Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome X/Seconde partie/Livre V/Chapitre II

CHAPITRE II.

Kalmoukie , ou pays des Éleuths.


À l’ouest de la Mongolie commence le pays des Éleuths ou la Kalmoukie, qui s’étend entre le 35e. et le 50e. degré de latitude septentrionale. Il a pour bornes, à l’est, le mont Sogdo, qui le sépare de la Mongolie ; au nord, la Sibérie ; à l’ouest, le pays des Kirghis ; au sud-ouest, la Petite-Boukharie ; au sud, le Thibet.

Ce pays, situé sous le plus beau climat du monde, serait très-fertile, s’il était mieux pourvu d’eau ; mais, quoique la plupart des grandes rivières de l’Asie en tirent leurs sources, il manque de sources dans une infinité d’endroits, et cet inconvénient le rend inhabitable, excepté sur les bords de ses lacs et de ses rivières. C’est une des plus hautes régions du globe. Une observation du père Verbiest peut servir à faire connaître l’élévation extrême de ce pays. Se trouvant à la suite de l’empereur dans le pays des Mongols, à quatre-vingts lieues au nord de la grande muraille, vers la source du Kargamouran, ce missionnaire calcula que l’on était de trois mille pas géométriques plus haut que la côte maritime la plus proche de Pékin.

Cette élévation considérable est cause que le plateau de l’Asie centrale paraît très-froid en comparaison des pays qui sont sous la même latitude. Des voyageurs dignes de foi, qui ont parcouru cette contrée, assurent qu’au milieu de l’été le vent du nord y est si perçant, qu’on est obligé de se couvrir soigneusement la nuit pour n’en pas être incommodé, et que, dans le mois d’août, une seule nuit produit souvent de la glace de l’épaisseur d’un écu. Verbiest croit pouvoir l’attribuer au salpêtre, dont la terre est si remplie dans le pays des Mongols, que dans le premier endroit où l’on fouille en été, à quatre ou cinq pieds de profondeur, on trouve des mottes de terre tout-à-fait gelées, et même des tas de glaçons.

C’est encore à la hauteur des terres qu’il faut attribuer cette quantité de déserts qui se trouvent dans la Kalmoukie. Les Russes leur donnent le nom de steppes ; mais ils ne sont pas aussi affreux que les Européens se l’imaginent. Si l’on excepte celui de Cobi ou de Chamo, et quelques autres qui sont absolument sablonneux, le reste des plaines a d’excellens pâturages, où l’herbe est fort abondante : elle s’élève jusqu’à la ceinture ; et si le pays ne manquait pas d’eau, elle croîtrait de la hauteur d’un homme ; mais la sécheresse nuit bientôt à ses racines, et la flétrit. Les habitans, ayant remarqué que l’herbe sèche étouffe celle qui renaît, y mettent le feu, à l’entrée du printemps, et la flamme s’étendant aussi loin qu’elle rencontre de l’aliment, embrasse quelquefois plus de cent lieues de pays. La nouvelle herbe croît ensuite avec tant de force, qu’en moins de quinze jours elle s’élève à hauteur d’un demi-pied ; ce qui prouve que la terre est fertile, et qu’il ne lui manque que de l’eau pour que l’on y voie les plus belles plaines du monde. Aussi les parties qui sont arrosées par des sources et des rivières suffiraient-elles pour la subsistance d’un beaucoup plus grand nombre d’habitans, si elles étaient mieux cultivées ; mais il n’y a que les Tartares mahométans qui cultivent leurs terres ; encore ne labourent-ils que ce qui est précisément nécessaire à leur subsistance. Les Kalmouks et la plus grande partie des peuples mongols dédaignent l’agriculture : ils ne subsistent que de leurs troupeaux ; et c’est la raison qui les empêche d’avoir des demeures fixes. Ils changent de camp à chaque saison. Chaque horde ou chaque tribu a son canton, dont elle habite la partie méridionale en hiver, et celle du nord en été. Cependant , malgré la fertilité du sol, la Kalmoukie n’a pas un seul bois de haute futaie, et même très-peu d’arbres, excepté dans quelques endroits vers les frontières.

On trouve dans le pays des Eleuths la plupart des mêmes animaux qui sont connus dans ceux des Mongols et des Kalkas. Les antilopes, nommées chèvres sauvages par quelques auteurs, sont en fort grand nombre dans les montagnes qui séparent la Sibérie de la Kalmoukie. Le nom de cette espèce d’antilope est saïga. Ses cornes ressemblent, pour la forme, à celles de la gazelle commune ; mais leur couleur est jaunâtre, et leur substance demi-transparente, au point qu’on peut en faire des lanternes, et qu’elles sont très-recherchées à la Chine pour cet usage. La femelle n’a point de cornes ; on voit des mâles qui n’en ont qu’une, et d’autres au contraire qui en ont jusqu’à trois. Le saïga est grand comme un daim ; mais il a le corps moins élégant et plus trapu que les cerfs et gazelles ordinaires. Sa couleur est fauve sur le corps et sur les flancs, et blanche sous le ventre. Son poil d’hiver est plus long que celui d’été, et d’un gris qui paraît blanchâtre de loin. Un caractère particulier qui le distingue, est la grosseur et la forme bombée de son nez, et ses narines larges et ouvertes, surtout quand l’animal court. Ce nez est entièrement cartilagineux. Cette saillie du nez fait que l’animal ne paît qu’en rétrogradant, ou en saisissant l’herbe par le côté. Il n’a pas la vue bonne, parce que les prunelles sont obscurcies par quatre excroissances spongieuses qui se forment sur la cornée de l’œil. La nature a peut-être voulu lui ménager sa vue ; sans cela, le saïga serait ébloui par le sol des steppes. L’organe de l’odorat remplace celui de la vue ; et lorsque ces animaux sont sous le vent, ils sentent les hommes et les animaux féroces à plusieurs verstes de distance. Ils sont tout de suite mis hors d’haleine, par une toux sèche qui leur prend, quoiqu’ils soient naturellement formés pour la course, et doués d’une agilité et d’une vitesse inexprimables.

Le saïga fait sa principale nourriture d’absinthe, d’aurone, d’armoise, d’arroche, et d’autres plantes âcres et salées qui abondent dans les steppes. Ces herbes donnent à sa chair une saveur désagréable. Elle est cependant mangeable en hiver ; et lorsqu’elle est rôtie, elle la perd totalement lorsqu’on l’a laissé refroidir. Elle est dégoûtante en été, à cause des larves d’une espèce de mouches qui se nichent sous la peau du dos de l’animal, et y forment des ulcères nombreux. Le saïga recherche aussi beaucoup le sel et les sources salées. On le trouve rarement au-dessus du 55e. degré de latitude ; il s’étend à l’ouest jusqu’en Europe, au nord et au sud des monts Crapacs, et sur les bords du Danube.

Les saïgas sont des animaux sociables et voyageurs ; ils se rassemblent en automne en grandes troupes, quelquefois au nombre de dix mille, pour se rendre dans les déserts plus méridionaux ; mais ils reviennent au printemps, isolés ou par petites troupes. Ils ne s’éloignent point des eaux, et les sentiers par lesquels ils vont boire sont toujours battus. Ils plongent leur museau entier pour boire, et c’est par leurs narines qu’ils prennent la plus grande partie de l’eau. On les voit rarement seuls, et pendant que la troupe dort, il en reste toujours quelques-uns qui font la garde ; cet instinct se conserve même parmi les saïgas domestiques. On les élève facilement lorsqu’on les prend jeunes. On les nourrit avec du lait, et ils s’attachent à celui qui leur donne à manger. Ils s’apprivoisent si bien, qu’ils suivent leur maître partout, même à la nage, le reconnaissent à la voix et le flattent. Lorsqu’ils sont un peu grands, ils cherchent leur nourriture près des habitations, et même dans les campagnes, où on les laisse en liberté, ils ne s’y joignent pas aux saïgas sauvages, et reviennent le soir au logis. Ils ne prennent dans le foin que les feuilles des herbes, rejettent les graminées, et refusent aussi les pousses d’arbre. Ils ne craignent point les chiens, et ceux-ci les laissent aussi tranquilles que les autres bestiaux de la maison. Lorsqu’on les prend vieux, ils restent toujours sauvages, et refusent de manger.

Dans les temps du rut, qui tombe à la fin de novembre, les mâles répandent une forte odeur de musc ; ils se battent pour leurs femelles, et le plus fort chasse tous les autres, s’empare pour lui seul de toutes les femelles de la troupe, les conduit vers le midi, les garde et les retient ensemble avec la plus grande jalousie. Ils montrent aussi à cette époque du courage pour les défendre contre les loups et les renards, qui, avec les aigles, sont leurs ennemis les plus dangereux.

Les Mongols chassent les saïgas au trac. Cette chasse, qu’ils appellent ablakhou, ressemble en partie à celle que fait l’empereur dans le pays au delà de la grande muraille de la Chine. Les Tougoutes qui habitent les steppes de la Daourie en font leur principal divertissement. Ils choisissent à cet effet une campagne unie et ouverte, bornée par une montagne, une rivière ou une forêt, pour que les saïgas soient obligés de s’arrêter. Ils préfèrent l’automne pour ces parties, parce qu’alors les chevaux sont dans toute leur vigueur, et se forment en compagnies de cent cinquante à deux cents chasseurs ; ils ont chacun un chien dressé et des chevaux de main, et sont armés d’arcs et de flèches. Arrivés au rendez-vous, trois à quatre chasseurs, ayant bonne vue, vont en avant, afin de découvrir le gibier de dessus les hauteurs. Dès qu’ils aperçoivent les saïgas, ils s’arrêtent pour attendre leurs compagnons. À mesure que la troupe approche, ils lui font des signaux, ou bien, par les évolutions qu’ils font faire à leurs chevaux, lui indiquent le lieu où les antilopes pâturent, et la manière dont il faut s’y prendre pour arriver jusqu’au troupeau. La troupe se divise, les chasseurs se placent à la distance de soixante-dix à quatre-vingts pas l’un de l’autre, pour former un grand cercle qui se resserre en s’avançant. Quand les saïgas veulent s’enfuir, les chasseurs fondent sur eux et se les renvoient de l’un à l’autre en les épouvantant par leurs cris et le sifflement des flèches qu’ils lancent. Ces flèches sont armées d’un dard très-mince et bien aiguisé, qui a quatre doigts de large. Au-dessous du dard est un bouton creux en os ; ce bouton est percé de trous qui reçoivent l’air. La flèche forme par ce moyen un sifflement lorsqu’elle est lancée ; son dard fait une blessure très-meurtrière. On tue tous les saïgas que l’on peut atteindre ; et l’on en abat un grand nombre, parce que tous les habitans des steppes sont excellens chasseurs. L’on assure que les saïgas traversent quelquefois des rivières, de leur propre mouvement, pour chercher des pâturages, ou par tout autre motif volontaire ; mais ils n’entrent jamais dans l’eau, quoique poursuivis avec acharnement par les chasseurs et les chiens. Ces animaux n’ont pas moins d’aversion pour les forêts, parce qu’ils s’y trouvent tellement embarrassés, qu’ils se frappent la tête contre les arbres, perdent entièrement haleine, et se laissent prendre avant d’avoir parcouru un espace de cent toises.

