Abrégé de l’histoire générale des voyages/Tome X/Seconde partie/Livre V/Chapitre III


CHAPITRE III.

Thibet.


Les auteurs de l’Histoire des Voyages observent avec raison, que malgré sa grande étendue, à peine le Thibet se faisait-il remarquer sur les cartes publiées en Europe, avant celles que Delisle mit au jour. On l’y représentait comme une espèce de désert étroit, situé entre l’Inde et la Chine, sans villes, sans rivières, sans montagnes, quoiqu’il n’y ait aucune partie de l’Asie où les montagnes et les rivières soient en plus grand nombre. L’ignorance où l’on était sur ce pays ne doit pas surprendre ; car il en est peu qui, encore aujourd’hui, soient si imparfaitement connus, quoiqu’il soit un de ceux qui méritent le plus de fixer l’attention. Avant de le décrire d’après les informations les plus authentiques qu’il a été possible de rassembler, il n’est pas hors de propos de passer en revue les voyageurs auxquels on doit les renseignemens que l’on a mis à profit.

Il est douteux que Marc Pol ait, dans ses longs voyages, visité le Thibet ; mais il en donne une description curieuse. Il dit qu’après la grande plaine dont il a parlé, ce qui doit vraisemblablement s’entendre du désert de Cobi, on arrive dans la province de Thebeth. Elle a vingt journées de chemin de longueur, et contient huit royaumes. Le grand khan, c’était Koublai-khan, en avait détruit une partie ; on voyait les traces de ses ravages, par les débris de plusieurs villes et de plusieurs châteaux. Le manque d’habitans en avait fait une vaste solitude, de sorte que les voyageurs portaient avec eux des provisions pour vingt jours de route. En outre, depuis que le pays avait été abandonné par les habitans, les bêtes féroces s’y étaient retirées, et y étaient devenues si nombreuses, qu’elles y rendaient le chemin très-dangereux, surtout de nuit. Mais les voyageurs avaient eu recours à une invention pour se garantir du péril. Comme il croît en ce pays de très-grands roseaux qui ont sept à huit toises de longueur, trois empans de tour, et trois empans d’un nœud à l’autre, lorsque les voyageurs veulent se reposer pendant la nuit, ils ramassent une certaine quantité de ces roseaux en tas, et y mettent le feu ; ces roseaux brûlent avec un si grand bruit, qu’on peut l’entendre d’une grande demi-lieue, ce qui effraie les animaux et les empêche d’approcher. La frayeur se communique même aux chevaux et aux autres bêtes de somme que les voyageurs ont avec eux ; plusieurs se sont échappés et ont été perdus. Les voyageurs les plus avisés, pour remédier à cet inconvénient, lient à leurs bêtes les pieds de devant, et les mettent ainsi hors d’état de fuir.

Marc Pol cite une coutume d’une province du Thibet, qui se trouve chez plusieurs peuples des différentes parties du monde. Après avoir dit qu’ils se soucient peu de trouver la virginité dans les femmes qu’ils épousent[1], il ajoute que les habitans de ce pays sont idolâtres, cruels et adonnés au pillage ; ils vivent de la chasse et des fruits de la terre. On trouve dans leur pays, en grande quantité, les animaux qui portent le musc ; ils les nomment gabderi ; ils vont à la chasse de ces animaux avec des chiens. Ils ont une langue et une monnaie particulières ; ils s’habillent de peaux de bêtes ou d’étoffes très-grossières. Le Thibet est un pays âpre et montagneux ; on trouve de l’or dans quelques endroits, et même dans certaines rivières. Les habitans se servent pour monnaie, de morceaux de corail qui est fort estimé parmi eux. Les femmes en portent des colliers, et en parent aussi leurs idoles comme de quelque chose de précieux. Il y a dans ce pays des chiens aussi grands que des ânes ; on les emploie à la chasse des bêtes sauvages ; il y a aussi un grand nombre de faucons et autres oiseaux de proie. On y fait beaucoup de camelots, et d’autres étoffes de soie et d’or.

Cette description est bien vague. Toutefois elle renferme quelques détails exacts, notamment ceux qui sont relatifs aux mines d’or, aux animaux qui donnent le musc, et à la nature montagneuse du pays ; des voyageurs qui en parlèrent après Marc Pol n’ajoutèrent pas beaucoup à nos connaissances.

Le P. Antoine d’Andrada, jésuite portugais, pénétra dans le Thibet en 1625. Il y arriva par le Gherval et le Kémaon, provinces du nord de l’Indoustan. Son objet était de prêcher la religion chrétienne. Sa relation contient un tableau si fidèle du pays montagneux qui se trouve entre l’Indoustan et le Thibet, qu’elle mérite d’être présentée au lecteur. Dans sa relation adressée au P. provincial de Goa, le missionnaire raconte que, parti de Delhy, au mois d’avril, avec un frère et deux domestiques, il changea d’habillement, ainsi que ses compagnons, pour n’être pas reconnu, et se hâta de sortir des terres du grand Mongol, au risque d’être arrêté par les gardes des frontières qui les prenaient tous pour des fuyards. « Nous commençâmes donc, dit-il, à gravir ces hautes montagnes, qui n’ont peut-être pas leurs pareilles sur le globe. Dans certains endroits, le passage est si étroit, que l’on ne peut mettre qu’un pied devant l’autre. Les rochers sont si droits, qu’on les croirait alignés au cordeau ; la rivière de Ganga (le Gange) coule à leur pied, comme dans un abîme ; l’immense quantité d’eau qu’elle roule parmi ces rochers et ces précipices, fait un bruit affreux répété par les échos, ce qui augmente encore l’effroi du voyageur tremblant sur un sentier étroit. Si la montée est difficile, la descente est encore plus périlleuse, puisque l’on ne sait où s’accrocher. Plusieurs fois, nous fûmes obligés de marcher à reculons et de mettre un pied après l’autre, comme si nous eussions descendu une échelle ; mais nous voyions les gentils qui bravaient ces difficultés pour honorer leurs dieux. Parmi eux il s’en trouvait plusieurs avancés en âge, qui se traînaient sur la route, et dont l’exemple nous invitait à vaincre tous ces désagrémens pour un bien autre motif que le leur.

« La plupart des montagnes sont couvertes d’arbres, depuis le pied jusqu’au milieu : ce sont différentes espèces de pins d’une grandeur étonnante. Les uns ressemblent aux pins d’Europe, les autres, plus verts, ne rapportent aucun fruit, et sont aussi droits, et deux ou trois fois plus hauts que le clocher de Goa.

« Nous avons trouvé dans plusieurs endroits des peupliers en grande quantité, des poiriers chargés de fruits, des canneliers, des cyprès, des citronniers, et de très-grands rosiers avec des fleurs, beaucoup de mûres sauvages, noires comme les nôtres, d’autres jaunes et rouges, toutes très-savoureuses.

« J’ai vu une montagne toute couverte d’arbres de Saint-Thomas : leurs branches n’ont point de feuilles ; elles ne portent que des fleurs fort touffues, les unes blanches, les autres, comme celles de l’Inde, épaisses, et jointes ensemble de telle manière, que toute la montagne paraît, non pas fleurie, mais une seule fleur. Je n’en ai jamais rencontré de plus agréable en ma vie.

» Il y a encore plusieurs arbres comme des châtaigniers, mais infructueux, et qui produisent néanmoins de très-belles fleurs, et en telle abondance, que chaque branche semble un bouquet si bien disposé, qu’il ne se peut rien désirer de plus beau[2]. La terre est couverte de fleurs de roses et de lis. On trouve un charme dans cette marche : ce sont les fontaines qui coulent parmi les montagnes. Les unes jaillissent du haut des rochers, les autres semblent sortir des pierres mêmes qui bordent le chemin. Leur eau est extrêmement claire et fraîche. »

Après s’être arrêté cinq jours à Serinagar, capitale du pays, d’Andrada et ses compagnons poursuivirent leur route. « Nous continuâmes encore, ajoute-t-il, de marcher pendant quinze jours parmi des montagnes moins escarpées que celles que nous avions déjà traversées. Après celles-ci, nous en trouvâmes d’autres couvertes de neige, où nous fûmes transis de froid. Nous traversâmes le Gange plusieurs fois, non pas sur des ponts de cordes, comme auparavant, mais sur la neige qui le couvrait. Le fleuve roule dessous cette neige avec un grand fracas ; il est surprenant qu’il ne l’entraîne pas, étant aussi fort et aussi rapide. À la vérité, la montagne voisine se décharge sur le fleuve d’une partie de la neige qu’elle reçoit ; de manière que cette neige tombe si abondamment et s’accumule sur l’eau en telle quantité, qu’elle y forme des montagnes, avec des ouvertures dispersées çà et là, par lesquelles on voit couler l’eau avec un bruit épouvantable. Le malheureux voyageur ne sait quand cette neige fondra, et craint à chaque instant de voir sa tombe s’entrouvrir sous ses pas. Enfin, un mois et demi après notre départ de Serinagar, nous arrivâmes sur les confins du royaume. »

D’Andrada s’arrêta dans le dernier village pour attendre la fonte des neiges, dans un désert qui conduit au Thibet, et par lequel on ne peut passer que durant deux mois de l’année ; pendant les dix autres mois tous les chemins sont obstrués. « C’est là, ajoute-t-il, que commencent d’énormes montagnes que l’on ne peut franchir en moins de vingt jours. On n’y trouve ni habitations, ni arbres, ni herbe, rien, en un mot, que des rochers presque toujours couverts de neige. Pendant les deux mois où le chemin est praticable, la terre est découverte en certains endroits, et dans d’autres la neige est si solide, qu’on peut marcher dessus. Il ne s’y trouve point de bois, ni même aucun combustible, de manière que les voyageurs ne peuvent manger que de l’orge grillée ; ils la jettent dans l’eau aux heures des repas, et font ainsi un mets dans lequel ils trouvent à boire et à manger. C’est leur unique aliment dans ce désert. Ils en mangent une très-grande quantité. » Le missionnaire parle de gens morts tout à coup au milieu de ces déserts glacés ; ce qu’il attribue à la cessation de la chaleur naturelle, interceptée par le grand froid, et surtout à la mauvaise nourriture.

Comme il arriva des ordres du roi de Serinagar, de s’emparer de sa personne et de celles de ses compagnons, il résolut de partir secrètement, et de traverser le désert, quoique ce ne fût pas encore le moment. Il éprouva des souffrances incroyables dans ce trajet. Il enfonçait de temps en temps dans la neige, tantôt jusqu’à la poitrine, tantôt jusqu’aux épaules ; pour l’ordinaire il en avait jusqu’aux genoux, et souvent il fallait se traîner le long de la neige comme pour nager. De cette manière, on enfonçait beaucoup moins. « Tels étaient les travaux du jour, s’écrie-t-il, et la nuit n’était pas propre à nous reposer. Obligés d’étendre un de nos manteaux sur la neige, nous nous couchions dessus, et nous nous couvrions des deux autres le mieux que nous pouvions. La première journée, il neigea si fortement, depuis quatre heures après midi jusqu’à la pointe du jour, que nous ne pouvions pas nous voir, quoique nous fussions tous trois côte à côte. Pour ne pas rester ensevelis sous la neige, nous étions obligés de nous lever et de secouer nos manteaux. Nous avions perdu le sentiment dans différentes parties du corps, principalement aux pieds, aux mains et au visage. » Arrivés au sommet de ces montagnes, les voyageurs avaient presque perdu la vue. Ils étaient sur les confins des immenses plaines du Thibet ; mais malheureusement ils ne pouvaient plus rien distinguer ; il leur était impossible de reconnaître les chemins et les passages fréquentés. Leurs yeux fatigués et éblouis ne voyaient partout que du blanc. Enfin ils revinrent sur leurs pas, furent rejoints par une caravane, et restèrent un mois et demi à attendre la fonte des neiges. Ensuite ils reprirent le chemin par lequel ils avaient déjà passé ; mais alors il était praticable.

D’Andrada reçut un accueil très-gracieux du roi de Thibet, s’insinua dans son esprit, et le trouva bien disposé à l’écouter. Charmé de ses succès, il partit pour Agra, où il fut de retour après sept mois d’absence, et revint au Thibet en 1626, avec cinq de ses confrères ; continua ses travaux, et fit bâtir une église. Le roi du Thibet, dont il avait gagné les bonnes grâces, s’était effectivement dégoûté de la religion des lamas, et songeait à la détruire. Mais son premier ministre et le dalaï-lama ayant instruit de ses projets le prince des Éleuths de Kokonor, celui-ci, à leur instigation, entra dans le Thibet avec une puissante armée, et s’annonça comme le sauveur de la foi. Il n’était pas difficile de prévoir l’issue de cette guerre. Le roi de Thibet fut vaincu en bataille rangée, et perdit la vie dans la mêlée. Ces circonstances, rapportées dans les historiens chinois, prouvent que le roi de Thibet, conformément au récit d’Andrada, montra le désir d’embrasser le christianisme.

Les détails que d’Andrada donne sur le Thibet ne sont pas très-instructifs pour la géographie ; quelques-uns de ceux qui concernent les mœurs et les usages ont été confirmés par les auteurs qui postérieurement ont écrit sur ce pays. On les a fondus dans la description générale. Au reste, ce missionnaire n’a connu que la partie située au nord-ouest de Lassa. Ce fut à Chaparangue qu’il vit le roi, et il ne parle d’aucune autre ville.

Bernier, dans son excellent voyage de Cachemire, inséra les renseignemens qu’il avait recueillis sur le Thibet. On apprit alors qu’il y avait un grand et un petit Thibet ; que ce dernier confinait avec le Cachemire ; que le grand Thibet était couvert de neige pendant cinq mois de l’année, et que précédemment des caravanes qui partaient tous les ans de Cachemire, traversaient ce pays pour aller au Katay, voyage qui durait trois mois. On a sujet de regretter que Bernier n’ait pas recueilli plus d’informations sur les diverses régions de l’Asie centrale ; car le petit nombre qu’il en a recueilli est d’une exactitude remarquable[3].

Grueber et d’Orville, jésuites, traversèrent le Thibet par une route différente de celle que les Européens suivent ordinairement : ils partirent de Pékin en 1661. Trente jours de marche les conduisirent à Si-ning-oeï, ville du Chen-si, qui, par sa situation près de la grande muraille, sert de porte aux marchands de l’Inde pour entrer en Chine. Ils s’y arrêtent jusqu’à l’arrivée des lettres de l’empereur, sans lesquelles il ne leur est pas permis de pénétrer plus loin. La grande muraille est si large près de cette ville, que six chevaux y peuvent courir de front sans se gêner l’un l’autre. Les habitans de Si-ning-oeï y vont prendre l’air, qui est fort sain, parce qu’il vient du désert, et jouissent d’une belle vue. Le désert est composé de montagnes et de plaines ; mais il est partout également sablonneux et stérile, excepté qu’en divers endroits on y rencontre de petits ruisseaux dont les bords offrent d’assez bons pâturages. C’est dans ces vastes et stériles espaces que les Kalmouks font leur séjour ; ils logent sous des tentes, qu’ils transportent d’une rivière à une autre, ou dans les lieux qui leur offrent de bons pâturages.

