystérieux rivages, des difficultés sans nombre et toujours renaissantes se présenteraient, des obstacles imprévus se dresseraient devant lesquels succomberaient bien des courages. Que d’espoirs seraient anéantis au contact de la réalité ! En vérité, la découverte de l’Amérique devait déplacer l’axe du monde, et tout ce que les rêves les plus fous en avaient attendu devait un jour prendre corps sur cet immense continent. Mais quatre siècles ne seraient pas de trop pour faire éclater toutes les forces qui dormaient dans ces étendues sans limites, pour donner une forme précise au brillant avenir que cette terre nouvelle promettait.

L’on s’étonne aujourd’hui qu’il ait fallu aux européens plus de cent ans pour s’assurer la possession définitive de notre beau continent. Pour comprendre ce fait, il faut se rappeler les difficultés de toute nature qui arrêtèrent les premiers explorateurs. Pas moins de seize expéditions régulières furent organisées par l’Angleterre, la France et le Portugal, dans le cours d’un siècle, soit pour trouver par le nord un passage vers la Chine, soit pour faire des reconnaissances à travers le continent même, soit pour y jeter les bases d’un établissement. Aucune de ces tentatives ne put aboutir à un résultat pratique. Sur le nombre il y en eut qui furent d’abord assez heureuses pour faire concevoir de grandes espérances ; mais invariablement elles étaient suivies d’une autre si désastreuse que la nation qui en était la victime perdait pour un temps toute idée de fondation de colonie. Chacun des pays qui s’aventurèrent dans ces entreprises connut ainsi tour à tour le succès et les déceptions. Une, deux, et quelquefois même trois expéditions se succédaient rapidement pour se terminer par un nouveau malheur, et la partie était abandonnée. L’on passait de l’enthousiasme au découragement et du découragement à l’enthousiasme. Chaque nation voulait faire mieux que sa rivale ; à chaque expédition nouvelle l’on s’efforçait d’éviter les fautes commises dans les précédentes ; mais la même fin déplorable guettait les plus beaux débuts. Il fallait que l’appât du gain, l’ambition, les jalousies fussent bien tenaces pour ne pas détourner à jamais les peuples de ces stériles tentatives. Des nombreuses croisières d’explorations qui cinglèrent vers l’ouest, quatre trouvèrent leur sort dans les flots de l’océan ; quelques autres furent dispersées par les tempêtes et partiellement détruites ; le reste fut décimé par la maladie et la misère.

L’expédition qui approcha le plus près du succès définitif fut entreprise en 1541, sous la direction de Roberval[2], que François I avait nommé Vice-Roi de la Nouvelle-France, avec Jacques Cartier comme capitaine-général et maître-pilote[3]. L’organisation était sur une plus large échelle qu’aucune de celles qui l’avaient précédée. Néanmoins, un retard considérable apporté au départ de Roberval, des malentendus survenus entre Cartier et lui, et d’autres causes tirées de la rigueur du climat et de la barbarie des indigènes, firent qu’il n’en résulta rien de sérieux. Après trois ans d’efforts et de sacrifices pour essayer de coloniser ce pays, tout était à recommencer.

Il ne faudrait cependant pas croire qu’en dehors de ces expéditions officielles, les côtes d’Amérique, et particulièrement du Canada, ne fussent pas fréquentées. Dès 1504, des pêcheurs Basques, Bretons et Normands avaient commencé de les visiter. « Quelquefois, dit Hakluyt, il n’y avait pas moins de cent bateaux y faisant la pêche.[4] » Lescarbot fait mention d’un nommé Savalet qui avait longé quarante-deux fois les côtes du golfe St-Laurent[5]. Ces voyages qui se répétaient chaque année pour des fins d’industrie avaient fini par familiariser les habitants des villes maritimes, anglaises et françaises, avec cette partie du continent nord américain.

La France fut la première à reprendre, dans les premières années du dix-septième siècle, les projets de colonisation qui avaient été tour à tour formés et abandonnés au cours du siècle précédent. Cette fois, si le succès ne répondit pas encore aux espérances, la fondation d’une colonie devait du moins être assurée ; et cet exemple allait être suivi de près par l’Angleterre et par d’autres nations.

De Monts, gentilhomme de la cour de Henri IV, fut l’organisateur de la nouvelle expédition qui allait avoir un résultat durable. Il s’embarqua au Hâvre de Grâce en avril 1604, en compagnie de Pontgravé, du baron de Poutrincourt, de Champlain, de Champdore et d’autres… Leur destination était la péninsule de la Nouvelle-Écosse, alors nommée la Cadie ou l’Acadie, et le lieu définitivement choisi pour y asseoir les bases d’une colonie fut Port-Royal, que de Monts octroya, avec le territoire adjacent, à son ami Poutrincourt. Dans le cours de l’été suivant, on érigea quelques habitations, un magasin, une enceinte de palissades. Port-Royal était fondé, à la place même qu’occupe aujourd’hui la ville d’Annapolis. C’était le premier établissement fixe formé par les Européens dans ces contrées septentrionales[6].

Comme la tâche que nous nous sommes imposée ne commence qu’en 1710, alors que Port-Royal fut de nouveau capturé et l’Acadie définitivement cédée à l’Angleterre par le traité d’Utrecht, il n’entre pas dans le plan de notre travail d’insister longuement sur les événements qui ont marqué les origines de cette province. Nous avons simplement voulu résumer en quelques pages les péripéties de tout un siècle, comme préparation à l’intelligence des faits qui ont suivi la conquête anglaise. Ce n’est pas que ces temps primitifs soient dépourvus d’intérêt, bien loin de là ; l’on chercherait vainement sur ce continent un autre coin de terre dont l’histoire, à la même époque, présente un charme aussi vif. C’est dans les eaux de la Baie Française que se sont joués les drames les plus émouvants de l’Amérique au dix-septième siècle. Il n’est peut-être pas de pays au monde où les vicissitudes de la guerre aient été plus tragiques que dans cette petite colonie, séparée du Canada par d’énormes distances et des forêts impénétrables, livrée à elle-même, jamais renouvelée ni renforcée par l’immigration, et ne recevant pas du dehors des secours proportionnés aux dangers de sa situation. L’Acadie était, ou pouvait être d’une grande utilité à la France ; sa position géographique constituait une menace constante pour le commerce et la tranquillité des établissements britanniques. C’était là que s’organisaient les expéditions aventureuses contre les colonies de la Nouvelle Angleterre ; là également que l’ennemi venait relancer la France. L’endroit était favorable à l’offensive, mais il prêtait aussi à l’attaque et à l’incursion étrangères. Que la France et l’Angleterre fussent en guerre ou en paix, ce fut souvent la guerre quand même pour la péninsule acadienne ; il suffisait d’un grief ou d’un prétexte quelconques pour déterminer des hostilités désastreuses. Boston d’un côté, l’Acadie de l’autre, faisaient quelquefois la guerre pour leur compte, sans se soucier que les deux couronnes eussent conclu un pacte d’amitié ; et nous pourrions ajouter qu’en certaines occasions le pays fut le théâtre de luttes fratricides prolongées entre les français qui se disputaient le droit de le gouverner.

Rien, à notre sens, n’est plus captivant que l’histoire de cette province de 1604 à 1710.

Elle est à l’Amérique ce que la Grèce est à l’Europe. La Baie Française évoque presque autant de souvenirs que la mer Égée. Les événements qui s’y sont déroulés furent si nombreux et si âpres, les personnages qui y ont pris part donnent une telle impression d’héroïsme et de grandeur à demi-sauvage, que l’on ne peut se défendre de reléguer tout cela dans le domaine de la légende, comme s’il s’agissait d’une époque très reculée et pour ainsi dire enfoncée dans la nuit des temps. Biencourt, d’Aulnay, les deux de La Tour, Saint-Castin, Denys, Subercase, autant de noms que répètent encore les échos des forêts et des plaines depuis le New Hampshire jusqu’au fond de la Baie Française [7]

Aux difficultés que Poutrincourt, et son fils Biencourt, eurent à essuyer pour placer leur colonie de Port-Royal sur des bases solides, vint s’en ajouter une qui fut la plus sérieuse de toutes. Les essais de colonisation dans le Nouveau Monde qui avaient été tentés au siècle précédent durent leur insuccès surtout à l’inexpérience des chefs, à la nature du climat, aux épidémies. Maintenant c’était au tour des passions humaines, ambition, jalousie, cupidité, d’empêcher l’œuvre de la civilisation dans ces contrées nouvelles. Il semble que cet immense continent n’était pas encore assez vaste pour satisfaire les convoitises de plusieurs nations. Samuel Argall, qui a laissé un si triste souvenir en Virginie, a l’honneur d’avoir inauguré le conflit qui avait pour objet la possession de tout le territoire nord américain, si nous pouvons ainsi parler des actes de piraterie dont il fut l’auteur. Son premier coup fut la destruction de l’établissement de Saint-Sauveur, dans l’île du Mont Désert, sur la côte du Maine, et le prétexte qu’il allégua pour couvrir son infamie fut le voyage de Cabot, entrepris cent seize ans auparavant. Encouragé par ce succès facile, il revint à la charge, et cette fois ce fut Port-Royal qui fut anéanti.

Tous les sacrifices de temps et d’argent que Poutrincourt s’était imposés se trouvaient donc réduits à néant ; et la France devait se soucier bien peu de sa colonie, sinon de l’honneur national, puisqu’elle ne fit aucune démarche pour demander réparation de l’outrage commis par Argall[8]. Aussi, pendant vingt ans, il n’est pour ainsi dire plus question de l’Acadie, tellement qu’en 1621, Sir Wiliam Alexander, comte de Stirling, en obtint la concession du roi d’Angleterre [9]. Et cependant, les colons que Poutrincourt avait amenés étaient encore dans le pays : quelques-uns continuaient leurs cultures dans le haut de la rivière, à quelques milles de l’ancien fort ; d’autres s’étaient mis au service de Biencourt et de Latour.

Voyant leurs espérances ruinées par la destruction de Port-Royal, Biencourt et ses compagnons, profitant de l’amitié des sauvages, s’étaient faits coureurs de bois, chasseurs, traitants. Les choses allèrent ainsi jusqu’au traité de Saint-Germain-en-Laye, en 1632, par lequel l’Acadie fut rendue à la France. De la colonie écossaise que Sir William avait fondée à Port-Royal, il ne resta que trois ou quatre familles qui se fondirent dans la population française : les Colson, les Paisley, les Mellanson ; ces derniers devinrent très nombreux et jouèrent un rôle important sous le nom de Melançon.

Après cette rétrocession, la France tourna de nouveau ses regards vers l’Acadie. Une compagnie fut formée ayant à sa tête Isaac de Razilly, son parent d’Aulnay de Charnisay, et Nicolas Denys de la Ronde. Comme le but de cette association était plutôt le commerce que la colonisation, ces hommes se fixèrent d’abord avec tout leur monde à la Hève, laquelle était mieux située pour le trafic que Port-Royal. En sa qualité de gouveneur, Razilly accorda en fief à Denys toute la côte du golfe depuis la Baie des Chaleurs jusqu’à Canso, et à Latour l’ancien poste du Cap Sable et la rivière Saint-Jean. C’est en ce dernier endroit que s’établit Latour, au lieu nommé Jemsek ; il y construisit un fort auquel il donna son nom. Grâce à sa longue expérience et à son infatigable activité, grâce aussi à la sécurité qui régnait alors dans le pays, Latour put faire de ce poste un centre de commerce très florissant.

De Razilly mourut en 1636, sans avoir pu mettre à exécution tous les grands projets qu’il avait conçus. D’Aulnay et de Latour furent nommés tous deux Lieutenant-Gouverneurs ; mais la délimitation de leurs fonctions et des territoires soumis à leur juridiction respective avait été si vaguement définie qu’il s’ensuivit entre eux des hostilités qui paralysèrent longtemps le développement de la colonie. Quelles qu’aient été les fautes de d’Aulnay, l’on ne peut guère douter qu’il n’ait voulu fonder un grand établissement agricole et qu’il n’ait eu en vue l’avancement de l’Acadie. C’est dans ce but qu’il abandonna la Hève pour se fixer à Port-Royal qui, pour la culture, offrait des avantages bien supérieurs. Après avoir groupé autour de lui les anciens habitants de la Hève, il passa en France d’où il amena une vingtaine de colons. Ce fut lui encore qui inaugura ces travaux d’endiguement qui plus tard devaient prendre tant d’extension ; mais son humeur querelleuse lui attira des difficultés qui rendirent ses efforts à peu près stériles.

La France, ayant subi sans protester la destruction de Port-Royal par Argall, et ayant laissé, sans intervenir efficacement, Latour et d’Aulnay, Latour et Le Borgne, Le Borgne et Denys se disputer à main armée la possession de l’Acadie, Cromwell, sans égard pour la paix qui régnait entre les deux royaumes, conçut le projet de s’emparer de cette colonie. Comme l’Angleterre et la Hollande étaient alors en guerre, il envoya des vaisseaux avec l’ordre de conquérir d’abord la Nouvelle Hollande (New York) ; cela fait, la flotte devait remonter les côtes jusqu’en Acadie et se saisir de cette province. La paix fut signée avant que le premier projet put être accompli ; le second fut exécuté, et d’autant plus facilement que l’Acadie n’était pas en état d’opposer une résistance sérieuse (1645). L’expédition était sous le commandement du major général Sedgwick.

En 1667, l’Acadie fut de nouveau rendue à la France par le traité de Bréda, et en 1670 M. de Grandfontaine vint officiellement en prendre possession[10]. Comme on le pense bien, ces dissensions, ces attaques répétées, l’incurie de la France, ces perpétuels abandons et recommencements, tout cela n’était pas de nature à assurer l’avenir de l’œuvre coloniale ; aussi le recensement qui fut fait en 1671 par M. de Grandfontaine, — recensement déposé aux archives du ministère des colonies, à Paris, ci-devant au ministère de la marine, — accuse-t-il un triste état de choses.[11] Après tant de sacrifices de temps et d’argent, ce dénombrement ne donne qu’une population d’environ quatre cents âmes, dont plus des trois quarts résidant à Port-Royal. Il devait y avoir, en d’autres endroits, une population flottante relativement assez considérable, et dont cette pièce ne tient pas compte ; mais elle se composait plutôt de quelques familles métisses échelonnées le long des côtes, particulièrement à la Hève, et de Français qui, s’étant alliés avec les sauvages, avaient adopté leurs modes de vie.

Le recensement de 1671, ainsi que les suivants, ne comprend donc que les colons de pure souche française ; et c’est de ce petit groupe de quarante-sept familles que le peuple acadien tire en grande partie son origine. En voici les noms : Bourgeois, Gaudet, Kuessy, de Forêt, Hébert, Babin, Daigre, Blanchard, Aucoin, Dupeux, Terriau, Scavoye, Corperon, Martin, Pèlerin, Morin, Brun, Gauterot, Trahan, Sire, Thibaudeau, Petitpas, Bourg, Boudrot, Guillebaut, Grangé, Landry, Doucet, Girouard, Vincent, Brot, Lebland, Poirié, Commeaux, Pitre, Bellineau, Cormié, Raimbault, Dugast, Richard, Melanson, Robichaut, Lanaux ou Lanoue, Laudremont ou Dautremont, de la Tour, Bertrand, de Bellisle. Ce sont des familles-souches. Mais plusieurs d’entre elles s’étaient déjà divisées en plusieurs branches, telles les Boudrot, les Hébert, les Gaudet, les Girouard, les Bourg, les Martin, les Terriau, les Blanchard, les Aucoin, les Brun, les Commeaux, les de la Tour. Chaque famille avait une bonne moyenne de six enfants, et c’est par milliers que se chiffre aujourd’hui leur descendance.

Le recensement de 1686 nous montre une population d’environ 800 âmes, dont 461 à Port-Royal, 164 aux Mines, 78 à Beaubassin, 90 en d’autres lieux indiqués, et le reste disséminé çà et là sur les côtes ; c’est-à-dire qu’en quinze ans la population avait doublé. En 1671, il était arrivé soixante personnes, dont 5 femmes ; mais comme le recensement de 1686 ne nous donne que 36 nouveaux noms, l’on peut supposer que quelques-unes de ces personnes passèrent au Canada, ou prirent du service dans la garnison pour retourner en France plus tard. Ces nouveaux noms sont : le Prince, Brassard, Douaron, Levron, Lort, Arsenaut, Bergeron, Bellefontaine, Tourangeau, Barillot, Godin dit Chatillon, Benoît, Préjean, Bastaroche, Fardel, Henry, Gareau, Laperrière, Michel, Gourdeau, la Bauve, la Pierre dit Laroche, Pinet, Rivet, Mirande, la Barre, Aubin, Mignault, Cochu, Cottard, Mercié, Lavallée, Blon, Désorcis, Martel, Dubreuil. De ceux-ci, les trois derniers durent, croyons-nous, passer au Canada, et Cochu, Cottard et Fardel en France, car leurs noms ne figurent plus dans les recensements subséquents. C’est au plus si, de 1686 à 1710, il arriva 85 nouveaux colons dont plusieurs étaient des soldats licenciés provenant de la petite garnison que le gouvernement entretenait à Port Royal[12]. Le dernier recensement nominal est de 1714 et fournit 78 noms nouveaux : Le Basque, Moyse, Olivier, Parisien, Dubois, Bernard, La Tibaude, La Rossette, Le Breton, Lionnais, Lafont, Allard, Nantais, Le Marquis, Emmanuel, Dupuis, Denis, Barnabé, Beaumont, Maistre, Allain, Cadet, Lessoille, Raimond, Donat, Maillard, Vilatte, Surette, Savary, Dumont, La Vergue, Bonappétit dit des Brousses ou Lalande, Simon, Ponbomcoup, Babinot, Paris, Cosse, Mer Saint Scène, L’Espérance, Manceau, Potier, Dambouc, Laliberté, Delaurier, Yvon, Champagne ou Orillon, Samson, Bideau, Gentil, Blondin, Gousille, Maurice ou Vigneau, etc., etc.