Une autre espèce d’antilope, qui est de même fréquente dans les steppes de l’Asie centrale, et à laquelle les peuples nomades font aussi la chasse , est le dseren. Il est d’un gris fauve en dessus, et blanc en dessous. L’hiver il est grisâtre, et paraît presque blanc de loin. Il ne se fatigue pas si vite que le saïga. Lorsqu’il est poursuivi, il fait des sauts énormes. Il choisit pour sa nourriture les plantes douces, plutôt que les végétaux aromatiques et salés. Il évite les forêts, et préfère le séjour des plaines arides, sablonneuses et rocailleuses, surtout le désert de Cobi. Il ne craint pas les montagnes, pourvu qu’elles soient dépourvues de bois. Il va par troupes plus nombreuses en automne qu’en été ; il s’approche des habitations en hiver, et quelquefois se mêle avec le bétail domestique. Il est de la taille d’un daim, et se distingue particulièrement par la grosseur de son larynx, qui forme une saillie très-visible et mobile au-devant du cou, surtout dans le mâle adulte, où il devient presque monstrueux, ce qui a fait donner au dseren le nom d’antilope goîtreuse. Le mâle a encore un sac sous le ventre, au même endroit que le musc, mais qui ne se remplit pas de matière odorante. Ses cornes sont noires et petites.

Lorsque le dseren est sauvage, il craint tellement l’eau, qu’il se laisse prendre ou tuer plutôt que de s’y jeter ; mais, lorsqu’il y tombe par hasard, ou que, dans une course rapide, il se précipite d’une berge escarpée, il nage très-bien.

Les Chinois nomment le dseren hoang-youg ou chèvre jaune. Le nom de dseren est mongol. Transporte en Perse et en Turquie, il s’y est un peu altéré, a été changé en djéiran et jarrain, et appliqué à la gazelle ordinaire ; car le vrai dseren ne se trouve pas en Perse.

L’argali, ou belier sauvage, parcourt aussi ces steppes, où l’on rencontre encore des élans, des écureuils, diverses espèces de rats et de belettes, des ours, des loups, des lynx, des renards, des gloutons, et, auprès des ruisseaux, des loutres et des castors.

Indépendamment des ânes et des chevaux sauvages, on y voit le dziggtai, confondu par plusieurs voyageurs avec ces deux animaux ; mais il forme une espèce particulière et bien distincte. Son nom signifie, en mongol, longue oreille. Il galope en troupes nombreuses dans les steppes de la Mongolie et le désert de Cobi. Sa taille est celle d’un cheval moyen ; ses formes ont de l’élégance et de la légèreté ; son air est vif et sauvage ; ses membres sont déliés, et sa tête est un peu lourde ; mais ses oreilles, sont bien proportionnées, un peu plus longues que celles du cheval, et droites. Son poitrail est large du bas, son dos carré, sa croupe effilée ; il a les sabots et la queue de l’âne. Son pelage est brillant en été, de couleur isabelle, avec une bande dorsale noire, qui s’élargit un peu au défaut des reins, et se rétrécit beaucoup vers la queue. Ses crins sont courts et crépus. Le pelage d’hiver est épais et frisé, et un peu plus roux que celui d’été.

Le dziggtai porte en courant la tête droite, et le nez au vent. Il l’emporte en vitesse sur les autres animaux : le meilleur cheval ne peut l’atteindre. On ne le prend que par ruse et en se mettant en embuscade. Le chasseur est obligé de se placer sous le vent, et de se tenir caché jusqu’à ce qu’il en soit assez près pour le tirer. Lorsqu’un objet inquiète un troupeau de dziggtais, l’étalon qui sert de conducteur à la troupe s’en approche, et s’il ne se rassure pas, il fait quelques bonds, et tous partent avec la rapidité de l’éclair. On conçoit par-là qu’il est plus facile de tuer un étalon qu’une jument. Si on l’abat, le troupeau se disperse, et on peut s’attendre à rattraper ensuite quelque jument égarée.

Ce serait une véritable conquête que d’apprivoiser le dziggtai ; mais il paraît que c’est une entreprise sinon impossible, du moins très-difficile. Les Mongols et les autres peuples nomades de l’Asie n’auraient probablement pas été tant de siècles sans essayer de dompter les jeunes poulains qu’ils prennent : il est pourtant vraisemblable que l’on réussirait, si l’on pouvait prendre ces animaux peu de jours après leur naissance.

Les Mongols, dont nous avons parlé plus haut, composent la première branche des peuples compris sous ce nom, et les Oeroet ou Doerboen-Oïroet l’autre. Ce nom, qui signifie les quatre alliés, a été regardé à tort par plusieurs savans comme celui qui est particulier aux Kalmouks ; mais ces peuples entendent par-là autant de souches principales qu’ils distinguent par les noms d’Oelvet, Koït, Toun-Mout, et Barga-Bouriat.

Les Oelvet ou Eleuths sont ceux que l’on connaît en Europe et en Asie sous le nom de Kalmouks. Suivant leurs plus anciennes traditions, la plus grande partie des Oelvet a fait, à une époque bien antérieure à celle de Gengis-khan, une expédition vers l’ouest, et, a disparu dans les environs du Caucase. Ceux qui restèrent dans le pays furent appelés Kalimaks par les Tartares leurs voisins ; Kalimaks signifie gens désunis ou restés en arrière. Ils ne rejettent pas ce nom, et s’appellent assez volontiers Kalimaks, quoique la dénomination d’Oelvet soit toujours celle qui leur appartient réellement, et celle sous laquelle ils se sont rendus redoutables aux Chinois et aux Mongols. Les Koïtes ont été presque entièrement détruits par les guerres et les expéditions éloignées ; il n’en subsiste plus que quelques restes confondus avec les Kalmouks-Soungars, ou dispersés dans la Mongolie, le Thibet, et les villes Boukhares. Il existe encore des Toummouts dans les contrées situées entre la rivière Naoun et la grande muraille de la Chine. Quant aux Barga-Bouriats, appelés Bratskis par les Russes, ils sont passés sous la domination russe depuis la conquête de la Sibérie.

Les Eleuths prétendent avoir occupé autrefois le pays situé entre le Koko-nor ou lac Bleu et le Thibet. Ils sont divisés, du moins depuis la dissolution de la monarchie mongole, en quatre branches principales, qui sont les Kochots, les Derbets, les Soungars et les Torgots. Chacune d’elles a toujours été soumise à un prince particulier depuis leur séparation d’avec les Mongols.

La plus grande partie des Kalmouks-Kochots se sont maintenus dans le Thibet et les pays voisins, ainsi que sur les bords du Koko-nor, et sont restes réunis sous la protection de la Chine. Leurs chefs prétendent être des descendans de Gengis-khan. La horde qui relève encore de la Chine se monte à 50,000 têtes. À raison de la descendance de ses princes, elle prend le pas sur toutes les autres hordes kalmoukes.

Les Soungars ne formaient qu’une seule branche avec les Derbets à l’époque du démembrement de la puissance mongole ; mais elle se divisa sous deux frères désunis par la haine. On appela Soungars ceux qui habitaient à la gauche ou à l’ouest du Thibet, vers les monts Altaï et Irtich. Les Derbets restèrent, au commencement de leur séparation, dans la contrée située au delà du Koko-nor. Les princes des Soungars se sont soumis, dans le dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième, les autres tribus kalmoukes, et surtout les Kochots, les Derbets et les Koïtes. Ils ont soutenu des guerres sanglantes contre les Mongols et l’empereur de la Chine ; mais elles ont fini par leur asservissement total et leur dispersion. Avant cette malheureuse époque, on pouvait évaluer leur nombre à cinquante mille combattans, en y comprenant les Derbets. Ils passaient pour la horde la plus belliqueuse, la plus puissante, et la plus riche en bétail. Leurs principales habitations, au commencement de leur prospérité, occupaient les bords du Balkook-nor, qui les séparait des Kirghis, les cantons arrosés par le Tschni, l’Ili et l’Enil, qui se jettent en partie dans ce lac ; l’angle formé par les monts Allaki et Altaï, la source de l’Irtich et les bords des rivières et ruisseaux qui s’y jettent au midi. À l’époque de l’apogée de leur puissance, toutes les villes boukhares jusqu’à Kachegar, une partie des Karacalpaks, qui habitent les bords du Talus et les sources de la Sirdaia, les Kirghis qui sont au midi des monts Altaï, un peuple tartare qui vivait dans le même pays, vers le Look-nor, relevaient de leur chef ou kontaïdchi, et lui payaient tribut. Les Soungars appelaient les Kirghis Bourouts. Leurs remparts contre les Mongols étaient les hautes montagnes de Bogdo-oala, qui joignent la chaîne altaïque à l’Allakite. Les Kon-taïdchis avaient leur résidence sur les beaux plateaux des collines qui environnent la partie supérieure de l’Ili. C’est par cette raison que les Chinois, en parlant des Soungars, les appellent encore aujourd’hui Ilis. Deux monastères considérables occupés par des lamas, étaient situés sur l’Ili ; ils ressemblaient à des villes importantes. Dans le temps de la dispersion des Soungars, une grande partie de ce peuple se répandit, à ce qu’on prétend, dans l’intérieur de l’Asie, et jusque dans les villes des Ousbeks. Plusieurs milliers d’entre eux se réfugièrent dans la Sibérie, et furent incorporés parmi les Kalmouks du Volga ; le plus grand nombre se mit sous la protection de la Chine. Les prêtres soungars estiment la population de leur tribu à vingt mille familles au plus, en y comprenant les Derbets.

Les Derbets, qui occupaient d’abord les contrées arrosées par le Koko-nor, se retirèrent sur les rivages de l’Irtich, lors des troubles excités par les Mongols. Ils se séparèrent en deux corps : celui qui se réunit aux Soungars fut enveloppé dans leur ruine. L’autre s’avança toujours plus à l’ouest, entra sur les terres de la Russie, s’approcha de l’Iaïk et du Volga, et s’étendit enfin jusqu’aux bords du Don.

Il paraît que les Torgots se sont séparés plus tard que les Soungars et les Derbets, pour former une tribu particulière. Plusieurs Kalmouks tirent leur dénomination de tourouk ou tourougout, qui signifie géans ou hommes de haute stature. Ils assurent qu’un des corpsqui composaient la garde de Gengis-khan portait ce nom. Les nobles torgots se prétendent issus de ce corps. Ils se sont séparés de bonne heure des Soungars, ont été gouvernés par leurs propres princes, ont gagné vers l’occident, et sont parvenus aux steppes du Volga. Ils ont vécu entre ce fleuve et l’Iaïk pendant près d’un siècle, sans avoir de guerres sanglantes à soutenir. Leur population s’est élevée à soixante mille hommes ; mais il n’en reste que six à sept mille près du Volga. On rapporte que les autres ont péri, pour la plupart, par famine, d’une manière violente, ou en traversant les steppes des Kirghis.

Les Barga-bouriats cherchèrent, sous le règne de Gengis-khan, un asile dans les pays montagneux situés au nord du lac Baïkal. Le plus grand nombre les habitent encore aujourd’hui, et leur tribu est encore assez puissante. S’ils n’ont pu se soustraire aux armes de ce conquérant, il paraît du moins qu’ils se mirent en liberté au moment où la monarchie mongole s’établit à la Chine, époque à laquelle les tribus qui parcouraient les contrées éloignées se séparèrent. Ils sont tous actuellement sous la domination de la Russie.