En sortant de la Chine, Grueber voyagea dans les sables du désert, et en trois jours arriva sur les bords du Kokonor, grand lac, dont le nom signifie lac bleu. Ayant laissé cette mer derrière lui, il passa le Hoang-ho, traversa le pays de Toktotay qui est à peu près inhabité, et que son extrême stérilité met à couvert des invasions. Il est arrosé par le Toktotay, grande rivière fort large, mais peu profonde. Grueber rencontra sur le bord des rivières des habitations de Kalmouks. Il entra ensuite dans le Reting, province du royaume de Baranlota (Thibet), et peu après, arriva à Lassa, qui en est la capitale. Son voyage depuis Si-ning-oeï avait duré trois mois. Le roi de Thibet, qui porte le titre de deva, descend d’une ancienne famille de Kalmouks de Tangout. Le grand-prêtre du pays est adoré comme un dieu. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait mis des obstacles à l’essor du zèle des deux jésuites. Ils racontent que, sans les empêchemens qu’il leur opposa, ils auraient converti un grand nombre d’habitans. Au reste, quoiqu’il impose la peine de mort à quiconque lui refuse son adoration, ils furent traités fort humainement par le peuple, et par le roi lui-même, qui était frère du grand-pontife, durant leur séjour à Lassa, qui dura deux mois.

De Lassa, les deux missionnaires se rendirent en deux jours au pied de la montagne de Langour, qui est d’une hauteur extraordinaire : l’air y est si subtil au sommet, qu’à peine y peut-on respirer. Les rochers et les précipices rendent le passage impossible aux voitures, et l’on est obligé de marcher à pied l’espace d’un mois jusqu’à Kouti, ville sur la frontière du Népal. Cette chaîne de montagnes est remplie de sources froides et chaudes ; aussi le poisson et les pâturages y sont-ils en abondance.

Ils arrivèrent en cinq jours à Nesli et en mirent autant pour gagner Katmandou, capitale du royaume de Népal. Cinq journées plus loin, on trouve Hedonda, première ville du Mongol. Enfin les missionnaires arrivèrent à Agra, où d’Orville fut appelé à une meilleure vie. Grueber, quatorze mois après son départ d’Agra, parvint heureusement à Rome.

Le récit de ce missionnaire contient des particularités nouvelles sur les Kalmouks et les Chinois ; il a été publié dans le recueil de Thévenot. Quant au voyage dans le Thibet, qui se trouve aussi dans cet ouvrage, il avait déjà paru dans la Chine illustrée, du P. Kircher, avec les figures des choses les plus remarquables que Grueber et d’Orville avaient observées. Leur tableau du pays et des usages des habitans n’est pas mauvais ; mais comme ils ne s’étaient pas écartés de leur route, ils n’ont pu fournir beaucoup de lumières sur la géographie d’une région si peu fréquentée.

Cinquante ans plus tard, un jésuite italien, le P. Hippolyte Desideri, alla au Thibet. Il partit de Delhy en 1714, gagna Lahor, et eut beaucoup de peine à franchir le Piré-Pendjal, montagne par laquelle on entre dans le Cachemire, parce qu’elle était déjà couverte de neige[4]. Desideri voulait découvrir une route pour aller à la Chine par le Thibet. On lui dit qu’il y en avait deux, le petit Thibet, ou Baltistan, au nord de Cachemire, et le grand Thibet, ou Boutan, à l’est. Il quitta Cachemire en mai 1715 ; il mit quarante jours à se rendre à Ladak, capitale d’un royaume qui fait partie du second Thibet. Traité d’abord avec de grands égards par le roi, il fut bientôt, ainsi que son compagnon, en butte aux soupçons du gouvernement, parce que les marchands de Cachemire, venus de Ladak pour acheter de la laine, les dénoncèrent comme de riches négocians. Une visite faite chez les missionnaires prouva la fausseté du rapport de ces marchands. Débarrassé de ces inquiétudes, Desideri commençait à étudier la langue du pays, espérant se fixer à Ladak, lorsqu’il apprit qu’il y avait un troisième Thibet, dont la capitale était Lassa. Il partit de Ladak contre son inclination, car on lui avait annoncé que ce troisième Thibet était plus exposé que les deux autres aux incursions des Kalmouks qui le bordent, et qu’il fallait traverser des pays absolument déserts pour y arriver. Il fut six mois en route ; il séjourna onze ans à Lassa, où son zèle trop ardent lui occasionna souvent des affaires désagréables ; il fut même dénoncé au pape par les capucins de la mission de Lassa, et obligé de revenir en Europe en 1727. Desideri, comme les autres missionnaires, s’est fort peu occupé de décrire le pays.

Enfin, en 1720, le P. Horace della Penna, capucin, fut envoyé au Thibet avec onze de ses confrères. Ils débarquèrent à Calcutta, remontèrent le Gange jusqu’à Patna, gagnèrent Hedonda, et suivirent, pour arriver à Lassa, la route par laquelle Grueber et d’Orville étaient venus de cette ville jusqu’à Hedonda. Horace et ses compagnons furent reçus du roi du Thibet et du grand lama avec l’humanité qui fait le caractère distinctif de la nation. Les capucins auraient bien voulu convertir à la fois le roi de Thibet et le grand lama. Horace leur remit, sur leur invitation, un mémoire dans lequel étaient exposés les principes du christianisme. Le roi le lut avec plaisir, et convint de l’excellence de la doctrine qu’il contenait. Encouragé par ce discours, Horace pressa vivement le roi non-seulement d’embrasser une religion qu’il approuvait, mais aussi d’obliger ses sujets à suivre son exemple. Le roi, qui sans doute ne s’attendait pas à des instances si vives, répondit qu’il n’en était pas temps encore ; mais qu’en attendant, les missionnaires pouvaient apprendre la langue du pays, et se mettre en état d’enseigner leur doctrine. Horace vit ensuite le grand lama, pour s’assurer de ses dispositions. Ce pontife, plus réservé que le roi, lui donna ses objections par écrit, et lui en demanda la solution. Les missionnaires s’attachèrent aussitôt à ce travail. Ils portèrent leur réponse au lama, qui se contenta de leur dire qu’il prendrait son temps pour l’examiner. On souhaiterait que les objections du lama et les réponses des capucins eussent trouvé place dans la relation de ceux-ci ; mais, ils nous ont privés de ces détails, qui devaient être piquans. Toujours favorisés, ils obtinrent la permission de bâtir une église et une maison, et il fut défendu à tous les Thibetains de leur causer le moindre désagrément. Enfin les ministres reçurent un ordre exprès de les protéger et de n’exiger d’eux aucun tribut.

Cependant on ne recevait en Europe aucune nouvelle des missionnaires. Neuf d’entre eux étaient morts ; les autres étaient épuisés par le travail, l’âge et les fatigues continuelles. Leur supérieur revint à Rome en 1735, apportant cette triste nouvelle ; mais en même temps il annonça que le roi du Thibet l’avait chargé de demander un renfort de missionnaires, et l’établissement d’une correspondance.

Sur le récit d’Horace, le pape et la congrégation de la propagande nommèrent neuf autres capucins pour la mission du Thibet. Ceux-ci partirent de Rome en 1738, chargés de présens et de deux brefs pour le roi du Thibet et pour le grand lama. Horace écrivit à sa sainteté en 1740, qu’ils étaient arrivés à Lassa, que les présens avaient été reçus avec beaucoup de satisfaction, et que le roi et le grand lama se préparaient à lui en envoyer à leur tour, avec leur réponse à ses brefs, par un capucin de la mission, que son grand âge rendait incapable des travaux apostoliques.

La relation d’Horace della Penna fut mise en ordre, en Italie, par le procureur-général des capucins, ou par la congrégation de la propagande, et parut à Rome en 1742. La difficulté que l’on trouve à concilier diverses circonstances de cet ouvrage avec les récits d’autres voyageurs porte à croire non-seulement que le P. Horace ne s’est pas toujours scrupuleusement attaché à la vérité, mais que ses éditeurs ont exagéré le succès de la mission. C’est la seule explication que l’on puisse donner à quantité de récits qui blessent absolument la vraisemblance. Le P. Horace mourut à Patan ou Hela, dans le Népal, en 1745, après avoir passé trente-trois ans dans les missions du Thibet.

Les récits de tous ces missionnaires, joints à ceux que le P. Duhalde a réunis dans sa description de la Chine, laissaient encore beaucoup à désirer sur le Thibet, lorsque dans la dernière moitié du dix-huitième siècle, diverses circonstances procurèrent à l’Europe des renseignemens nouveaux sur ce pays curieux.

Le célèbre voyageur Pallas, en parcourant la Sibérie, passa quelque temps parmi les Mongols des bords du Selinga. Il profita de ce séjour pour recueillir diverses notions sur le Thibet. Elles lui furent fournies par des prêtres thibetains qui vivaient chez ces peuples, et par le chef du clergé mongol. Celui-ci, dans sa jeunesse, avait fait le pélerinage du Thibet.

Enfin les Anglais ayant eu guerre avec le roi de Boutan, le techou-lama, qui était alors à la tête du gouvernement du Thibet pendant la minorité du grand-lama, interposa ses bons offices en faveur de son vassal, et envoya au Bengale une personne de marque, avec une lettre et des présens pour M. Hastings, gouverneur-général. Celui-ci n’hésita pas à faire partir pour la cour du techou-lama une personne revêtue d’un caractère public. Bogle, sur lequel le choix tomba, partit de Calcutta en 1774, pénétra dans le Thibet à travers mille difficultés, fut bien accueilli partout, fit plusieurs voyages dans l’intérieur du pays, et revint à Calcutta après une absence de quinze mois. Le techou-lama, près duquel Bogle avait été en ambassade, étant mort, le gouverneur du Bengale en envoya une à son successeur, en 1784, pour le féliciter. Ces deux missions ont fourni des détails précieux.

Au reste, il n’est pas surprenant que le Thibet ait si long-temps été à peu près ignoré des Européens, et ne leur soit encore connu qu’assez imparfaitement, puisque les Chinois mêmes qui en sont voisins, n’en avaient pas de notions exactes au commencement du dix-huitième siècle. À cette époque, l’empereur Khang-hi envoya dans ce pays un ambassadeur pour réconcilier deux factions qui le partageaient. Durant son séjour, qui fut de plus de deux ans, l’ambassadeur employa des personnes de son tribunal, qu’il avait amenées avec lui, à composer une carte de tous les pays qui sont immédiatement soumis au grand-lama. Cette carte fut présentée en 1711 au P. Regis, pour la réduire à la forme des cartes qu’on avait faites des provinces de la Chine. Mais ce père ne put exécuter cet ordre, parce que la position des lieux n’avait pas été fixée par des observations astronomiques, et que leur distance n’était marquée que d’après le calcul de la marche. L’empereur résolut donc de s’en procurer une plus exacte. Il fit choix de deux lamas qui avaient appris l’arithmétique et la géométrie dans une académie de mathématiques établie sous la protection de son troisième fils, et les chargea de lever une nouvelle carte depuis Si-ning-oeï dans le Chen-si jusqu’à Lassa, et de là jusqu’à la source du Gange. Ils devaient aussi apporter un peu d’eau de ce fleuve. En 1717, le travail de ces lamas fut présenté aux missionnaires, qui le trouvèrent incomparablement meilleur que le premier, quoiqu’il ne fût pas exempt de fautes. Ces matériaux, et quelques informations reçues de personnes distinguées qui avaient voyagé dans le même pays, les mirent à même de dresser les cartes du Thibet, que le P. Duhalde a données dans le quatrième volume de sa description de la Chine. Malheureusement les deux lamas, ayant commencé leur entreprise dans le temps que les Éleuths ravageaient le Thibet, avaient été obligés de beaucoup se presser, dans la crainte de tomber entre les mains des ennemis, ce qui nuisit à la perfection de leur ouvrage, parce que, pour beaucoup de détails, ils s’étaient contentés de consulter les lamas voisins des lieux qu’ils ne pouvaient visiter, et les mémoires déposés dans les archives de Lassa.

Le Thibet porte, chez les Orientaux, les noms de Tibbet, Tobbet, Tobbot, qui ne sont que différentes manières d’écrire les mêmes sons, d’après la différence des alphabets et de la prononciation. Ce nom n’est peut-être qu’une corruption de Tenbout, royaume de Bout. Les Mongols, qui emploient le nom de Thibet, se servent encore de ceux de Téboudon et de Tangout ; mais ce dernier, qui est appliqué quelquefois à la partie du pays la plus voisine de la Chine, a embrassé une étendue bien plus considérable que celle du Thibet actuel. Les Mongols, qui placent le Thibet au sud-ouest ou à leur main droite, le nomment Baroun-tala (main droite), par opposition à Dsoun-tala (main gauche), dénomination par laquelle ils désignent les contrées habitées par les Mandchous. Les Chinois nomment le Thibet Tsan ou Tsan-li, à cause, dit Duhalde, de la grande rivière de Tsan-pou qui le traverse. Suivant d’autres auteurs, ils le nomment Tou-pé-té, ou royaume du dalaï-lama ou du pan-tchan-lama. Comme la partie où est située Lassa est la plus riche et la plus agréable, indépendamment dé la distinction qu’elle tire de la résidence du grahd-lama, les peuples voisins ne donnent quelquefois pas d’autre nom à tout le pays. Quant au nom de Boutan, il n’est connu, pour désigner le Thibet en général, ni des habitans du pays, ni des Mongols, ni des Kalmouks ; ce nom n’est, dans ce sens, probablement qu’une corruption du mot de Téboudon. On a vu que le Boutan est un pays situé au sud du Thibet, et qui en dépend[5].

Les Thibetains nomment la contrée qu’ils habitent Pout ou Bhout, et en y ajoutant le mot qui signifie pays, Bhout-yid. Quelques écrivains ont transformé ce nom en Béguédou. Bhout-yid semble dire autant que pays de Bhoudda. Selon quelques géographes, le nom du pays est Pue ou Pue-koakhim, dérivé de pué, nord, et de koakhim, neige.

Les limites du Thibet ne peuvent être fixées avec certitude. On sait, en général, qu’il est situé entre les 27e et 38e degrés de latitude nord, et les 70e et 72e degrés de longitude orientale. Il a au nord la Petite-Boukharie et le pays des Éleuths, à l’est la Chine, au sud-est l’Ava, au sud le Boutan, et divers petits pays dépendans de l’Indoustan, dont il est séparé par la chaîne de l’Himalaya ; à l’ouest le Cachemire et la Grande-Boukharie.

Il règne une grande obscurité sur les divisions géographiques du Thibet. Les termes de Haut-Thibet, Moyen-Thibet et Bas-Thibet, paraissent vagues et arbitraires, de même que ceux de Grand et Petit-Thibet ou Baltistan. Quelques auteurs ont, d’après les matériaux fournis par le père della Penna, admis neuf provinces ; mais on ne sait où les placer avec certitude. Dans cette liste, qu’il est inutile de rapporter, le Tacpou est le Boutan : le centre du pays est occupé par la province nommée Ou, l’ des géographes chinois. Il paraît que Ladak forme une souveraineté particulière. En supposant qu’il y ait de la confusion et de doubles emplois de noms, ce qui est très-possible, le nombre des provinces se trouverait réduit à huit, qui répondraient aux huit royaumes de Marc Pol.

On a vu plus haut que, de plusieurs côtés, il faut traverser de hautes montagnes pour entrer dans le Thibet. En arrivant par le Cachemire, on rencontre les monts Kentaïs ou Kentaïskhan ; en venant de l’Indoustan par le Gherval, le Kemaon et le Népal, on est obligé de franchir l’Himalaya. Lorsqu’une fois on a atteint le sommet des montagnes du Boutan, dit Bogle, on ne descend pas dans la même proportion du côté du Thibet ; mais, continuant à voyager dans un pays très-élevé, on traverse des vallées qui sont aussi larges et moins profondes que les premières, et des montagnes qui ne sont ni escarpées ni aussi hautes ; d’ailleurs c’est le pays le plus nu et le plus sauvage que l’on puisse voir.