À partir de 1671, la population agricole se confina de plus en plus dans ses terres ; tout immigrant, tout soldat licencié devenait cultivateur. Lorsqu’après quelques années, les familles se trouvèrent à l’étroit dans Port-Royal, elles commencèrent à essaimer et à chercher ailleurs des établissements pour leurs enfants. C’est ainsi que successivement Beaubassin, les Mines, Cobeguit, Chipody, Peticodiac, Menrancou se sont formés. Des familles entières se transportèrent dans ces nouvelles colonies qui, par leur éloignement, avaient l’avantage d’échapper presque aux vexations d’une autorité centrale souvent importune et tracassière et en même temps celui d’offrir une plus grande sécurité contre les attaques fréquemment répétées des Anglais. Depuis le traité de Bréda jusqu’à 1710, savoir dans un espace de quarante ans, Port-Royal eut à subir pas moins de cinq assauts, tandis qu’à l’exception d’une descente à Beaubassin et aux Mines par Church, en 1696, les habitants de ces endroits restèrent à peu près à l’abri des dangers auxquels Port-Royal était exposé[13]. Tous les noms qui apparaissent à Beaubassin, aux Mines, à Grandpré, Rivière-aux-Canards, Pipiguit, etc., sont une répétition de ceux de Port-Royal. Il en fut de même, un peu plus tard, à Cobequid et Peticodiac, au sud du bassin des Mines, à Chipody et Menrancou, au nord de la Baie Française.

À la faveur des nombreux recensements dressés en Acadie par l’ordre des gouverneurs français, il est facile de suivre les progrès des divers groupements qui s’étaient établis çà et là et de se faire une idée à peu près exacte du nombre des nouveaux colons qui vinrent s’adjoindre aux noyaux primitifs. Ces nouveaux venus étaient pour la plupart des célibataires qui, tout naturellement, furent portés à épouser les filles des anciens pionniers, de ces quarante-sept chefs de familles qui s’étaient fixés dans le pays avant 1671. Car nous avons vu que, parmi les soixante immigrants qui arrivèrent à Port-Royal en 1671, il ne se trouvait que cinq femmes. Et donc, trente à quarante ans plus tard, toute la population de l’Acadie était, à un degré ou à un autre, unie par des liens de parenté qui contribuèrent puissamment à empêcher les dissensions de s’introduire dans son sein et à produire cet état particulier de société que nous connaissons.

Des écrivains modernes ont voulu voir dans la peinture des mœurs acadiennes un tableau fantaisiste. Ils ont pensé que l’imagination des poètes et des historiens en avait fait tous les frais, et que ce monde idéal était incompatible avec ce que nous savons de la nature humaine. Nous ne doutons pas, en effet, que cette peinture n’ait, été quelque peu embellie et enjolivée par le prisme de l’art. Cependant, quand nous nous reportons aux conditions tout à fait spéciales dans lesquelles ce petit peuple est né et a grandi, il nous faut bien admettre que tout ce que l’on a raconté de sa vie contient une part très large de vérité et de réalité.

Les défauts communs à tous les Français, tels que la jalousie, la médisance, les commérages, — défauts qui ont peut-être leur source dans l’extrême sociabilité de la race et qui seraient alors comme la rançon de ses qualités, — existaient en Acadie aussi bien qu’ailleurs ; mais il semble que ces défauts étaient comme atténués chez ces colons par des raisons toutes particulières. Les circonstances au milieu desquelles ils évoluaient apportaient une sorte d’adoucissement au caractère national, naturellement enclin à la critique et aux coups de langues. Dans les premiers temps de la colonie, alors que les familles étaient étrangères les unes aux autres, et probablement durant toute la durée du régime français, les misères humaines ordinaires devaient s’offrir aux regards. La destruction de Port-Royal par Argall, l’abandon dans lequel la France les laissait, les incursions fréquentes des anglo-américains, avaient poussé un certain nombre des premiers colons à se faire aventuriers, coureurs de bois, pêcheurs, à la suite de Biencourt, Denys, La Tour. Une telle vie est peu favorable à la moralité ; et l’on ne saurait s’attendre à rencontrer chez ces batteurs de forêts et de grèves les vertus qui distinguaient les premiers colons amenés par Poutrincourt ou qui signalèrent la petite société qui se forma plus tard du rassemblement de tous ces débris. Quand la vie fut devenue plus sédentaire, que des habitudes d’ordre et d’économie se furent introduites parmi eux au contact d’une population sobre et laborieuse, et que l’extrême fertilité du sol leur eut procuré une honnête aisance, l’épuration des mœurs se fit graduellement. Cette carrière aventureuse avait du moins eu pour effet de tremper fortement les caractères pour les luttes nécessaires qu’ils eurent à soutenir jusqu’à la conquête définitive du pays. D’autre part, comme ces hommes s’étaient accoutumés à se passer de frein, et que le délaissement où la France les avait tenus si longtemps leur avait appris à vivre en dehors de toute règle administrative et de la discipline officielle, il s’était développé au sein de la colonie un certain esprit d’indépendance qui devait mal s’accommoder des entraves que les gouverneurs français imposèrent dans la suite. Aussi, lorsque la France, après le traité de Bréda, reprit avec quelque fermeté la conduite de l’Acadie, des mécontentements et des récriminations éclatèrent contre une autorité jalouse de ses droits et qui se complaisait à multiplier autour de ses subordonnés les chinoiseries administratives et à les embarrasser dans le mécanisme compliqué des chancelleries européennes. La correspondance des gouverneurs porte la trace des difficultés auxquelles ils se heurtèrent de ce chef : M. de Brouillan, par exemple, dans une de ses lettres, qualifie les Acadiens de demi-républicains[14]. Cependant ces difficultés ne sont rien au prix de celles qui surgirent entre ceux qui se partageaient le pouvoir.

Par l’effet des conditions spéciales où ils avaient vécu, les Acadiens s’étaient donc formés à se gouverner par eux-mêmes, à se réunir, à se concerter, et à régler leurs différends à l’amiable ou selon des principes très simples qui convenaient à leur situation. Ils avaient ainsi acquis l’usage et le goût de la liberté. Ils savaient par expérience qu’ils pouvaient se dispenser d’être régis par une autorité centrale dont l’action ne serait que gênante pour eux, et qui ne contribuerait en rien à améliorer leur position ou à donner à leurs rapports mutuels une plus grande sécurité. C’est également pour ces motifs que, sous la domination anglaise, ils cherchèrent à se soustraire autant que possible au formalisme gouvernemental et à se suffire à eux-mêmes.

Or, il est certain que, dans leur état particulier de société, il y avait de bien meilleurs résultats à attendre de ces procédés, de la politique du laisser-faire, que de l’ingérence d’une autorité sans contrôle. Tout ce qui concernait l’intérêt public se décidait en assemblée ; les travaux d’ordre général se faisaient en commun. C’est ainsi que furent accomplies les vastes entreprises d’endiguement. Il fallait sûrement beaucoup d’harmonie et de bonne volonté pour exécuter en si peu de temps des œuvres aussi considérables. Les Acadiens en étaient récompensés par une abondance qui satisfaisait à leurs besoins et à leurs goûts modestes : leur ambition n’allait pas au delà. Ils n’avaient pas non plus à s’inquiéter de l’avenir de leurs enfants : de bonne heure s’était établie la coutume que la communauté fît les frais de leur établissement, lequel comprenait tout le nécessaire, en sorte que, au bout de quelques années, les fils se trouvaient dans une situation de fortune égale à celle de leurs pères. Je le répète, tout cela suppose qu’un parfait esprit d’entente régnait dans ce petit monde, puisque, même sous la domination anglaise, pas un seul cas de divergence ne s’éleva dans les décisions ayant trait aux intérêts communs : l’on décidait dans un sens ou dans un autre, mais toujours, en autant qu’on peut le voir, l’opinion était unanime[15].

Cette forme sociale, telle que nous avons essayé de la décrire, n’a cependant rien qui doive nous surprendre ; nous croyons au contraire que les mêmes circonstances eussent amené ailleurs des effets à peu près semblables. Pendant un siècle, les Acadiens restèrent sans relations avec la France et le Canada ; leurs coutumes et leurs traditions avaient fait d’eux un peuple distinct. Et si l’accroissement de la population ne dut à peu près rien à l’immigration, en revanche la race était tellement prolifique, les familles se multipliaient avec une telle intensité que, quatre-vingts ans plus tard, cette petite nation comptait dix-huit mille âmes[16]

De 1690 à 1710, ce ne fut qu’une suite ininterrompue d’hostilités entre la Nouvelle-Angleterre d’un côté, le Canada et l’Acadie de l’autre : hostilités dont le motif ou l’objet était tantôt la saisie de vaisseaux pêchant dans les eaux françaises, tantôt la destruction d’un port s’élevant sur les frontières mal définies de l’Acadie, du côté du Maine. En 1690, Port Royal fut pris et dévasté par l’amiral William Phips, et M. de Menneval, gouverneur de l’Acadie, emmené prisonnier à Boston, avec la petite garnison qui n’avait même pas songé à défendre la place[17]. Phips, tout entier à l’expédition qu’il préparait contre Québec, expédition qui échoua d’ailleurs pitoyablement, négligea de prendre les mesures nécessaires pour s’assurer de la possession définitive de Port-Royal. Aussi les Français, sous le commandement de M. de Villebon, eurent-ils beau jeu de s’y réinstaller en maîtres, l’année suivante.

Cette période de 1690 à 1710 fut probablement la plus sombre de toute la vie coloniale en Amérique, et la plus désastreuse pour la colonisation anglaise notamment. Pendant vingt ans, sans repos ni trêve, sur terre comme sur mer, il n’y eut que dévastations, pillages, surprises et embûches. Si l’on attaquait un fort et que l’assaut fut couronné de succès, alors la population que ce fort protégeait était massacrée parfois par les vainqueurs ; le plus souvent, une bande de sauvages alliés de la France profitait de la nuit pour s’abattre sur un fort sans défense : ceux qu’ils faisaient prisonniers étaient gardés en vue d’un échange ou d’une rançon. Par des avantages séduisants offerts aux flibustiers et des primes données à quiconque pourrait exhiber des chevelures d’indiens, l’on surexcita tellement l’appât du gain qu’il surgit des organisations dont le but était la maraude, le pillage et le massacre : occupations dangereuses qui provoquaient souvent de terribles représailles ; et cependant il ne manquait jamais d’hommes assez rapaces et en même temps assez hardis pour remplacer ceux que le sort avait fait disparaître à la fin de l’une ou de l’autre de ces aventures tragiques. En pareilles occurrences, l’homme civilisé se montre souvent supérieur au sauvage en cruauté ; et nous relevons au cours de ces événements des actes de basse trahison et de barbarie, commis par des blancs, qui n’ont pas été dépassés ni peut-être égalés par aucune des tribus indigènes. Il n’est pas douteux que les colons anglais n’aient été vivement provoqués à rendre mesure pour mesure ; les sauvages prenaient tous parti pour les Français, et il était difficile de ne pas tenir ceux-ci solidaires des sanglantes incursions auxquelles se livraient leurs alliés. C’était une nécessité de l’époque que les barbares figurassent dans les luttes que se livraient les deux nations ; mais rien ne saurait justifier les européens d’avoir adopté leurs procédés féroces et méprisé toutes les lois de l’honneur.

Cet état de choses ne pouvait durer longtemps. L’Acadie était trop faible et trop peu soutenue pour que ses ennemis lui permissent de continuer à menacer ainsi le commerce et la sécurité des établissements de la Nouvelle-Angleterre. Exaspérés, poussés à bout par les désastres nombreux qu’ils avaient essuyés, les anglo-américains se résolurent à tenter les plus grands efforts pour sortir d’une situation qui était devenue intolérable. Le sort final ne pouvait qu’être en leur faveur, car leur nombre était bien supérieur à celui des Acadiens ; la France, insouciante, ou occupée ailleurs, ne viendrait pas au secours de sa colonie. Et pourtant, encore que les forces des deux adversaires fussent extrêmement disproportionnées, la lutte fut plus longue et plus acharnée qu’on n’eût dû s’y attendre, les succès et les revers également balancés tinrent longtemps en suspens le résultat. Il ne fallut pas moins aux Anglais de quatre expéditions pour s’emparer de Port-Royal, où l’intrépide Subercase, puissamment secondé par le baron de Saint-Castin et d’autres capitaines, ayant sous leurs ordres des indiens, fit des prodiges de valeur. La première de ces expéditions fut entreprise par Church, le fameux Squaw-killer ; mais, poussé plutôt par l’idée du pillage et désirant remporter des exploits faciles, Church ne tenta aucun coup sérieux contre Port-Royal ; il fit seulement une descente à Beaubassin où il enleva tout le bétail qu’il put trouver, après avoir fait rompre les digues, brûler les habitations et causer toutes sortes d’autres dommages[18]. Une seconde expédition, <tiret|com|mandée> mandée par le colonel Marsh, présenta un caractère beaucoup plus redoutable. Le Rhode-Island et le New-Hampshire s’étaient joints au Massachusetts pour rendre l’attaque décisive. Cependant après un siège de onze jours, Marsh, repoussé sur tous les points, dut reprendre la mer ; mais au lieu de s’en retourner à Boston où il craignait d’être blâmé, il se réfugia à Casco. De là il écrivit au gouverneur Dudley pour l’informer de l’insuccès de sa tentative qu’il attribuait à ses officiers et à ses soldats, lesquels auraient refusé de le seconder. Le désappointement fut immense dans la capitale : l’on s’attendait si peu à un tel résultat que des préparatifs avaient même été faits pour célébrer avec pompe la prise de Port-Royal.

Humilié, mais non découragé, Dudley ne pouvant se résigner à licencier les troupes qu’il avait organisées et sur lesquelles il avait fondé de si belles espérances, intima à Marsh l’ordre de retenir bon gré mal gré ses soldats à bord de ses vaisseaux et de revenir sans tarder à Port-Royal avec le renfort qu’il lui envoyait. En même temps avaient été nommés trois commissaires chargés de surveiller les opérations d’un nouveau siège. Marsh, incapable de surmonter l’abattement et la tristesse qui s’étaient emparés de lui, déclina l’honneur de présider à cette expédition. Wainright, qui commandait en second, dut en prendre la responsabilité. Mais il ne fut pas plus heureux que son ancien chef ; et après un siège qui fut assez long, il se rembarqua sans avoir pu rien effectuer. Ceci se passait en août 1707 [19].

Jusque-là au moins, Port-Royal avait été ravitaillé et secouru par la France, encore que dans une faible mesure. Subercase avait réussi à satisfaire les sauvages en leur faisant quelques présents et surtout en les comblant de promesses. Ses bons procédés envers tous avaient eu pour effet d’inspirer l’ardeur et le courage qui étaient absolument nécessaires, étant donné l’état d’infériorité numérique dans lequel on le laissait. Tous les capitaines de Sauvages, d’Amours d’Echauffours, Saint Aubin, Bellefontaine, de Saillan, Denys de la Ronde, de la Tour ; les corsaires François Guyon, Pierre Maisonnat, de Morpain, s’étaient rangés sous ses rangs et l’avaient soutenu avec entrain. Avec leur aide et celle des habitants, il avait pu manœuvrer en dehors de la place, harceler l’ennemi sans affaiblir sa propre garnison, laquelle ne se composait que d’environ cent soixante soldats, dont les trois quarts étaient des jeunes gens indisciplinés que l’on avait recrutés au hasard sur les quais de Paris.