Les Kalmouks sont d’une taille médiocre, mais bien prise, et très-robustes. Ils ont la tête fort grosse et fort large, le visage plat, le teint olivâtre, les yeux noirs et brillans, mais trop éloignés l’un de l’autre, et peu ouverts, quoique très-fendus. Ils ont le nez plat et presque de niveau avec le reste du visage ; de sorte qu’on n’en distingue guère que le bout, qui est aussi très-plat, mais qui s’ouvre par deux grandes narines ; leurs oreilles sont fort grandes, quoique sans bords ; ils ont peu de barbe, parce qu’ils se l’arrachent ; leurs cheveux sont noirs ; ils ont la bouche assez petite, avec des dents aussi blanches que l’ivoire. Les femmes ont à peu près les mêmes traits, mais moins grands : elles sont la plupart d’une taille agréable, et très-bien prises. Les hommes ont la peau assez blanche, et surtout les enfans ; mais la coutume de ce peuple de laisser courir les enfans absolument nus à l’ardeur du soleil, jointe à la fumée dont les cabanes sont toujours remplies, et à l’habitude qu’ils ont de coucher nus pendant l’été, à l’exception d’une culotte qu’ils gardent, leur rend la peau d’un jaune bleuâtre. Les femmes sont beaucoup moins basanées. On voit parmi les femmes kalmoukes d’un rang supérieur des visages très-blancs. Cette blancheur est encore relevée par leurs cheveux noirs ; par-là et par leurs traits elles ressemblent beaucoup aux Chinoises.

D’après le rapport de plusieurs voyageurs, on serait tenté de croire que tous les Kalmouks ont une figure laide et hideuse ; cependant on voit, au contraire, tant parmi les hommes que chez les femmes, beaucoup de visages ronds et fort jolis. Il y a même des femmes qui ont les traits si beaux et si réguliers, qu’elles trouveraient des adorateurs en Europe.

Une particularité très-remarquable, c’est que le mélange du sang russe et tartare avec le sang kalmouk et mongol produit de très-beaux enfans, tandis que ceux d’origine kalmouke et mongole ont des figures très-difformes jusqu’à l’âge de dix ans ; ce n’est qu’en grandissant que leurs traits prennent une forme plus régulière. Au reste, le mélange du sang kalmouk avec le sang européen laisse des traces ineffaçables jusque dans les générations les plus reculées. On le reconnaît surtout au nez camus et écrasé vers le front.

Les Éleuths ont l’odorat très-subtil, l’ouïe très-fine et la vue singulièrement perçante. Cette subtilité de l’odorat leur est fort utile dans leurs expéditions militaires pour sentir de loin la fumée du feu, ou l’odeur d’un camp, ou pour se procurer du butin. Un grand nombre, en mettant le nez à l’ouverture d’un terrier, disent si l’animal s’y trouve ou en est sorti. Ils savent distinguer par l’ouïe, à une distance considérable, le bruit des chevaux qui marchent, les lieux où l’ennemi se trouve, ceux où ils pourront rencontrer un troupeau, ou quelque pièce de bétail égarée. Il leur suffit, pour cela, de se coucher à terre, et de mettre une oreille contre le sol. Mais la perspicacité de la vue des Kalmouks est plus étonnante encore ; souvent, quoique placés sur un lieu peu élevé, au milieu de déserts immenses, absolument plats, malgré les ondulations de la surface, et les vapeurs que les grandes chaleurs attirent, ils aperçoivent les plus petits objets dans un éloignement extraordinaire.

Le caractère des Kalmouks, décrié par plusieurs voyageurs, l’emporte de beaucoup sur celui des autres peuples nomades de l’Asie centrale. Ils sont hospitaliers, affables, francs, obligeans, toujours gais et enjoués. Mais ces bonnes qualités sont obscurcies par des défauts ; ils sont paresseux , sales, très-rusés, et un peu colères. Cependant ils vivent entre eux en meilleure intelligence qu’on ne serait tenté de l’imaginer, d’après leur genre de vie indépendante. Ils aiment beaucoup la société et les festins, et ne peuvent se faire à l’idée de manger seuls. Leur plus grand plaisir est de partager ce qu’ils possèdent avec leurs amis. S’il n’y a qu’une seule pipe à fumer dans la société, elle passe de l’un à l’autre ; si on leur donne du tabac ou des fruits, ils s’empressent d’en faire part à leurs amis ou à leur société ; si une famille fait provision de lait pour fabriquer de l’eau-de-vie, les voisins sont invités sur-le-champ avenir en prendre leur part. Toutefois, cette générosité n’a lieu que pour les provisions de bouche, et ils ne partagent jamais leurs biens. Ils ne sont pas plus adonnés au pillage que les autres peuples nomades, à moins qu’il n’existe quelque inimitié entre leurs oulons ou tribus. S’il se commet des meurtres parmi eux, ils sont le plus souvent occasionés par inimitié ou par vengeance ; jamais, au reste, ces crimes n’ont lieu à force ouverte ; c’est toujours par ruse et par trahison qu’un Eleuth cherche à se défaire de son ennemi.

Les hommes portent des chemises de kitayka[1] ; leurs pantalons sont de la même étoffe, et souvent de peau de mouton, mais extraordinairement larges. Dans les provinces méridionales, ils ne portent pas de chemise en été, et se contentent d’une espèce de veste de peau de mouton sans manches, qui touche à leur peau, et dont la partie laineuse est en dehors. Les bords de cette veste entrent dans le haut de leurs pantalons ; ils serrent cette veste avec une écharpe ou ceinture ; leurs bras sont nus jusqu’aux épaules : mais, dans les provinces du nord, ils portent une chemise par-dessous. En hiver, ils ont des vestes plus longues qui leur tombent jusqu’au gras de la jambe, et dont la laine est tournée en dedans pour leur donner plus de chaleur. Ces vestes ont de si longues manches, qu’ils sont obligés de les retrousser lorsqu’ils vont au travail. Leurs bottes sont dune grandeur excessive, et les incommodent beaucoup en marchant. Ils font aussi usage en hiver d’un manteau de feutre ou de peau de mouton préparée.

L’habillement de leurs femmes diffère peu de celui des hommes ; les étoffes qui le composent sont plus légères ; il est bien fait, et les manches sont plus serrées. Les femmes riches ont par-dessus leur veste une seconde veste longue et sans manches, faite d’une belle étoffe, et qu’elles portent comme un manteau de housard. La veste de dessous est boutonnée ; la chemise est ouverte par-devant, de sorte qu’elles peuvent se découvrir la gorge jusqu’à la ceinture ; en été, les jeunes filles l’ont découverte.

Sans la coiffure, on distinguerait à peine les femmes des hommes ; elle sert aussi à mettre une différence entre les femmes et les filles. Les hommes ont la tête rasée, ne gardant sur le sommet qu’une petite touffe de cheveux, dont ils forment de petites nattes ; les riches en ont deux ou trois ; les pauvres se contentent d’une seule. Presque tous les Torgots portent, été et hiver, de petits bonnets ronds fourrés ; mais les Soungars ont en été des chapeaux couverts de feutres semblables à ceux des Chinois : ils sont moins grands et ont un bord plat. Les bonnets sont ornés d’une houppe de soie ou de crin d’un rouge éclatant, et bordés de peau. Les Kalmouks, comme tous les peuples mongols et tartares, ont les oreilles très-éloignées de la tête ; ce qui est dû à l’usage d’avoir toujours le bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles. On s’en aperçoit davantage aux Kalmouks, parce qu’ils ont les oreilles fort grandes.

Ils rasent la tête à leurs enfans mâles, dès le plus bas âge ; les femmes, au contraire, sont fort jalouses de leurs cheveux. Les jeunes filles courent avec les cheveux épars jusqu’à l’âge de dix ou douze ans, époque de leur nubilité. On leur fait alors des tresses qui entourent leur tête. Les femmes portent deux tresses qu’elles laissent pendre sur leurs épaules. Celles du peuple les mettent dans un étui de toile pendant leur travail. Les bonnets des filles ressemblent beaucoup à ceux des femmes. Les pauvres ne les mettent que lorsqu’elles se parent ou qu’elles sortent. Ces bonnets sont ronds, garnis d’une large bordure de poil ; le fond est d’étoffe : ils sont si petits, qu’ils ne couvrent que le sommet de la tête. Les bonnets des femmes riches sont d’une superbe étoffe ou de soie, ornés d’une large bordure retroussée, fendue par-devant et par-derrière, et doublée de velours noir. Le dessus du bonnet est orné d’une grosse houppe communément rouge. Les femmes kalmoukes portent ordinairement des boucles d’oreilles.

Le rouge est la couleur favorite des Eleuths. Leurs princes ou mirzas, quoique fort mal parés d’ailleurs, ne manquent jamais de porter une robe d’écarlate dans les occasions d’éclat. Les mirzas seraient plutôt sans chemise que sans cette précieuse robe, et les femmes de qualité auraient fort mauvaise opinion d’elles-mêmes, si cet ornement leur manquait. Le plus vil Kalmouk affecte de porter la couleur rouge : ce goût s’est répandu jusqu’en Sibérie. En un mot, on fait plus dans toute l’Asie septentrionale avec une pièce d’étoffe rouge qu’avec le triple de sa valeur en argent.

L’intérieur du ménage regarde les femmes. Les hommes n’ont d’autre occupation que de construire les tentes, et d’y faire les réparations nécessaires ; ils passent le reste du temps à la chasse, au soin de leurs troupeaux, ou bien à se divertir. Les femmes, au contraire, sont toujours occupées à traire les bestiaux, à préparer les peaux, à coudre, ou à d’autres ouvrages domestiques. Elles démontent les tentes lorsqu’on change de séjour, les chargent sur les bêtes de somme, et les remontent quand on est arrivé au nouveau campement. Mais ce qui est bien plus singulier, c’est que la femme selle le cheval et le conduit devant la porte, lorsque le mari va en campagne. Elles ont tant d’occupations, qu’on les voit rarement oisives.

Les Kalmouks vivent de leurs troupeaux, qui sont toute leur richesse. Ils consistent principalement en chevaux et en moutons. Ils ont fort peu de bœufs et de chameaux.

Leurs chevaux sont un peu plus petits que ceux des Kirghis, assez hauts, avec les jambes déliées ; ils ne sont ni beaux ni laids : ils ne valent rien pour le trait, parce qu’ils sont trop fougueux et trop faibles pour cette sorte de service ; mais en revanche aucune race de chevaux ne peut leur être comparée pour la course, non plus qu’aux chevaux des Kirghis. Ils ne connaissent d’autre fourrage que celui qu’ils trouvent en pâturant toute l’année dans les steppes. On peut les conduire où l’on veut, sans aucune inquiétude pour leur nourriture : les chevaux des autres peuples nomades des steppes sont de même. Il serait très-difficile de les accoutumer au fourrage que l’on donne aux chevaux en Europe ; et en voulant leur donner plus de force, on augmenterait leur fougue. Quelques Kalmouks possèdent jusqu’à deux mille chevaux et du bétail à proportion. Ils coupent la plus grande partie de leurs jeunes chevaux. Ils laissent toujours les étalons avec les jumens, afin de ne jamais manquer de lait.

Les moutons des Kalmouks sont assez gros ; ils ont la queue fort courte, et comme ensevelie dans une pelote de graisse qui pèse plusieurs livres. Leurs oreilles sont pendantes ; leur laine n’est pas très-mauvaise ; bien peu ont des cornes. On les laisse paître librement l’hiver comme l’été, sans les abreuver, pour les forcer à manger de la neige. Les Kalmouks ont quelques chèvres dans leurs troupeaux. Elles ont aussi les oreilles pendantes ; elles sont ordinairement tachetées de plusieurs couleurs : elles ont de longs poils aux cuisses : on en voit beaucoup sans cornes.

Les Kalmouks élèvent fort peu de chameaux, parce qu’il faut trop de temps à ces animaux pour se multiplier. Ils en ont cependant de deux espèces ; des dromadaires qui n’ont qu’une bosse, et des chameaux qui en ont deux. Le nombre de chameaux que les Kalmouks possèdent suffit pour leur usage ; ils en vendent même aux peuples voisins. Les chameaux réussissent très-bien dans les steppes habitées par les Kalmouks, à cause de la grande quantité de plantes salines qui s’y trouvent, et que ces bêtes aiment beaucoup. Les Kalmouks sont cependant obligés de les soigner en hiver, et de les garantir du froid en les couvrant de paillassons de roseaux, ou de vieux morceaux de feutre.