Tous les voyageurs s’accordent à dire qu’il faut passer au milieu de montagnes affreuses, qui sont comme entassées les unes sur les autres. Elles sont à peine séparées par des vallées étroites, au fond desquelles les torrens roulent leurs eaux avec un fracas propre à effrayer les plus intrépides voyageurs. Les routes que l’on a pratiquées dans les endroits les plus accessibles sont ordinairement si étroites, qu’on n’y trouve que la place du pied ; dans quelques lieux on a pratiqué des escaliers le long des rochers, ou bien l’on y a placé des échelles, lorsque les escarpemens étaient trop considérables. Pour traverser les torrens qui séparent une montagne de l’autre, il n’y a souvent d’autres ponts que quelques planches étroites et chancelantes, ou quelques cordes étendues en croix, qui soutiennent les branches d’arbres qu’on y a portées. Quelquefois les ponts sont formés par des chaînes tendues d’un précipice à l’autre ; d’autres fois ce sont des poutres dont une extrémité est fixée à la rive, tandis que l’autre soutient un petit plancher.

Le Thibet est un pays fort élevé. Gerbillon observe, sur le témoignage d’un mandarin qui avait fait le voyage avec la qualité d’envoyé impérial, qu’en passant de la Chine au Thibet, on s’aperçoit sensiblement qu’on monte, et qu’en général les montagnes, qui sont en fort grand nombre, sont beaucoup plus hautes du côté de l’est, vers la Chine, que du côté de l’ouest. Cette élévation du sol rend de ce côté le pays très-froid pour sa latitude ; mais lorsqu’on descend des montagnes, et qu’on entre au Thibet, l’air est beaucoup plus tempéré. Le climat de la partie occidentale du Thibet, la plus voisine de l’Himalaya, paraît très-rigoureux ; car les montagnes y sont toujours couvertes de neige, et l’hiver ne disparaît des plaines que pour un espace de temps fort court. Il est probable que le terrain s’abaisse plus doucement vers le nord ; car de tout temps les communications du Thibet avec les Mongols et les Kalmouks ont été fréquentes ; tandis que du côté de l’ouest les hautes chaînes de montagnes, les neiges et les phénomènes désastreux qui en rendent les passages difficiles ont constamment préservé le pays de l’invasion des Persans, et des entreprises des belliqueux Tartares.

La principale rivière est le Dsampkho-sou ; en mongol, Dsam-mouroun ; en chinois, Tsan-pou, qui prend sa source dans le Kentaïsse, traversé le Thibet de l’ouest à l’est, et en sort sous le nom de Bourrampoutter, ou Bramapoutre, pour se joindre au Gange. La plupart des grands fleuves qui arrosent la presqu’île au delà du Gange et de la Chine semblent prendre leur source dans les montagnes orientales du Thibet.

Le Thibet a aussi plusieurs lacs considérables : le plus grand est le Terkiri, situé par 33 degrés de latitude nord, et 84 degrés de longitude à l’ouest de Paris : on dit qu’il a vingt-sept lieues de long sur neuf de large. Le Manassarovar ou Mapan est au milieu des montagnes, à l’ouest de la source du Dsampkho-sou. On croyait autrefois que le Gange y prenait sa source ; mais on a depuis peu reconnu que cette opinion n’était pas fondée. Le père della Penna parle d’un lac situé à trois journées au sud de Lassa, et qu’il nomme Palté ou Iandro. Les habitans disent qu’il faut dix-huit jours pour en faire le tour à pied. La figure que les cartes lui donnent est réellement extraordinaire ; car il ressemble à un vaste fossé, large d’environ deux lieues, environnant une île de douze lieues de diamètre. Les petits lacs, même dans le sud, gèlent à une grande profondeur en hiver, et ceux du nord et de l’ouest conservent de la glace jusque bien avant dans l’été.

La grande élévation du pays et la rigueur du climat sont cause que, dans quelques parties, le froment n’y peut croître ; on en récolte dans les cantons plus favorisés de la nature, qui produisent aussi du riz. En général, on y cultive le seigle, l’orge, l’aveine, le chanvre et tous les légumes, ainsi que les plantes potagères qui croissent dans les environs de Pékin. Le père della Penna dit que dans quelques provinces on fait du vin, malgré la multitude des rochers et des montagnes continuellement couvertes de neige que l’on y rencontre à chaque pas. Les arbres à fruit, tant sauvages que cultivés, sont le pêcher, l’abricotier, le pommier, le poirier, l’oranger, le grenadier.

Les montagnes sont couvertes de beaux arbres, tels que des ifs, des cyprès, des frênes, des chênes, jusqu’au point où le froid ne permet plus qu’aux sapins, aux pins et aux bouleaux de couvrir les rochers. Ces arbres finissent même, comme dans tous les lieux élevés, par disparaître successivement, et la cime des montagnes n’offre que des neiges éternelles.

On trouve au Thibet la plupart des animaux domestiques d’Europe ; mais ils y sont généralement de petite taille. Les chèvres sont renommées par la finesse de la laine ou plutôt de l’espèce de duvet qui se trouve à la racine des poils, et qui est un objet de commerce considérable. Au reste, tous les animaux du pays ont ce duvet en plus ou moins grande quantité. On remarque parmi les animaux particuliers à cette contrée l’yak ou le bœuf grognant, pourvu par la nature d’un poil touffu, et singulièrement long, surtout à sa queue, qui est un objet de luxe, d’ornement et de parade, dans tous les royaumes de l’Orient. Le gibier abonde au Thibet ; on y trouve aussi beaucoup de bêtes farouches, et l’animal qui porte le musc. Les rivières sont très-poissonneuses.

C’est de ce pays que vient la meilleure rhubarbe. On coupe cette racine en pièces, qu’on lie dix à douze ensemble pour les faire sécher dans cet état. Comme elle s’altère par l’humidité, les marchands courent toujours beaucoup de risques dans le transport, parce que les routes pour sortir de leur pays, surtout celles du nord, sont sujettes à la pluie.

Le Thibet, comme on le voit, n’est pas un pays pauvre. On y trouve en outre, dans les montagnes, de l’or, de l’argent, du fer, du cuivre, du zinc, et même du mercure ; du cristal de roche, du sel gemme, de l’iakhem, pierre bleue à veines rouges, qui est très-estimée dans l’Indoustan, où l’on en fait des coupes et d’autres vases ; un lac fournit du borax, qui est une des richesses de cette contrée. Ce lac est environ à douze jours de marche au nord de Lassa. De tous côtés il est entouré de rochers et de montagnes ; il ne reçoit ni torrens ni ruisseaux d’eau pure ; il n’est alimenté que par des sources d’eau saumâtre, dont les habitans ne font pas usage. Il paraît que des sources semblables jaillissent du fond du lac même, où le borax se forme par dépôt. On l’en retire en grandes masses, que l’on brise pour les rendre plus faciles à transporter, et que l’on expose à un courant d’air pour les faire sécher. Quoique l’on tire du borax de ce lac depuis un temps immémorial, cette matière ne paraît pas diminuer sensiblement : on pense qu’il s’en forme continuellement de nouvelle. On n’a jamais trouvé le borax sur les lieux élevés voisins du lac. Comme la profondeur de l’eau diminue graduellement depuis les bords jusqu’au fond, la recherche du borax est incommode, quoiqu’on le rencontre près des bords, et à de petites profondeurs. C’est des endroits les plus profonds que l’on tire le sel gemme. Les eaux de ce lac n’éprouvent ni une élévation ni un abaissement bien sensibles. On dit qu’il a près de sept lieues de circonférence ; il est gelé une grande partie de l’année.

Le duvet des chèvres, qui sert de matière première pour fabriquer les schales de Cachemyre, est une production très-importante pour le Thibet.

Outre l’or que l’on ramasse dans le sable des torrens et des rivières, il y a des mines dans les parties septentrionales. Elles sont affermées au nom du dalaï-lama. Une mine de plomb, près de Techou-Loumbou, contient de l’argent dans une proportion assez grande pour engager à le retirer. Cependant, comme le bois est rare dans beaucoup d’endroits, l’exploitation des mines n’est pas très-active.

Le commerce s’y fait par caravanes avec la Boukharie, la Kalmoukie, la Chine et l’Inde ; mais il a beaucoup perdu de son activité avec ce dernier pays. L’yak sert de monture et de bête de somme. On tire aussi le même parti des moutons et des chèvres, en leur faisant porter des fardeaux peu pesans.

Quand les marchands indiens, qui allaient à Lassa pour le commerce du musc et de la rhubarbe, étaient arrivés à Gorroshepour, dernière ville de la dépendance du Mongol, à huit journées du Patna, ils s’adressaient à l’officier de la douane pour faire réduire le droit de vingt-cinq pour cent sur les marchandises, à sept ou huit ; et, s’ils le trouvaient trop difficile, ils tournaient par la route du nord qui les conduisait par Caboul. De cette ville, il part encore des caravanes pour la Kalmoukie, d’autres pour Balk et la Tartarie. C’est là que les marchands de Lassa viennent faire l’échange de leurs marchandises avec les Tartares, pour des chevaux, des mulets et des chameaux, parce que l’argent est fort rare dans le pays.

Ceux qui passaient par Gorroshepour portaient de Patna et de Daka du corail, de l’ambre jaune, des bracelets de coquillage, surtout de l’écaille de tortue, en grosses pièces rondes et carrées, et de l’ambre gris, parce que l’usage de Lassa est d’en brûler dans les fêtes, à l’exemple des Chinois.

On ne bat point monnaie au Thibet par principe de religion : on y fait usage de petites pièces d’argent du Népal ; et en général, le commerce, surtout avec les pays étrangers, a lieu par échange.

Les Thibétains sont un peuple doux, affable, franc, paisible et gai ; leur physionomie tient un peu de celle des Mongols. Les hommes sont robustes et bien proportionnés ; leur teint, ainsi que celui des femmes, est brun ; celles-ci ont néanmoins de belles couleurs. Les Thibétains d’un rang supérieur sont polis, et ont une conversation intéressante ; jamais ils n’y mêlent ni complimens ni flatteries. Ce peuple paraît avoir fait d’assez grands progrès dans la civilisation ; mais il est un peu arriéré dans les sciences. Par exemple, l’année y est encore lunaire, et le mois n’est composé que de vingt-neuf jours. Leurs connaissances en géographie sont très-bornées ; quant à leur chronologie, elle est embrouillée, parce qu’ils n’ont point d’ère déterminée d’après laquelle ils fixent la durée du temps. Le cycle de douze ans est en usage parmi eux comme chez les peuples mongols.

La nourriture ordinaire des Thibétains consiste en lait de vache, poisson, chair des animaux, riz, grains, fruits. Les lamas ne mangent rien de ce qui a eu vie, et s’abstiennent de toute boisson spiritueuse. Le thé est, comme en Chine, la boisson habituelle, et l’on y aime beaucoup le chong, espèce de liqueur forte. Les Thibétains préfèrent la viande crue, encore fraîche et saignante. Ils profitent du froid rigoureux de l’hiver pour faire sécher la chair des animaux, qui, préparée de cette manière, peut se transporter au loin, et se conserver dans les mois les plus chauds de l’année.

Un usage particulier au Thibet, c’est que la polygamie y existe d’une manière contraire à ce qui se pratique dans les autres pays de l’Orient. Ce sont les femmes qui peuvent avoir plusieurs maris. Le frère aîné choisit l’épouse qui devient commune à tous les frères, quel que soit leur nombre. Quelques auteurs ont révoqué en doute ce fait, dont on trouve des exemples chez des peuplades de l’Indoustan.

Cet usage doit nuire aux progrès de la population. Quelques missionnaires l’ont portée à trente-trois millions d’habitans, et ont donné au Thibet une armée de six cent quatre-vingt-dix mille hommes ; mais ces deux estimations sont également exagérées, pour ne pas dire ridicules ; car les Chinois se sont souvent emparés du Thibet avec des armées qui n’excédaient pas quarante mille hommes, et les Kalmouks l’avaient de même subjugué avec facilité. On peut donc supposer que le nombre des habitans ne va guère au-delà de trois millions, et que l’armée n’est pas de plus de cinquante mille hommes. Le peuple est contraint au service militaire lorsque le prince le requiert. La discipline est si sévère, que les fuyards sont toujours punis après la perte d’une bataille. Les impôts que le peuple paie ne vont pas à la valeur d’une roupie par tête, et sont perçus en or ou en argent et en fourrures. Ce dernier mode a lieu dans les contrées sauvages et incultes du nord du pays, où les zibelines abondent, de même que beaucoup de renards jaunes, d’une mauvaise espèce, dont les poils sont mêlés de blanc. Les soieries sont tirées de la Chine, parce que l’on ne récolte pas de soie au Thibet ; mais on y fabrique des draps avec l’excellente laine du pays. Les gens du commun s’habillent de ce drap qui est grossier ; ils le doublent de peaux d’animaux telles qu’ils peuvent se les procurer. Les personnes de distinction portent des habits faits de drap d’Europe ou de soie de la Chine, doublés des plus belles fourrures de Sibérie. Dans l’hiver, les Thibétains s’enveloppent de fourrures de la tête aux pieds. Les hommes s’habillent de la couleur qu’ils veulent, excepté le jaune et le rouge, qui sont réservés aux lamas : le jaune, pour ceux du premier ordre ; le rouge, pour ceux de l’ordre inférieur et pour les magistrats de tout grade. Outre la différence du vêtement, celle de la coiffure distingue aussi les habitans : les grands ont un bonnet blanc, les autres un bonnet de couleur. La plupart portent des pendans à l’oreille droite seulement, et retroussent leurs cheveux pour qu’ils ne tombent pas sur les épaules. Les femmes font deux tresses, qu’elles ramènent de chaque côté en devant ; en hiver, elles se couvrent la tête d’un bonnet de velours jaune ; en été, elles portent un ample chapeau, fait d’un bois léger, qu’elles couvrent d’une peau rouge, à laquelle elles attachent des perles et des pierreries ; celles qui sont avancées en âge se privent de ces joyaux. Toutes ont des robes courtes, avec des manches étroites, et un petit tablier qui ne descend que jusqu’aux genoux. Elles se fardent avec du lait dans lequel elles délayent du sucre.

La langue thibétaine vulgaire diffère de toutes les autres : elle est monosyllabique comme le chinois. Les livres religieux sont écrits dans une langue sacrée qui se rapproche du sanscrit.

La géographie officielle chinoise compte, dans le Thibet, seize villes. Les cartes en marquent un plus grand nombre ; mais il paraît que la plupart de ces endroits ne sont que des groupes de cabanes réunies autour d’un temple. Il y a cependant quelques bourgs qui, de même que les villes, sont bien bâtis, et entourés de murs dont la partie supérieure est en briques, et l’inférieure en pierres de taille. Les grands et les gens aisés ont des maisons de pierre. Les gens moins riches demeurent dans des huttes construites en bois et en pierre. Les temples sont presque tous en pierre, à cause de la rareté du bois dans beaucoup de lieux ; quelques-uns sont magnifiquement décorés.