Informé que l’on se disposait à une attaque plus formidable que toutes les précédentes, Subercase fit instances sur instances auprès du gouvernement pour en obtenir des secours : ses appels demeurèrent infructueux ; rien ne put secouer la torpeur dans laquelle la Métropole semblait plongée. Pendant trois ans, la colonie dénuée de tout, compta presque entièrement pour subsister sur les rapines opérées par les corsaires. Pour comble de malheur, en 1710, la récolte manqua, et les pirates qui avaient été si nombreux l’année d’avant, quittèrent l’Acadie, chassés par une épidémie. Aussi, lorsqu’en septembre une flotte considérable, portant 3,400 hommes de débarquement, se présenta devant Port-Royal, il n’y eut qu’une voix dans la garnison et dans toute la colonie pour conseiller la reddition immédiate de la place[20]

Bien qu’il eût conscience de sa faiblesse et de l’impossibilité de sortir encore une fois victorieux d’une lutte où tout était conjuré contre lui, Subercase résolut cependant de tenter la fortune ; et sans vouloir entendre les propositions du général Nicholson, commandant de la flotte, il se mit en devoir de résister à l’ennemi. De leur côté, les Anglais que les échecs inattendus et répétés des années précédentes avaient rendus circonspects, ne procédèrent qu’avec une extrême prudence. Ils furent repoussés plusieurs fois ou durent se désister de leurs travaux d’investissement. Mais Subercase n’avait plus à sa disposition, comme autrefois, de corps de troupe qui lui permit de manœuvrer à l’extérieur des fortifications et d’aller harceler les assaillants dans leurs propres quartiers. La flotte avait paru devant Port-Royal le 24 septembre, et ce ne fut que le 12 octobre que fut signée la capitulation, à des conditions si honorables que Nicholson exprima son regret de les avoir accordées quand il se fut rendu compte du dénûment dans lequel se trouvait la garnison. Au manque de munitions de guerre s’était ajoutée une disette si grande que Nicholson eut à fournir des rations aux soldats français jusqu’à leur embarquement pour la France.

Port-Royal était donc devenu, et cette fois définitivement, possession anglaise : l’Acadie tout entière allait bientôt subir la même destinée. En un siècle, Port-Royal avait connu plus de vicissitudes qu’aucune autre ville d’Amérique : il avait été pris, pillé, détruit, abandonné, repris, sans que jamais la France eut songé à faire de sérieux sacrifices pour le garder : il semble que la mère-patrie ait ignoré l’importance de ce point stratégique, que les leçons de l’expérience soient demeurées pour elle infructueuses, qu’elle ne se soit pas émue du sort injuste et cruel auquel de fidèles sujets étaient abandonnés.

Il y aurait de quoi s’étonner de cette impardonnable insouciance de sa part si ce cas eut été unique. Mais la France n’a-t-elle pas donné ailleurs et partout le même exemple d’incurie ? L’Acadie, coin de terre si exposé, ne comptait encore qu’une population d’environ deux mille âmes, alors que les seules provinces de la Nouvelle-Angleterre en comptaient cent cinquante mille. Était-ce donc que les souverains français, et les gouverneurs qui les représentaient au Canada, n’appréciaient pas à leur valeur ces possessions coloniales ? Mais nous avons de nombreux documents qui prouvent au contraire que les gouverneurs de ces provinces ont en général attaché un grand prix à la conservation de ces domaines et qu’ils ont bien vu les moyens qu’il fallait prendre pour les rendre prospères, puissants, et utiles à la Métropole. Quelques-uns des rois de France ou certains de leurs ministres ont également fait preuve, en la matière, d’un grand sens politique et de vues élevées. Et, d’autre part, nous savons qu’en dépit du délaissement où il se trouvait, l’esprit d’entreprise, l’activité, l’audace ne faisaient nullement défaut au colon français. Ses courses hardies l’avaient rendu familier avec tout l’intérieur du continent, alors que les Anglais ne connaissaient encore que les côtes de l’Atlantique. Mais il aurait fallu que la mère-patrie secondât ses efforts et lui envoyât des secours au moins en hommes. Sous un gouvernement absolu qui s’arroge tous les droits et se réserve toutes les initiatives, qui soumet toutes choses à son action, même le peuplement d’une colonie dépend du pouvoir central. Et le roi de France n’avait qu’à en formuler le désir et à donner des instructions en conséquence pour qu’aussitôt se créât un mouvement régulier d’émigration parallèle à celui qui se manifesta en Angleterre. Pareil fait n’eut jamais lieu. Et qui donc faut-il en rendre responsable, si ce n’est l’autorité souveraine, qui n’était certes pas sans comprendre l’importance de la colonisation, mais qui s’est acquittée de ce soin avec la légèreté et l’inconstance qui caractérisaient tous ses actes.

« Lorsque je compare la fin des guerres de l’Europe depuis cinquante ans, écrivait M. d’Avaugour, en 1663, et le progrès qu’en dix ans l’on peut faire ici, non seulement mon devoir m’oblige, mais il me presse d’en parler hardiment. La France peut en dix ans et à moins de frais s’assurer en Amérique plus de puissance réelle que ne sauraient lui en procurer toutes ses guerres d’Europe[21]. »

« Qui peut entreprendre, disait Vauban, quelque chose de plus grand et de plus utile qu’une colonie ? N’est-ce pas par ce moyen, plus que par tout autre, qu’on peut avec toute la justice possible s’agrandir et s’accroître ?[22] » Et Louis XIV lui-même, qui pendant quelque temps parut s’occuper un peu sérieusement de ses colonies, le comprenait bien aussi lorsqu’avec tant de sagesse il écrivait en 1686 à M. de Champigny, intendant du Canada : « Pénétrez-vous bien de cette maxime qu’il vaut mieux occuper moins de terrain et le peupler entièrement, que de s’étendre sans mesure et avoir des colonies faibles, à la merci du moindre accident[23]. » Ce n’était peut-être là, pour le grand monarque, qu’une pensée fugitive, entre deux plaisirs. Pour mener à bonne fin ces beaux projets, la France avait besoin de calme et de paix. Mais, toujours emportée par l’orgueil, l’ambition ou le caprice de ses souverains, elle n’eut jamais le repos nécessaire pour se consacrer entièrement à leur réalisation. L’on voulait éblouir les peuples, faire rayonner l’éclat de la gloire royale, et Louis XIV estimait sans doute que son prestige et sa renommée ne pouvaient gagner beaucoup à l’entretien, dans les forêts d’Amérique, de modestes hameaux, et cela au prix de coûteux sacrifices. Cependant, l’avenir de la France était là plus que partout ailleurs. Le travail, il est vrai, serait lent et patient, les résultats lointains. Mais aussi quelle riche moisson, quelle gloire solide, quelle grandeur durable la France pouvait s’assurer !

La meilleure preuve de l’incurie gouvernementale est l’abandon dans lequel on laissa l’Acadie. Cette province reçut dans l’espace de tout un siècle, à peine deux cents colons, quand, à cause des dangers qu’elle courait et de son importance stratégique, il lui en aurait fallu cinquante fois autant. Comme l’Angleterre savait traiter autrement ses colonies ! Deux cents colons ! Mais le plus humble des établissements britanniques s’augmentait au moins de cet apport en une seule année. Dans le seul été de 1620, la colonie de Virginie vit venir douze cents soixante et un émigrants, et elle était déjà forte de six cents. En 1625, mille autres s’adjoignirent à ce nombre : aussi en 1648 comptait-elle déjà une population de vingt mille âmes. Avant 1640, deux cent quatre-vingt-dix-huit vaisseaux chargés d’immigrants avaient déjà jeté l’ancre dans le port de Boston[24]

L’Acadie offrait trop peu de sécurité pour que des colons vinssent d’eux-mêmes la peupler en foule. Il appartenait donc à la mère-patrie de se mettre à la tête d’un mouvement d’émigration régulier qui eût assuré à cette lointaine province la force du nombre et lui eût permis de se défendre elle-même et d’exploiter sans crainte les ressources que la nature lui offrait. Les choses se passèrent tout autrement. Le pouvoir ne s’occupa jamais sérieusement de cette question vitale : ah ! qu’il y avait loin de cette apathie aux sages maximes que Louis XIV faisait entendre à son intendant. Aussi, au lieu d’être le rempart des possessions françaises en Amérique, comme sa position l’y destinait, l’Acadie, faible en hommes, privée de secours, fut constamment pour elles une menace et un danger.

Il y a ceci encore d’inconcevable dans l’attitude de la France à son égard : pendant que cette colonie livrait les combats héroïques qui allaient décider de son sort, Louis XIV, toujours facilement séduit par les projets qui avaient de la grandeur, se prenait d’un véritable engouement pour la Louisiane et les régions intérieures reliant cette province aux Grands Lacs et au Canada. Certes il y avait là tout un empire à créer, si l’inconstance qui présida à tous les essais de ce genre n’avait fait tourner ce dessein en chimère coûteuse et n’avait hâté la ruine de la puissance coloniale française dans le Nouveau-Monde [25]

La France peut à bon droit se glorifier de son histoire qui compte des siècles remarquables ; mais nous ne croyons pas qu’elle puisse s’enorgueillir de sa politique coloniale. Loin de nous étonner que ses colonies aient eu une fin malheureuse, nous admirons plutôt qu’elles aient pu se maintenir si longtemps dans des conditions aussi désavantageuses. L’énergie, le courage, les efforts intelligents n’ont pourtant pas fait défaut chez les colons eux-mêmes. Nous en avons la preuve dans les nombreuses luttes, et tant de fois couronnées de succès, qu’ils ont dû soutenir contre un ennemi seize fois plus fort, soit pour se développer et pour étendre la puissance de la France, soit pour défendre leur propre existence. Leur conduite nous inspire une légitime fierté. Si tant d’héroïsme fut dépensé en pure perte, la honte en rejaillit sur l’administration qui se montra incapable et inhabile, frappée de stérile impuissance.

Le caractère national de la France, dans ses qualités comme dans ses défauts, était déjà fixé au dix-septième siècle, et l’on peut dire que Louis XIV en offrait la synthèse parfaite. Les grandeurs et les faiblesses de la race se résumaient, se reflétaient dans son monarque. L’âme d’un peuple est le plus souvent la résultante de circonstances apparemment insignifiantes, à peine remarquées lorsqu’elles se produisent. Ce n’est que peu à peu, et parfois bien tardivement, que les germes latents s’épanouissent et que les causes obscures sortent leurs effets. Pendant tout le moyen-âge, les peuples de l’Europe occidentale présentaient des différences peu sensibles encore ; leur physionomie n’avait pas ces traits saillants qui devaient les caractériser par la suite et leur mettre une si forte empreinte individuelle. L’Angleterre ne se distinguait guère de la France, et la France de l’Espagne, que par des nuances. Ces trois nations avaient déjà acquis quelques notions de liberté. Et c’était précisément leur manière de voir à l’égard de la liberté qui allait le plus puissamment contribuer à déterminer le caractère de chacune : suivant qu’elles en favoriseraient l’expansion ou qu’au contraire elles tendraient à la limiter et à en restreindre l’exercice, surgiraient entre elles ces différences, s’accentueraient ces particularités, qui donneraient à leur âme un cachet nettement distinct, la modèleraient selon un idéal divers. Et la conséquence allait en être une orientation nouvelle de leurs destinées, la marche vers un avenir conforme à leurs aspirations récemment écloses.

En ces temps lointains, la France et l’Angleterre nous apparaissent comme deux petits ruisseaux dont le cours paresseux sillonne la même plaine, et qui tour à tour se rapprochent, s’éloignent, se rapprochent encore : ils semblent couler dans la même direction. Vont-ils donc finir par se réunir ? Peut-être ! mais ce qui est certain, c’est que le même océan les recevra tous deux, après qu’ils se seront agrandis et que, chargés des eaux de nombreux affluents, ils seront devenus deux fleuves majestueux et puissants. Le même océan ? Non. Un tout petit accident de terrain a suffi pour faire dévier le cours parallèle de leurs flots et pour lui imprimer une direction opposée : l’un de ces fleuves ira vers l’Est, l’autre vers l’Ouest, ils auront pour terme deux océans. Tandis que l’un se déroulera, imposant et calme, à travers des prairies bien grasses, l’autre se précipitera avec fracas dans des gorges étroites, baignera tour à tour des paysages charmants ou d’arides contrées, tantôt élargira sa nappe limpide et tantôt se resserrera pour franchir un passage difficile. Ce petit accident qui devait changer le cours de ces deux fleuves et orienter en sens inverse leurs destinées, ce fut le concept de la liberté. Pour l’avoir interprété différemment, la France et l’Angleterre se sont engagées dans des routes dissemblables. La France, par la main de ses monarques avides de gouvernement absolu, restreignait les libertés, tandis que l’Angleterre travaillait à leur expansion : et voilà ce qui a marqué ces deux nations d’une empreinte à part et ce qui a donné à l’âge moderne sa physionomie pleine de contrastes.

Pendant que les grands seigneurs anglais se renfermaient dans leurs domaines, gardant ainsi un certain degré d’indépendance à l’égard du souverain, et se rangeaient ostensiblement du côté du peuple[26] pour conserver et croître les libertés communes ; en France, tout ce qu’il y avait de noblesse se précipitait vers la Cour, attiré par l’appât des faveurs et des plaisirs. Ce fait peut paraître insignifiant : en réalité, il fut l’origine du mouvement qui devait aboutir à la perte des libertés françaises. Ces hommes en quête de distinctions et d’honneurs, avides de jouissances, se firent plats courtisans pour les obtenir et restèrent silencieux devant les empiètements du roi. Privé de ses défenseurs, le peuple ne put résister à l’abolition des privilèges qu’il avait péniblement acquis. C’est ainsi que disparurent l’un après l’autre les conquêtes de la liberté, tant celles de la noblesse que celles du peuple. Quand Louis XIV, entrant botté et éperonné dans son Parlement, put s’écrier sans soulever une protestation : « L’État, c’est moi ! » — tout était consommé [27] La liberté avait vécu. Il ne restait plus que l’éclat précaire du trône et le prestige douteux du passé. La majesté du pouvoir royal finirait par s’incarner dans une Pompadour ou une Du Barry. De dégradation en dégradation, Louis XV se permettrait de dire : « Après moi, le déluge ! » Le déluge ne devait pas tarder en effet, mais ç’allait être un déluge de sang, prélude de nombreux essais infructueux pour recouvrer les libertés populaires, de réactions violentes déchaînées par les colères et les haines, avec des alternatives de gloires et d’humiliations.

L’Angleterre seule eut le bonheur de conserver la somme de ses privilèges. Ce n’est peut-être pas qu’au dix-septième siècle elle fut déjà parvenue à un degré de sagesse et de maturité qui la distinguait des autres nations. Mais sa position insulaire, et d’autres causes tenant plus du hasard que de la volonté humaine, l’ont sauvée du naufrage dans lequel sombrait partout la liberté des peuples.

« L’Angleterre, a dit Macaulay, a échappé à l’absolutisme, mais il s’en est fallu de bien peu qu’elle n’y tombât. » [28] Or, il est heureux pour l’humanité, que cette exception se soit produite. L’Angleterre doit sa grandeur à son culte de la liberté : c’est par là qu’elle est devenue pour les autres nations un exemple et un guide. En présence des résultats produits chez elle par le régime de la liberté, les peuples ont ouvert les yeux ; ils se sont inspirés de sa conduite ; ils ont voulu l’imiter. Ils ont également vu un modèle à suivre dans la nation que l’Angleterre a créée sur ce continent avec des éléments rajeunis et dans des conditions que seule pouvait en offrir une terre nouvelle.

Il semble que l’évolution de l’Angleterre dans le sens de la liberté soit un peu le fruit du hasard : c’est petit à petit pour répondre aux besoins du moment, pour se soustraire aux caprices ruineux d’un despote, pour donner satisfaction à cet instinct d’indépendance qui est si naturel au cœur humain, qu’elle s’est acheminée, en quelque sorte inconsciemment, dans cette voie. Mais les conséquences d’une telle évolution se dessinèrent enfin de façon précise et apparurent si avantageuses que la liberté fut adoptée comme principe de gouvernement. Il devint bientôt évident que la liberté avait pour accompagnement nécessaire l’éducation, que le progrès de l’une demandait le progrès de l’autre : et donc, au fur et à mesure que croissait la liberté, l’éducation étendait aussi son domaine : et c’est au développement simultané de ces deux puissances que notre siècle doit d’être parvenu à un si haut degré de civilisation.

Bonne en soi et si on la considère de façon abstraite, la liberté peut cependant devenir la source de bien des maux. Elle ne produit des effets salutaires que dans la mesure où les moyens et les procédés que l’on a mis en œuvre pour l’obtenir furent légitimes. Et de tous les moyens de la conquérir, le meilleur, celui qui donne les résultats les plus durables, c’est la lutte, une lutte constante, calme, réfléchie, qui s’appuie sur l’opinion publique pour l’éclairer à la fois et la guider, qui s’avance méthodiquement, d’une chose à une autre, par une gradation insensible et soutenue. Quand une réforme, une liberté nouvelle est entrée ainsi dans le champ des réalités, elle constitue une acquisition solide et permanente, un acheminement vers d’autres conquêtes.