Leurs nombreux troupeaux leur fournissent beaucoup de lait en été ; c’est aussi la base de leur nourriture. Ils ont plus de chevaux que de bêtes à cornes, et préfèrent le lait de jument à celui de vache ; de même que les Mongols, ils le trouvent meilleur et plus gras, et, comme les autres peuples mongols, en font une sorte d’eau-de-vie. Après qu’il est aigri, ce qui ne demande que deux nuits, ils le mettent dans des pots de terre, qu’ils bouchent soigneusement avec une sorte d’entonnoir, pour la distillation ; ils en tirent sur le feu une liqueur aussi claire que l’eau-de-vie de grain ; mais elle doit passer deux fois sur le feu : ils l’appellent aréka. Dès que l’eau-de-vie est passée, on ôte le tuyau et les couvercles qui ont servi à l’opération ; on la verse d’une seule fois dans une gamelle ; on la met ensuite dans des outres, et l’on invite tous ses voisins. Quand tout le monde est réuni, le maître de la tente verse un peu d’eau-de-vie dans une jatte ; il en verse une partie sur le feu, et l’autre vers l’ouverture par laquelle s’échappe la fumée ; puis il rompt la pointe du couvercle d’argile de la grande chaudière où le lait a bouilli, et répand dessus quelques gouttes de la liqueur. Il remplit ensuite de cette boisson chaude des jattes qui tiennent environ une pinte ; il les présente à la compagnie, en commençant par le plus âgé, et ainsi de suite, sans avoir égard au sexe. Deux ou trois jattes pareilles suffisent pour griser. Celui qui s’enivre avec cette boisson est presque fou pendant deux jours, et il lui en faut plusieurs pour se remettre.

En général, ces peuples sont si passionnés pour les liqueurs fortes, que ceux qui peuvent s’en procurer ne cessent pas d’en boire aussi long-temps qu’ils sont capables de se soutenir. Lorsqu’ils veulent se réjouir, chacun apporte la provision qu’il a recueillie, et l’on se met à boire jour et nuit jusqu’à la dernière goutte. Cette passion semble croître à proportion qu’on avance vers le nord. Les Kalmoulks n’en ont pas moins pour le tabac.

Ils appellent bousah le résidu de la distillation du lait ; il est extrêmement acide ; ils l’emploient à différens usages ; ils le mangent au sortir de la chaudière, mêlé avec du lait frais ; ils s’en servent aussi pour la préparation des peaux de moutons et d’agneaux. Lorsque l’eau-de-vie est faite avec du lait de vache, ils font cuire ce résidu jusqu’à ce qu’il s’épaississe ; ils le mettent ensuite dans des sacs, après l’avoir bien pressé et exprimé, coupent ce fromage par petits morceaux, ou bien en forme de petits gâteaux ronds, et les font sécher au soleil ; ils font aussi de petits fromages avec le lait de brebis ; ils conservent ces fromages pour l’hiver, et les mangent avec du beurre. Le lait de brebis ne vaut rien pour faire de l’eau-de-vie. Ils font du beurre avec le lait de vache, qu’ils mettent cuire dans une chaudière avec une certaine quantité de lait de brebis ; ils y ajoutent un peu de crème du lait aigri, ce qui fait aigrir toute cette quantité dans un jour ; ils battent alors ce lait avec un pilon de bois ou battoir, et le versent dans une auge ou grande gamelle. Le beurre qui surnage est enlevé, mis dans des vases de cuir, et salé pour qu’il se conserve ; si ce lait n’a pas encore perdu toute sa graisse, on le fait bouillir une seconde fois.

En général, ils ne manquent jamais de viande en été, la chasse et leurs bestiaux leur en fournissent toujours en abondance ; ils tuent rarement le bétail, et c’est toujours par nécessité, à l’exception des riches, lorsqu’ils donnent de grands festins : ils mangent tous les quadrupèdes et oiseaux quelconques, pourvu qu’ils soient gras. En fait de gibier, ils aiment surtout le blaireau, la marmotte, et le souslik, sorte de musaraigne ; ils font aussi grand cas du castor ; ils mangent beaucoup de chevaux, de chèvres sauvages, de sangliers, et même les oiseaux de proie les plus gros. Ils ont une extrême aversion pour la chair de loup, disant qu’elle est amère, et ne goûtent qu’avec répugnance la chair du renard, et des autres animaux carnassiers les moins gras. Lorsqu’ils ont trop de viande en été, ils la coupent par bandes ou languettes minces qu’ils font sécher au soleil, ou qu’ils pendent à la fumée du foyer de leurs tentes, s’il pleut. Cette viande, ainsi séchée, se conserve pour l’hiver ou pour les voyages. Les Kalmouks font aussi usage pour leur nourriture de plusieurs racines sauvages, par exemple, des nœuds de celle du bodmonsoc (phlomis tuberosa) ; ils les réduisent en poudre lorsqu’ils sont bien secs, et en font une bouillie avec du lait. Ils mangent aussi la racine du sokhnok (lathyrus tuberosus), qu’ils font cuire avec la viande, et celle d’une espèce de crombe. Au lieu de thé, qu’ils préparent à la mongole, avec du petit-lait et du beurre, les Kalmouks pauvres boivent l’infusion des feuilles d’une petite réglisse qui croît dans les lieux les plus arides des steppes.

Les femmes kalmoukes ne manquent pas d’habileté pour tanner les peaux de différens animaux. Lorsqu’elles veulent apprêter convenablement les peaux de moutons fines, elles les lavent dans l’eau, et les étendent à l’air pour les faire un peu sécher ; puis elles les raclent du côté intérieur avec des couteaux émoussés, tant pour ôter tous les petits morceaux de chair et les nerfs qui peuvent y rester que pour ouvrir les pores ; elles les étalent ensuite sur des couvertures de feutre, et les enduisent trois fois par jour avec le résidu de l’eau-de-vie qu’elles salent un peu. Trois jours après, elles les font entièrement sécher, les foulent avec les mains, et les roulent en tout sens sur les genoux, pour les rendre souples et moelleuses. Ces opérations finies, elles fument ces peaux pour que l’humidité ne les gâte pas, et pour les mettre en état de mieux résister à la pluie : elles allument à cet effet, dans une fosse, un petit feu qu’elles alimentent avec du bois pouri bien sec, du fumier séché, et d’autres matières propres à donner beaucoup de fumée. Elles regardent le fumier de brebis comme le meilleur pour cet usage. La fosse est entourée de piquets fichés en terre, et rapprochés par leur sommité en forme de cône ; elles les couvrent complètement de peaux pour concentrer la fumée, et changent de temps en temps ces peaux de place, mettant dessus celles qui étaient par-dessous, afin qu’elles soient toutes également fumées. Une heure suffit pour cette opération, qui les durcit un peu ; c’est pourquoi on les foule de nouveau pour les ramollir ; on les frotte avec de la craie réduite en poudre ; on les gratte, on les polit avec des couteaux bien affilés, et on les blanchit de nouveau avec de la craie. On finit par les battre avec une houssine pour en faire sortir toute la poussière.

Lorsque les femmes kalmoulkes ne veulent pas se donner tant de peine, ou qu’elles n’ont à apprêter que des peaux grossières, elles les frottent et les imbibent seulement d’une bouillie faite avec des cendres et de l’eau salée, plus ou moins forte, suivant la qualité de la peau. Le lendemain elles raclent le côté intérieur pour le nettoyer. Elles les imbibent deux fois de lait aigri qu’elles laissent sécher dessus ; elles les foulent ensuite avec les mains, et les blanchissent avec de la craie. Quelques-unes lavent ces peaux après les avoir retirées de la fumée, après quoi elles les frottent avec une bouillie de foie de mouton et de bœuf à moitié cuit, et qu’on a laissé macérer plusieurs jours dans du lait. Ce mélange rend les peaux douces et moelleuses, mais en même temps leur communique une odeur insupportable. On les racle de nouveau, et elles sont prêtes. Les femmes kalmoulkes cousent avec des nerfs de cheval, de bœuf ou d’élan, toutes les fourrures qu’elles destinent à leur usage ; elles font sécher ces nerfs, puis les frappent à coups de maillet pour les effiler ; il n’y a pas de fil de soie, de lin ou de chanvre, qui les surpasse pour la force et la durée.

Les Kalmouks font leurs vases de cuir avec des peaux de chevaux et de bœufs ; les derniers sont les meilleurs. Quand ils en ont retiré le poil, soit en les échaudant avec de l’eau bouillante, soit en les trempant dans de la cendre, ils les raclent des deux côtés pour les bien nettoyer, les unissent autant qu’il leur est possible, puis les lavent dans une eau courante. Quelquefois on leur donne un second apprêt, en les faisant tremper huit ou quinze jours dans du lait aigri, auquel on ajoute un peu de sel ; c’est la manière d’apprêter les peaux les plus minces destinées à faire des bottes et des courroies. Pour donner aux peaux la dureté de la corne, on les étend au soleil au sortir de l’eau. Alors les femmes, qui entendent mieux cette opération que les hommes, les coupent par morceaux suivant la forme qu’elles veulent donner aux vases, les cousent aussitôt avec des nerfs effilés, et les font bien sécher à la fumée d’un petit feu. Elles font de cette manière tous les vases possibles, même des flacons et des bouteilles à col étroit ; elles leur donnent la forme convenable avec les mains, pendant qu’elles les sèchent en partie à l’air, et en partie au-dessus du feu ; elles soufflent dedans pour les rendre concaves, et les remplissent à cet effet de sable ou de cendre. Elles dessinent sur la surface extérieure toutes sortes de figures. On pourrait se servir tout de suite de ces vases, mais il vaut mieux les laisser encore long-temps à la fumée pour que le cuir s’amollisse sans le secours d’aucun liquide, et pour l’empêcher de communiquer de mauvais goût. Des racines pouries et de la fiente des animaux séchée sont l’unique chauffage que les steppes fournissent aux Kalmouks. Comme il est très-pénible à ramasser, ils ne fument leurs vases de cuir que lorsqu’il y en a un certain nombre de fabriqués dans un canton : alors ils se réunissent pour faire le feu nécessaire à l’opération. On laisse les vases à la fumée pendant deux, trois, quatre et même cinq jours. Ils deviennent alors transparens comme de la corne et d’un excellent usage.

Quoique les hommes mènent une vie douce et oisive en comparaison des femmes, on ne doit cependant pas leur reprocher leur indolence, car on peut les regarder comme des militaires veillant sans cesse à la défense de leurs familles et de leurs biens. Outre l’occupation des armes, ils ont le soin des troupeaux, l’entretien des tentes ou des cabanes, et il faut qu’ils en construisent de neuves pour la dot de leurs filles.

La fabrication du feutre est l’ouvrage de toute la famille, père, mère et enfans des deux sexes. Ils en font de très-grandes pièces qui servent à couvrir les cabanes ; les petites pièces sont employées à faire des tapis et des coussins. Pour fabriquer ce feutre, ils tondent au printemps ou en été leurs moutons avec des couteaux bien aiguisés, ne leur ôtant cependant que la quantité de laine dont ils veulent se servir. Ils l’étendent ensuite sur des paillassons ou sur de grandes couvertures de feutre ; ils se mettent dix à douze personnes autour, et la battent bien pour la purger de poussière ; ensuite ils l’étalent sur des pièces de feutre de la même dimension que celles qu’ils veulent fabriquer. Les ornemens ou les dessins se font avec des laines de couleur. Lorsque la laine est également étendue, ils versent dessus de l’eau bouillante, la roulent avec la pièce de feutre, et lient ce rouleau avec des cordes de crin. Puis ils s’accroupissent tous, et pendant quelques heures ils se jettent mutuellement le rouleau, de terre sur les genoux , et des genoux à terre, avec toute la force possible. Ils défont ensuite le rouleau, et foulent avec les mains cette nouvelle pièce de feutre pour réparer les défauts qui peuvent s’y trouver.