La capitale du pays est Lassa, dans la province d’Ou. Cette ville est située sur la rive gauche du Dsampkho-sou ; les rapports varient sur sa grandeur. Elle est la résidence des principaux officiers de l’état, et des deux mandarins chinois délégués de l’empereur. On dit qu’elle est riche et florissante ; qu’indépendamment des marchands et des artisans thibétains, on y voit un grand nombre d’ouvriers et de marchands cachemiriens, chinois et indous, qui s’y sont établis ; tous les jours il y arrive des marchands de tous les côtés, soit en petites troupes, soit en caravanes nombreuses. Les maisons y sont hautes et bien bâties : la plupart cependant sont en bois ; mais elles sont spacieuses, et les gens aisés occupent ordinairement plusieurs chambres. Un mur de pierre règne autour du palais des khans. Parmi les ornemens de ce palais, le père della Penna fait mention de cartes des diverses provinces du royaume, qu’un des prédécesseurs du roi fit dessiner sur seize murailles en 1665. Il est fâcheux que ce missionnaire n’ait pas profité de la bonne volonté du prince pour en avoir des copies. Il paraît que Bogle, voyageur anglais, n’en a pas eu connaissance. La ville est traversée par plusieurs ruisseaux qui se jettent dans le Dsampkho-sou. On prétend que leur eau est très-malsaine pour les habitans qui demeurent dans les quartiers éloignés du fleuve, et particulièrement pour les étrangers. Lassa est fortifiée par une enceinte de murailles hautes de trois brasses, et si larges, que cinq hommes peuvent s’y promener de front à cheval : L’empereur de la Chine y entretient une garnison de deux mille hommes.

Au milieu de la ville s’élève le temple appelé Dsoo-chigiamouni, très-célèbre parmi tous les sectateurs de la religion lamique, parce qu’il renferme une idole apportée des Indes et regardée comme sacrée. Elle représente Chigiamouni, ou Fo, ou Boudda, fondateur de cette religion. On vient des contrées les plus éloignées en pèlerinage à ce temple, y apporter des offrandes. Il est assez spacieux pour que trois mille fidèles y vaquent sans gène aux exercices du culte. Plusieurs autres temples, bien décorés, ornent différentes parties de la ville.

Tout près de la ville, sur une petite montagne appelée Mor-Bouli, qui s’élève à pic à quatre cents pieds au-dessus de la rivière, on voit le temple et le couvent de Bouda-la, qui renferme le palais du grand lama, chef suprême de la religion.

Le dalaï-lama est regardé, non-seulement comme le vicaire de Dieu, le grand pontife et le chef du clergé ; mais les sectateurs du lamisme voient aussi en lui la Divinité visible ; c’est Fo incarné. Le titre de dalaï-lama signifie grand-prêtre, ou lama par excellence. Il prend celui de dalaï-lama, fortuné vicaire sur cette terre, du grand Dieu saint ; siégeant à sa droite (ouest), et réunissant à une seule doctrine tous les vrais croyans qui habitent sous le ciel. En sa qualité de Dieu, on l’appelle père céleste, et on lui attribue toutes les perfections de la Divinité, surtout la science universelle et la connaissance des plus intimes secrets du cœur. S’il interroge ceux qui lui parlent, ce n’est pas, disent les habitans du Thibet, qu’il ait besoin d’instruction ; car il connaît d’avance la réponse qu’on va lui faire. Comme ils croient que Fo vit en lui, ils sont persuadés qu’il est immortel ; que, lorsqu’il paraît mourir, il ne fait que changer d’habitation ; qu’il abandonne un corps décrépit pour renaître dans un autre corps humain, remarquable par sa pureté et sa beauté, et que le séjour fortuné où son âme doit désormais habiter est révélé par lui-même.

En effet, quand un dalaï-lama veut quitter ce monde, et on assure que cet événement arrive à l’époque, aux heures et suivant les circonstances qu’il a lui-même déterminées, il laisse un testament qui désigne son successeur ; il l’écrit lui-même et le dépose dans un lieu secret auprès de son trône, afin qu’il ne soit trouvé qu’après sa mort. Dans cet acte, il indique toujours, d’après son inspiration, le rang, la famille, l’âge et les autres signes auxquels on pourra reconnaître son successeur, l’époque à laquelle on en devra faire la recherche, suivant que son âme a la volonté de paraître dans un nouveau corps après un temps plus ou moins long. Dès que le dalaï-lama a les yeux fermés, on cherche le testament, et quand on l’a découvert, le principal gardien du temple ou grand-vicaire en fait l’ouverture en présence des régénérés qui se trouvent sur le lieu, et des principaux membres du clergé.

Les missionnaires prétendent que les lamas cherchent dans tout le royaume quelqu’un dont la figure ait de la ressemblance avec celle du mort, et l’appellent à sa succession. Avant de l’introniser, on le soumet à une épreuve qui manifeste la transmigration de l’âme du lama décédé, dans le corps de son successeur. Bernier raconte ce qu’il avait appris là-dessus de son médecin lama. Lorsque le grand-lama est dans une vieillesse avancée, et qu’il se croit près de sa fin, il assemble son conseil pour déclarer qu’il doit passer dans le corps de tel enfant nouvellement né. Cet enfant est élevé avec beaucoup de soin jusqu’à l’âge de six à sept ans. Alors, par une espèce d’épreuve, on fait apporter devant lui quelques meubles du défunt qu’on mêlé avec les siens, et s’il est capable de les distinguer, c’est une preuve manifeste que Fo s’est incarné en lui.

Le corps d’un dalaï-lama, privé de son âme, est toujours brûlé, et ses cendres sont réduites en petites boules de verre qui sont réputées choses saintes. Suivant d’autres relations, on embaume ses restes mortels, et on les conserve dans une châsse.

Le grand-lama se tient au fond de son palais, dans un appartement orné d’or et d’argent, et illuminé d’un grand nombre de lampes ; il est assis sur un siège composé de plusieurs coussins, et couvert de précieux tapis. En approchant de lui, ses adorateurs se mettent à genoux, baissent la tête jusqu’à terre, lui baisent les pieds avec les marques du plus profond respect, et, les mains sur la figure, reçoivent, dans un recueillement religieux, la bénédiction, dont ils témoignent leur reconnaissance par des prosternations réitérées. Le dalaï-lama ne donne la bénédiction avec la main qu’aux princes ou khans qui viennent chez lui en pèlerinage. Il bénit les autres laïques avec une espèce de sceptre qui communique sa sainte vertu à tous ceux qu’il en touche. C’est une baguette élégante et dorée, de la longueur d’une aune environ, faite d’un bois rouge et odoriférant ; l’un des bouts est garni d’une poignée, l’autre est sculpté en forme de fleur de baima-lokho ou nénuphar, du centre de laquelle sort un ruban de soie jaune d’environ deux pouces, avec trois morceaux de soie tricolore et à franges, attachés ensemble, et longs d’une palme : avec cette houppe de soie le dalaï-lama touche la tête de ceux qui viennent l’adorer à genoux. S’il s’en présente un grand nombre, quelques-uns des lamas les plus distingués se placent à côté de son siége, et lui soutiennent le bras droit qui distribue les bénédictions. Les docteurs laïques commencent par prier devant d’autres idoles, ensuite ils se prosternent devant le grand lama, aussi souvent que leur dévotion le leur suggère. Les laïques, qui n’ont pas la qualité de docteurs, ne s’approchent pas d’autres idoles, et vont directement s’incliner devant le dalaï-lama. Il ne refuse sa bénédiction à personne, quoique ceux qui viennent pour l’adorer n’aient pas toujours le bonheur d’obtenir cette faveur. Les prêtres persuadent au peuple que, quand plusieurs personnes sont en adoration devant le dalaï-lama, il se présente à chacune d’elles sous une figure différente. À l’un, il paraît jeune ; à l’autre, de moyen âge, et chacun croit en être seul regardé ; partout où il passe, il se répand une odeur agréable ; à son commandement, des sources jaillissent miraculeusement dans des plaines arides, des forêts s’y élèvent, et il s’y manifeste d’autres merveilles de cette nature.

Le grand-lama, dit le père Régis, reçoit les adorations non-seulement des Thibétains, mais aussi celles d’une prodigieuse multitude d’étrangers qui entreprennent de longs et pénibles voyages pour venir, à deux genoux, lui offrir leurs hommages, et recevoir sa bénédiction.

Parmi ces pèlerins, il y en a un grand nombre qui viennent de l’Indoustan, et qui ont grand soin de faire valoir leur mérite auprès des lamas en racontant et exagérant presque toujours ce qu’il leur a fallu souffrir de peines et de fatigues en chemin pour arriver à Lassa.

Après les Thibétains, les Mongols et les Kalmouks sont les plus assidus à rendre leurs devoirs au grand-lama. On en voit, à Lassa, qui viennent des contrées les plus éloignées. Dans le temps que les armées des Éleuths entraient sur les terres du Thibet, il se trouvait à Lassa une princesse kalmouke avec son fils, qui demeurait au nord de la mer Caspienne, entre Astrakhan et l’Iaïk. Son fils était neveu du khan des Kalmouks-Torgots. Cette princesse eut recours à l’empereur Khang-hi, qui, après l’avoir entretenue à ses frais, en lui accordant des terres en Mongolie, obtint pour elle la permission d’un libre passage à travers la Sibérie, et lui donna de ses gens pour la reconduire dans son pays.

Le grand-lama réside dans son palais de Poutala, et plus souvent dans deux autres couvens, dont l’un est situé sur le Dsampkho-sou, à mille toises environ au-dessous de Lassa, et porte le nom de Sséra-somba ; en mongol, Sséra-ré. L’autre est un peu plus éloigné, mais au-dessus de la ville, sur le bord d’un ruisseau, et s’appelle Brépoun-gomba ; en mongol, Brépoun-ré. Ces couvens consistent, outre l’habitation du dalaï-lama, qui est magnifiquement bâtie, en une quantité de jolis temples et de maisons habitées par un clergé très-nombreux. Le prince du Thibet avait aussi un palais auprès de chaque couvent, et s’y rendait quelquefois les jours de fête pour recevoir la bénédiction. Les femmes, même les plus distinguées, n’ont pas la permission d’y passer la nuit : elles sont obligées de se retirer aussitôt qu’elles ont fait leur prière et reçu la bénédiction. Les divers bâtimens sont entourés d’un mur, et on assure que les couvens de Sséra-soumba et de Brépoun-gomba, avec leurs dépendances, ont, l’un deux milles, et l’autre un peu moins d’un mille de circonférence. Celui de Brépoun ressemble à une petite ville ; il renferme cinq temples, dont un est destiné au service divin public : les autres, beaucoup moins grands, sont réservés pour les exercices de dévotion des gheilongs. Ces derniers temples ont l’air de petits couvens ; ils sont placés sur les côtés du grand temple : chacun est habité par quinze cents religieux. Le quatrième renferme, en outre, plus de trois cents principaux lamas. Le nombre des personnes qui les habitent, y compris les domestiques, se monte à sept mille ; au commencement du dix-huitième siècle, on en comptait dix mille.

Le couronnement du couvent de Poutala est doré en entier. Ce palais renferme plus de mille chambres, des pyramides revêtues d’or et d’argent, et une quantité innombrable d’idoles en or, en argent, en cuivre et en jaspe ; il est construit en briques ; il y a un nombre prodigieux de cours, de terrasses, de galeries ouvertes, de vastes salles. La plupart des appartemens sont grands et ornés à la manière chinoise, de dorures, de peintures et de vernis magnifiques.

À certaines époques, le dalaï-lama se rend d’un couvent dans l’autre, et séjourne dans chacun à peu près le même espace de temps. Lorsqu’il va de Brépoun à Sséra, il dirige sa route d’après le soleil autour de la ville de Lassa et de la montagne de Poutala : dans ces occasions, il a coutume de visiter le couvent qui s’y trouve, et quelquefois il s’y rend directement de Brépoun. Par suite du détour que l’on vient d’indiquer, et qui est fixé par le rituel, le voyage de Brépoun à Sséra dure toute une journée ; mais, quand le dalaï-lama revient à Brépoun, il passe ordinairement par la ville de Lassa. Il fait ces petits voyages dans une chaise à porteurs, et quelquefois à cheval.

Il est tout simple que le dalaï-lama étant regardé comme la Divinité incarnée, ne rende pas le salut à ceux qui viennent lui apporter leurs hommages, et que même les plus grands personnages tiennent à honneur insigne de recevoir la bénédiction de sa propre main, en se prosternant devant lui comme les moindres de leurs sujets. Cependant les missionnaires rapportent qu’à la réception de l’ambassadeur de la Chine, on observa que ce ministre impérial ne fléchit pas les genoux comme les princes tartares, et que le grand-lama, après s’être informé de la santé de l’empereur Khang-hi, s’appuya sur une main, et fit un petit mouvement comme s’il eût voulu se lever.

Tous les prêtres thibétains, mongols et kalmouks s’accordent à dire que les excrémens et l’urine du dalaï-lama sont regardés comme des choses sacrées ; les excrémens, réduits en poudre, se portent au cou dans des reliquaires, servent à faire des fumigations dans les maladies, et sont même employés comme remède interne par les dévots. L’urine est distribuée par petites gouttes, et donnée dans les maladies graves. Les lamas tirent un profit considérable de la vente de ces déjections sacrées, et ils ont soin d’attester aux fidèles que le dieu incarné prend si peu d’alimens, et boit si peu, que l’on ne saurait être trop économe de ce qui sort de ses entrailles saintes.

Tous les princes qui font profession du culte lamique ne manquent point, en montant sur le trône, d’envoyer des ambassadeurs au dalaï-lama, avec de riches présens, pour demander sa bénédiction, qu’ils croient nécessaire au bonheur de leur règne.

Le grand-lama ne jouissait anciennement que de la puissance spirituelle ; mais par degrés il devint prince temporel, surtout depuis que les khans des Éleuths, ayant vaincu le prince séculier du Thibet, eurent mis le dalaï-lama en possession de sa puissance ; cependant il ne se mêlait pas du gouvernement civil de ses états : il abandonnait une partie des affaires séculières à l’administration de deux khans éleuths, qui étaient chargés de lui fournir tout ce qui était nécessaire pour l’entretien de sa maison ; et la gestion du gouvernement était confiée à un deya ou tibpa qu’il nommait. Aujourd’hui cette fonction est remplie par un gihoun-hoan ou prince gouverneur envoyé par l’empereur de la Chine.

Suivant les annales chinoises, le Thibet n’a eu de relations avec la Chine que depuis l’an 634 de Jésus-Christ. Par suite de l’affaiblissement du premier de ces états, Koublai-khan, ainsi que le raconte Marc-Pol, y étendit son autorité, et le divisa en provinces. Les grands-lamas reçurent pendant long-temps des empereurs de la Chine le sceau d’or et des titres d’honneur. Celui qui régnait en 1426 rendit le chapeau jaune dominant parmi les lamas. En 1642, le dalaï-lama envoya des ambassadeurs à Tsong-té, premier empereur de la dynastie des Mantchous, et se mit sous sa protection ; dix ans après, il alla lui-même à Pékin où l’empereur le combla d’honneurs. Vers la fin du dix- huitième siècle, le typa du Thibet était entièrement dévoué au roi des Éleuths, ennemi déclaré des Mantchous : il fut puni de mort par un autre prince éleuth, petit-fils de celui qui avait défait le typa, ennemi de la religion lamique. De grands troubles et un schisme éclatèrent dans le Thibet. Des divisions s’élevèrent entre les lamas : les uns tenaient pour le chapeau jaune, pour marquer leur attachement à l’empereur de la Chine ; d’autres se déclaraient pour le chapeau rouge, couleur du grand-lama, qui devait être parfaitement indépendant de toute puissance étrangère. Le roi des Éleuths, profitant de ces dissensions, entra dans le pays, et y fit de grands ravages ; le sanctuaire de Poutala fut pillé : on en enleva des richesses immenses. Le vainqueur fit faire main-basse sur un grand nombre de lamas et sur beaucoup d’Éleuths qui avaient pris le parti des Mantchous ; il prétendait être le seul vrai roi du Thibet, et voulait que les lamas n’eussent, comme autrefois, aucune autorité sur les peuples, et fussent, dans leurs monastères, uniquement occupés à réciter des prières, à bénir les fidèles et à visiter les malades.