C’est cette manière de procéder, plus encore que la liberté qui en a été le terme, qui a donné aux institutions anglaises cette physionomie stable et progressive que le monde admire. Elle a eu aussi son contre-coup dans le caractère de la nation, et c’est là peut-être son effet le plus important ; elle a empreint le tempérament britannique d’une modération, d’une fermeté, d’une dignité qui font sa supériorité dans les grandes entreprises et qui se manifestent dans ses différends avec les autres peuples. De là également est venu ce respect de la loi et de l’autorité qui est comme instinctif en Angleterre. L’on aime et l’on révère ce que l’on a obtenu à force de patience et de ténacité ; l’on ne songe pas à attaquer des privilèges qui sont le fruit de longs efforts. Le pouvoir lui-même se montre jaloux de conserver les droits que le peuple a acquis : l’idée ne lui vient pas de protester contre les sacrifices qu’il a consentis aux exigences de la nation, ouvertement exprimées par ses représentants légitimes, ni de violer les droits qu’il lui a accordés.

C’est pour avoir été privée de ses libertés et rejetée violemment en arrière que la France s’est lancée dans les révolutions. Lorsque Louis XIV confisquait à son profit personnel les privilèges de ses nobles et de ses peuples, il ne se doutait guère qu’il décrétait la ruine de sa dynastie. On l’a appelé grand parce qu’il a su éblouir ; en vérité, il fut plutôt médiocre, et fatal à son pays, car il a manqué, à un degré extraordinaire, de clairvoyance pratique, et l’œuvre qu’il a édifiée péchait par la base.

Les événements dramatiques dont la France a été le théâtre depuis 89 ont eu pour cause la suppression des libertés par la monarchie absolue. Mais la réaction contre la tyrannie du souverain s’est faite avec une violence et une brutalité qui ont gravement compromis les bons effets que l’on pouvait espérer de ce mouvement populaire. Si la France eut évolué lentement vers la liberté, elle eut acquis, par la force des choses, les meilleures qualités qui distinguent l’Angleterre, en même temps qu’elle eût heureusement développé ses propres dons. Mais il n’en fût pas ainsi. En opérant avec violence, elle a fait éclater dans son sein des troubles sociaux qui ne sont peut-être pas encore terminés. La liberté qui se fonde dans le sang n’est pas la vraie liberté : son origine la rend odieuse à une grand nombre et ne lui assure par conséquent qu’une existence précaire. La révolution provoque la contre-révolution ; le sang appelle le sang. Le régime qui s’impose par la brutalité suscite des adversaires qui chercheront à le renverser par les moyens qui ont servi à l’établir. De là un antagonisme irréductible entre les classes, le mépris des lois, les haines jamais désarmées, les conspirations sans cesse ourdies : de là naît dans le caractère national une tendance néfaste à vivre dans une perpétuelle agitation, tendance qui va s’accentuant et qui devient comme une habitude de l’esprit. Entre l’homme qui désire la république et celui qui voudrait revenir à l’ancien ordre de choses se creuse un abîme.

Si le caractère d’un peuple a une influence marquée sur les institutions qu’il se donne, l’on peut dire également que les institutions modèlent un peuple à leur image. Car dans la vie psychologique aussi bien que dans la vie sociale, tout effet devient cause, et tout phénomène déterminé devient à son tour phénomène déterminant. Les nuances qui, il y a trois ou quatre siècles, séparaient les Anglais des Français se sont accentuées grâce aux voies différentes dans lesquelles ces deux nations se sont engagées. Ce n’est pas à la faveur d’un idéal abstrait ou d’un système préconçu que la liberté s’est introduite en Angleterre. Des besoins nouveaux en réclamaient l’application graduelle. Et l’expérience a démontré que la liberté accordée sous l’empire de pareilles conditions est du plus grand prix. Le peuple anglais a eu le temps de se faire à ce nouveau régime, où le gouvernement évoluait sagement dans le sens de la liberté au fur et à mesure que la nation le demandait.

Et ainsi, tandis que l’Angleterre, élargissant de plus en plus sa conception du pouvoir, voyait grandir son prestige, la France enfoncée dans l’absolutisme, voyait au contraire diminuer son éclat et son influence. Or, un moment vint où cette dernière nation voulût non-seulement reprendre les privilèges qu’elle avait perdus, mais encore se placer d’un coup à la tête des peuples libres, briser soudainement toutes les antiques servitudes, et du jour au lendemain opérer une émancipation qui avait coûté à l’Angleterre trois siècles de patients efforts. L’expérience prouva que l’édifice social n’a de solidité que s’il est lentement construit, pierre par pierre, et si chacune de ses parties est alignée et cimentée avec beaucoup de soin : l’évolution d’un peuple vers le progrès doit se faire sagement, étape par étape.

Vouloir lui faire franchir d’un bond tous les intermédiaires qui le séparent du but rêvé serait compromettre son avenir. Quand l’Angleterre en était encore à la période difficile de l’incubation, les nations européennes étaient surtout frappées des maux engendrés par ses luttes pour la liberté : le bien qui allait sortir de là ne se précisait pas encore ; ce qui attirait l’attention, c’étaient les désordres qui accompagnent toujours les périodes de transition. Dans l’ardeur du combat se commettaient des crimes particuliers qui pouvaient faire douter de la légitimité du but que l’on se proposait d’atteindre. Il n’est pas étonnant que Louis XIV, et même sa noblesse, témoins de ces faits, aient jugé que l’absolutisme du souverain était seul capable d’assurer l’unité d’action, la stabilité, l’ordre, l’harmonie au sein d’une nation. Ce qui se passait au delà du détroit paraissait leur donner raison. Il est très probable qu’ils ne virent, dans les dissensions qui agitaient alors l’Angleterre, qu’une coalition d’intérêts personnels au plus grand désavantage du bien public. La liberté n’ayant pas encore jailli du creuset où s’élaborait son essence, il était bien impossible aux esprits d’en prévoir les effets sur le caractère national. Louis XIV s’entourait d’ailleurs d’une telle gloire factice que la nation française éblouie se berçait de l’illusion que le règne de ce monarque réalisait l’idéal du gouvernement et qu’un tel régime pouvait se prolonger indéfiniment. Mais la carrière du grand Roi s’est terminée dans les humiliations de la défaite, les revers de la fortune. Et après lui, les folies de la Régence, l’indifférence et les vices de Louis XV ont réveillé le peuple de son engourdissement ; et la France, travaillée par les philosophes, a commencé d’être remuée par ce grand souffle qui devait amener le renversement du trône et causer les plus profonds bouleversements sociaux que l’histoire ait enregistrés.

En dépit d’adversités accablantes durant lesquelles l’activité d’esprit et le patriotisme des français se sont manifestés en exemples vraiment touchants, le rôle de la France reste encore très grand dans le monde. La France est toujours la première des nations par le rayonnement de son génie, les ressources de son cœur, ses idées nobles et généreuses, son culte pour l’art et la beauté, l’œuvre de ses savants. Mais la mission prépondérante qu’elle pouvait exercer à l’égard de la colonisation et du peuplement de vastes régions de notre globe, elle ne peut plus espérer la remplir. La perte de ses immenses possessions d’Amérique l’a fait déchoir du rang supérieur qu’elle occupait comme puissance coloniale. Et à qui doit-elle s’en prendre de cette déchéance sinon à elle-même, à son apathie, à l’inconstance de ses desseins ?

Lorsque la France et l’Angleterre se disputaient l’Amérique du Nord, l’Angleterre comptait treize millions d’habitants et la France vingt-sept. Aujourd’hui, malgré son énorme expansion coloniale, l’Angleterre compte une population égale à celle de la France. Dans l’Amérique du Nord, États-Unis et Canada, près de cent millions d’habitants parlent sa langue, sont imprégnés de ses idées et de son génie particulier. [29] Qu’adviendra-t-il d’ici à un siècle ou deux, quand l’Angleterre aura transformé ses vastes colonies en de puissants empires ? Que ces colonies deviennent ou non indépendantes, elles auront servi à répandre au loin l’influence et le prestige britanniques et auront rapporté à la mère-patrie des avantages de toute nature.

Ce n’est pourtant pas à l’infécondité de la race qu’il faut attribuer l’insuccès de la colonisation française en Amérique. Car la prodigieuse expansion des Acadiens et des Canadiens, expansion qui n’a peut-être été égalée que par celle des Boers, montre au contraire que la race française est admirablement prolifique. Cet insuccès, il faut en chercher la cause dans les calculs erronés du gouvernement : il n’entrait pas dans les vues de ce dernier de renforcer les établissements qu’il avait fondés par l’envoi de nombreux contingents. Sans doute craignait-on que la Métropole ne se trouvât affaiblie si on laissait l’émigration se diriger vers le Canada. Il semble que les intérêts commerciaux étaient les seuls que l’on eût en vue et que l’on ne se préoccupât pas d’autre chose que de recueillir des bénéfices matériels immédiats. Quant à faire des sacrifices pour assurer l’avenir de ces vastes domaines où tout était à développer, et où les « possibilités » étaient en quelque sorte infinies, cela n’entrait pas en ligne de compte.

D’ailleurs, il est fort probable que les hommes d’État anglais n’ont pas prévu, beaucoup mieux que ceux de France, l’avenir que leur réservaient leurs colonies. Il ne faudrait pas dire qu’ils ont procédé, dans la création et le développement de celles-ci, en vertu d’un ordre d’idées sagement préconçues, qu’ils ont été mus par des desseins longuement mûris. Sous ce rapport, le gouvernement anglais ne fut ni plus actif ni plus clairvoyant que le gouvernement français. Il est vrai que l’émigration vers les colonies anglaises fut, dès leur début, considérable ; mais n’est-ce pas surtout l’initiative privée qui en fit les frais ? Les Puritains et les Quakers cherchaient un refuge contre l’intolérance, et l’Amérique leur paraissait être l’asile désiré. Ils espéraient y être leurs propres maîtres ou au moins se libérer là des entraves que l’on mettait en Angleterre à la liberté de leur conscience. Tandis que la France ne laissa jamais supposer aux Huguenots qu’ils ne seraient ni inquiétés ni molestés en Canada. Pendant qu’en France l’influence pernicieuse de la Cour débilitait la noblesse[30], en Angleterre les gentilshommes et les riches négociants se montraient pleins d’ardeur pour les entreprises lointaines, et si le gouvernement ne les encourageait guère, du moins ne leur suscitait-il pas d’obstacles ; mais en France, le contrôle et la règlementation de l’État paralysaient l’initiative privée, tuaient les desseins personnels. Si, comme l’Angleterre le fit pour les Puritains, la France eut laissé les Huguenots libres de venir s’établir en Amérique, ceux-ci n’eussent pas demandé mieux que d’y former un groupement indépendant[31]. Et de même les Ordres Religieux eussent bien voulu essaimer en ces vastes territoires. Mais, dans un cas comme dans l’autre, le pouvoir se montra défiant, ombrageux ; il ne voulut octroyer ni aux Huguenots ni aux moines la latitude nécessaire pour leur permettre de fonder des établissements. Et ainsi les colonies françaises se débattaient dans l’impuissance, victimes de l’inaction des particuliers et de la tyrannie du pouvoir. Sans doute, le gouvernement anglais, loin de se montrer d’abord sympathique aux Puritains, chercha au contraire à leur créer toutes sortes d’embarras et de difficultés : mais, détail important, duquel a peut-être dépendu le sort des colonies anglaises, la Grande Bretagne laissa s’amollir sa rigueur première, elle céda aux instances qui lui étaient faites : aussi, moins d’un siècle plus tard, cette florissante colonie puritaine comptait 75,000 âmes, quatre fois plus que la population totale de la Nouvelle-France [32]. C’est bien le cas de dire que le sort des Empires tient le plus souvent à des faits non prévus et en apparence insignifiants.

L’Angleterre n’a cependant pas procédé d’une manière bien supérieure à la France dans l’administration de ses colonies. Comme celle-ci, elle octroya à des particuliers des chartes ridicules qui leur permettaient de confisquer à leur profit de vastes domaines : et ces chartes, d’une teneur imprécise, s’annulaient souvent l’une l’autre ; on les accordait ou les retirait selon le caprice du moment. Et pour ce qui est de la qualité des émigrants, l’Angleterre fut loin de se montrer aussi difficile que sa rivale : celle-ci a mis parfois trop de rigueur dans son choix, mais l’autre pas assez[33]. Nous faisons toutefois exception pour les Puritains, qui, après avoir quitté l’Angleterre pour se réfugier en Hollande, passèrent de là en Amérique[34]. Les Puritains étaient animés par des motifs élevés et avaient une grande pureté de mœurs. S’ils demandèrent et finalement obtinrent la permission de venir s’établir dans le Nouveau-Monde, ce fut non pas seulement pour échapper à la persécution religieuse et pour trouver un asile où ils pussent vivre en conformité avec leurs convictions — car à ce point de vue la Hollande eut pu leur suffire — ; mais ayant entendu parler des établissements d’Amérique, ils décidèrent de s’y rendre, « attendu que s’ils restaient en Hollande, disaient-ils, leur postérité, après quelques générations, deviendrait hollandaise et perdrait tout intérêt dans la langue et la nationalité anglaises ». Ce n’était donc ni la richesse, ni les plaisirs, ni les satisfactions de la vanité ou de l’ambition que cherchaient ces « pèlerins de Dieu et de la liberté ». De tout autres motifs les guidaient vers une nouvelle « terre promise ». Ils trouvèrent ici cependant, non pas seulement ce qu’ils désiraient, mais encore tous les biens que peuvent procurer la frugalité, l’ordre, l’esprit d’économie, l’intelligence. En somme, cette émigration puritaine, à laquelle l’Angleterre s’était tant opposée, fut la plus fructueuse de toutes pour les intérêts anglais [35]

Il n’en fut pas de même de la colonie de la Virginie : on y emmena d’abord des familles choisies avec soin ; mais bientôt l’immigration se recruta parmi une population interlope[36]. « Dans les provinces du Sud, — dit Rameau, en son bel ouvrage Une colonie féodale en Amérique, auquel nous avons emprunté la plupart des considérations qui précèdent, — l’immigration, pour être moins excellente, n’en eut pas moins ses bons jours ; dans la Virginie et dans le Maryland, on vit des gentilshommes, des négociants, amener avec eux leurs tenanciers ou des familles choisies avec soin, pour les établir sur leurs fiefs et sous leur patronage. Cette immigration fut encore souvent fort bonne ; mais on ne saurait en dire autant du recrutement des engagés célibataires, qui dans ces colonies formèrent promptement la majorité des immigrants. Ce recrutement, qui s’opérait d’abord directement par les seigneurs pour le peuplement de leurs seigneuries, tomba bientôt dans le domaine commercial. Les capitaines de navires engageaient, moyennant une prime, des hommes qui consentaient à aller travailler dans les colonies, en aliénant d’avance leurs services pour un temps déterminé (de trois à cinq ans) ; en arrivant en Amérique, les capitaines se remboursaient de leurs primes et de leurs frais de transport en cédant aux colons leurs contrats d’engagement, avec un certain bénéfice. Tant que ce transport d’engagés fut très limité, il ne présenta que des inconvénients médiocres ; l’appât du gain étant minime, les capitaines n’enrôlaient guère que ceux qui se présentaient spontanément ; mais les profits étant devenus assez considérables pour que le trafic des engagés prit des proportions toujours croissantes, il ne tarda pas à en sortir de très fâcheux excès. On enlevait dans les ports de mer des enfants de quatorze ou quinze ans, et même des valétudinaires, on enlevait tous les vagabonds et repris de justice qui sentaient le besoin de s’éloigner des lieux où ils étaient trop connus[37], et sur les côtes du Nouveau-Monde, la vente de ces contrats, qui souvent n’étaient que fictifs, offrait un spectacle encore plus révoltant : c’était en réalité l’organisation de la traite des blancs, en une servitude temporaire ; de là à la traite des nègres pour une servitude indéfinie, il n’y avait qu’un pas ; il fut vite franchi.

« En 1619, dit Hildreth, il arriva en Virginie douze cents immigrants ; il y avait parmi eux cent vagabonds ou repris de justice qui furent vendus comme les autres, et aussi vingt nègres qui furent amenés et vendus par un capitaine « hollandais : c’étaient les premiers [38] ! » Voilà comment s’opéra la transition.