Rien n’approche du respect que les enfans de toutes sortes d’âge et de condition rendent à leur père ; mais ils n’ont pas les mêmes égards pour leur mère, à moins qu’ils n’y soient obligés par d’autres raisons que celle du sang. Ils doivent pleurer long-temps la mort d’un père, et se refuser toutes sortes de plaisirs pendant le deuil. L’usage oblige les fils de renoncer pendant plusieurs mois au commerce même de leurs femmes. Ils ne doivent rien épargner pour donner de l’éclat aux funérailles ; et rien ne les dispense d’aller une fois au moins chaque année faire leurs exercices de piété au tombeau paternel.

C’est dans des tentes que les Éleuths font leur habitation. Ces tentes, comme celles des Mongols, sont rondes et d’une construction ingénieuse. La charpente de ces cabanes consiste dans une claie d’osier, haute de sept pieds ou davantage. Chaque pièce tient à l’autre par des perches de saule de trente pouces d’épaisseur, et se lève comme un filet ; de sorte qu’en les ouvrant, elles forment un grillage d’une brasse de long sur cinq pieds de large ; en les pliant, chaque perche aboutit directement sur l’autre. On pose cette claie autour de l’emplacement circulaire plus ou moins grand que doit avoir la cabane. On réunit les pièces avec des cordes de crin ou des courroies de cuir ; on laisse une ouverture pour l’entrée, et l’on y place une porte à un ou deux battans. Une longue corde de cuir entoure toute la tente, afin de l’affermir et de lui donner une forme bien ronde. Le toit est formé par une espèce de couronne de bois, composée de deux cercles. Ils sont soutenus à quelque distance l’un de l’autre sur trois longues perches de saule. Il part de la claie d’osier beaucoup de longues perches dont les bouts supérieurs entrent dans les cercles de la couronne, ce qui forme une espèce de dôme : elles y sont affermies par des cordes. Cette charpente est ordinairement peinte en rouge. On couvre ce toit avec une grande pièce de feutre, et on l’y attache par des cordes entrelacées. On laisse les côtés ouverts pendant l’été ; on les ferme avec du feutre ou des paillassons de roseaux, lorsqu’il fait froid, et quelquefois avec l’une et l’autre de ces enveloppes, qu’on affermit également avec des cordes. Un rideau de feutre est suspendu devant la porte. On laisse au milieu du toit une ouverture pour servir de passage à la fumée ; et pour préserver du vent et de la pluie l’intérieur de la tente, on y met deux bâtons d’osier en croix pour y placer un morceau de feutre du côté du vent, ou pour boucher l’ouverture, lorsqu’il n’y a plus de feu dans la cabane, afin d’y entretenir la chaleur.

Il y a au-dessous de l’ouverture, au milieu de la tente, un grand trépied de fer, sous lequel on entretient toujours du feu allumé, ou de la braise. C’est sur ce trépied, et dans de grandes pièces de vaisselle de fer plate que se fait la cuisine. La batterie de cuisine et les autres ustensiles consistent dans ces pièces de vaisselle de différentes grandeurs, dans des gamelles et des gobelets de bois, des outres et autres vaisseaux de cuir, et une théière contenant quatre pots. Les pauvres ont une théière de cuir ; celles des riches sont de bois, proprement travaillées, et garnies de petites plaques et de cercles de cuivre ou d’argent. Le lit est à l’extrémité de la tente, en face de la porte. Ils ont de petits châlits en bois ; les oreillers et les coussins sont de feutre. Les mirzas et les autres personnes de distinction se bâtissent des logemens plus spacieux et plus commodes ; ils ont aussi pour l’été de grandes tentes de kitayka, et pour l’hiver des cabanes de planches revêtues de feutre, qui peuvent être dressées ou abattues en moins d’une heure.

Le petit nombre d’habitations fixes qui se trouvent dans le pays des Éleuths est bâti comme les tentes, à l’exception du toit, qui a la forme d’un dôme : on n’y voit d’ailleurs ni chambres ni greniers. Tout l’édifice est composé d’une seule pièce d’environ douze pieds de hauteur. Ces maisons sont moins grandes et moins commodes que celles des Mantchous, qui donnent une forme carrée à leurs demeures. La hauteur des murs est d’environ dix pieds ; le toit ne ressemble pas mal à ceux des villages d’Allemagne. On ménage de grandes fenêtres, où l’on met, au lieu de vitres, du papier fort mince, à la manière des Chinois. On construit aussi, autour de la maison, des espèces de chambres, hautes de deux pieds sur quatre de largeur. On allume du feu auprès, de manière que la fumée, circulant dans cette espèce de canal, ne trouve de passage que du côte opposé ; ce qui porte dans le dortoir une chaleur modérée, qui fait plaisir en hiver. Toutes les habitations, soit fixes ou mobiles, ont leurs portes au sud, pour les garantir des vents du nord.

On rencontre encore, dans divers endroits de la Kalmoukie, des ruines qui attestent l’état florissant des parties habitables du pays avant qu’il eût été ravagé par les guerres intestines dont son asservissement a été la suite. Un médecin envoyé par le czar, en 1721, pour observer les plantes qui croissent dans la Sibérie, trouva, presqu’au centre de la grande steppe ou du désert par lequel cette région est bornée au sud-ouest, une pyramide de pierre blanche, haute d’environ seize pieds, environnée de quelques autres petites aiguilles de quatre ou cinq pieds de hauteur. D’un côté de la grande aiguille ou de la pyramide, il vit une inscription : les petites offraient aussi plusieurs caractères à demi effacés par le temps. À juger des caractères par les restes qu’il eut la curiosité de copier, ils n’ont aucun rapport avec ceux qui sont aujourd’hui en usage dans les parties septentrionales de l’Asie.

Dans le même pays, entre l’Iaïk et le Sir, dont les bords sont habités par les Kalmouks, les Russes ont découvert, en 1714, une ville entièrement déserte, au milieu d’une vaste étendue de sables, à onze journées au sud-ouest de Yamicha, et huit à l’ouest de Simpelat, sur l’Irtich. La circonférence de cette ville est d’environ une demi-lieue ; ses murs sont épais de cinq pieds et hauts de seize ; les fondemens sont de pierre de taille, et le reste de brique, flanqué de tours en divers endroits ; les maisons sont toutes bâties de briques cuites au soleil, soutenues par de la charpente ; les plus distinguées ont des chambres : on y voit aussi de grands édifices de brique, ornés chacun d’une tour, qui ont vraisemblablement servi de temples ; tous ces bâtimens sont en fort bon état, et ne paraissent pas avoir beaucoup souffert. On y trouva des papiers de soie couverts de caractères mongols : c’étaient des ouvrages de dévotion. On a découvert depuis deux autres villes abandonnées de même ; ce qui peut s’expliquer aisément par les émigrations fréquentes, si ordinaires aux peuples nomades.

Vers les frontières de la Sibérie on a trouvé, sur de petites montagnes, des squelettes d’hommes et de chevaux, avec de petits vases, et des joyaux d’or et d’argent. Les squelettes de femmes ont des bagues d’or aux doigts. On a regardé ces monumens comme les tombeaux des Mongols qui accompagnèrent Gengis-khan dans les provinces méridionales de l’Asie, et de leurs premiers descendans. Ces conquérans, ayant enlevé toutes les richesses de la Perse, de la grande et de la petite Boukharie, du Tangout, d’une partie des Indes, et du nord de la Chine, les transportèrent dans leurs déserts, où ils enterrèrent avec leurs morts les vases d’or et d’argent, aussi long-temps qu’ils en possédèrent : c’était un de leurs anciens usages, qui se conserve encore parmi la plupart des Mongols idolâtres. Ils n’enterrent point de mort sans mettre dans le même tombeau son meilleur cheval, et les meubles dont ils supposent qu’il aura besoin dans l’autre monde.

Des prisonniers suédois et russes qui se trouvaient en Sibérie, étant allés en grand nombre dans les terres des Éleuths, pour y chercher ces tombeaux, les habitans, offensés de leur hardiesse, en tuèrent des troupes entières. Aujourd’hui ces expéditions sont défendues sous de rigoureuses peines. Cette conduite des Éleuths, qui sont d’un naturel paisible, semble marquer qu’ils regardent ces monumens comme les tombeaux de leurs ancêtres, pour lesquels on sait que les Mongols ont une vénération extraordinaire.

Les Éleuths, comme les autres nations nomades de l’Asie centrale, ont peu de commerce ; ils se bornent à faire des échanges de leurs bestiaux avec les Russes, les Boukhariens et leurs autres voisins, pour les objets qui leur manquent. Il n’est guère probable que le commerce devienne jamais florissant parmi eux, comme il l’était du temps de Gengis-khan, cette vaste région étant divisée entre plusieurs petits princes, dont les uns s’opposeront toujours aux projets des autres. Du côté de la Sibérie, de la Chine et des Indes, on peut voyager dans l’Asie centrale avec beaucoup de liberté, parce que les Éleuths et les Mongols entretiennent un commerce tranquille avec leurs voisins, lorsque d’autres intérêts ne les mettent point en guerre.

Ils ne partagent pas l’avidité des Tartares à se procurer des esclaves. Comme ils n’ont besoin d’ailleurs que de leur propre famille pour la garde de leurs troupeaux, qui composent toutes leurs richesses et le fonds de leur subsistance, ils n’aiment point à se charger de bouches inutiles. De là vient qu’on ne voit des esclaves parmi eux qu’au khan et aux taïkis. Lorsque ces princes font des prisonniers à la guerre, ils distribuent entre leurs sujets ceux qu’ils ne retiennent point à leur service, pour augmenter tout à la fois leur nation et leur revenu. Au contraire, les Tartares font souvent la guerre à leurs voisins, dans l’unique vue de prendre des esclaves, et de vendre ceux dont ils ne font pas d’usage. Cette avidité prévaut tellement chez les Circassiens, les Tartares qui vivent à l’ouest des Éleuths, et chez les Nogays, que, faute d’autres esclaves, ils vendent jusqu’à leurs enfans, surtout leurs filles, lorsqu’elles ont quelque beauté, et même leurs femmes, au moindre sujet de mécontentement. En un mot, le commerce des esclaves faisant toute leur opulence, ils n’épargnent ni leurs ennemis, ni leurs amis, lorsqu’ils trouvent l’occasion de s’en défaire par cette voie.

Les Éleuths et tous les Mongols ont un cycle qui leur est particulier, et qui consiste en douze mois lunaires, dont voici les noms : 1o. Kaskou, ou la souris ; 2o. Out, ou le bœuf ; 3o. Pars, ou le léopard ; 4o. Touchkan, le lièvre ; 5o. Loui, le crocodile ; 6o. Yibin, le serpent ; 7o. Youned, le cheval ; 8o. Koui, le mouton ; 9o. Pichan, le singe ; 10o. Dakouk, la poule ; 11o. Eyt, le chien ; 12o. Togouz, le porc.

Cet ordre de mois est tiré des tables d’Oulougbbegh ; les Mongols l’ont reçu des Igours, autrement Oïgours ou Vigours, le seul peuple de Tartarie qui eût des lettres et quelque savoir du temps de Gengis-khan. Il s’accorde avec le cycle des Turcs et des Tartares orientaux, comme avec celui d’Ietta, ou les douze signes du Japon, qui ont été pris vraisemblablement du cycle des Mongols.