Les lamas se dispersèrent de tous côtés ; le dalaï-lama implora le secours de Khang-hi. Ce monarque rassembla une armée, chassa le roi des Éleuths, et la paix fut rétablie dans le Thibet : elle y fut troublée momentanément sous le règne d’Yong-tching ; mais, depuis la destruction de la puissance des Éleuths en 1760, le Thibet est resté soumis à la Chine. Le dalaï-lama exerce tous les droits de la souveraineté, et perçoit les revenus du pays ; mais il ne règne que sous la suzeraineté des empereurs de la Chine, qui maintiennent leur puissance par le moyen des garnisons qui occupent les principales places. Par suite du système d’exclusion adopté en Chine contre les étrangers, l’empereur Kien-long fut mécontent de l’accueil amical que l’envoyé anglais avait reçu au Thibet en 1774 ; il invita d’une manière à peu près impérative le techou-lama à faire le voyage de Pékin. Ce pontife n’entreprit ce long voyage qu’avec répugnance. Elle était fondée ; car peu de temps après son arrivée dans la capitale de la Chine, son âme changea de demeure ; il mourut de la petite-vérole : cependant on a soupçonné que le poison termina ses jours.

Après le désastre du monastère de Poutala, l’empereur Khang-hi, plusieurs princes ses fils, et plusieurs grands de la cour de Pékin fournirent de grandes sommes pour le rétablissement de ce lieu saint, et de quelques autres couvens de lamas. Les princes mongols, les princes éleuths de Koko-nor, qui sont tributaires du lama, des seigneurs mongols et thibétains, d’autres monastères de lamas dans le Thibet et dans tous les pays où règne la religion lamique, donnèrent des sommes considérables. Les princes éleuths qui habitent près de la mer Caspienne, sous la domination de la Russie, envoyèrent aussi de grands secours ; de sorte que le monastère de Poutala est devenu plus beau et plus riche qu’il n’était auparavant.

Il y a peu de religion plus étendue que le lamisme. Outre le Thibet, qui en est le centre, elle s’est répandue dans plusieurs parties des Indes, à la Chine et chez tous les peuples mongols. Elle a, il est vrai, disent les missionnaires, reçu quelques modifications dans divers pays, où d’autres chefs ecclésiastiques ont substitué leur pouvoir à celui du dalaï-lama.

Pallas dit qu’à différentes époques l’intérêt politique de l’empereur de la Chine, opposé à celui des khans kalmouks, a fait soutenir, les armes à la main, des anti-dalaï-lamas mis en avant par les cabales intérieures des grands et des prêtres du Thibet.

« Dans le sud du Thibet, continue Pallas, le bogdo-lama, appelé par les Thibétains bogdo-baint-chang-éremboutchi, a donné lieu à de semblables troubles, et a même occasioné une espèce de schisme. Les partisans les plus zélés du dalaï-lama ou les houppes-rouges (oulan-sallaté), qui s’appellent ainsi pour se distinguer des bonnets-blancs (zaghan-makhalaté), placent au second rang ce patriarche, dont peu d’Européens ont encore fait mention. Ils le considèrent cependant comme un dieu incarné, voyageant sur terre d’un corps humain dans un autre. Les Kalmouks le croient plus ancien que le dalaï-lama, et adorent également leurs images. D’autres lui donnent la supériorité. Un lama mongol, qui avait fait dans sa jeunesse un pèlerinage au Thibet, m’a assuré que le dalaï-lama s’était proposé, par dévotion, d’aller en pèlerinage chez le bogdo-lama. Suivant ce qu’il me dit, ce patriarche résidait alors à dix petites journées, au sud de Lassa, dans un couvent situé sur une haute montagne presque entourée par le lac Yandouk. On trouve dans le voisinage de ce couvent Dseussa, petite ville bien peuplée.

» Le bogdo-lama se sert, comme le dalaï-lama, d’un sceptre pour donner sa bénédiction, et le typa s’en sert aussi pour la recevoir ; mais, quand il est en visite chez le dalaï-lama, celui-ci a seul le droit de donner la bénédiction : il bénit le bogdo-lama en lui touchant la tête avec son front. Les déjections du bogdo-lama ne sont pas moins précieuses que celles du dalaï-lama.

Il paraît que le bogdo-lama est un nom par lequel les Kalmouks désignent le techou-lama dont Bogle et Turner ont parlé dans leurs relations. Bien loin d’être rivaux, ces deux pontifes vivent ensemble dans la meilleure intelligence. À l’époque du voyage de Bogle en 1774, le dalaï-lama était un enfant ; durant sa minorité, le techou-lama gérait les affaires spirituelles et temporelles. Sa résidence ordinaire est à Lobrong ou Techou-Loumbou, situés par 29° 4′ de latitude nord, et 86° 46′ de longitude à l’ouest de Paris.

L’Anglais Turner dit que les deux sectes des bonnets-jaunes et des bonnets-rouges, qui divisent encore les sectateurs de la religion lamique, diffèrent principalement en ce que ces derniers admettent le mariage des prêtres.

Les deux sectes sont distinguées, la première par le nom de gheilloukpa, la seconde par celui de chaumar ; cette dernière se trouve principalement dans le Boutan ; elle a ses chefs ecclésiastiques particuliers. Il régnait autrefois une grande mésintelligence entre elles. Les gheilloukpas sont infiniment plus nombreux ; la protection de l’empereur de la Chine leur assure l’ascendant sur leurs rivaux. Les chaumars, n’étant plus en état de leur résister, se sont crus trop heureux de pouvoir vivre en paix dans les lieux où on leur a permis de se retirer.

Les missionnaires ont remarqué avec étonnement les conformités qui existent entre la religion chrétienne et la religion lamique. « Les lamas, dit le père Gerbillon, ont l’usage de l’eau bénite, le chant dans le service ecclésiastique, et les prières pour les morts ; leurs habits ressemblent à ceux sous lesquels on représente les apôtres ; ils portent la mitre comme nos évêques ; enfin le grand-lama tient à peu près parmi eux le même rang que le souverain pontife dans l’église romaine. » Le père Greuber va beaucoup plus loin : il assure que, sans avoir jamais eu aucune liaison avec aucun Européen, leur religion s’accorde sur tous les points essentiels avec la religion romaine ; ils célèbrent un sacrifice avec du pain et du vin : ils donnent l’extrême-onction ; ils bénissent les mariages, ils font des prières pour les malades ; ils font des processions ; ils honorent les reliques de leurs saints ou plutôt de leurs idoles ; ils ont des monastères et des couvens de filles ; ils chantent dans leurs temples comme les moines chrétiens ; ils observent divers jeûnes dans le cours de l’année ; ils se mortifient le corps, surtout par l’usage de la discipline ; ils consacrent leurs évêques ; ils envoient des missionnaires qui vivent dans une grande pauvreté, et qui voyagent pieds nus jusqu’à la Chine. Je ne rapporte rien, ajoute Greuber, que sur le témoignage de mes propres yeux.

Le père Horace della Penna dit de son côté que « la religion du Thibet est une image de la religion catholique romaine. On y croit un seul Dieu, une trinité, mais remplie d’erreurs ; un paradis, un enfer, un purgatoire, mais avec un mélange de fables ; on y fait des aumônes, des prières et des sacrifices pour les morts. On y voit un grand nombre de couvens, et l’on n’y compte pas moins de trente mille moines. » Le père Desideri dit formellement qu’ils mènent la vie claustrale, et qu’ils ont la tonsure ; ces moines font les vœux de pauvreté, de chasteté, d’obéissance, et plusieurs autres ; ils ont des confesseurs que les supérieurs choisissent, et qui reçoivent leurs pouvoirs du lama, comme d’un évêque ; sans quoi ils ne peuvent entendre les confessions ni imposer des pénitences. La forme de leur hiérarchie n’est pas différente de celle de l’église romaine ; car ils ont des lamas inférieurs, choisis par le grand-lama, qui ont l’autorité des évêques dans leurs diocèses respectifs, et d’autres lamas subalternes qui représentent les prêtres et les moines. Ajoutez, dit encore le père Horace, qu’ils ont l’usage de l’eau bénite, de la croix, du chapelet, et d’autres, pratiques chrétiennes….. »

Tous les missionnaires ont reconnu qu’il y avait au Thibet une espèce d’hiérarchie ecclésiastique pour le maintien de la discipline et du bon ordre. « Elle est composée, disent-ils, de divers officiers qui répondent à nos archevêques, à nos évêques. On y voit aussi des abbés et des abbesses, des prieurs, des provinciaux et d’autres supérieurs, dans les mêmes degrés, pour l’administration du clergé régulier. Les lamas qui ont la conduite des temples dans toute l’étendue du royaume sont tirés du collège des disciples. Les simples lamas officient en qualité d’assistans dans les temples et les monastères, ou sont chargés des missions dans les régions étrangères. »

Séduits par ces ressemblances, les missionnaires ont pensé que le lamisme n’était qu’un christianisme corrompu, introduit au Thibet et dans l’Asie centrale par les nestoriens, et qui ensuite avait dégénéré en idolâtrie, en conservant les cérémonies extérieures du culte chrétien. Quelques auteurs y ont vu un mélange du bouddisme avec le nestorianisme ; mais d’autres savans ont pensé que les fondemens sur lesquels on appuyait ces assertions étaient bien légers. En effet, d’après les relations authentiques qui peignent l’état actuel des pays occupés par les nations mongoles, nulles traces du christianisme n’y subsistent, si ce n’est à la Chine, où cette religion a été prêchée depuis le seizième siècle, par les missionnaires catholiques ; le lamisme, au contraire, s’est conservé, répandu, affermi chez les peuples nommés plus haut. Nous avons parlé de son fondateur Fo et de sa doctrine, en traitant des religions de la Chine. Fo est le Boutta des anciens gymnosophistes, le Sammana-koutama des Pégouans, le Sommona-codom des Siamois, l’ancien Boudso ou Chaca des Japonais, la quatrième incarnation de Vichnou chez les Indous, le Baouthi des Chingulais, le Thi-ca des Tonquinois. Il est vrai que tous ces peuples ne reconnaissent pas le dalaï-lama pour son image vivante, mais le fond des dogmes est le même.

Cette religion est venue des Indes au Thibet. Les Mongols donnent à Fo le nom de Schakiamouni. Fo fut un réformateur ; il rejeta beaucoup de pratiques religieuses, le sacrifice des animaux, et les différences des castes ; quant à la hiérarchie du lamisme, telle qu’elle existe aujourd’hui, il paraît qu’elle n’est pas d’une origine très-ancienne.

Le principal objet du culte des Thibétains, disent les missionnaires, est le même auquel les Chinois donnent le nom de Fo, et les lamas du Thibet, celui de La. À sa mort, ses disciples prétendirent qu’il n’avait disparu que pour un temps, et qu’il reparaîtrait bientôt dans un autre corps, à l’époque qu’il avait fixée. Ses sectateurs sont persuadés qu’il se fit voir en effet au jour marqué ; cette tradition s’est conservée de siècle en siècle, et se renouvelle à chaque décès d’un dalaï-lama.

Au-dessous du grand-lama et du techou-lama, sont sept koutouktous, en qui les fidèles reconnaissent également un esprit divin qui, après le décès d’un corps, ne peut se manifester de son propre pouvoir dans un autre, mais doit être découvert et indiqué par le dalaï-lama. Chacun de ces koutouktous réside, comme chef du clergé, dans le pays qui lui est assigné, pour y exercer sa juridiction spirituelle. Les noms honorifiques de ces prélats sont démou-koutouktou.

Après ces koutouktous viennent les autres dignités ecclésiastiques, qui sont celles de tchedchi-lama, en mongol, zordchi ; et d’eremdchamba-lama. Les gheilongs sont les prêtres ordinaires ; les ghedzulls sont, ainsi qu’on l’a déjà vu, des espèces de diacres qui ne peuvent donner la bénédiction, mais qui aident dans leurs fonctions les prêtres ordonnés ; enfin viennent les ecclésiastiques du degré inférieur, ou ceux qui se forment dans les cloîtres à la vie religieuse. C’est parmi eux que se choisissent les sujets que l’on élève successivement aux emplois supérieurs ; excepté à ceux de régénérés, qui comprennent les koutouktous, le techou-lama et le dalaï-lama.

Les koutouktous bénissent les personnes du commun avec la main droite enveloppée d’un morceau de soie ; les prêtres inférieurs prennent leur rosaire à la main, et en touchent la tête du fidèle suppliant.

Quand on construit un temple, on choisit un emplacement ouvert au midi ; il est bon qu’il y ait dans les environs un ruisseau, ou au moins un étang ; on préfère que le ruisseau coule à l’ouest de l’édifice. Le temple doit être placé sur un lieu élevé ; on aime qu’il ait par derrière ou au nord des montagnes ou des hauteurs quelconques, et qu’il n’en ait pas des autres côtés, surtout au sud. Quand le terrain est choisi, le clergé y arrive en procession pour le bénir ; on bénit de même tout ce qui entre dans la construction du temple. Il est dirigé du nord au sud. La façade est de ce dernier côté. On mêle des inscriptions religieuses et d’autres objets consacrés aux fondemens de l’édifice ; et quand il est achevé, on le bénit solennellement, et on le dédie à un saint dont il porte le nom. Aux quatre coins de chaque temple, et parallèlement à ses côtés, s’élèvent ordinairement quatre petits temples, et successivement des rangées de bâtimens pour la demeure des prêtres.

Le temple a la forme d’un parallélogramme. Sa porte principale est au sud ; il en a aussi une à l’est et à l’ouest. Il est éclairé par un grand nombre de fenêtres, et couvert d’un toit soutenu par vingt-quatre colonnes. On ne voit aucune ouverture du côté du nord. Au-dessus du toit, qui s’abaisse sous un angle très-obtus, règne une balustrade qui entoure une petite chapelle, surmontée d’un autre bâtiment plus petit, dont le faîte se termine graduellement en pointe. Celle-ci est surmontée d’un piédestal oblong, sur lequel sont posées trois grandes figures en bois, peintes de diverses couleurs. Les faîtières des toits sont ornées de ciselures représentant des flammes ondoyantes ; aux coins des toits on voit de monstrueuses figures de dragons qui regardent la terre.