« On enrôlait aussi et même on enlevait quelquefois des jeunes filles qui se vendaient très bien en Virginie : en 1620, un premier convoi de quatre-vingt-dix jeunes filles, recrutées par un capitaine adroit et industrieux, fut vendu à raison de 100 livres de tabac par tête ; un exemple si profitable fut promptement suivi, et l’année suivante une nouvelle cargaison atteignit les prix de 150 livres de tabac par tête de fille. Le gouvernement anglais, éclairé par ces habiles manœuvres, songea alors à se débarrasser de ses prisonniers de toute nature, en réalisant un double bénéfice ; en les déportant, en effet, on s’épargnait les frais de leur entretien, et en vendant leurs services à titre d’engagement, on se procurait de l’argent. Ces envois furent fréquents, et cette déportation des criminels conduisit bientôt, par extension, à la déportation de tout ce qui était qualifié prisonnier ; on joignit aux prisonniers ordinaires les prisonniers politiques, et les dissensions civiles de l’Angleterre devinrent une des sources les plus importantes qui alimentèrent l’immigration d’Angleterre en Virginie : commerce honteux qui s’étendit peu à peu dans les autres colonies et jusque dans la Nouvelle-Angleterre :

« Ce trafic d’hommes de race anglaise devint si commun, dit encore Bancroft, que non seulement les Écossais faits prisonniers à la bataille de Dunbar furent expédiés en Amérique pour y être réduits en servitude, mais encore les royaux qui tombèrent au pouvoir des parlementaires à la bataille de Worcester, ainsi que les chefs de l’insurrection de Penruddoc, furent embarqués pour les colonies. En Irlande, les exportations de catholiques irlandais étaient nombreuses et fréquentes, et accompagnées de traitements si cruels qu’ils le cédaient à peine aux atrocités de la traite africaine. En 1685, près de mille prisonniers, compromis dans l’insurrection de Monmouth, furent condamnés à la déportation ; et aussitôt plusieurs hommes influents à la cour se disputèrent cette proie, comme une marchandise de grand profit. » [39] Comme on a pu le voir, le gouvernement anglais n’eut qu’une faible part dans le peuplement de ses colonies, et cette part ne fut pas toujours à son crédit. Toutefois, pour une raison ou pour une autre, ses erreurs ne furent pas aussi profondes que celles de la France, et ces erreurs même tournèrent à son avantage. Il valait peut-être mieux ne pas se montrer trop difficile sur le choix que de rester inactif à l’égard d’une chose aussi essentielle que la colonisation et surtout que de mettre des entraves à son progrès. Ces criminels que l’Angleterre exporta avaient à vivre quelque part ; et n’y avait-il pas chance de les réhabiliter en les laissant s’établir dans un pays nouveau ? Placés dans un milieu tout différent, propice aux libres initiatives, n’était-il pas possible que ces « avariés » se refissent un avenir et redevinssent de bons sujets, moraux et prospères ? La population primitive était d’ailleurs assez nombreuse déjà et assez morale pour absorber sans grands inconvénients ces rebuts de la société [40] Néanmoins, si le fait d’une pareille exportation peut avoir ses excuses, si l’on peut même aller jusqu’à soutenir qu’il pouvait produire de bons résultats au point de vue colonial, la forme dans laquelle il a été accompli est absolument blâmable, et rien ne saurait exonérer le gouvernement anglais « non seulement d’avoir toléré, mais plus encore d’avoir suscité cette traite odieuse des blancs qui devait conduire à la traite des noirs et vicier dans leur source les qualités précieuses dont cette société nouvelle avait été dotée à son berceau [41]. »

Une grande erreur de la France fut de ne pas coloniser, quand cela lui eut été si facile, le littoral de l’Atlantique, en tout ou en partie, de la Virginie en remontant vers le nord : elle se fût ainsi assurée des domaines sous des latitudes différentes et dans des climats variés. Le commerce, on l’a vu, était à l’origine l’idée dominante qui poussait les nations européennes à fonder des colonies. À ce point de vue, le choix que fit la France en s’implantant au Canada et en Acadie fut très heureux, pour un demi-siècle au moins, car ces pays offraient des avantages exceptionnels pour la pêche et la traite des pelleteries. Mais la rigueur de leur climat devait être un obstacle à l’avancement de la colonisation proprement dite. Si les établissements français sont restés dans une infériorité numérique aussi considérable, il faut en chercher une des raisons dans le climat. L’on ne tenait pas à émigrer en Acadie parce que l’on trouvait cette péninsule trop exposée aux incursions de l’ennemi ; et quant au Canada, sa température sévère rebutait les meilleures volontés. Louis XIV avait bien compris cela : aussi avait-il conçu le projet de coloniser les Illinois et le haut du Mississipi, afin d’ouvrir à l’expansion française de nouveaux débouchés dans des milieux plus doux, plus favorables à la culture. Mais il était trop tard.

L’on dit communément que le français n’est pas colonisateur. Il ne l’est peut-être plus. Depuis au delà d’un siècle, la France, jetée dans les révolutions et les contre-révolutions, bouleversée au dedans, durement éprouvée par les guerres, ayant à lutter pour maintenir sa situation en Europe, n’a pas eu le loisir de s’occuper sérieusement de ses colonies. Mais il est difficile d’admettre que le français du dix-septième et du dix-huitième siècle ne fut pas tout aussi colonisateur que l’anglais, l’espagnol ou le hollandais. L’infériorité, sous ce rapport, venait des institutions, des gouvernants et de la situation peu avantageuse dans laquelle se trouvait la France à l’égard de l’équilibre européen. Quant aux Français eux-mêmes, ce qu’ils ont accompli sur le sol d’Amérique nous paraît détruire l’assertion que ce peuple est impropre à coloniser.

Nous avons signalé comme l’une des causes principales de leur infériorité numérique le climat rigoureux qui régnait dans leurs colonies : combien de braves colons y furent décimés par le froid et la misère, et combien de leurs compatriotes de France renoncèrent à émigrer sur les bords du St-Laurent par crainte de venir y augmenter le nombre des victimes qui avaient déjà succombé aux intempéries des saisons. Mais ceux qui eurent le courage de venir quand même s’y établir ont manifesté des aptitudes physiques, une énergie, une habileté, un esprit d’entreprise qui nous semblent supérieurs à tout ce que l’on a pu observer chez les Anglais : et ces qualités personnelles expliquent qu’ils aient pu résister pendant un siècle et demi à un ennemi seize fois plus nombreux.

Les Français avaient exploré l’intérieur du continent et fondé partout des postes quand les colons anglais ne s’étaient pas éloignés encore des rivages de la mer. C’est de 1680 que datent les établissements de Détroit, de Frontenac, de la Baie Verte, de Vincennes, et quelques autres dans les Illinois[42]. Telles étaient leur activité et leur hardiesse que les habitants de Détroit offrirent de lancer trois mille colons dans le pays avoisinant, afin de dominer l’intérieur du continent, si le gouvernement français voulait seulement leur accorder une compensation en facilitant l’envoi d’une forte émigration en Canada.

Abandonnés, délaissés par la Métropole, sans direction et sans secours, les Français firent face aux difficultés de leur situation avec un courage et une intelligence rares. La loyauté de leurs procédés, leur sagesse et leur justice leur assurèrent une influence considérable sur les tribus indiennes. Il est à remarquer en effet que les nôtres n’eurent jamais à combattre les sauvages habitant les pays dont ils s’emparaient au nom du roi de France, qu’ils s’en firent au contraire des alliés fidèles, même dans les circonstances les plus critiques. L’on n’ignore pas qu’il en fut tout autrement dans les colonies anglaises : pour une raison ou pour une autre, les anglo-américains ne surent pas se concilier l’affection des indigènes : ceux-ci se livrèrent souvent contre eux à des actes de cruauté et de vengeance qui provoquèrent des représailles terribles de la part des Anglais, représailles qui se terminèrent souvent par l’extermination de ces tribus.

« Enfin, dit Rameau [43], s’il est un point où éclata surtout l’intelligence des colons français, ce fut dans la juste appréciation de la topographie et des circonstances locales qui les entouraient, dont ils tirèrent constamment un si excellent parti ; c’est par là qu’ils parvinrent à se soutenir dans leur défense et à faciliter leurs attaques. La sûreté et la rapidité du coup d’œil, l’habileté des combinaisons, la promptitude de la résolution, l’énergie de l’action ne le cédaient en rien, chez eux, à la vigueur du tempérament, à la souplesse du corps, à la sobriété et à la rusticité des habitudes. Le travail de l’intelligence se joignait donc à l’œuvre de la nature pour former en ce pays une race d’élite à laquelle rien n’a manqué, excepté la fortune, et le concours de la mère-patrie ! »

Les français succombèrent enfin, mais comme épuisés par leurs victoires, et après avoir longtemps, et à maintes reprises, au cours des luttes suprêmes, remporté des avantages qui tinrent en suspens le résultat. Quand Port-Royal se rendît, il avait déjà résisté deux fois à une armée supérieure en nombre à la population totale de l’Acadie. Et lorsque le Canada dût à son tour céder à l’envahisseur, c’est qu’il n’y avait plus pour lui d’autre issue possible. Que faire en effet avec cinq ou six mille soldats contre les soixante mille que lui opposait l’ennemi[44] ?

Nous n’avons pas voulu déprécier les mérites des colons anglais ni rehausser jusqu’à l’excès ceux des colons français, ni même établir entre eux des comparaisons. Les uns et les autres avaient leurs qualités et leurs défauts. Nous avons seulement voulu protester contre l’opinion qui attribue le succès final des Anglais à leur prétendue supériorité dans l’art de coloniser. Cette supériorité est une lubie. Ils avaient le nombre, la force matérielle : cela explique tout. Quant aux colons français, ils ont donné des preuves d’endurance, d’initiative et d’intelligence qui leur eussent permis d’accomplir des merveilles s’ils se fussent trouvés dans des conditions seulement normales. La déplorable issue de la colonisation française en Amérique est imputable, non pas aux colons mêmes, mais au gouvernement, et à un fâcheux concours de circonstances qui ont rendu vains les plus admirables mérites personnels et les plus nobles efforts de l’héroïsme.

  1. Christophe Colomb, né vers 1436 ou 1441, ou plus vraisemblablement vers 1446, dans l’État de Gênes, mort à Valladolid en 1506. Se fit marin à l’âge de 14 ans. Vers 1480, épousa la fille du navigateur portugais Perestrello. Se tenait en relation avec l’astronome florentin Paolo Toscanelli. Fit d’abord un voyage dans les mers du Nord et en Islande, et plus tard en Guinée. C’est vers 1483 qu’il projeta le voyage d’Est en Ouest, à travers l’Atlantique. Il soumit son plan à Jean II, roi de Portugal, qui essaya de lui en ravir le succès. Il s’adressa enfin à l’Espagne dont les souverains lui accordèrent, après la paix de Grenade, les caravelles nécessaires pour accomplir son voyage, 17 avril 1492, à Santa-Fé. Le 3 août 1492, il partait de Palos : dans la nuit du 11 au 12 octobre 1492, il arriva devant une petite île de l’archipel des Bahama, Guanahani, qu’il appela San Salvador, il côtoya successivement une partie des îles de Cuba. Il rentra à Palos le 17 mars 1493. Le 23 septembre 1493, il organisa une nouvelle expédition, qui dura trois ans et au cours de laquelle furent explorées la Dominique, la Guadeloupe, Porto-Rico. En 1498, nouvelle expédition qui le conduisit le long du continent américain au delta de l’Orénoque. Sa dernière expédition eût lieu en 1502, où fut complétée la reconnaissance des Antilles et exploré le littoral d’une partie de l’Amérique centrale. Il mourut délaissé le 20 mai 1506.
  2. « Celui qui parût entrer davantage dans cette pensée (qu’on ne se rebutât point sitôt d’une entreprise dont le succès ne devait pas dépendre d’une ou deux tentatives) fut un gentilhomme de Picardie nommé François de la Roque, Seigneur de Roberval, et que François I appelait quelquefois le Petit Roy du Vimeu. Il demanda pour lui-même la Commission de poursuivre les découvertes. Le Roy par ses Lettres Patentes datées du 15 janvier 1540, le déclare Son Vice-Roy et Lieutenant-Général en Canada, etc., M. de Roberval partit l’année suivante avec cinq vaisseaux, ayant sous lui Jacques Cartier en qualité de premier Pilote. La navigation fut heureuse ; Roberval bâtit un fort, les uns disent sur le fleuve St-Laurent, d’autres dans l’Isle du Cap-Breton, et y laissa Cartier en qualité de Commandant, après quoi il retourna en France… le froid et les autres incommodités du Pays rebutèrent bientôt la garnison du nouveau Fort, les Sauvages de leur côté prirent ombrage de ces étrangers et commencèrent à les molester, et tout cela joint ensemble, outre que M. de Roberval tarda peut-être un peu trop à revenir, obligea Cartier à s’embarquer avec tout son monde pour retourner en France ; mais ils rencontrèrent près de Terre-Neuve le Vice-Roy qui leur amenait un grand convoi (1542.) Dès qu’il (Roberval) eut rétabli toutes choses dans son Fort, il y laissa encore Cartier avec la meilleure partie de ses gens ; puis il remonta le fleuve St-Laurent, entra même dans le Saguenay… Il paraît que M. de Roberval fit encore quelques autres voyages en Canada, mais de bons mémoires assurent que la guerre déclarée entre François I et l’Empereur Charles-Quint l’arrêta pendant quelques années en France… Tous conviennent au moins qu’il fît un nouvel embarquement en 1549, avec son frère que François I avait surnommé le gendarme d’Annibal. Ils périrent dans ce voyage, avec tous ceux qui les accompagnaient, et on n’a jamais bien su par quel accident ce malheur était arrivé.

    Hist. et desc. gén. de la N. France, par Charlevoix, Paris, Didot, 1744. Tome I, liv. 1, p. 31 et seq.

    Garneau apporte des variantes importantes à ce simple récit de Charlevoix : « Les lettres-patentes de François I à Roberval sont du 15 janvier 1541 (Voir arch. Nat. reg. U. 734, fol. 54-62). Il faut se rappeler ici que jusqu’en 1567, l’année commençait à Pâques. Le départ de Roberval ayant été retardé, Cartier prit les devants et s’embarqua à St-Malo le 23 mai 1541. Après une traversée de 3 mois, il s’arrêta dans le havre de Carpunt, au Nord de Terre-Neuve, pour y attendre Roberval qui ne vint pas. Cartier poursuivit son voyage d’exploration jusque vers le saut Saint-Louis. Au printemps, il se décida de se rembarquer avec tout son monde. Roberval faisait justement voile vers l’Amérique. Il était parti de La Rochelle le 16 avril 1542 avec 3 navires. Suivant la version de Hakluyt, les deux petites flottes se seraient rencontrées à St-Jean de Terre-neuve, au mois de juin 1542. Cartier aurait refusé de rebrousser chemin et serait retourné à St-Malo. Roberval, rendu au Cap-Rouge en juillet, fit commencer un établissement qu’il appela France-Roy. En 1543, Roberval serait rentré en France avec la colonie entière. Découragé par l’échec de son voyage, à bout de moyens, il aurait renoncé pour jamais à ses projets sur le Canada. » (Histoire du Canada, 5e édit. Tome I, c. II-III, p. 31 et seq.) V. aussi l’appendice XXV consacré à Roberval. — Cf. Ferland. Cours d’Histoire du Canada. Tome I, ch. 2e : « Des mémoires affirment que Roberval, après s’être distingué dans les guerres entre François I et Charles-Quint, s’embarqua de nouveau en 1549 avec son frère pour continuer ses découvertes et qu’il périt misérablement ainsi que tous ses compagnons de voyage. Ces assertions sont contredites par Thénet (dans sa Cosmographie) qui dit que Roberval fut tué de nuit près de Saint-Vincent, à Paris. » — Voir Histoire Populaire du Canada par J. Casteel Hopkins, traduite par Benjamin Sulte, c. I, p. 27 et seq. L’auteur croit à l’expédition de 1549. — V. Histoire de France, de Lavisse. Tome V, Ire Partie (par II. Lemonnier.) Livre IV, c. IV, par. 111. La France et les Mondes Nouveaux, p. 285. D’après cet auteur, Roberval, aurait fait une seule expédition de 1541 à 1543.