Les Éleuths ont des gardes de nuit qui frappent de temps en temps sur des bassins de cuivre, pour avertir qu’ils sont exacts à veiller ; ils emploient la même méthode pour marquer le temps à chaque demi-heure.

Les Éleuths sont divisés en hordes ou tribus, qui s’appellent oulouss ; chacune de celles-ci a pour chef un noïon ; elle est subdivisée en aïmaks, qui campent ensemble, et qui ne se séparent point sans en avertir leur chef ou saissang, afin qu’il puisse les retrouver dans le besoin. Ces aïmaks se subdivisent en plusieurs compagnies, à cause des pâturages. Les compagnies sont composées de dix à douze tentes, et portent le nom de khatoun, qui signifie chaudron ; ce qui indique que chaque compagnie devrait manger à la même marmite. Chaque khatoun a son chef qui dépend du saïssan, et celui-ci du noïon. Ce dernier perçoit annuellement la dîme sur tous les bestiaux de ses sujets. Il a le droit de leur infliger les peines corporelles qu’il juge à propos ; de leur faire couper le nez, les oreilles, ou le poignet, lorsqu’ils commettent quelque faute ; mais il n’ose faire mourir personne publiquement. Les noïons s’attribuent quelquefois ce pouvoir secrètement, quand ils veulent se débarrasser de quelqu’un qui leur est contraire. Les oulouss se partagent ordinairement entre eux les enfans du noïon, à moins que le père ne prenne d’autres arrangemens, et que quelques-uns de ses fils ne soient prêtres. Ce partage est toujours très-disproportionné.

Quand un Kalmouk paraît devant son noïon, il doit le saluer en mettant la main droite fermée sur le front, et en touchant ensuite le côté du noïon avec la même main ; celui-ci lui met une de ses mains sur l’épaule, s’il daigne lui rendre son salut. Les pauvres se saluent entre eux en disant mendou, je te salue.

Il y a encore beaucoup d’autres charges chez les Éleuths. Le khan, comme souverain de l’oulouss, et le noïon, les distribuent à qui bon leur semble. Chaque oulouss a au moins un premier saissang auquel on donne le nom de tarkhan. Tous les gens de distinction qui composent la cour du khan, ou des premiers princes, ont le titre de taïscha.

Tous les Éleuths ont une connaissance exacte de l’aïmak ou de la tribu dont ils descendent, et conservent soigneusement ce souvenir de génération en génération. Quoique avec le temps les tribus se divisent en plusieurs branches, chaque branche passe toujours pour appartenir à la même tribu.

Les noïons sont soumis à leur khan, c’est-à-dire à un souverain dont ils sont les vassaux, et qui prend parmi eux ses conseillers et ses généraux. Les peuples mongols et tartares, soit idolâtres ou mahométans, donnent, sans distinction, à tous les seigneurs le titre de khan, qui signifie seigneur ou prince régnant. Plusieurs petits princes mongols, qui résident vers les sources de l’Iéniséi, portent le nom de khans, quoique tributaires du khan des Mongols-kalkas, qui est sous la protection de l’empereur de la Chine. Ce monarque même, comme Mongol d’extracton, est aussi nommé khan, parce qu’il est le chef des Mantchous, des Mongols et des Éleuths proprement dits, qui sont devenus ses sujets, comme le khan des Éleuths est, par droit de naissance, le chef de toutes les branches des Éleuths.

À la mort d’un khan, tous les princes de la famille régnante, et les chefs des tribus qui sont sous la même domination, s’assemblent dans le lieu où le monarque faisait sa résidence, pour lui choisir un successeur. Leur choix se réduit à vérifier lequel de tous ces princes est le plus avancé en âge, sans aucun égard pour l’ancienneté des différentes branches de la famille, ni pour les enfans du mort. Ils ne manquent jamais d’élire le plus vieux, à moins qu’il ne soit exclu par quelque défaut personnel. À la vérité, la force et l’usurpation peuvent quelquefois troubler cet ordre ; mais ce cas est plus rare parmi les idolâtres qu’entre les mahométans.

Le Kon-taïdschi, ou khan des Éleuths, habite continuellement sous des tentes, à la manière de ses ancêtres, quoiqu’il possède des pays où les villes sont en assez grand nombre.

Un camp kalmouk, en temps de guerre, est divisé en plusieurs quartiers, en places publiques et en rues, comme une ville. Il n’a pas moins d’une lieue de tour ; et dans l’espace d’une demi-heure, on en voit sortir quinze mille hommes de cavalerie. Le quartier du khan est au centre ; comme les tentes sont fort élevées et peintes de couleurs vives, elles forment un spectacle extrêmement agréable. Les femmes du khan sont logées dans de petites maisons de bois qui peuvent être abattues dans un instant, et chargées sur des chariots pour changer de pays.

Une lance, un arc et des flèches sont les armes des Kalmouks. Leurs arcs sont faits de différens bois, principalement d’érable ; ils en ont aussi en corne ; ce sont les meilleurs, mais les plus chers. Ils ont plusieurs sortes de flèches, les unes sont toutes de bois, fort courtes, avec la pointe en forme de crosse ou de massue ; ils s’en servent pour tirer les petits animaux et les oiseaux. Ils en ont d’autres fort légères, garnies d’un fer étroit ; d’autres avec un fer léger qui a la forme d’un ciseau, et enfin d’autres grandes flèches pour la guerre, armées d’un gros fer pointu et très-fort. Toutes leurs flèches sont garnies de trois ou quatre rangs de plumes d’aigle ; ils ne prennent que les plumes de la queue, parce qu’elles sont plates ; la courbure de celles des ailes ferait prendre à la flèche une fausse direction. Chaque sorte de flèche a son compartiment séparé dans le carquois, qui est suspendu à droite à la selle du cheval ; l’arc est dans une espèce d’étui à gauche, qui est la place d’honneur. Ils tirent avec autant de vigueur que de justesse. On remarqua dans les différens que les Russes eurent avec eux en 1715, à l’occasion de quelques établissemens contestés sur la rivière d’Irtich, que d’un coup de flèche ils perçaient le corps d’un homme de part en part.

Les Kalmouks riches préfèrent les armes à feu ; ce sont de grandes arquebuses de plus de six pieds de long, dont le canon a plus d’un pouce d’épaisseur ; ils se servent d’une mèche pour y mettre le feu, et leurs coups sont sûrs à six cents pas. Dans leurs marches, ils les portent suspendues derrière le dos. Chaque Kalmouk bien armé a sa cuirasse ; elle est composée de petits anneaux de fer et d’acier en forme de filet, suivant la manière des Orientaux. Ils se procurent ces cuirasses ou cottes de mailles par leur commerce d’échange avec les Troukmènes, peuple tartare qui vit à l’est de la mer Caspienne. Ils en ont quelquefois d’acier poli, qui viennent de Perse, et qui sont estimées cinquante chevaux, et même plus. Les plus communes s’échangent contre sept ou huit chevaux. L’armement complet d’un Kalmouk consiste dans un casque rond, garni d’un filet d’anneaux en fer ; ce filet tombe par-devant jusqu’aux sourcils, mais il couvre par-derrière tout le cou et les épaules. Ils ont sur le corps une jaque de mailles , dont les manches sont de même nature ; elles vont jusqu’aux poignets, et sont terminées par une pointe qui couvre toute la main, et qui est agrafée entre les doigts. Le dessous du bras est garni d’une plaque d’acier, qui commence au coude et va jusqu’au poignet, où elle est bouclée. Elle leur sert à parer les coups de sabre lorsqu’ils sont dans la mêlée. Leurs commandans et quelques autres ont des sabres à la chinoise. Chaque horde est ordinairement commandée par son chef, de sorte qu’une troupe de cavalerie tartare est plus ou moins nombreuse, suivant la force des hordes.

L’habileté d’un Kalmouk est égale à tirer en fuyant ou en avançant ; aussi aiment-ils mieux attaquer à quelque distance que de près, à moins qu’ils n’aient beaucoup d’avantage.

Dans le combat, ils ne connaissent pas la méthode des lignes et des rangs ; ils se divisent sans ordre en autant de troupes que leur armée contient de hordes, et chacune marche la lance à la main sous la conduite de son chef. On sait, par le témoignage des anciens auteurs, que les peuples du nord de l’Asie ont toujours su combattre en fuyant. La vitesse de leurs chevaux les aide beaucoup. Souvent, lorsqu’on les croit en déroute, ils reviennent à la charge avec une nouvelle vigueur, et leurs adversaires, sont exposés aux plus grands dangers, s’ils ont perdu leurs rangs dans la chaleur de la poursuite. Les Éleuths sont braves ; il ne leur manque que la discipline de l’Europe pour être véritablement redoutables. L’usage du canon, qu’ils ne connaissent point encore, ne leur serait pas d’une grande utilité, puisque leurs armées ne sont composées que de cavalerie.

Chaque horde a son enseigne ou sa bannière, qui n’est ordinairement qu’une pièce de kitayka, ou de quelque autre étoffe colorée, d’une aune de long, attachée au sommet d’une lance de douze pieds. Les Éleuths et les Mongols y représentent la figure d’un chameau, d’une vache, d’un cheval, ou de quelque autre animal, au-dessous de laquelle ils mettent le nom de la tribu. Comme toutes les branches d’une même tribu conservent la figure de son enseigne, en y joignant le nom particulier de la branche, ces bannières leur servent en quelque sorte de tables chronologiques, lorsqu’une horde est en marche, l’enseigne est portée à la tête immédiatement après la personne du chef.

Les Kalmouks forgent ou fabriquent eux-mêmes les petits morceaux de fer de leurs armes, et tous les petits ustensiles de fer dont ils ont besoin. Ils ont parmi eux des orfèvres qui font, en argent, tous les ornemens qui servent à la parure des femmes. Ce sont eux qui garnissent d’anneaux et de cercles d’argent les théières de bois ; ils les ornent aussi de figures d’animaux de même métal ; ils savent même damasquiner le fer. Les outils de forge sont très-simples ; un sac de cuir avec un tuyau sert de soufflet ; il est enchâssé entre deux morceaux de bois uni que l’on tient à la main, et que l’on élève et abaisse alternativement.

Les Kalmouks ont plusieurs manières de chasser. Personne ne s’entend mieux que ce peuple à dresser toutes sortes de filets et de piéges pour prendre des bêtes, sauvages. Les Kalmouks riches s’amusent beaucoup de la chasse au faucon. Ils préfèrent pour cette chasse le lanier, qu’ils appellent balaban, et qu’ils savent dresser. Quoiqu’il soit très-commun dans leur pays, ils en font beaucoup de cas. Ils ont aussi des chiens de chasse, qui sont de la même race que les chiens de garde ordinaires. Ils diffèrent un peu des nôtres ; ils ont le poil ras et le corps effilé, les oreilles, les cuisses et la queue sont peu garnies. Ils sont très-bons pour la chasse.

Les Éleuths et les Mongols, qui ont conservé l’ancienne manière de vivre, ne marchent jamais sans porter avec eux toutes leurs richesses. De là vient que, s’ils perdent une bataille, leurs femmes et leurs enfans demeurent presque toujours au pouvoir du vainqueur, avec leurs bestiaux et tout ce qu’ils possèdent. C’est une espèce de nécessité pour eux de se charger de cet embarras, parce qu’autrement ils laisseraient leurs familles et leurs richesses en proie à d’autres nomades leurs ennemis et leurs voisins. D’ailleurs il leur serait impossible de voyager dans les plaines vastes et sablonneuses de leur pays, s’ils ne conduisaient avec eux leurs troupeaux pour se nourrir dans une route où, pendant plusieurs centaines de lieues, ils ne trouvent que de l’herbe, et quelquefois fort peu d’eau. Les caravanes de Sibérie que le commerce mène à Pékin sont obligées de suivre la même méthode depuis Selinghinskoy jusqu’à la Chine.