Le temple est précédé d’un grand vestibule, dont le toit est porté par douze colonnes. La cour autour du temple est carrée et ceinte d’une balustrade. Les serrures, ainsi que les verroux des portes et des fenêtres, ont un bouton sur lequel est une ciselure qui représente le sceau du bourkan ou de la divinité, c’est-à-dire une fleur de nénuphar. La boiserie et les balustrades du temple et des chapelles sont peintes en rouge brunâtre ; celles de l’intérieur des principaux temples sont ornées de beau laque de la Chine, et dorées. À peu de distance de la façade du temple, s’élève une tour avec une galerie, pour annoncer l’heure du service divin. On rencontre aussi, dans divers endroits isolés, notamment sur des monticules, de petites chapelles devant lesquelles les voyageurs s’arrêtent pour faire leur prière.

Les parois et le plafond des temples sont tapissés de papier fait par les lamas ; il est de couleur orange, et orné de figures de dragons dessinées à l’encre de la Chine. Au fond de l’édifice, en face de la porte, on voit un trône élevé de douze marches ; il est réservé au lama supérieur, qui vient s’y placer en montant par un petit escalier à droite. Une petite table, sur laquelle sont posés des livres, une clochette et d’autres objets, est devant le trône, qui est garni de coussins élégans, et surmonté d’un dais en soie, orné de rubans et de houppes. À droite du trône, il y en a un autre plus élevé, plus grand et plus magnifique. Personne ne peut s’y asseoir, ni même le toucher avec les mains. C’est le trône symbolique du dieu éternel et invisible. Les fidèles ne le touchent qu’avec le front. L’autel est à la droite des deux trônes ; tout autour sont suspendues des figures de saints, et des emblèmes religieux. À gauche de l’autel sont les siéges des principaux lamas, qui assistent leur supérieur dans l’exercice de ses fonctions. Le long des vingt-quatre colonnes règnent deux rangs de bancs, garnis de coussins pour les prêtres d’un degré inférieur. Ils sont quelquefois en si grand nombre, qu’ils occupent tout l’intérieur du temple. Les laïques se tiennent debout ou assis, dans les portiques et les galeries, et lorsque le lama donne la bénédiction, à peine trouvent-ils assez de place pour se frayer un chemin à travers les passages étroits que forment les longues files de prêtres. À droite et à gauche de l’entrée, deux estrades avec des chaises sont réservées aux administrateurs du temple, qui, pendant le service, se tiennent presque toujours debout ; ils se promènent aussi dans le temple et le vestibule pour maintenir le bon ordre.

Entre les colonnes, d’énormes tambours sont suspendus ou portés sur des tréteaux. À certains passages des psaumes et des hymnes, les prêtres frappent sur ces tambours à l’unisson avec les autres instrumens, qui sont de longues trompettes de cuivre, des cymbales, un gong ou tam-tam, des flageolets, des flûtes faites avec des tibias de jambes humaines, les clochettes des prêtres, et de petits tambours de basque. Lorsque tous ces instrumens jouent à la fois, il n’en résulte qu’un vacarme horrible, qui fait trembler le temple, mais cela n’a lieu que dans les exorcismes. Au contraire, lorsque l’on chante des psaumes de jubilation, des hymnes d’actions de grâces, et les litanies, la voix des prêtres n’est accompagnée que du grand tambour, de la cloche et des cymbales. L’autel, élevé de trois marches, porte une grande châsse qui a des portes en verre ou un riche baldaquin avec des rideaux pour préserver de la poussière et de la fumée les choses saintes qu’elle renferme. Ce sont les livres sacrés, les idoles et d’autres objets que l’on n’expose à la vénération des fidèles que dans les grandes solennités. C’est, alors que le degré supérieur de l’autel sert à l’exposition des livres saints, celui du milieu porte les statues des dieux et d’autres images, ainsi que les vases sacrés ; le degré inférieur est occupé par sept petites jattes remplies d’eau claire, une lampe un peu haute, et de petits vases remplis d’encens.

On met tous les jours sur l’autel devant la châsse des chandeliers garnis de cierges parfumés, une aiguière dont on renouvelle l’eau pour en verser dans les petites jattes, et arroser l’autel et les offrandes, enfin un petit réchaud avec des charbons. Le devant de l’autel est tendu d’une draperie magnifique et ornée de joyaux ; on la change suivant les fêtes. On voit aussi sur l’autel, un miroir de métal poli et de forme circulaire, un bassin et une aiguière de métal à long cou ; elle est destinée à conserver l’eau bénite, dont on asperge l’autel et les offrandes avec un goupillon fait de bambou et de deux plumes de paon. De petits autels placés à la droite du grand portent les instrumens de musique, qui sont tous bénis.

On place aussi sur l’autel des plats de diverses dimensions, qui contiennent les offrandes faites à la Divinité. Ce sont des gâteaux de forme conique, ornés de fleurs, et enduits de graisse très-blanche ; quand ils ont été exposés un certain temps, on les porte dans un lieu écarté, mais propre, pour qu’ils servent de pâture aux animaux.

Les jours de fêtes, le lama supérieur se met en marche pour le temple, accompagné des autres prêtres et de la foule des fidèles. Arrivé devant le vestibule du temple, on étend devant lui un tapis ; il adore la terre par une inclination profonde, les mains appliquées l’une contre l’autre, et la tête nue ; la foule l’imite en s’inclinant trois fois. Ensuite on fait trois fois le tour du temple en procession ; et quand on est entré, chaque prêtre va s’asseoir à sa place après avoir touché avec son front le bord de l’autel. Le service divin se célèbre toujours les portes ouvertes. On le commence par une profession de foi ; elle est suivie d’hymnes à l’honneur de Dieu et des saints. Les prêtres, en chantant, agitent la clochette qu’ils tiennent à la main. Le chant est entremêlé de prières à voix basse, pendant lesquelles les prêtres, les yeux baissés, tiennent les bras ouverts et tendus vers le lama qui officie ; ils font de fréquentes inclinations. Pendant tout l’office, le lama supérieur reste immobile. À l’office de l’après-midi, tous les fidèles, en dedans et en dehors du temple, s’asseyent la tête nue, les mains levées en l’air, les yeux baissés pour entendre la prière de la bénédiction du bain sacré ; les principaux prêtres restent debout : l’hymne qui annonce l’apparition du saint des saints se chante au son d’une musique cadencée qui ravit les fidèles en extase. Un prêtre , par un mouvement presque imperceptible, lève en l’air le miroir de métal, afin qu’il réfléchisse l’image de Boudda. D’autres prêtres tiennent en l’air la cuvette, l’aiguière à long cou, et les divers objets sacrés. Cette cérémonie est la plus auguste de la religion. Un des prêtres verse de temps en temps avec l’aiguière sur le miroir, de l’eau dans laquelle on a fait fondre du sucre et du safran. Un autre prêtre essuie à l’instant les bords du miroir avec un crêpe de soie extrêmement fin ; l’eau qui a passé sur le miroir est reçue dans le bassin, puis transvasée dans une autre aiguière. Tout fidèle qui n’est pas en état d’impureté doit se faire verser dans le creux de la main quelques gouttes de cette eau : il s’incline profondément, la lèche avec une grande dévotion, s’en frotte le front, le sommet de la tête et la poitrine, persuadé qu’elle le fortifie dans la foi, le sanctifie et le préserve d’un grand nombre de maux : les prêtres en portent tous les jours aux malades. L’ensemble de cette cérémonie offre aux fidèles un sens mystique relatif aux diverses actions de la vie de Boudda, et à la sanctification de la terre par la propagation de sa doctrine.

L’administration de l’eau sainte terminée, les fidèles sortent pour faire dévotement le tour du temple. Pendant ce temps, les prêtres entonnent les grandes litanies, prières vraiment touchantes, dans lesquelles on supplie Dieu de répandre ses bienfaits sur tous les hommes sans distinction. À un signal donné, le peuple se rassemble de nouveau dans le temple, s’assied et écoute, dans le plus profond recueillement, la grande prière, à la fin de laquelle se donne la bénédiction, au son d’une musique bruyante. Ensuite chacun se presse pour arriver aux pieds du lama, afin de recevoir l’imposition des mains.

Les Thibétains ont des formules religieuses pour faire l’aveu de leurs fautes et en demander pardon à Dieu. Ils assistent à l’office divin avec une piété exemplaire. En prenant leur livre de prières, ils le posent sur leur tête ; c’est, dans l’intérieur des maisons, comme une forme de bénédiction à laquelle toutes les personnes présentes participent. Quand ils rencontrent dans leur livre le nom d’un saint, ils lèvent, en l’air, en signe de respect, la main qui est libre.

Les prêtres célèbrent tous les jours le service divin dans les temples ; le matin, à midi, et le soir, il est annoncé par le son des cloches. Les jours plus particulièrement consacrés aux grandes cérémonies religieuses, sont le 9e, le 19e et le 29e de chaque lune. Il y a aussi dans le courant de l’année des jours de fêtes solennelles. À ces époques, il se rassemble près de chaque temple mille, deux mille et jusqu’à trois mille prêtres de toutes les classes, et de moines de tous les ordres, sous la présidence d’un zordschi. Aux quatre grands jours de fête, qui sont le nouvel an (1er février comme chez les Chinois, ou lune du printemps), le 5e jour de la deuxième lune d’été, le 16e de la troisième lune d’été, et le 25e de la première lune d’hiver, le dalaï-lama est obligé d’officier lui-même et de donner la bénédiction. Les autres jours de prière, il n’est pas dans l’usage de se présenter à l’assemblée. Les prêtres font aussi des processions, marchant deux à deux ; un lama est a la tête avec les marques de sa dignité ; les prêtres sont suivis de troupes de trompettes, de tambours et de cymbales. Le clergé prend exclusivement part au service divin. Les laïques n’entrent dans les temples que pour adorer les idoles et recevoir l’eau sainte et la bénédiction. Les Thibétains, en disant leur chapelet, répètent continuellement cette phrase : Oum-manié-paimi-oum. C’est une formule sacrée que l’on voit écrite sur divers monumens. Elle signifie : Seigneur, ayez pitié de nous.

Selon Pallas, il y a au Thibet deux classes de moines et de religieuses. L’une reçoit une ordination simple, est soumise à certaines règles, s’abstient de quelques mets, et observe des pratiques religieuses ; mais elle n’est pourtant pas forcée à garder le célibat. Les personnes mariées qui entrent dans cet ordre continuent à vivre dans le lien conjugal, et les célibataires peuvent même se marier sans préjudicier à leurs vœux. Cette espèce de moines et de nonnes est nommée guéna et guénama ; en mongol, oubatchi et oubatchenza. Des moines d’une autre espèce, qu’on peut comparer à des ermites, se nomment éretchouva ; en mongol, dajantchi. Les uns vivent isolément dans des cavernes, évitant toutes relations avec le reste des hommes, s’abstenant de toute nourriture animale, et laissant croître leurs cheveux : les autres, réunis sur les montagnes dans différens couvens, envoient dans la ville des frères quêteurs pour ramasser des vivres.

Le père d’Andrada avait déjà établi la différence de ces deux espèces de moines, en avouant que tous en général menaient une vie exemplaire. Il les désigne tous par le nom de lamas. « Leur habit, dit-il, est de drap de laine, sur lequel ils portent une soutane comme les nôtres, mais sans manches, tellement qu’ils ont les bras nus ; et pour ceinture ils se servent d’une autre sorte de drap qui leur pend jusqu’aux pieds ; la cape ou manteau est de la longueur d’environ deux aunes et demie, et un peu plus de trois quarts de large. Tout l’habit est rouge, et la cape est rouge ou jaune. Ils ont deux sortes de bonnets, l’un en forme de capuchon de religieux, qui, sans descendre sur la poitrine, couvre seulement la tête et le tour de la gorge ; l’autre est comme une mitre fermée par le haut ; mais les principaux lamas ont seuls le droit de s’en servir. »

Les relations les plus récentes décrivent l’habillement des gheilongs de même que d’Andrada ; mais elles parlent d’un jupon plissé qui leur tombe jusqu’aux genoux, et qui est dessous la robe sans manches. Leur cape ou manteau leur descend jusqu’aux talons. Ils s’en enveloppent d’une manière négligée en apparence, mais qui ne manque pas de grâce. Il leur couvre la poitrine, et passe sous le bras gauche, tandis que l’autre bout est rejeté sur l’épaule gauche. Le bras droit reste ordinairement nu ; quelquefois il est sous le manteau, dont on peut aussi au besoin se couvrir la tête. Les gheilongs ont généralement la tête, les jambes et les pieds nus.

Les habits des lamas sont en laine grossière ; ils ont aussi une grande écharpe en soie ou en laine, suivant leur dignité. Elle a sept à huit aunes de long, et une aune de large ; elle est rouge ou jaune ; ils la jettent sur l’épaule gauche, et lui font faire le tour du corps. Lorsqu’un lama fait la prière devant les reliques conservées dans les temples, il prend les deux bouts de cette écharpe dans les mains, les lève en l’air, et s’appuie dessus en touchant la terre avec la tête. Lorsque les lamas sont revêtus de leurs ornemens sacerdotaux, ils ont la longue robe jaune, et sur la tête un bonnet de la même couleur, qui est pointu, et dont les côtés descendent jusqu’au-dessous des oreilles.

Toutes les personnes attachées à l’état ecclésiastique ont les cheveux coupés très-court ; ils se rasent la barbe, et portent toujours à la main un chapelet dont ils font tourner les grains entre leurs doigts en récitant des prières.

Les jeunes gens qui veulent se consacrer à la vie religieuse, entrent dans les couvens à l’âge de huit à dix ans. Dès lors ils portent le titre de touppa. La première année se passe à apprendre les principes de leur profession et à servir leurs instituteurs ; et à moins qu’ils ne se distinguent par leurs talens, ils ne sortent pas de cet état d’abaissement avant l’âge de vingt ans et plus. Cependant on leur donne l’éducation qui convient à leur âge, et aux devoirs qu’ils sont destinés à remplir. À quinze ans, s’ils ont fait des progrès, ils sont admis parmi les tobbas, qui composent la classe inférieure de l’ordre religieux. Quand ils ont atteint l’âge de vingt à vingt-quatre ans, on leur fait subir un examen rigoureux, et si on les juge suffisamment instruits, on les élève au rang de gheilong.

Ceux qui ont des talens ou qui sont favorisés, finissent par être placés à la tête de quelque riche monastère, car ces établissemens sont très-nombreux dans le Thibet, et possèdent des terres qui leur ont été données par la charité des fidèles. Dès qu’un gheilong occupe une de ces places, il est revêtu du titre de lama.

Un des gheilongs de chaque couvent est élu tous les ans pour avoir l’inspection sur les autres, et maintenir l’ordre et la discipline ; il surveille la distribution des provisions. Il a droit d’entrer à toute heure dans les appartemens des moines. Il préside aux processions et à toutes les cérémonies. Il tient dans une de ses mains une baguette, et dans l’autre un grand bâton de la forme de la crosse des évêques grecs, et au bout duquel est suspendu par trois chaînes un petit vase dans lequel brûle de l’encens. Avec ces attributs de son autorité, il est le maître de punir les prêtres qui se montrent inattentifs ; il les brûle légèrement, ou les frappe. Pendant le temps qu’il occupe son emploi, il porte le titre de kégoui.

Les religieux sont obligés de vivre sobrement, de renoncer au commerce des femmes, et de s’astreindre à toutes les pratiques austères de la vie monacale ; mais ils trouvent des compensations à ces privations dans la considération dont ils jouissent et dans l’espoir de s’avancer. Quelques-uns renoncent entièrement à la société pour vivre dans la retraite la plus absolue. Ils choisissent un coin solitaire ou le sommet d’une montagne, et s’y bâtissent une cabane où ils se renferment, afin de n’avoir plus aucun rapport avec le reste des hommes. Ils se nourrissent de racines sauvages, des grains qu’ils ont apportés avec eux, et de ceux qu’ils reçoivent de la charité des fidèles ; car avoir soin d’eux est regardé comme un acte très-méritoire.