  3. Lettres-patentes de François I. Nouv. Requis., franç., 9269, fol 5, copie (Arch. de la Seine-Inférieure, Reg. crim. de 1539 à 1558, fol. 6, Vo.) « Les voyages de Cartier sont les premiers de France qui correspondent vraiment aux tendances scientifiques ou politiques, développées par les explorateurs… On n’a encore sur Cartier que trop peu de renseignements. Il était né à Saint-Malo vers 1491 ; il mourût en 1557. En 1533 il commandait un navire de ce port, quand il sollicita l’appui de François I pour tenter une exploration dans le Nouveau-Monde. Sa requête fut bien accueillie : le 12 mars 1534, le Roi mandait à son trésorier de payer 6,000 livres tournois pour l’équipement des navires de Cartier. Ce dernier partit de Saint-Malo avec deux navires, le 20 avril 1534 ; vingt jours après, il arrivait à Terre-Neuve, au cap Bonavista, et le 27 mai à la baie des Châteaux, (aujourd’hui détroit de Belle-Isle ;) il longea ensuite la côte occidentale de Terre-Neuve, puis attendit à l’entrée du golfe St-Laurent. De là, il retourna en France et y rentra le 5 septembre. Le 30 octobre 1534, Cartier recevait commission de conduire une nouvelle expédition. Il s’agissait de pénétrer plus avant dans le golfe Saint-Laurent et de prendre possession des terres au nom du roi de France. L’expédition fut prête au mois de mai 1535. Elle se composait de 3 navires ; l’équipage comptait environ 110 hommes. Cartier longea la côte du Labrador, pour arriver à la pointe d’une île qu’il appela l’île de l’Assomption, aujourd’hui Anticosti, et entra dans l’embouchure du St-Laurent. Il remonta le fleuve, le 17 sept, arrivait à l’embouchure du Saguenay. Il se rendit à Stadaconé, aujourd’hui Québec. Non loin de là il trouva un excellent mouillage qu’il appela Havre Sainte-Croix, où il laissa deux de ses navires, pour remonter avec le troisième le St-Laurent jusqu’à Hochelaga, aujourd’hui Montréal. Ce fut le terme de sa marche en avant. Cartier rentra au havre Sainte-Croix, où il hiverna jusqu’à la fin d’avril 1536. Le 6 mai, Cartier repartait, avec deux navires, abandonnant le troisième, faute d’un équipage suffisant pour le monter. L’expédition vint passer au large de l’île actuelle du Prince-Édouard ; elle fut de retour à Saint-Malo le 15 juillet 1536. »

    Jacques Cartier a laissé trois relations de ses trois voyages en Canada. « Brief récit succincte narration, de la navigation faicte es ysles de Canada, Hochelage & Saguenay & autres, avec particulières meurs, langage, & cérémonies des habitans d’icelles : fort delectable a veoir.» Paris, 1545. Ces relations sont fidèlement analysées dans Histoire de la Colonie française en Canada, Tome I, page 2 à 59. Et les notes à la fin de l’ouvrage, de I à XVIII inclusivement, sont extrêmement importantes à ce sujet. C’est le savant abbé Faillon qui est l’auteur de cette remarquable Histoire qui a paru en 1865. (Villemarie, Bibliothèque Paroissiale.) Voir aussi Charlevoix, Histoire et Description générale, etc. Livre Premier. Garneau, Histoire du Canada. Chap. Deuxième. Histoire de France, de Lavisse, Tome V, livre IV, ch. IV. Garneau dit qu’après son troisième voyage « Jacques Cartier disparaît de l’histoire. » « Il paraît toutefois, dit l’auteur de l’Histoire de la Colonie française en Canada (Introduction, page 56) — que, pour donner à Jacques Cartier un témoignage public de sa satisfaction et tout à la fois pour le récompenser de son dévouement, François I lui avait accordé des lettres de noblesse. Du moins, après ses voyages en Canada, nous trouvons qu’il est qualifié sieur de Limoilou, dans un acte du chapitre de Saint-Malo, du 29 septembre 1549 ; et que, dans un autre du 5 février suivant, il a la qualification de noble homme : titre d’honneur que l’on ne donnait, en effet, qu’à ceux qui avaient été anoblis. Mais, n’ayant laissé aucun enfant de son mariage avec Catherine Desgranges, (fille de Jacques Desgranges, connétable ou gouverneur de Saint-Malo, qu’il avait épousée en 1519,) il ne transmit sa noblesse à personne. »

  4. Richard Hakluyt, géographe anglais, né à Eyton en 1553, mort en 1616. Il introduisit en Angleterre l’usage des globes et fut pourvu de bénéfices ecclésiastiques. Son ouvrage capital est Principal navigations, voyages, trafiques and discoveries of the English nation (1598-1600), dont Walter Raleigh l’aida à recueillir les matériaux ; il y publia les résultats, accompagnés de documents nombreux, de plus de deux cents voyages. Auparavant Hakluyt avait édité : Divers voyages touching the discovery of America (1582) et un Discours relatif aux découvertes occidentales (1584). On lui doit aussi une traduction de l’Histoire des découvertes, de Galvano, (1601) etc. Les mss. qu’il laissa en mourant ont été utilisés par Purches dans ses Pilgrim. Une société dite Hakluyt Society s’est fondée en 1846, pour publier tous les textes relatifs aux anciens voyages, et a depuis lors édité plus de cent volumes.
  5. Marc Lescarbot, avocat, littérateur et voyageur français, né à Vervins entre 1565 et 1570, mort en 1630. Il quitta le barreau de très bonne heure et s’embarqua pour la Nouvelle-France, d’où il rapporta des renseignements précieux. Il fut attaché ensuite à Pierre Castille, ambassadeur en Suisse. Son ouvrage le plus intéressant est une Histoire de la Nouvelle-France, (1609.) Cette histoire, précieuse à plus d’un titre, a besoin d’être corrigée quant à ce qui concerne la question religieuse. Le titre complet en est : Histoire de la Nouvelle-France, contenant les navigations, découvertes et habitations faites par les Français es Indes Occidentales et Nouvelle France sous l’aveu et autorité de nos Rois Très-chrétiens, et les nouvelles fortunes d’iceux en l’exécution de ces choses depuis cent ans jusqu’à hui : en quoi est comprise l’Histoire morale, naturelle et géographique de la dite Province, avec les Tables et figures d’icelle, par Marc Lescarbot, avocat en Parlement, témoin oculaire d’une partie des choses y recitées, octavo, à Paris chez Jean Milet, sur les degrés de la Grand’Sale du Palais 1609. Cette histoire eut six éditions de 1609 à 1618 ; une septième en 1866. Lescarbot a aussi écrit Adieu à la France (1608) ; Les Muses de la Nouvelle-France (1609) ; la défaite des sauvages amouchiquois par le Sagamo Membertou (1609) ; après un séjour en Suisse, il publia en vers un Tableau des treize cantons (1613). Plusieurs ont affirmé que Lescarbot était protestant ; ce fut par exemple l’opinion de Faillon. Mais son contrat de mariage avec Françoise de Valpergue, 3 septembre 1619, atteste qu’il était catholique. V. Jal. Dict. erit. de biogr. et histoire, édit de 1872, art. Lescarbot. Aussi Cath. Encyclop. art. Lescarbot, par L. St. G. Lindsay.
  6. Pierre du Guast ou de Gua, sieur de Monts, né en Saintonge vers 1560, mort vers 1630, obtint le titre de lieutenant général en Acadie et le monopole du commerce pendant dix ans. Ancien compagnon de Chauvin, il avait conservé de Tadoussac et de la région du St-Laurent le souvenir d’un fâcheux pays. Aussi fit-il voile plus vers le sud ; il pénétra dans la baie française (baie de Fundy), et crut rencontrer dans l’île Sainte-Croix le lieu le plus favorable à un établissement. Mais il n’y avait pas là d’eau douce et le froid y était très rigoureux. La plupart des colons périrent ; les survivants se transportèrent sur le bord opposé de la baie de Fundy, à Port-Royal (aujourd’hui Annapolis.) De Monts ayant été privé du monopole du commerce des pelleteries (1607), un gentilhomme champenois, le sieur de Poutrincourt, alla plaider sa cause auprès de Henri IV qui consentit à renouveler le privilège de de Monts pour un an. Celui-ci donna Port-Royal à Poutrincourt, qui le repeupla (26 février 1610.) Malheureusement la mort de Henri IV arrivée le 14 mai, eut des suites funestes pour la petite colonie de la baie française. Les Jésuites, par l’influence de l’Italien Concini, favori de la reine, se firent recevoir par Poutrincourt comme missionnaires en Acadie. Les Pères Biard et Massé s’embarquèrent sur La Grâce-de-Dieu le 26 janvier 1611. Il fut entendu que la subsistance des missionnaires serait prise sur le produit de la traite des pelleteries. Cela n’alla pas sans difficultés. Après le départ de Poutrincourt, 17 juin 1611, de graves dissentiments éclatèrent. Finalement, Antoinette de Pons, marquise de Guercheville, fit équiper à Honfleur le Jonas, qu’elle mit sous les ordres de La Saussaye, 12 mars 1613. Ce navire portait deux ou trois jésuites, le P. Quentin et le F. Gilbert du Thet. La Saussaye alla prendre les PP. Biard et Massé à Port-Royal et se dirigea vers la rivière Pentagouet, aujourd’hui Penobscot, dans le Maine. Arrêté par la brume, il débarqua sur l’île du Mont Désert où il fonda un établissement qu’il nomma Saint-Sauveur. En juillet 1613, Samuel Argall, armateur de la Virginie, enleva et saccagea cet établissement. Continuant ses brigandages, Argall fit voile vers Port-Royal qu’il détruisit de fond en comble (1613.) Poutrincourt peut être regardé comme le véritable fondateur de Port-Royal et de l’Acadie elle-même ; sa persévérance en assura l’établissement ; (il y revint en effet au printemps de 1614, pour ravitailler de nouveau sa seigneurie acadienne, et quitta pour jamais l’Amérique.) La destruction de Port-Royal n’amena pas l’abandon de toute la province. Elle continua toujours d’être occupée, sur un point ou sur un autre, soit par le second fils de Poutrincourt, soit par Charles Latour, et par la plupart des anciens habitants. — Cf. Garneau. T. I. Livre I, c. I, 61 et Seq. — Hist. de France, de Lavisse. T. VI. IIe P. Livre I, c. 4.
  7. Charles de Biencourt, fils de Poutrincourt, auquel il succéda dans le gouvernement de Port-Royal, en 1610. Demeura en Acadie jusqu’à sa mort, vers 1623. Charles de Menon, sieur d’Aulnay de Charnisay, gouverneur de l’Acadie en 1638, après la mort du commandeur de Razilly. Abandonna la Hève pour aller se fixer avec tous les habitants à Port-Royal. Sa mésintelligence avec La Tour eût de déplorables résultats. Mourût eu 1650. — Claude de la Tour vint en Acadie en 1604. Son fils, Charles, joua un grand rôle dans l’histoire de cette province, par ses démêlés avec d’Aulnay, dont il épousa la veuve eu 1651, Il mourut en 1664. — Le baron de Saint-Castin se distingua par sa bravoure à Port-Royal, en 1707. Il mourut en France en 1722. — Nicolas Denys reçut en propriété le tiers de l’Acadie, depuis Ganso jusqu’à Gaspé en 1632. Ruiné par les agressions de Le Borgne et de la Giraudière, il alla s’établir à Québec en 1654. — Daniel Auger de Subercase fut nommé gouverneur de Port-Royal en 1706, après la mort de M. de Brouillan. C’est sous son administration que l’Acadie passa définitivement à l’Angleterre.
  8. Samuel Argall apparaît dans l’histoire en 1609, parmi les premiers aventuriers qui vinrent tenter fortune en Amérique. C’est lui qui amena d’Angleterre Lord Delaware, le 6 juin 1610, à temps pour empêcher les colons d’abandonner Jamestown. Il est fameux pour s’être emparé par ruse de Pocahontas, fille d’un grand chef sauvage. Ses audacieux coups de mains contre les établissements français de l’Île du Mont Désert et de Port-Royal sont diversement interprétés par les historiens. En mai 1617, il revint en Virginie avec le titre de député-gouverneur. Le 26 juin 1622, fut fait chevalier par Jacques I à Rochester. Il mourut eu janvier 1626. Fiske qualifie Argall de astute and foxy. V. New France and New England, p. 71 & seq. Houghton, Mifflin and Co. Boston & New York 1914.
  9. William Alexander naquit à Menstrie House, près de Stirling, vers 1567. Vers 1604, épousa Janet, fille de Sir William Erskine. En 1621, reçut de Jacques I, d’énormes concessions de territoire embrassant la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick, la péninsule de Gaspé, avec une charte le nommant lieutenant-héréditaire de la nouvelle colonie. Il chercha à recruter des émigrants, mais les avantages qu’il promettait étaient si minces qu’il ne se trouva que des gens de basse classe pour les accepter. Alexander se rendit bientôt compte que ses immenses domaines étaient un gouffre dans lequel s’engloutissait tout son avoir. Il en coûte cher de pratiquer la mégalomanie. Depuis 1626 jusqu’à sa mort, il fut secrétaire royal pour l’Écosse. En 1630, fut fait maître des requêtes pour l’Écosse, et en 1631 juge extraordinaire de la cour des Sessions. En 1631, le roi Charles lui intima l’ordre d’abandonner ses possessions d’Amérique, qui furent rendues à la France l’année suivante. Alexander fut fait comte de Stirling en 1639. Il mourut le 12 février 1640, dans sa maison de Covent Garden. Alexander passa sa vie dans les dettes. Il a écrit de nombreux poèmes, des drames, une brochure intitulée Encouragement to Colonies, etc., etc. V. New France and New England, par John Fiske, p. 86 et seq.
  10. Hubert d’Andigny de Grandfontaine, ci-devant capitaine au régiment de Carignan, puis au régiment de Poitou, et maintenant major d’infanterie, avait servi avec distinction sous M. de Tracy, tant en Europe qu’en Canada. Il fut le premier gouverneur en titre de l’Acadie ; jusque là l’Acadie avait été comme une espèce de principauté où le seigneur était la seule autorité. Désormais, il y eut un gouverneur royal. M. de Grandfontaine remplit ces fonctions jusqu’en 1680. — V. Rameau. Une colonie féodale en Amérique. Tome I, c. IV. Paris, Plon, 1889.
  11. Voir ce recensement publié in-extenso dans la France aux Colonies, note 4 du ch. II, p. 124.
  12. Les chiffres que nous donne Richard ne concordent pas tout à fait avec ceux qui se trouvent dans Rameau. L’auteur d’Acadie n’indique d’ailleurs pas ses sources de renseignements, tandis que Rameau s’appuie sur les archives du ministère des colonies. Il est donc de notre devoir de rectifier et de compléter notre texte d’après les statistiques établies par ce dernier. Le recensement de 1686, dit Rameau, dressé par M. de Meulles, et nominal, porte : à Port-Royal, 592 habitants en 95 familles ; au Cap de Sable, 15 habitants en 4 familles ; à la Hève, 19 habitants en 8 familles ; aux Mines, 57 en 10 familles ; à la rivière Saint-Jean, 16 en 9 familles ; à Beaubassin, 129 en 19 familles ; à Miramichy, 5 à 6 habitants ; à Chédabouctou, 20 habitants ; à Népisiguy, 5 ; à l’île Percée, 26 en 5 familles. Plus un certain nombre de valets et d’engagés qui ne sont pas portés nominalement. Ce dénombrement contient 155 familles, dont 48 seulement proviennent d’émigrants venus depuis 1671. Nous pouvons donc en conclure que ce fut à partir de 1686 qu’il ne vint presque plus d’immigrants français en Acadie, car en 1707, il ne serait guère venu qu’une dizaine d’immigrants. En 1671, le cens nominal de toute l’Acadie donne 394 habitants ; en 1686, 885 ; en 1689, 803 ; en 1693, 1,068. Le recensement de 1714 est le premier qui ait été fait après la conquête anglaise, et c’est le dernier des recensements nominaux, ce qui lui donne un intérêt tout particulier. Il a été dressé par le père Récollet Félix Pain qui était alors missionnaire à Beaubassin et qui le transmit au gouverneur de Louisbourg. — V. La France aux Colonies. Notes 2 et 4 du ch. III, p. 128-129. — Une colonie féodale en Amérique. Pièces justificatives. 5e Série. Tome II, p. 393 et Seq.
  13. Charlevoix. Hist. et descr. gén. de la Nouv-Fr., etc. Tome III, liv. XVI, p. 205 et seq. Édit, de 1744. — Rameau. Une colonie, Tome I, p. 178 : « Dans les premiers jours de septembre 1696, une croisière anglaise de 7 navires, commandée par Church, pénétra dans la baie et débarqua 400 hommes, dont 50 indiens du Massachusetts… Le vieux Jacques Bourgeois, en considération d’une sorte de sauf-conduit délivré par Phips six années auparavant, obtint que sa maison et plusieurs autres fussent épargnées ; mais les anglais brûlèrent et pillèrent le reste des habitations, tuèrent beaucoup de bétail et après neuf jours se rembarquèrent avec leur butin.»
  14. Ce mot est cité par Rameau, (Une colonie, etc. Tome I. c. VI, à la page 232.) M. de Brouillan aurait dit cela d’abord des gens des Mines et l’aurait appliqué ensuite à tous les Acadiens, sans distinction. Rameau dit encore que les gouverneurs anglais, après la conquête, considéraient les Acadiens comme des êtres ingouvernables.

    M. de Brouillan succéda à M. de Villebon dans le gouvernement de l’Acadie, en 1700. Il avait commandé à Plaisance (Terreneuve). Durant l’hiver de 1704, il se rendit en France, où l’appelaient depuis longtemps ses affaires, celles de la colonie, et sa propre santé… il ne devait plus revoir l’Acadie, car à son retour d’Europe il mourut en pleine mer, et son cœur seul fut conservé et rapporté à Port-Royal, où il fut enterré le 3 octobre 1705, au pied d’une croix sur un petit tertre où il avait eu dessein de faire rebâtir l’église.

  15. Pèlerinage au pays d’Évangéline, c. IV, p. 115, et Appendice III, p. 384, les témoignages de Brook Watson (1791) et de Moïse de les Derniers
  16. « Les familles Acadiennes sont plantureuses en progéniture, » selon le mot du Sieur de Diéreville, dans son Voyage en Acadie.

    Le recensement de 1714, exécuté par le Père Félix Pain, donne un total de 2.528 âmes ; en 1731, nous trouvons dans l’ensemble des paroisses acadiennes 4,849 habitants ; en 1737, 7,598 ; ce recensement de 1737 est le dernier travail d’ensemble que possèdent les archives françaises sur les Acadiens ; en 1748, bien que nous n’ayons pas de recensement direct, nous possédons assez d’éléments pour calculer que la population de la presqu’île acadienne seule s’élevait à 11,925 habitants.