Les chameaux sont fort utiles aux Kalmouks lorsqu’ils passent ainsi d’une contrée à l’autre avec leurs troupeaux pour se procurer de nouveaux pâturages. Ces animaux portent non-seulement leurs tentes, mais encore tous leurs ustensiles de ménage, les coffres, les sacs et tout ce qu’ils possèdent. Les Kalmouks n’osent employer à ce service leurs dromadaires, et surtout les blancs ; ils leur font porter seulement les livres saints, les idoles et toutes les choses sacrées. On emballe tous ces objets sur de petits chariots, et on y attelle ces dromadaires blancs. Les Kalmouks mettent des grelots et de petites clochettes à leurs chameaux de charge. Il n’y a rien de si amusant que la rencontre de ces familles kalmoukes dans leurs voyages. Les femmes et les enfans chantent en conduisant les troupeaux ; les hommes chantent aussi en voltigeant à droite et à gauche, et en chassant. Ce peuple passe la plus grande partie de sa vie à se divertir, et se croit fort heureux, quelque misérable qu’il nous paraisse. Nous regardons sa manière de vivre et de se nourrir comme très-malsaine ; il y en a cependant beaucoup qui parviennent à un âge très-avancé, et ils jouissent, jusqu’à la mort, d’une santé excellente et d’une gaîté inaltérable.

Leur vie simple et frugale les met à l’abri d’un grand nombre de maladies qui affligent les nations policées ; cependant ils ne sont pas entièrement exempts des infirmités attachées à la condition humaine. Leur nourriture, composée en partie de viande à moitié corrompue, leur cause des maladies inflammatoires et putrides. Ils sont sujets à une fièvre chaude épidémique, qui enlève le malade en huit jours. Quand elle règne dans un canton ou dans une famille, elle emporte au moins une personne de chaque tente ; dès qu’elle se manifeste, on se sépare et on s’éloigne de ceux qui en sont attaqués. La gale est assez commune parmi les Kalmouks pauvres. Leur nourriture et leur vie oisive en hiver en sont la cause. La fumée de leurs cabanes et la réverbération insupportable du soleil dans les steppes, leur occasionent des inflammations aux yeux. Quelques Kalmouks se précautionnent contre cet inconvénient en portant sur les yeux un bandeau de toile claire.

Il ne faut pas s’attendre à trouver beaucoup de magnificence dans la cour des khans : leurs sujets ne les suivent à la guerre que dans l’espérance d’avoir part aux dépouilles de l’ennemi, et ne reçoivent pas d’autre paie ; mais le revenu du souverain consiste aussi dans les dîmes. Toutes les nations tartares en paient deux chaque année, l’une à leur khan, l’autre aux chefs des hordes ou des tribus. Comme les Éleuths et les Mongols ne cultivent pas leurs terres, ils donnent la dîme de leurs troupeaux ; et celle du butin qu’ils enlèvent à leurs ennemis pendant la guerre. Leur condition est donc beaucoup plus douce que celle des paysans de l’Europe, qui, outre les dîmes seigneuriales ou ecclésiastiques, sont assujettis aux impôts et aux taxes de l’état.

Les lois des Kalmouks feraient honneur aux nations les plus policées de l’Europe, qui affectent de donner le nom de barbares aux peuples grossiers mais libres de l’Asie centrale. Le recueil des lois des Kalmouks est écrit en caractères mongols, parce que ce peuple se sert de l’écriture mongole pour toutes les affaires publiques et privées. Leur langue a d’ailleurs beaucoup d’affinité avec celle des Mongols.

Le recueil des lois fut mis en ordre et ensuite approuvé et confirmé vers 1620, sous le khan Galdan, par quarante-quatre princes mongols et oiroets, en présence de trois koutouktous ou grands-prêtres : il est signé de l’année du serpent les cinq premiers bons jours de septembre.

Ces lois ne se jouent point de la vie des hommes ; elles n’ordonnent pas la question ordinaire et extraordinaire pour faire avouer à des innocens des crimes auxquels ils n’ont jamais songé. Elles renferment cependant des peines et des punitions pour tous les crimes quelconques, réputés comme tels d’après la manière de vivre des Kalmouks. Ces punitions consistent dans des amendes et des confiscations de biens ; les plus graves sont des peines corporelles ; elles ne prononcent la mort dans aucun cas. Les princes sont soumis, comme le peuple, aux lois et aux règlemens. Plusieurs articles de ces lois sont remarquables, et méritent que l’on en fasse mention.

Le premier article concerne les trahisons et les hostilités que les princes et les oulouss peuvent commettre les uns contre les autres. La loi condamne les coupables à perdre tout ce qu’ils possèdent, ou au moins à de grosses amendes proportionnées à la richesse des délinquans. Cet article s’applique aussi à ceux qui ne se rendent pas à l’armée lorsqu’il s’agit d’une guerre générale et nationale. Un autre article, condamne tout chef ou soldat convaincu de poltronnerie ou de s’être mal conduit dans une affaire à une forte amende proportionnée aux biens du coupable ; en outre, on lui ôte ses armes, on l’habille en femme, et on le promène ensuite dans le camp. Les peines contre l’homicide sont fortes. Elles ne consistent cependant pas en punitions corporelles, pas même dans la peine de mort pour le cas de parricide. Tous ceux qui sont restés spectateurs oisifs d’une querelle particulière sont condamnés à l’amende d’un cheval, si l’un des deux combattans est resté sur la place. Si un Kalmouk en tue un autre dans une dispute relative au jeu, ou quand il est l’agresseur, la loi le condamne à prendre chez lui la femme et les enfans du mort, et à se charger de leur entretien. Quiconque frappe quelqu’un ou le blesse est puni suivant la qualité de la personne et la gravité de l’acte de violence. Ce qu’il y a de plus surprenant dans cette disposition, c’est que la loi fixe l’amende à payer pour une dent, une oreille, chaque doigt de la main blessé ou abattu. Un beau-père, une belle-mère, et même les parens qui battent les enfans sans sujet, sont punis. Il y a également des amendes fixes pour chaque sorte d’insulte. Les plus grandes sont de tirer un homme par la queue ou par la barbe, d’arracher la houppe de son bonnet, de lui cracher au visage, de lui jeter du sable ou autre chose à la figure ; et s’il s’agit d’une femme, de lui tirer sa tresse de cheveux, de lui mettre la main sur la gorge ou sur toute autre partie du corps. L’amende n’est pas limitée, elle est plus ou moins forte suivant l’âge de la personne offensée. On punit l’adultère, le concubinage avec les filles esclaves, et toutes les offenses contre les mœurs ; mais les peines sont légères : elles ne sont pas graves non plus pour punir les délits peu importans, tels que troubler la chasse, éteindre le feu du camp, emporter chez soi une charogne ou bien un animal égaré ou perdu sans annoncer qu’on l’a trouvé.

Le vol est le délit le plus rigoureusement puni ; il emporte des peines corporelles ou de grosses amendes, et même la confiscation totale des biens. La loi condamne le voleur non-seulement à restituer le vol, mais encore à avoir un doigt de la main coupé, quand même il n’aurait pris qu’une bagatelle en meubles ou en vêtement ; le coupable a la faculté de se racheter de cette dernière peine en donnant cinq pièces de gros bétail. Les dispositions concernant le vol sont portées si loin, qu’il y a même une amende fixée pour le vol d’une aiguille ou d’un bout de fil. Il faut convenir que les légistes européens n’ont pas poussé si loin la prévoyance.

Galdan-khan ajouta un article particulier à ce recueil de lois ; il porte que celui qui est chargé de l’inspection d’une centaine de tentes, doit répondre des vols commis par les hommes placés sous ses ordres. Si les chefs du khatoun ne dénoncent pas un coupable d’après les formes prescrites, ils sont condamnés à avoir le poing coupé ; si un simple Kalmouk ne dénonce pas un vol dont il a connaissance, il est mis aux fers. Quiconque est convaincu de vol pour la troisième fois, est condamné à la perte de tous ses biens. On a vu que la plupart des châtimens consistent en une amende de gros ou petit bétail, proportionnée aux biens du coupable et à la gravité du délit. Ces amendes sont partagées entre le toïon, les prêtres et le dénonciateur ; si le coupable est d’un rang distingué, son amende consiste en cuirasses, casques et autres armures. La plus grande peine pour un prince qui commet des hostilités contre un autre, est une amende de cent cuirasses, cent chameaux et mille chevaux. Tous les autres princes sont obligés de fournir chacun un homme pour marcher contre lui. Si par les actes d’hostilité il a ruiné des oulouss entiers, ou de grands aïmaks, on lui ôte tout ce qu’il possède : une moitié se partage entre les autres princes, et l’autre appartient à la partie lésée. Dans certains cas, on punit le criminel en lui ôtant un ou plusieurs de ses enfans. La peine la plus légère est une amende d’une chèvre avec son cabri, ou d’une petite quantité de flèches.

Une autre loi porte qu’une fille ne peut se marier avant l’âge de quatorze ans ; lorsqu’elle a passé vingt ans, il ne lui est plus permis de se marier. Si elle est promise, et que, parvenue à l’âge de vingt ans, son fiancé ne veuille plus l’épouser, elle a la faculté d’en prendre un autre pour époux, en avertissant le noïon. L’époux est obligé de donner au père de la fille un certain nombre de têtes de bétail, mais il en reçoit une dot. La loi ne fixe rien sur ces deux articles, qui dépendent de la richesse et du rang des parties. Une autre loi ordonne que, dans le nombre de quarante tentes ou kibitks, il faut au moins que quatre hommes se marient chaque année, et que sur les fonds publics on assure à chacun d’eux dix pièces de bétail, pour l’achat de sa femme ; ils reçoivent pour dot quelque habillement de peu de valeur.

Lorsqu’un Kalmouk prête serment en justice suivant la manière ordinaire, il appuie le bout du canon de son fusil contre sa bouche et le baise ; s’il n’a pas de fusil, il prend une flèche, et, après l’avoir touchée avec la langue, il en applique la pointe sur le devant de la tête. L’épreuve du feu est usitée dans les cas importans. Ils font rougir une hache ou un morceau de bois ; l’accusé est obligé de le porter sur le bout des doigts, à quelques toises de distance, pour être déclaré innocent. On assure que plusieurs Kalmouks savent faire passer si adroitement ce fer rouge d’un doigt à l’autre, qu’ils ne se brûlent pas ; ce qui est regardé comme une preuve incontestable de leur innocence.

On a vu précédemment que les Kalmouks ont la même écriture, à peu près la même langue, et les mêmes usages que leurs frères les Mongols. Ils ont aussi la même religion, qui est le lamisme, dont nous donnerons une idée en parlant du Thibet, où réside son chef.

Comme tous les peuples ignorans, les Kalmouks sont soumis à l’empire de leurs prêtres. Les Torgots ont un koutouktou, ou vicaire du grand lama, qui est respecté comme une image vivante de la Divinité. Au-dessous de lui sont des zordschis ; enfin les simples lamas, ou gheilongs, vivent dispersés dans les hordes. On en compte un sur cent cinquante à deux cents hordes. Il exerce le ministère religieux près de son aïmack. Les gheilongs ne possèdent rien en propre ; leur revenu ne consiste que dans les offrandes qu’ils reçoivent, surtout les jours de fêtes et de prières ; ils sont aussi exempts de toutes les charges publiques. Ils ne font d’autres saints à leurs princes que de retrousser leurs moustaches, genre de compliment assez singulier.