En vertu de son autorité, le grand-lama délivre des commissions munies de son sceau à des prêtres qui parcourent les hordes nomades des peuples professant la religion de Boudda. Ces patentes autorisent les lamas qui en sont porteurs à recueillir des aumônes pour le temple et le trésor du dalaï-lama, et promettent des indulgences à tous les fidèles qui feront des dons. Elles sont ordinairement imprimées avec beaucoup de magnificence sur du satin jaune, en chinois, en mantchou, en thibétain : le morceau de satin est de la dimension du grand papier royal. Le haut est orné de portraits du dalaï-lama ; le bas offre, par opposition, la figure de divinités malfaisantes. La lettre est roulée sur un cylindre de bois et renfermée dans un étui de même forme, pour la mieux conserver.

Le Thibet n’a pas moins de couvens de femmes que de couvens d’hommes. Les religieuses portent le nom d’annies. Elles sont vêtues à peu près comme les moines, excepté qu’elles ont toujours sur la tête des bonnets pointus comme ceux des lamas. Elles portent un ruban jaune par-dessus l’épaule droite, n’ont pas la tête tondue, et forment de leur cheveux deux tresses de chaque côté, tandis que les autres femmes n’en laissent pendre qu’une derrière chaque oreille.

L’esprit divin s’est aussi manifesté au Thibet dans le sexe féminin. Un couvent situé à la partie méridionale de l’île que renferme le lac Palté est la résidence de la prêtresse nommée Toursepamo, qui est une régénérée comme le dalaï-lama et les autres lamas supérieurs. Elle les égale en sainteté. Les Thibétains croient que Cianq-cioubi-oum s’est incarné dans cette femme, et qu’il ne quitte son corps, lorsqu’elle meurt, que pour passer dans un autre. Les Indous et les Népaliens la regardent comme la déesse Bavani vivante, et lui adressent en conséquence leurs adorations et leurs prières. Quand elle sort de son couvent, ou qu’elle fait un voyage, elle est accompagnée de la pompe la plus solennelle. On porte devant elle des vases ou l’encens fume : elle est placée sur un trône ombragé par un parasol. Le plus ancien des religieux qui composent sa cour est assis à côté d’elle ; trente ecclésiastiques la suivent. Lorsque ce cortége arrive à Lassa, la prêtresse est adorée par les gheilongs et les laïques ; ceux-ci se prosternent trois fois devant elle, l’adorent, et baisent dévotement un sceptre qu’elle leur présente, et qui leur communique quelque chose de sa vertu bienfaisante. Cette prêtresse est supérieure générale de tous les couvens d’hommes et de femmes situés dans l’île de Palté.

Toutes les personnes qui appartiennent à l’ordre monastique s’abstiennent de viande le 8, le 15 et le 30 de chaque mois ; elles peuvent cependant prendre du thé avec un peu de lait. Elles évitent toute effusion de sang, et craignent de tuer le moindre insecte. Indépendamment de leurs rosaires, les religieux des deux sexes portent une boîte de prières. C’est un cylindre tournant sur un axe, et rempli de formules de prières écrites sur des feuilles de papier ; il peut être mis en mouvement par une simple secousse, au moyen d’un poids qui est attaché par une corde, et sert pour les exercices de dévotion dans les maisons et dans les temples. On voit aussi dans les temples de ces cylindres posés sur un pivot fixé sur une planche ; le cylindre est garni en dehors d’un morceau d’étoffe. Les prêtres le font tourner avec rapidité pendant l’office : ils sont persuadés que des prières écrites et agitées ont la même efficacité que si elles étaient récitées. Ces cylindres sont un des objets de dévotion que l’on rencontre le plus fréquemment.

Plusieurs princes se font honneur de porter l’habit des lamas, et prennent le titre de principaux officiers du grand-lama. Les Chinois et les Mongols, très-avides de cet honneur, font le voyage de Lassa pour l’obtenir.

Le nombre des ecclésiastiques est incroyable ; il y a peu de familles au Thibet qui n’en ait un, soit par zèle de religion, soit dans l’espérance de s’avancer au service du grand-lama. D’ailleurs les prêtres jouissent au Thibet et chez tous les peuples mongols d’une considération, d’un respect et d’une autorité, ainsi que nous l’avons vu plus haut, qui sont bien propres à inspirer le désir de se consacrer au sacerdoce. Il s’en trouve quelques-uns qui ont étudié la médecine. Lorsqu’ils sont appelés auprès d’un malade, si celui-ci n’est pas en état de se mettre à genoux pour adorer le prêtre suivant l’usage, il incline un peu la tête et lève les mains jointes.

Les lamas et les gheilongs, débarrassés du soin des choses temporelles, s’appliquent à l’étude des livres saints : quelquefois ils en copient. Ils s’excitent à réciter par cœur les longues prières, et dessinent des images de saints. Toutes leurs occupations se rapportent à la religion : car la nation thibétaine est divisée en deux classes ; l’une s’occupe des affaires du monde, l’autre est entièrement consacrée à celles du ciel.

Plusieurs gheilongs étudient l’astronomie et savent calculer les éclipses ; mais la plupart ne cherchent à acquérir des connaissances dans cette science que pour se rendre habiles dans l’astrologie judiciaire.

Les Thibétains ont un grand respect pour ceux qui la professent, et ne doutent pas de la certitude de leurs prédictions. Ils ne se mettent en route qu’après avoir obtenu un présage favorable du gheilong, et qu’aux jours regardés comme heureux. Cette superstition préside à la composition de leurs calendriers, dans lesquels les jours favorables et les jours funestes sont récapitulés avec soin. Enfin rien, dans le cours ordinaire de la vie, ne s’entreprend sans que l’astrologie n’y soit pour quelque chose ; elle se mêle aux actes religieux pour les actes les plus importans de la vie.

Quand il naît un enfant à un laïque, on fait venir un lama qui bénit un vase rempli d’eau et de lait mêlés ensemble, en récitant certaines prières et en soufflant dessus ; il y baigne l’enfant et lui donne un nom d’après un rituel qu’il consulte. Les noms en usage dans le Thibet sont tous tirés de ceux des idoles ou des saints. Après la cérémonie, on sert un grand repas au lama, aux parens et aux amis de la famille. Ils ont aussi une cérémonie qui ressemble à la confirmation ; elle se pratique lorsque les enfans ont atteint l’âge de quatre ans. On les mène au temple, où le lama, après avoir récité quelques prières sur eux, leur coupe une mèche de cheveux que la mère conserve avec grand soin ; elle les enveloppe avec son amulette et les porte sur sa poitrine.

Les filles reçoivent en se mariant une dot de leur père. Les lamas déterminent, conformément aux dispositions des livres saints, les jours propices pour la célébration des noces, d’après l’année, le mois et le jour de la naissance des époux. Le jour arrivé, un prêtre parfume avec une certaine herbe la maison de l’époux, et invoque la présence des divinités favorables ; il consacre ensuite, par des prières, un vase rempli d’eau et de lait mêlés ensemble ; les époux y trempent un linge pour se laver le visage ; ensuite le lama leur donne la bénédiction nuptiale en leur posant un livre sur la tête, et finit par adresser des vœux au ciel pour leur bonheur et leur fécondité. Ces prières achevées, les époux sont conduits dans un appartement où on les laisse seuls, tandis que les convives se divertissent. Chez les personnes riches, ces amusemens durent souvent cinq et même dix jours.

Quand un Thibétain tombe malade, on commence par lui faire préparer un bain sanctifié par un prêtre, ou, à son défaut, par un laïque instruit, parce qu’on regarde l’impureté comme la cause de toutes les maladies ; ensuite on brûle des parferais et l’on récite des prières ; on fait avaler au malade de l’eau consacrée, et on verse le reste dans une cuvette pour qu’il s’en lave le front, le sommet de la tête, la poitrine et les côtés du corps. Lorsque le mal empire, le gheilong calcule l’heure du jour ou de la nuit à laquelle le moribond doit expirer, parce que ce moment décide le mode dont on disposera de son corps.

Le malade expiré, le prêtre récite auprès du corps des prières pour le repos de son âme ; les parens le portent ensuite à sa destination dernière, pendant que le prêtre continue à réciter l’office. On finit par un repas donné aux lamas et aux personnes qui ont accompagné le corps du défunt, à côté duquel les gens riches déposent des bijoux, des vases d’or et d’argent, ainsi que des mets et des boissons. Le prêtre doit réciter des prières pour le salut de l’âme du défunt, au moins pendant les dix jours suivans, si toutefois la pauvreté de ce dernier n’y met pas d’obstacle. Quant aux riches, ces prières se continuent pendant plusieurs mois de suite, et même pendant une année entière. Dans ce cas le prêtre habite la maison du mort et reçoit de l’argent, des étoffes, des vases et d’autres objets, lorsque son service est terminé ; en outre, le quarantième jour qui suit la cérémonie funèbre, et encore au bout de l’an, il doit être célébré dans la maison du défunt un service solennel, par une nombreuse réunion de prêtres. Après cela, les parens sont libres de faire célébrer annuellement de pareils services, s’ils le jugent à propos. Tous les ans, vers la fin d’octobre, une fête a lieu, en l’honneur des morts. Le haut de tous les temples, de tous les monastères, et même des maisons particulières, est illuminé. Le silence de la nuit est interrompu par les sons lugubres du tam-tam, par le bruit des cymbales, des trompettes et des cloches, par le chant des hymnes funèbres. Les Thibétains signalent ce jour par divers actes de bienfaisance, dont ils croient que la circonstance augmente beaucoup le mérite.

Les cadavres des deux sexes sont ou brûlés, ou abandonnés au cours des rivières, ou placés sur les montagnes et couverts de pierres, ou simplement déposés dans les champs, selon que l’ordonnent les livres sacrés. Ces différentes manières de disposer des corps sont déterminées par des règles précises. L’incinération est regardée comme le mode le plus honorable ; elle est pratiquée pour le corps des prêtres d’un ordre supérieur, et pour ceux des princes ; ceux des grands sont exposés pour servir de pâture aux oiseaux et aux bêtes sauvages.

Un missionnaire capucin décrit ainsi les funérailles d’un jeune homme d’une famille distinguée, qui eurent lieu dans une ville du Thibet, sur la frontière du Népal.

« Le surlendemain du décès, un nombre prodigieux de lamas se réunirent pour les obsèques. Les uns entrèrent dans la maison du défunt et dans celles de ses parens ; les autres restèrent dans la cour ou dans les temples. Tous récitaient des prières pour l’âme du trépassé. Son corps fut brûlé ; mais les cérémonies funèbres durèrent encore huit jours.

» Des religieuses remplissaient le second étage de la maison du défunt ; des moines occupaient le troisième. Il y avait dans cette maison, de même que dans toutes celles des Thibétains riches et distingués par leur rang, une chapelle en bois peinte en rouge, avec des ornemens dorés.

» L’idole de Fo occupe la principale place dans cette chapelle ; elle est assise dans une niche, les jambes croisées. Elle est revêtue des ornemens sacerdotaux, et porte une couronne sur la tête. Devant elle est un autel auquel on monte par plusieurs marches ; sur chacune sont rangés divers objets sacrés, ainsi que des offrandes et des vases d’encens entremêlés de cierges.

» Il y avait d’un côté une clochette, de l’autre un vase avec de l’eau bénite. Sur la clochette étaient écrits des caractères magiques avec les emblèmes de Boudda. Pendant que l’on fit les offrandes et que l’on récita les prières, on sonna la clochette ; on fit l’aspersion de l’eau bénite avec un goupillon fait d’un roseau et de plumes de paon liées en forme de pinceau. Pour orner la chapelle et exciter la dévotion, on place des statues de saints lamas dans des niches, le long des murs, devant les armoires et autour de l’autel. Dans plusieurs chapelles, il y a cent seize de ces statues, qui sont de petite dimension, indépendamment des images peintes sur les morceaux d’étoffe de soie suspendus en grand nombre le long des murs.

» Au point du jour, les religieux allaient dans le vestibule de la chapelle, et y commençaient les cérémonies funèbres qu’ils continuèrent au moins pendant trois jours dans la maison de chaque parent ; ils chantaient, tantôt seuls, tantôt en chœur à leur manière, des hymnes contenues dans leurs rituels. Pendant le jour, ils chantèrent sans discontinuer, ne cessant momentanément que pour dîner et par intervalles pour prendre un peu de thé.

» Le dernier jour, ils firent de grand matin une procession : ils marchaient deux à deux, les yeux baissés, l’air recueilli et humble comme des pécheurs, et récitant des prières. Le principal lama venait le dernier, portant à la main la figure d’un enfant faite des cendres d’un cadavre brûlé et de farine d’orge pétrie avec du beurre. Cette figure avait deux soucoupes, une derrière la tête, l’autre sur les épaules. La procession parcourut tous les coins de la maison, ensuite elle vint dans la salle principale, où le lama bénit avec certaines cérémonies un vase rempli d’eau et une assiette pleine d’orge ; on aspergea d’eau bénite toutes les chambres et tous les murs de la maison ; on porta la petite figure sur le toit ; on la tint suspendue au-dessus du foyer sacré, qui est placé sur les toits, dont la forme est plate, et l’on brûla une branche d’arbre résineux. Les habitans de la maison se lavèrent le visage et les mains, et se frottèrent la tête avec du beurre. Après cette cérémonie, ils se regardèrent comme purifiés. »

Le même missionnaire ajoute d’autres particularités curieuses sur le même sujet. « On brûle ordinairement, dit-il, les corps des principaux lamas et ceux de quelques autres personnages distingués, avec du bois de sandal, auquel on ajoute quelquefois du bois d’aloès. Souvent aussi on les embaume et on les renferme dans des châsses que l’on place dans des armoires sacrées. On érige même des pyramides en l’honneur de ces personnages.

» On porte assez fréquemment les corps des lamas et des autres ecclésiastiques sur les hautes montagnes, où ils servent de pâture aux oiseaux.

» Voici un usage qui s’observe aux funérailles des personnes les plus considérables : Un lama ou un gheilong enlève, selon leur opinion, l’âme hors de la tête du défunt pendant qu’il est encore chaud. Voici comme il s’y prend : il pince avec les doigts la peau du sommet de la tête, réunit les plis qu’elle forme, et la tire si fort, qu’elle finit par se détacher et crever ; alors on croit que l’âme vient de sortir ; on met ensuite le corps dans un sac, et on le porte en procession composée de prêtres, de moines et de parens, dans un champ hors de la ville, où l’on tient des chiens dans un endroit fermé. Des bouchers détachent la chair des os, la jettent aux chiens et leur donnent même les os concassés en petits morceaux pour qu’ils les mangent, ou bien les jettent tout entiers dans la rivière. Les parens prennent un morceau de la partie supérieure du crâne, ou quelques os dépouillés de la chair, et les gardent en mémoire du défunt.