    V. Rameau. La France aux colonies et Une colonie, etc., passim.

  17. Robineau de Menneval, seigneur de Bécancour. — Sir William Phips était natif de Pemaquid et fils d’un forgeron. Promu au commandement d’une frégate, il réussit à tirer d’un galion espagnol submergé sur les côtes de Cuba la valeur de 300,000 livres st., ce qui lui valut le titre de chevalier. Après s’être emparé de Port-Royal, le 11 mai 1690, il tenta de prendre Québec au mois d’octobre de la même année, mais fut repoussé. Il fut nommé gouverneur du Massachusetts et mourut à Londres en 1695. Cf. Charlevoix, loc. cit. Tome III, livre XIV, p. 96 et seq. Cf. Le Cte de Frontenac, par Henri Lorin, III, p. c. II, p. 380 (Paris 1895). Cf. Garneau, loc. cit. Livre V, c. Il, p. 382 et seq.
  18. “Le colonel Church, dit Rameau, le plus habile officier des colonies anglaises, le seul même, à dire vrai, qui entendit réellement cette guerre spéciale de partisans et de surprises, que les Français pratiquaient avec tant de succès.’’ Loc. cit. I, 217.

    Le texte de Richard porte que Church fit aussi une descente aux Mines. Cela n’est pas exact. Les documents ne parlent que de Beaubassin. Benjamin Church débarqua, il est vrai, à Jemsek, le 16 octobre 1696. Mais Villebon fit une telle défense de la place que l’ennemi dut se rembarquer sans avoir remporté aucun avantage. Cf. note 13.

  19. Joseph Dudley, ancien président de la Nouvelle-Angleterre, fut nommé en 1702, par la reine Anne, gouverneur du Massachusetts et du New-Hampshire. Il succédait dans cette charge au comte de Bellemont. Dudley remplit la fonction de gouverneur jusqu’en 1716 où il fut remplacé par Samuel Shute. Il se retira alors dans son domaine familial de Roxbury et mourut en 1720, dans sa 73e année. — En 1707, Dudley, préparant une expédition contre l’Acadie, demanda aux quatre États du Mass., du N.-H., du R.-I., et du Conn. de lui fournir 1000 hommes. Le Connecticut refusa d’envoyer un contingent. Le New-Hampshire fournit deux compagnies, le Rhode-Island 80 hommes, et le reste se recruta dans le Massachusetts. Les deux compagnies du N.-H. avaient à leur tête le major Shadrach Walton, né en 1658, mort le 3 octobre 1741, et le capitaine Chesley. Le total des troupes formait deux régiments commandés l’un par le colonel Wainwright, l’autre par le colonel Hilton. Le commandement général fut confié au colonel Marsh, qui s’était distingué dans plusieurs rencontres avec les Indiens, mais qui n’était pas autrement qualifié pour diriger une semblable expédition. Les troupes s’embarquèrent à Nantasket le 18 mai, sur 23 vaisseaux de transport. Le 26, elles étaient devant Port Royal. L’attaque ayant été infructueuse, l’ennemi se rembarqua les 6 et 7 juin, partie pour Casco, partie pour Boston. La compagnie du New-Hampshire était de retour à Portsmouth le 13 juin. Sur l’ordre de Dudley, ceux de Boston comme ceux du New-Hampshire durent faire à nouveau voile pour Port-Royal, qui sera assiégé une seconde fois, sans plus de résultat d’ailleurs que la première.

    Cf. The History of New-Hampshire, par Jeremy Belknap, D. D. — édition de John Fariner, vol. I (Dover, Stevens & Ela & Wadleigh, 1831.) — New-Hampshire as a Royal Province, par Wiliam Henry Fry (New-York, 1908.) — Aussi Military History of New-Hampshire, par C. E. Potter. {Concord, McFarland & Jenks, 1866,) page 28 et seq.

  20. . Pour cette dernière expédition qui fixa à jamais le sort de Port-Royal, le New-Hampshire avait fourni un contingent de 100 hommes de troupes. Ce fut encore Shadrach Walton, de New Castle, qui le commanda. L’armée s’embarqua à Boston le 18 septembre et arriva devant Port-Royal le 24. Après la capitulation, le nom de Port-Royal fut définitivement changé en celui d’Annapolis, en l’honneur de la reine Anne. Le général Nicholson, qui avait présidé à cet événement si malheureux pour les Acadiens, nomma comme gouverneur de la place son ami le capitaine Samuel Vetch. Nicholson avait autrefois exercé la fonction de lieutenant-gouverneur de la Virginie.

    Cf. Military History of N.-H., loc. cit.

  21. Ces mots sont extraits d’un mémoire que d’Avaugour présenta au ministre Colbert le 4 août 1663.

    Pierre du Bois, baron d’Avaugour, succéda à M. d’Argenson comme gouverneur et lieutenant-général de la Nouvelle-France, en 1661. C’était « un homme de résolution et d’une grande droiture, dit Charlevoix ; mais il s’en picquait trop et ne sçavait pas se replier. » Il avait fait la guerre en Hongrie avec grande distinction. D’Avaugour fut relevé de ses fonctions et remplacé par M. de Mésy, en 1663. Il parut fort content de son rappel qu’il avait demandé lui-même, et rentra bientôt après dans le service de l’Empereur contre les Turcs et fut tué l’année suivante en défendant avec beaucoup de gloire le Fort de Serin sur les frontières de la Croatie (1663.) — D’Avaugour eut des démêlés regrettables avec Mgr de Laval, au sujet de la traite de l’eau de vie. C’est sous son administration, le 5 février 1663, que se produisit, dans presque tout le Canada, une forte secousse de tremblement de terre, suivie de plusieurs autres plus faibles, qui se succédèrent à différents intervalles jusque vers le mois d’août ou de septembre. L’administration de d’Avaugour est remarquable par les innovations qu’elle opéra dans la colonie. C’est le 25 juillet 1663 qu’il se rembarqua pour la France. Il contribua beaucoup, par son énergie et par ses remontrances, à décider le Roi à établir au Canada un régime plus favorable ; il fit dissoudre la Compagnie de la Nouvelle-France ; l’acte de cession et d’abandon des Associés fut passé le 24 février 1663 et accepté au mois de mars suivant. D’Avaugour présenta à Colbert un Mémoire de la colonie de Québec, Plaisance, Gaspé et Cap-Breton, dans lequel il conseillait de s’établir fortement en Canada, à Québec surtout : d’envoyer trois mille soldats, choisis non seulement pour la guerre, mais aussi pour le travail, et de les coloniser sur des terres, etc. Ces paroles malheureusement ne furent pas écoutées avec toute l’attention qu’elles méritaient.

    Cf. Charlevoix. T. II, liv. VIII. — Garneau, liv. III, c. I. Hist. de France. Tome VII, vol. I, liv. II, c. I. Ferland. Tome I, liv. III, c. XIII.

    Le comte de Frontenac, par Henri Lorin. Introd.

  22. Sébastien Le Prestre, marquis de Vauban, né à Saint-Léger-de-Foucherets (Yonne) en 1633, mort à Paris, en 1707. En 1651, Vauban rejoignit un gentilhomme de sa paroisse qui servait dans l’armée de Condé et qui l’incorpora dans sa compagnie. Ses connaissances le firent bientôt attacher au service des fortifications. Fait prisonnier par les troupes royales en 1653, Mazarin le gagna à la cause du roi. En 1655, reçut le brevet d’ingénieur du roi, et de 1655 à 1659, prit une part active à la guerre de Flandre. En 1667, dirigea les sièges de Douai, Tournai, Lille, Dôle. Devint collaborateur assidu de Louvois et de Colbert. En 1673, dirige le siège de Maëstricht, qu’il oblige à capituler. En 1674, il prend sous les yeux du roi Besançon et Dôle. Nommé brigadier et maréchal de camp en 1676. En 1678, devient commissaire général des fortifications et entoure la France, de Dunkerque aux Pyrénées Orientales, d’une admirable ceinture de forteresses. En 1683 il prend Luxembourg. Nommé maréchal de France en 1703 et chevalier des ordres du roi en 1705. C’est le plus grand ingénieur militaire qu’ait eu la France. Il a aimé le peuple d’un amour profond, et l’un des premiers il a revendiqué l’égalité de l’impôt pour tous les citoyens. Ses principaux ouvrages sont : La Dîme Royale (1707) ; Traité de l’attaque et de la défense des places (1739) ; Essai sur les fortifications (1749) ; Traité de la culture des forêts, etc. — L’on disait : « Ville assiégée par Vauban, ville prise. » « Ville défendue par Vauban, ville imprenable »
  23. Jean Bochart-Noray, chevalier de Champigny, cinquième intendant de la Nouvelle-France (1686-1702,) avait succédé à de Meulles. C’est lui qui attira les Iroquois dans un guet-apens qui fut désapprouvé hautement dans la colonie, comme un attentat au droit des gens. Cf. Garneau. Livre IX, c. III.
  24. Qu’il nous soit permis de contrôler et de rectifier ces données d’après des statistiques dont la précision et l’exactitude ne souffrent pas de doute : La Compagnie de la Virginie, qui succédait à la Compagnie de Londres, fut incorporée en 1608. En 1610, Thomas Dale débarqua sur les bords de la James River, avec 300 individus qu’il avait ramassés dans les bas-fonds de Londres. En 1611, 300 autres colons arrivèrent avec John Gates. En 1614, la colonie reçut plus de 1,200 personnes. En 1624, lorsque la charte de la compagnie fut abolie par l’autorité royale, la population de la Virginie n’était que d’environ 3,000 âmes ; quatorze ans plus tard, en 1638, elle s’élevait à plus de 7,000. En 1665, la population totale de la Virginie était d’environ 35,000 âmes… jusqu’en 1654, le mouvement de la population a été irrégulier et sujet à beaucoup de fluctuations : à partir de cette date jusqu’à la guerre de l’Indépendance, la Virginie a doublé le nombre de ses habitants tous les vingt-sept ans… Plusieurs milliers d’Écossais s’étaient établis en Virginie après la révolution de 1715… Le nombre des pèlerins du Mayflower qui débarquèrent dans la baie de Plymouth, le 20 novembre 1620, ne dépassait pas 102. En 1628, deux cents émigrants anglo-saxons, sous la conduite de Endicott, s’établirent à Salem ; deux cents autres se joignirent à ceux-ci l’année suivante. En 1630, John Winthrop, avec 900 colons, jeta les fondements du Massachusetts… En 1635, les colonies de l’Est comptaient 21,200 habitants, elles en comptaient 32,000 en 1643. À partir de cette date, l’immigration de la Grande Bretagne fut fort peu nombreuse… Les provinces se peuplèrent par le seul développement naturel de la population primitive venue d’Angleterre et que les historiens évaluent généralement à 20,000 âmes.

    Cf. Edmond de Nevers. L’Âme américaine. Tome I. — Première Partie, passim. (Paris. Jouve et Boyer. 1900) L’on sait que cet ouvrage, pour la sûreté de sa documentation, puisée aux sources, est absolument digne de foi.

  25. Cf. History of Louisiana, by Alcée Fortier, in four volumes.

    Volume I. Early Explorers and the Domination of the French, 1512-1768. (Goupil & Co. Paris. Manzi & Co. Succ. New-York, 1904.).

  26. Dans la Revue des Deux-Mondes du 1er mai 1914, page 135 et suiv. ; le comte Rodolphe Apponyi, qui fut secrétaire de l’ambassade d’Autriche sous la Monarchie de Juillet, décrit dans son Journal, la visite qu’il fit en octobre et novembre 1836, à Chatsworth, pour répondre à une invitation du duc de Devonshire. Et comme dit très bien M. Ernest Daudet, en note de ces pages, « le récit qu’il fait de son séjour chez son richissime amphitryon nous apprend ce qu’était, il y a soixante-quatorze ans, la vie que menait dans ses terres un grand seigneur anglais. » Il y a là une foule de détails qui illustrent la thèse de l’auteur d’Acadie. Nous citerons le passage suivant : « Le duc de Devonshire, lady Granville et lady Carlisle, ses sœurs, toute sa famille enfin, sont affreusement whigs ; avec cela, ils tiennent pourtant à tous les avantages qu’ils doivent à leur naissance, tels que le rang qu’ils occupent dans le monde, leur fortune, leurs titres, etc., ils sont donc whigs non par principe, mais par vanité, pour se faire adorer à la manière anglaise, c’est-à-dire pour être applaudis lorsqu’ils se montrent en public, pour être à la tête du parti qui a la majorité dans leur province, pour qu’un membre de leur famille soit élu membre du Parlement, et quelquefois par faiblesse ou par peur. Sans cela, comment expliquer cette manie de tenir à un parti qui n’a d’autre but que de leur prendre ce à quoi ils tiennent le plus au monde : rang, fortune, pouvoirs ? » — (p. 138.)
  27. L’auteur mêle ici des souvenirs historiques que nous devons remettre à leur place. D’abord Louis XIV n’a très probablement jamais dit la fameuse parole : « l’État, c’est moi ! » Cette formule a été inférée de la réponse qu’il fit un jour à ses courtisans. Mazarin venait de mourir. « On était si loin d’espérer d’être gouverné par son Souverain, que de tous ceux qui avaient travaillé jusqu’alors avec le premier Ministre, il n’y en eut aucun qui demandât au Roi quand il voudrait les entendre. Ils lui demandèrent tous : À qui nous adresserons-nous ? Et Louis XIV leur répondit : À moi. — On fut encore plus surpris de le voir persévérer… Sa résolution prise une fois, il la maintint jusqu’au dernier moment de sa vie… » Voltaire. Siècle de Louis XIV, ch. VII, p. 229 de l’édition de Genève, 1769. Tome 11 des Œuv. complètes. — « Louis XIV — et cela est visible dès ses premières paroles et dès ses premiers gestes — met simplement en lui-même le principe et la fin des choses. Il savait probablement en gros les longues théories savantes écrites par les gens d’Église et les gens de loi sur l’excellence du pouvoir royal, mais il n’avait que faire de cette érudition. Il croyait en lui-même par un acte de foi. S’il a prononcé la parole : « L’État, c’est moi », il a voulu dire tout bonnement : « Moi, Louis, qui vous parle. » Ce « moi » qui domina tout un siècle et lui donna sa marque, est le produit d’une longue histoire… » Hist. de France, de Lavisse. Tome VII, le p. par Lavisse. Livre II, c. I, par. III. Le « moi » du Roi.

    Quant à l’incident dont notre texte fait mention : « Louis XIV entrant botté et éperonné, etc., » voici d’abord le témoignage de Voltaire : « Il n’y eut qu’une occasion où ceux qui savent juger de loin prévirent ce qu’il (Louis XIV) devait être ; ce fut lorsqu’en 1655, après l’extinction des guerres civiles, après sa première campagne et son sacre, le Parlement voulut encore s’assembler au sujet de quelques édits ; le Roi partit de Vincennes en habit de chasse, suivi de toute sa Cour, entra au Parlement en grosses bottes et le fouet à la main, et prononça ces propres mots : « On sait les malheurs qu’ont produit vos assemblées. J’ordonne qu’on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. Monsieur le Président, je vous défends de souffrir des assemblées, et à pas un de vous de les demander. » Loc. cit., c. 25e p. 443. Mais voici qui contrôle et qui corrige le récit de Voltaire : « Le Parlement ne se résigna pas tout de suite (après la Fronde) à l’aveu de sa défaite. Il n’est pas vrai qu’il ait été terrassé par un geste et par un mot du Roi, dans la séance du 13 avril 1665. On connaît la légende de cette journée : le Roi apprend à Vincennes que le Parlement va délibérer sur des édits qui avaient été enregistrés en sa présence ; il accourt au Palais en tenue de chasse, le fouet à la main, gronde, menace, et comme le premier Président Pompone de Bellièvre invoque l’intérêt de l’État, il réplique : « L’État, c’est moi. » — Le Roi n’était pas capable d’une brutale inconvenance. La nouveauté de sa visite, c’est qu’il se présenta en tenue familière et défendit les délibérations sans observer les formes accoutumées. Aussi le Parlement envoya-t-il à Vincennes une députation se plaindre que Sa Majesté eût procédé « d’une façon étrange et fort éloignée de celle de ses prédécesseurs ». La députation fut très bien reçue, même le Parlement continua l’examen des édits, et Mazarin, après l’avoir menacé du « dernier orage, » céda sur quelques points. Encore à la fin de mai, les chambres s’assemblèrent et décidèrent qu’il serait fait des remontrances, qu’elles ne firent pas, il est vrai. »

    Ernest Lavisse, loc. cit. Liv. I, c. II, par. VI, page 63.

    Quant au mot prêté à Louis XV, l’histoire ne dit pas que ce monarque l’ait prononcé ni surtout inventé. On l’attribue plutôt à Madame de Pompadour. C’est peut-être un proverbe vieux comme le monde. Mais il peint bien la mentalité qui a caractérisé le triste règne de Louis XV. Les historiens les plus sérieux nous parlent de « l’indifférence » de ce roi à l’égard des questions qui intéressaient le plus l’avenir de la France.