Chaque gheilong tient une école qui est souvent assez nombreuse ; il enseigne à ses écoliers, désignés par le nom de mandchis, la langue tangoute ou thibetaine, et leur religion ; le devoir des écoliers est de chanter pendant l’office, et d’y jouer des instrumens. Chaque gheilong a un diacre ou diatschok, qui porte aussi le nom de ghedzull ou aide. Il peut faire des ghedzulls de ses écoliers ; mais pour recevoir la prêtrise, il faut que le ghedzull aille se faire ordonner par le koutouktou, ce qui se pratique avec beaucoup de cérémonies.

Une autre charge ecclésiastique, d’un degré inférieur, est celle de ghepkou. On ne les trouve que près du haut clergé ; leur emploi, qui ressemble à celui des sacristains, est d’avoir soin du bourkhan-ouergoé (maison de Dieu), tente de feutre superbement ornée, qui sert de salle d’assemblée aux membres du haut clergé. Les ghedzulls et les ghepkous sont vêtus comme le reste du peuple ; ils ne s’en distinguent que parce qu’ils ont la tête entièrement rasée, et ne portent pas de houppe à leur bonnet. Lorsqu’un jeune homme est admis à l’école du gheilong, on lui coupe sa touffe de cheveux en cérémonie ; il fait ensuite le vœu de chasteté, de même que les ghepkous et tous les membres du clergé. Un écolier peut cependant renoncer à l’état ecclésiastique avec la permission de son gheilong.

Le culte des Kalmouks se fait en langue thibetaine, que le peuple ne comprend pas ; mais il faut que les prêtres sachent au moins la lire, et ils sont obligés d’avoir tous les livres de prières et de cantiques qui sont nécessaires pour l’office de chaque jour. Les membres du clergé ont, en général, beaucoup de livres en langue mongole, qui traitent en détail des cérémonies du culte ; ils ont des formules d’exorcisme en langue tongouse, et n’emploient presque pas d’autres remèdes avec quelques prières pour guérir les malades. Ils y ajoutent une amulette qu’ils pendent à leur cou. Chaque Kalmouk porte d’ailleurs sur la poitrine une amulette roulée et attachée à un cordon. Ce sont les prêtres qui les leur donnent. Ce sont quelquefois de grands morceaux de toile de coton, sur lesquels on a imprimé et peint en couleurs toutes sortes de figures qui ordinairement n’ont aucune signification. On joint à chacune une formule en langue thibetaine, avec l’explication de son usage et de ses vertus. Ce sont aussi les prêtres qui font ces images et qui impriment ces figures avec des formes de bois. Les Kalmouks y attachent un grand prix, et ne doutent nullement de leur efficacité.

Les prêtres sont également obligés d’avoir les livres astrologiques du lamisme, afin de décider le jour et l’heure favorables à chaque opération, entreprise ou affaire quelconque ; car un Kalmouk bon croyant n’entreprend rien sans avoir auparavant consulté son gheilong. On dit qu’ils ont un livre qui sert à faire des prédictions, en examinant le vol des oiseaux. La chouette blanche est pour eux un présage de bonheur ou de malheur, suivant qu’elle se dirige à droite ou à gauche. Lorsqu’elle prend son vol de ce dernier côté, les Kalmouks font leur possible pour la chasser sur la droite ; s’ils y réussissent, ils s’imaginent avoir écarté le malheur dont ils étaient menacés. Tuer une chouette blanche est regardé comme un crime.

Les prêtres ont ordinairement leurs idoles avec eux ; ils logent dans des tentes de feutre blanc, parce que les dieux ne doivent pas en habiter d’autres. Au lieu du lit qui, dans les tentes ordinaires, est placé vis-à-vis de la porte, on trouve à sa place, dans les tentes des prêtres, plusieurs petites caisses qui renferment les idoles et les livres sacrés.

Les idoles du premier ordre sont quelquefois serrées dans des étuis particuliers que l’on pose sur ces caisses. En avant est une petite table ou une espèce d’autel qui reste toujours à la même place. Il est garni d’une lampe et de huit petites coupes de cuivre ou d’argent. Une autre petite coupe est attachée à un long manche de fer fiché en terre à la place du foyer. Le gheilong jette dans ce vase, comme offrandes, toutes les boissons qu’il prend. Il ne boit jamais, surtout si la boisson a été mise dans des vases étrangers, sans avoir proféré ces mots : om a khoum, qui signifient : que tout soit purifié, que Dieu nous comble de ses bienfaits, que cette boisson me soit salutaire. Ils ont un grand nombre de prières aussi laconiques que celle-là. Le gheilong couche dans la même tente avec son ghedzull ou plusieurs de ses écoliers ; ils n’ont pour lit que des morceaux de feutre étendus sur la terre.

On voit souvent parmi les Torgots des hommes mariés abandonner femmes, enfans, et tout ce qu’ils possèdent, pour embrasser l’état ecclésiastique ; mais ce ne sont que des fanatiques à qui la dévotion a fait tourner la tête, ou qui sont las du monde. Avant de les tonsurer, on les soumet à un noviciat ; il est remarquable que l’on ne voit des exemples semblables que chez les Torgots, qui assurent que cette action est très-agréable à Dieu. Les Soungars ne la souffrent jamais parmi eux.

Les Kalmouks ont aussi des magiciens ou chamanes, qu’il faut pourtant bien se garder de classer parmi les prêtres ou les personnes attachées à l’état ecclésiastique, puisqu’ils sont méprisés. On les punit même quand on les surprend dans l’exercice de leur art illicite. Ces magiciens sont des gens de la dernière classe du peuple dans les deux sexes. Ils ne font pas usage du tambour magique ; ils se servent d’une écuelle remplie d’eau, dans laquelle ils trempent une herbe qui leur tient lieu de goupillon pour asperger la tente dans laquelle ils se trouvent ; ils prennent dans chaque main plusieurs racines qu’ils allument ; ils chantent ensuite quelques paroles, en faisant beaucoup de contorsions, et finissent par entrer en fureur ; alors ils répondent aux questions ou demandes qu’on leur a faites ; leurs réponses contiennent ordinairement des prédictions, ou bien l’indication des lieux où l’on retrouvera les objets perdus ou égarés.

Lorsqu’une femme kalmouke est près d’accoucher, le mari fait venir un prêtre qui se tient près de la tente, et récite les prières propres à la circonstance. Pendant ce temps, le mari tend un filet en dehors de la tente, prend un gros bâton, et espadonne en l’air tout autour de sa demeure, en criant de toutes ses forces gat tchetkir : retire-toi, diable. Il ne cesse que lorsque l’enfant est venu au monde. Les Kalmouks riches ou distingués entourent leur tente d’un si grand nombre de prêtres, qu’ils suffisent pour éloigner les esprits les plus malfaisans et les empêcher d’approcher. On voit souvent les femmes kalmoukes monter à cheval et reprendre leur ouvrage ordinaire deux jours après leurs couches. Elles ne paraissent d’abord que la tête voilée, et ce n’est qu’au bout de quarante jours qu’elles peuvent assister de nouveau au service divin.

Plusieurs Kalmouks se promettent mutuellement leurs enfans en mariage dès la plus tendre enfance, et même quelquefois avant qu’ils soient nés ; c’est-à-dire, au cas que l’enfant de l’un soit un garçon, et celui de l’autre une fille ; ils regardent ces promesses comme sacrées. Ils ne se marient pourtant qu’à quatorze ans, et même plus tard. Il est défendu au jeune homme de prendre aucune liberté avec sa future ; si elle devient grosse avant ce temps, c’est à lui de s’arranger avec les parens de la fille, et de les apaiser par des présens. Lors même que les promesses ou fiançailles ont été faites dès la plus tendre enfance, il faut que les parens du jeune homme terminent avec ceux de la fiancée, avant le mariage, ce qui concerne le nombre des chevaux et le bétail dont la dot doit être composée. Les parens de la mariée fournissent ses habits, les meubles, les coussins de feutre couverts et ornés d’étoffes de soie, les couvertures de lit ; enfin une tente de feutre neuve et communément blanche. On demande ensuite au gheilong un jour heureux pour le mariage ; le jour fixé, la fille, accompagnée de tous ses parens, va trouver le jeune homme. On tend la tente neuve ; toute la compagnie s’y rassemble avec le gheilong ; celui-ci lit plusieurs prières sur les deux époux. Il fait délier les cheveux de la mariée, qui ne forment qu’une seule tresse, et lui en fait faire deux, ainsi que les femmes les portent. Il demande les bonnets des deux époux, les prend, et s’en va hors de la tente avec son ghedzull. Arrivé à une certaine distance dans la steppe, il parfume ces bonnets avec de l’encens, en récitant quelques prières ; il revient et donne les bonnets à la femme chargée de tous les préparatifs de la noce : celle-ci les met sur la tête des époux. Cette cérémonie est suivie d’un repas auquel toute la famille assiste. C’est ordinairement pendant le repas que le père de l’époux livre la quantité de chevaux et de bétail stipulée. Le festin terminé, la compagnie se retire, et la mariée reste seule dans la tente avec son mari. Il ne lui est permis de sortir qu’après un certain temps, et elle ne peut recevoir d’autres visites que celles de sa mère et de ses parentes. Les noces des princes sont accompagnées de fêtes et de réjouissances. Dans le repas splendide qui se donne aussitôt après la bénédiction nuptiale, on sert les mets dans de grands plats de bois. Ceux qui les portent sont conduits par un héraut d’arme ou écuyer richement vêtu. Il a sur l’épaule une longue écharpe de toile blanche, et à son bonnet une peau de renard noir ou de loutre. Le repas est suivi de l’exercice de la lutte, de courses de chevaux, et de toutes sortes d’amusemens. Ce jour-là les prêtres des différens oulouss récitent des prières.

Le lamisme défend la polygamie. Cette loi n’est pas exactement observée, puisque plusieurs princes kalmouks ont deux ou trois femmes ; toutefois ce cas est assez rare. Le divorce n’est pas permis, quoique les Kalmouks, et surtout les grands, répudient assez souvent leurs femmes. Si un Kalmouk est mécontent de la sienne, ou bien si elle veut se séparer de lui, il peut lui ôter tout ce qu’elle a, et la chasser à coups de fouet. Lorsqu’il veut la quitter avec des procédés honnêtes, il invite les parens de sa femme à dîner, et, après le repas, il lui donne, en leur présence, un cheval tout sellé, avec une certaine quantité de bétail, et la renvoie ainsi sans éclat.

Les cérémonies des funérailles sont les mêmes que celles que l’on pratique au Thibet.

L’on a pu recueillir une quantité suffisante d’observations authentiques sur les Kalmouks pour donner une idée assez complète de leurs mœurs ; mais il n’en a pas été de même de leur pays ; on ne connaît que d’une manière bien imparfaite ses provinces ou plutôt les cantons habitables qui occupent sa vaste étendue.

Les géographes comprennent dans la Kalmoukie, la Soungarie, grand bassin ou plateau concave ; des lacs s’y suivent jusqu’au Palcati, le plus occidental et le plus grand de tous. La plupart sont salés, de même que les plaines qui les séparent. L’Ili se jette dans le Palcati, qui n’a aucun écoulement. À l’ouest est le canton d’Hamil, que l’on attribue quelquefois à la petite Boukharie ; dans le voisinage de la Chine on trouve le pays de Kokonor, auprès du grand lac de même nom. On parle d’une ville de Serim située au sud-ouest de ce lac, près de la frontière du Thibet. Au nord est le Tsahan-nor et le Tsahan-tala, ou la plaine blanche, voisine du mont Bogdo.

  1. Espèce de calicot ainsi nommé parce qu’il vient du Katay ou de la Chine. Il y en a de diverses couleurs.