  28. Thomas Babington, lord Macaulay, né à Rothley-Temple, en 1800, mort à Holly-Lodge, en 1859. Il est surtout célèbre par son Histoire d’Angleterre (1848) qui resta inachevée, mais qui, néanmoins, est un admirable monument. Il y déploie son érudition avec une aisance et une vigueur parfaites. Les autres écrits de Macaulay, en particulier ses Essais, sont aussi d’une lecture extrêmement attachante. Le style de cet auteur a une harmonie, une richesse d’images, qui l’apparente à celui de Chateaubriand. Richard emprunte à Macaulay (cf. Tome II de son Histoire d’Angleterre, ad finem, ) le sens général des belles considérations qu’il développe ici.
  29. Il peut être vrai que les Anglais du Canada ont une mentalité assez conforme à la mentalité britannique. Le mouvement impérialiste, qui s’est accentué ces dernières années, a d’ailleurs pour but de créer des liens plus étroits entre cette colonie et l’Angleterre et d’assurer à celle-ci une domination plus grande, non seulement dans l’ordre politique, mais encore dans l’ordre des aspirations et des idées. Cependant, le mouvement nationaliste n’est pas sans exercer une réelle influence surtout chez les Anglais de l’Ouest du Canada. Quant aux États-Unis, l’anglais y est la langue du plus grand nombre, mais c’est un anglais qu’en Angleterre l’on trouverait de qualité plutôt médiocre. Quelque jugement que l’on porte là-dessus, une chose est certaine, c’est qu’il n’y a plus de similitude entre la mentalité américaine et la mentalité anglaise. Prétendre que les Américains se modèlent le moins du monde d’après les idées britanniques est une chimère.
  30. Étudiant les origines du Pessimisme de LaRochefoucauld, M. R. Grandsaignes d’Hauterive assigne comme l’une des causes de ce pessimisme l’état où était tombée la noblesse française sous un Roi absolu : « … LaRochefoucauld appartient à cette noblesse encore féodale de la première moitié du dix-septième siècle, qui précéda l’ère de l’aristocratie domestiquée et disciplinée. Cette noblesse avait conservé des siècles passés son idéal à la fois individuel et chevaleresque… Sans nul doute, LaRochefoucauld a hérité de cet idéal individualiste et en même temps chevaleresque que l’on retrouve chez ses pairs. Il est un peu, par certains côtés, de la famille de Don Quichotte. C’est un Don Quichotte de France, très sensé, très maître de lui, assez mélancolique, qui a le sens affiné du ridicule et qui ne craint rien tant que lui. Ils apparaissent tous deux à la même époque, et y apportent des sentiments qui sont déjà d’un autre âge. La société a changé, leur antique idéal chevaleresque y est sans écho : on ne le comprend plus. Tous les deux marquent la transition entre la noblesse de chevalerie et la noblesse de cour : l’Espagnol, trop exalté pour voir la réalité, s’achemine vers la folie ; le Français la voit avec son esprit sensé et observateur, et aboutit au pessimisme des Maximes : « Le Livre des Maximes, dit très justement M. Bourdeau, pourrait servir d’épitaphe à la féodalité mourante… » LaRochefoucauld arrivait à une époque où les aspirations de la vieille noblesse féodale s’exaltaient aux rudes coups de la monarchie grandissante… » — Le Pessimisme de LaRochefoucauld, par R. Grandsaignes d’Hauterive. Paris, Armand Colin, 1914, c. II, p. 31, et seq.
  31. . La Révocation de l’Édit de Nantes fut-elle un bien ou un mal pour la France ? Nous n’avons pas à discuter la question ici. Ce qui nous paraît indubitable, c’est qu’il est fort heureux, pour l’Acadie comme pour le Canada-Français, que le gouvernement n’ait pas laissé envahir ces colonies par les Huguenots. Ceux-ci n’eussent jamais été assez forts pour empêcher ce qui en effet a eu lieu, la cession de ces pays à l’Angleterre. Leur présence eut engendré des dissensions encore plus grandes que celles qui se sont produites : elle eut nui à cette merveilleuse conservation de la foi et de l’unité catholiques au sein de notre nationalité. Champlain a écrit à propos de l’expédition de de Monts en Acadie, expédition mélangée de catholiques et de Huguenots : « deux religions contraires ne font jamais grand fruit pour la gloire de Dieu parmi les infidèles que l’on veut convertir. » V. Ferland. Tome I, c. IV, p. 67.

    Dans ces pages, Richard suit de très près Rameau et lui emprunte idées et expressions. La citation suivante en fera foi : « …, la cour de France commença, dès le règne de Louis XIII, à exercer une funeste influence sur la noblesse ; attirés par le luxe, etc., les gentilshommes les plus intelligents et les plus entreprenants se concentrèrent de plus en plus autour du trône… la noblesse s’énerva, les promoteurs d’émigration devinrent rares et les colonies rencontrèrent peu d’appui et peu de ressources… Le courant religieux, qui revêtit en Angleterre un caractère de fanatisme rigide et d’exaltation puissante, aurait pu, sous d’autres formes, donner à la France des instruments utiles de colonisation : l’élément protestant eût volontiers alimenté une émigration libre ; tandis que les ordres religieux eussent pu, en d’autres contrées, fournir à la colonisation des cadres et une organisation vigoureuse. Si l’on eût voulu se servir de ces forces toutes préparées, si on leur eût seulement accordé une pleine liberté d’action, il n’est pas douteux, d’après les entreprises rudimentaires tentées par les Jésuites, par quelques communautés de femmes, et surtout d’après l’exemple des Sulpiciens de Montréal, que les ordres monastiques ne se fussent jetés, et même avec une grande ardeur, dans la carrière colonisatrice. Mais si l’on craignait de voir les Huguenots se constituer un centre, même hors de la France, on appréhendait tout autant de donner trop d’indépendance et de force aux ordres religieux ; on leur reprochait, dès cette époque, un grand esprit d’envahissement, et l’on redoutait, à tort ou à raison, de leur donner trop de puissance. C’est ainsi que, par une politique ombrageuse, on écarta, on répudia même, des éléments de colonisation d’une grande valeur ; on préféra ne rien faire et conserver sans émigrants, sans population, sans force, des établissements débiles et stérilisés. »

    Une colonie féodale en Amérique. Tome I, ch. VIII. Colonies françaises et colonies anglaises.

    « L’intention de la France du XVIIe siècle fut uniquement religieuse : amener des peuples à la connaissance de Dieu, les faire instruire dans la religion catholique, et peupler de chrétiens des pays nouveaux. C’est là ce que Champlain appelle : travailler pour la gloire du Christ. La conquête religieuse était son but idéal : les missionnaires furent ses ouvriers. À sa demande, des Pères Récollets et Jésuites arrivèrent de France, et les premiers chefs de famille qu’ils en amenèrent furent des hommes énergiques et pieux. »

    Prince de Beauvau-Craon. La Survivance française au Canada, 219-20. Paris. Émile-Paul frères, Éditeurs, 100 Rue du Faubourg St-Honoré, 1914.

  32. La population de la Nouvelle Angleterre était en 1688 d’environ 75,000 âmes, et d’environ 320,000 en 1754. De Nevers, op. cit. Tome I, p. 65. Les Puritains.
  33. Les historiens sont unanimes à dire que la France a tenu à honneur de n’envoyer au Canada et en Acadie que des colons fort respectables. Cette affirmation, qui repose sur d’incontestables documents, est très précieuse et très consolante pour nous. L’on ne saurait donner trop de relief à cette vérité que nos ancêtres furent des hommes d’honneur et que la source de laquelle nous descendons était d’une grande limpidité. Nous devons des actions de grâces à notre ancienne mère-patrie pour avoir veillé avec tant de sollicitude sur les origines de notre race. « C’est qu’ils étaient (les premiers colons canadiens) d’excellente race. » M. Barrés. Préface à l’ouv. du Prince de Beauvau-Craon, sur La Survivance française au Canada. Paris. Émile-Paul, 1914, p. V-VI.
  34. C’est en 1608 que ces dissidents émigrèrent en Hollande où ils vécurent à Amsterdam et à Leyde. Ils vinrent en Amérique en 1620.
  35. V. Rameau, loc. cit. p. 285 : « Les Puritains furent conduits dans la N.-A. par les mobiles les plus élevés… ils possédaient une moralité supérieure, etc. »

    Le nombre des « Pèlerins » qui débarquèrent dans la baie de Plymoutli ne dépassait pas 102, et sur ce nombre, d’après les documents les plus dignes de foi, déjà au mois de mars suivant, 44 avaient succombé au froid et aux privations. On leur attribue généralement une influence plus grande que celle qu’ils ont réellement exercée sur les destinées de la Nouvelle-Angleterre ; mais les circonstances qui ont accompagné le départ et l’arrivée du Mayflower, les engagements solennels par lesquels les « Pèlerins » se sont liés « en présence de Dieu » donnent à la première page de l’histoire des colonies anglaises dans l’Est de l’Amérique, un cachet romanesque qui lui manquerait autrement. Un petit groupe d’une centaine d’individus, égaux entre eux, sans chef reconnu, sans autre richesse que leur énergie et leur foi en la Providence, allant à mille lieues de la mère-patrie jeter les fondements d’un État, ce fait sans doute est unique dans les annales de l’humanité.</> De Nevers, loc. cit. T. I, p. 63. — V. aussi, pp. 65 et sq., un « Portrait », dessiné de main de maître, du caractère puritain. — Nous avons cité ce portrait si achevé dans notre étude sur Edmond de Nevers. Voir nos Essais et Conférences, p. 214.

  36. Les membres de la Compagnie de Virginie, en majorité des marchands de Londres et des spéculateurs, avec quelques hauts fonctionnaires, tenaient surtout à ce que l’affaire fut de bon rapport… La Virginie ne fut, selon l’expression des écrivains du temps, « ni une plantation religieuse, ni une plantation politique mais une plantation commerciale ». La plupart des ouvriers qui y furent amenés appartenaient à la classe des vagabonds et des indigents de Londres, des prisonniers pour dettes et des repris de justice. — Id. Ibid. p. 19.
  37. « The emigrants of the last arrival were dissolute gallants, packed off to escape worse destinies at home, broken tradesmen, gentlemen impoverished in spirit and fortune ; rakes and libertines, men more fitted to corrupt than to found a commonwealth. »

    History of the Colonization of the United States, by George Bancroft. Vol. I, 15th edit., Boston, Little, Brown and Co., 1855, ch. IV, p. 138. Colonization of Virginia.

    George Bancroft, historien et homme politique, naquit à Worcester (Mass.) le 3 octobre  1800. Prit ses degrés à l’Université Harvard en 1817. Alla ensuite étudier dans les Universités allemandes, reçut à Gottingen, en 1820, le degré de Ph. D. Dès 1823, se mit à recueillir des matériaux pour son Histoire des États-Unis, dont le premier volume parut en 1834, et le neuvième en 1866. Bancroft a joué un rôle assez important dans la politique de son pays : de 1838 à 1841, il fut receveur de la ville de Boston ; en 1845, il fut ministre de la marine dans le cabinet Polks, et, comme tel, créa l’école navale d’Annapolis. De 1846 à 1849, il fut ministre plénipotentiaire en Grande-Bretagne ; en 1867, il remplit les mêmes fonctions en Prusse. En 1849, il avait reçu le titre de Docteur-en-Droit de l′Université d’Oxford. George Bancroft mourut à Washington, le 17 janvier 1891.

  38. « During the year that Sandy’s held office, he sent to Virginia 1200 immigrants, twice as many as there were inhabitants in the colony when he became treasurer. Among them were 90 young women “ pure and uncorrupt ”, who were disposed of for the cost of their passage, as wives to the planters. The price of a wife was one hundred pounds of tobacco, worth then about 75 dollars. But half as much more was obtained for those of a second cargo sent out a year or two after. There were other immigrants of a sort less desirable. By the King’s spécial order, one hundred dissolute vagabonds, the sweepings of the prison, familiary known among the colonists as “jail-birds”, were sent to Virginia to be sold as servants, — a practice long continued as a regular item of British criminal jurisprudence, in spite of the repeated complaints of the colonists and their efforts to prevent it. By the free consent and co-operation of the colonists themselves, another and still more objecttionable species of the population was introduced into Virginia, not without still enduring and disastrous effects upon the social condition of the United States. Twenty negroes, brought to Jamestown by a Dutch trading vessel, and purchased by the colonists, were held, not as intended servants for a terni of years, but as slaves for life.»

    The History of the United States of America, by Richard Hildreth, vol. I, ch. IV. Settlement of Virginia, pp. 119-20. (New York, Harper & Brothers, Publishers, 329-331, Pearl Str., Franklin Square, 1854).

    Richard Hildreth est né à Deerfield (Mass.,) en 1807. Il prit ses degrés à Harvard en 1826. Il fut admis au barreau de Boston en 1830. Il a publié plusieurs ouvrages et collaboré à plusieurs revues. En 1840 parût son Despotism in America. En 1849, parurent les trois premiers volumes de son History of the United States of America ; en 1851, deux autres, et le sixième et dernier fut publié en 1852. En 1861, Richard Hildreth fut nommé consul des États-Unis à Trieste ; mais sa mauvaise santé ne lui permit pas d’occuper ce poste bien longtemps. Il dut donner sa démission et mourût à Florence le 11 juillet 1865.

  39. . « So usual was this manner of dealing in Englishmen, that not Scots only, who were taken in the field of Dunbar, were sent into involuntary servitude in New England, but the royalist prisoners of the battle of Worcester, and the leaders in the insurrection of Penruddoc, in spite of the remontrance of Haselrig and Henry Vane, were shipped to America. At the corresponding period in Ireland, the crowded exportation of Irish catholics was a frequent event, and was attended by aggravations hardly inferior to the usual atrocities of the African slave trade. In 1685, when nearly a thousand of the prisoners, condemned for participating in the insurrection of Monmouth, were sentenced to transportation, men of influence at court, with rival importunity, scrambled for the convicted insurgents as a merchantable opportunity

    George Bancroft, loc. cit., c. V. SlaveryDissolution of the London Company, pp. 175-76.

    Rameau, loc. cit. c. VII. Colonies françaises et anglaises, p. 286 et sq.

  40. . Il va sans dire que nous laissons à l’auteur d’Acadie la responsabilité absolue de l’opinion qu’il émet ici, laquelle est contredite par l’expérience des peuples et tout à fait opposée à la thèse soutenue par Rameau : « … la colonisation anglaise, qui jusque-là avait donné d’excellents résultats comme moralité, prit un tout autre caractère » … “ Un… résultat… de cette vicieuse immigration fut d’altérer la virilité, les qualités sociales et le caractère de haute moralité que présentaient les colonies primitives ; cette société en devint moins forte, moins intelligente, moins propice aux grandes choses.» — Loc. cit. p. 290.

    Donc l’Angleterre s’est trompée en vidant ses prisons pour renforcer la population de ses jeunes colonies d’Amérique. Ce fait même est odieux : la manière dont il a été exécuté, les circonstances qui l’ont entouré, l’ont rendu plus détestable encore et plus fatal. Mais, de quelque façon que l’on s’y fût pris d’ailleurs, il n’y avait rien de bon à attendre d’une émigration pareille.

  41. . Rameau, même ouvrage, même chapitre, p. 291.
  42. « Champlain visitait les grands lacs avant qu’aucun anglais eut songé à perdre de vue le rivage de la mer ; en 1660, nos traitants de pelleteries et les coureurs de bois, parcouraient déjà tous les ans, et en grand nombre, ces contrées reculées ; en 1680, ils exploraient en amont et en aval la vallée du Mississipi, et ils établissaient partout des postes de commerce dont la série échelonnée finit par relier le Canada et la Louisiane… En 1740, alors que l’intérieur de ce vaste continent était presque inconnu des anglo-américains, les Canadiens avaient fondé, depuis 40, 50, et 60 ans, des colonies jusqu’à quatre cents lieues de la mer ; telles étaient Frontenac, Détroit, Michillimakinae, la Baie Verte, Vincennes, et les colonies si curieuses et si peu connues de l’Illinois, qui datent de 1680, et dont les premiers registres de baptême et de mariage sont de 1695.»

    Rameau, loc. cit. p. 295.

  43. 43. Ibid., p. 301.
  44. « Déjà vaincus par les Canadiens, en 1690, les Anglais réunirent, pour attaquer l’Acadie de 1705 à 1707, trois années successives qui furent battues ; puis une quatrième en 1710, laquelle ne put être victorieuse qu’en enrôlant deux fois plus de soldats que le pays ne contenait d’habitants… Enfin, on vit se renouveler le phénomène singulier que présenta, en 1710, la conquête de l’Acadie… La petite armée des Français, décimée par quatre années de victoires, ne recevant aucun renfort de la Métropole, réduite à cinq ou six mille hommes, fut attaquée par soixante-dix mille soldats… Pendant soixante ans, un petit peuple dont la population a varié de 18,000 à 70,000 âmes, a pu résister à l’ambition ardente et à la haine acharnée d’une nation qui, dans les mêmes temps, comptait de 260,000 à 1,200,000 habitants ! »

    Rameau, op. cit. p. 299-300.