» On jette aussi les corps dans l’eau, mais cela ne se pratique que pour les gens du commun. Enfin la manière la moins distinguée de disposer d’un cadavre est de l’inhumer. »

Ces détails ne sont pas entièrement conformes à ceux que donne Bogle ; car il dit que les Thibétains n’enterrent pas les corps comme les Européens, et ne les brûlent pas comme les Indous, mais les exposent à l’air sur le sommet d’une montagne voisine, pour qu’ils y soient dévorés par les bêtes féroces et les oiseaux de proie, ou consumés par le temps et les vicissitudes des saisons. « On voit, ajoute-t-il, des carcasses mutilées et des os blanchis dispersés sur les lieux où se fait cette exposition, et au milieu de ce spectacle dégoûtant, de malheureux vieillards, hommes et femmes, étrangers à tout autre sentiment qu’à celui de la superstition, établir là leur demeure pour remplir le fâcheux emploi de recevoir les corps, d’assigner à chacun sa place, et de ramasser leurs tristes restes, quand ils sont trop dispersés. » Peut-être les usages diffèrent-ils suivant les provinces.

Horace della Penna raconte que le Thibet a des universités et des colléges, où l’on apprend tout ce qui appartient à la religion du pays. Lassa et les couvens environnans ont des imprimeries pour les livres religieux. On y imprime avec des formes travaillées dans le bois, d’après l’ancien usage chinois. Ces établissemens sont sous la surveillance de prêtres préposés à cet effet.

Parmi les prêtres thibétains ordonnés, et même parmi les docteurs non ordonnés, il y a certains prophètes élus et confirmés par le dalaï-lama même ; d’après la superstition du pays, ils passent pour être de temps en temps inspirés par une divinité particulière. On les nomme Nantchous. Quand un de ces hommes veut prophétiser, il se revêt de ses habits de cérémonie, endosse le carquois, s’arme de l’arc, du glaive, de la lance, et invoque le dieu jusqu’à ce qu’il en ait été inspiré. Si on lui amène des possédés, il ordonne pour leur guérison, quelques prières qu’ils doivent lire eux-mêmes ou faire lire par un prêtre ; ou bien il saisit une flèche ou une lance, et perce le patient, ou le frappe du glaive ; mais, dans ces deux cas, il ne doit résulter aucune blessure, mais seulement une marque rouge, et le méchant esprit abandonne le malade. Quand le prophète est inspiré, il tourne très-rapidement. Lorsque l’inspiration l’abandonne, il ôte ses ornemens et adresse au dieu des remercîmens solennels. Le chef de ces prophètes, qui rappellent les chamans ou sorciers de l’Asie boréale, jouit de grands honneurs, et accompagne toujours le dalaï-lama dans ses voyages. Le peuple fait un grand nombre de contes sur les qualités miraculeuses qu’il lui prête. Ce sont ces prophètes dont les missionnaires ont parlé, et qu’ils ont représentés comme des jeunes gens auxquels on accordait à certains jours de l’année la liberté de tuer sans distinction toutes les personnes qu’ils rencontraient, parce qu’on supposait que ceux qui mouraient de leur main, jouissaient à l’instant du bonheur éternel.

Divers voyageurs s’accordent à donner une idée favorable des lamas, même chez les peuples nomades. D’après leurs récits, ces prêtres enseignent et pratiquent les trois grands devoirs fondamentaux, qui consistent à honorer Dieu, à n’offenser personne, et à rendre à chacun ce qui lui appartient. Les deux derniers de ces préceptes sont prouvés par la vie qu’ils mènent : ils soutiennent fortement la nécessité d’adorer un seul Dieu ; ils regardent le dalaï-lama et les koutouktous comme ses serviteurs, auxquels il se communique pour l’instruction et l’utilité des hommes ; les images qu’ils honorent ne sont que des représentations de la Divinité ou de quelques saints personnages, et ils ne les exposent à la vue du peuple que pour lui rappeler les idées du devoir. Rien ne fait mieux voir que chez les nations les plus barbares il y a toujours une classe d’hommes qui s’élève au-dessus des préjugés populaires.

Les voyageurs les plus éclairés et les plus impartiaux disent aussi que les lamas, chez tous les peuples mongols, mettent dans leurs rapports entre eux et avec les laïques une politesse et une bienveillance exemplaires et tout-à-fait remarquables. On est porté à ne pas taxer leurs récits d’exagération, si l’on juge les lamas d’après leurs chefs. Bogle donne sur ce sujet, ainsi que sur divers usages du Thibet, des détails que nous allons extraire de sa relation, parce que nous sommes persuadé qu’ils feront plaisir au lecteur.

À l’arrivée de Bogle au Thibet, la petite vérole, qui faisait des ravages à Techou-Loumbou, avait forcé le techou-lama à prendre sa résidence à Decheripgay , lieu situé dans une vallée étroite, et au pied d’une montagne escarpée. « Aussitôt après mon arrivée, dit le voyageur, j’entrai, avec mon compagnon, M. Hamilton, dans le palais. Nous nous promenâmes dans la cour, et nous parvînmes dans nos appartemens au moyen des larges échelles, qui, dans tous les palais des lamas, tiennent lieu d’escalier. Elles sont en bois ou en fer ; les fenêtres sont remplacées, dans l’étage supérieur, par des ouvertures dans le toit, qui se ferment avec des trappes ; l’étage inférieur a des fenêtres ; la principale, qui est celle du milieu, forme un balcon assez avancé. Elles sont fermées avec des rideaux de soie noire, et n’ont ni volets,

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ni châssis. Le palais est petit, il n’a que deux étages ; des files de petits appartemens l’entourent de trois côtés, ainsi qu’une galerie en bois qui en fait le tour. Les toits sont décorés d’ornemens en cuivre doré, et sur le devant du palais sont placées trois assiettes rondes en étain, emblêmes de om(ham-hong ou de la trinité thibétaine. L’appartement du lama est dans l’étage supérieur, suivant l’usage du pays ; il est petit, tapissé à l’entour d’étoffes de soie, et garni de vues de Poutala, de Techou-Loumbou, et d’autres palais.

» L’après-midi, j’eus ma première audience du lama. Il était assis, les jambes croisées, sur des coussins que supportait un trône de bois sculpté et doré, il portait sur sa tête un bonnet en forme de mitre, de drap jaune, avec de longues oreilles doublées de satin, qui pendaient par-derrrière ; il était vêtu d’une robe de drap jaune sans manches ; un manteau de satin de la même couleur lui couvrait les épaules. Son médecin, tenant à la main un petit vase rempli de parfums et de brins de bois d’aloès qui brûlaient, était debout à un de ses côtés ; à l’autre, on voyait son porte-coupe ou sopou-tchombo. Je posai devant lui le présent du gouverneur général du Bengale ; je lui remis dans les mains mes lettres de créance et un collier de perles, et suivant l’usage du pays, je lui offris en mon nom un pelong ou mouchoir blanc[6]. Il me fit l’accueil le plus gracieux. J’étais assis sur un tabouret élevé, couvert d’un tapis. On nous servit du mouton bouilli, du riz cuit à l’eau, des morceaux de mouton desséché, des fruits secs, des confitures, des sucrerie et du thé.

» Le lama but avec nous deux à trois tasses de thé, mais sans faire aucune prière ; il nous invita plusieurs fois à manger des mets que nous avions devant nous ; et lorsque nous prîmes congé, il nous jeta sur le cou des mouchoirs blancs. Après deux ou trois visites, il nous reçut, excepté les jours de fête, sans aucune cérémonie, la tête découverte, vêtu d’une simple robe de serge rouge, comme en portent les gheilongs, par-dessus laquelle il avait une veste de drap jaune ; les bras nus, et un morceau de gros drap jaune jeté en travers sur les épaules ; il était chaussé avec des bottes de cuir ; il s’asseyait tantôt sur une chaise, tantôt sur un banc couvert d’une peau de tigre. Le seul sopou-tchombo assistait à nos entretiens ; quelquefois il se promenait avec moi dans la chambre, m’expliquait le sujet des peintures qu’elle renfermait, ou m’entretenait de toutes sortes de sujets ; car, quoiqu’il soit révéré dans toute l’Asie orientale comme l’image vivante de Dieu, il met de côté, dans ses conversations particulières, tout ce que son caractère a d’auguste, s’accommode à la faiblesse des mortels, s’attache plus à gagner l’affection qu’à inspirer la crainte, et se conduit avec une affabilité singulière envers tout le monde, surtout envers les étrangers.

» Le techou-lama était âgé d’environ quarante ans, de petite taille, et quoiqu’il ne fût pas très-gros, il paraissait disposé à prendre de l’embonpoint ; son teint était plus clair que celui de la plupart des Thibétains ; il avait les bras aussi blancs qu’un Européen ; ses cheveux, noirs comme du jais, étaient coupés ras contre la tête ; il ne laissait pas pousser sa barbe et ses moustaches pendant plus d’un mois ; il avait les yeux noirs, petits et très-vifs ; sa physionomie exprimait la bienveillance et la sérénité ; il était gai, ouvert, franc, généreux, prévenant ; non-seulement il écartait l’étiquette dans les entretiens particuliers, mais il parlait avec l’enjouement le plus aimable ; il montrait le plus vif désir de s’instruire, cherchait continuellement à tirer quelques lumières des nombreux voyageurs que la religion ou le commerce conduisent chaque jour à Techou-Loumbou ; et en revanche aimait à faire part aux autres des connaissances qu’il possédait ; ses qualités étaient couronnées par la plus pure vertu. J’ai vainement cherché à découvrir en lui quelques-uns de ces défauts qui sont inséparables de l’humanité ; il était si généralement aimé, que ce fut sans succès ; personne n’a eu le cœur de me dire du mal de lui.

» Quelquefois une foule immense venait l’adorer et recevoir sa bénédiction. Il s’asseyait sous un dais dans la cour du palais. Tous les fidèles étaient rangés en cercle ; les laïques venaient les premiers. Chacun présentait son offrande suivant ses moyens : l’un donnait une vache, l’autre un cheval, quelques-uns apportaient des moutons tout entiers desséchés, des sacs de farine, des pièces de drap ; ceux qui n’avaient pas autre chose donnaient un mouchoir blanc. Toutes ces offrandes étaient reçues par un domestique du lama, qui mettait un morceau de drap avec un nœud fait ou supposé fait des mains du lama , autour du cou de chaque fidèle. Ils s’avançaient ensuite un à un jusqu’au trône du lama, qui les bénissait, soit avec la main, soit avec son sceptre, suivant leur rang et leurs qualités, de même que le dalaï-lama. Il n’imposait les mains que sur la tête des gheilongs et des laïques de distinction ; pour les annies ou religieuses, et les laïques d’une classe moins élevée, on plaçait un morceau de drap entre leur tête et sa main ; enfin il se contentait de toucher de son sceptre les gens du commun. J’ai souvent admiré avec quelle pénétration il distinguait le rang de chacun, et les religieuses des jeunes moines, quoique leurs vêtemens soient les mêmes, et qu’ils vinssent quelquefois confondus ensemble.

» La charité était une des principales qualités du techou-lama. Il avait de fréquentes occasions de l’exercer envers les faquirs indous qui venaient en très-grand nombre. Il parlait assez bien leur langue, et s’entretenait avec eux, placé à sa fenêtre, recueillant par ce moyen des connaissances sur les divers pays de l’Indoustan. Il leur donnait tous les mois une certaine provision de thé, de beurre, de farine, et de l’argent. Souvent, à leur départ, il leur faisait des présens considérables. »

Après avoir séjourné à Decheripgay, le lama partit pour Techou-Loumbou ; Bogle l’accompagna. Tout le voyage ne fut qu’une suite de cérémonies religieuses, le peuple accourant de toutes parts pour recevoir la bénédiction du pontife. À peu de distance de Techou-Loumbou, l’on fit halte.

« Depuis l’endroit où l’on s’arrêta, continue Bogle, jusqu’à notre arrivée au palais du lama, la route présentait de chaque côté deux haies de spectateurs, tous en habit de fête. Les paysans chantaient et dansaient ; trois mille gheilongs étaient rangés près du palais, quelques-uns avec des morceaux de drap bigarré suspendus sur leur poitrine, d’autres avec leurs cymbales et leurs tambours. Lorsque le lama passa, ils s’inclinèrent en avant jusqu’à la moitié du corps, puis le suivirent des yeux avec un air de respect mêlé de satisfaction qui me causa un plaisir infini ; je ne pus me défendre d’éprouver les mêmes sentimens que les Thibétains. Le lama se hâta le plus qu’il put d’arriver dans les avant-cours de son palais, puis s’y promena lentement, en jetant des regards de bonté sur son peuple.

» Techou-Loumbou est situé sur la pente inférieure d’une montagne escarpée, où les maisons sont bâties en amphithéâtre : au milieu de ces maisons s’élèvent quatre temples. Le palais est vaste et construit en briques noirâtres ; il a plusieurs cours spacieuses, pavées en marbre et entourées de galeries. Le palais est habité par le lama et ses officiers. Il contient des temples, des greniers, des magasins. La ville est entièrement habitée par des prêtres, au nombre de quatre mille.

» Depuis le jour de notre arrivée jusqu’au 18 de janvier, le lama fut occupé à recevoir des visites. Il y eut au nombre des fidèles une caravane de Kalmouks qui lui offrirent des lingots, des pelleteries, des étoffes de soie et des chameaux. Ils restèrent un mois à Techou-Loumbou. Ensuite ils allèrent à Lassa, où ils passèrent dix jours, puis ils retournèrent dans leur pays, qui est à trois mois de route au nord.

» Je n’assistai à aucune de ces réceptions ; je restai chez moi, où je ne manquai pas de visites. Les gheilongs venaient en grand nombre à la fois me voir dans mon appartement, ou bien ils montaient sur le toit et me regardaient par l’ouverture. Je laissais entrer tous ceux qui se présentaient. Quand je leur avais donné une prise de tabac, et que je les avais favorisés d’un regard, après les avoir fait asseoir, ou que je les avais gratifiés de quelque petit présent, ce qui ne manquait jamais de faire naître les exclamations de pah, pah, pah, tzi, tzi, tzi, ils se retiraient et faisaient place à d’autres.

» Le premier jour de l’année thibétaine, tout le monde, à l’exception du techou-lama, s’assembla dans la grande cour de l’intérieur du palais ; les galeries qui l’entourent étaient remplies de spectateurs. Je fus placé, selon l’usage, dans le balcon le plus élevé. La cérémonie commença par des danses que des hommes masqués exécutèrent ; ensuite on leva en l’air plusieurs étendards ; une troupe de gheilongs vêtus d’habits de diverses couleurs fit le tour de la cour en procession, en jouant des cymbales, du tambour, de la trompette, du hautbois et du tambour de basque ; ils étaient suivis de vingt gheilongs déguisés et le visage couvert de masques qui représentaient des têtes d’animaux, la plupart fantasques ; ces gheilongs formaient en dansant toutes sortes de figures ; on étendit à terre un mannequin en papier, dont les traits étaient dessinés au crayon, et l’on fit à l’entour plusieurs cérémonies qui me parurent fort bizarres, parce que je n’y comprenais rien. Enfin on alluma un grand feu dans un coin de la cour ; on y plaça le mannequin, qui fut bientôt consumé, avec une explosion violente accompagnée de beaucoup de fumée : on me dit que c’était l’image du diable ; mais je ne suis pas assez versé dans la mythologie du Thibet pour savoir au juste à quoi m’en tenir ; au reste, cette figure avait les traits européens. »

Le lama étant né à Ladak, ville voisine du Cachemire, son père était Thibétain, sa mère était sœur du radja de Ladak. Il parlait avec facilité l’indoustani ; ce qui donnait à Bogle le moyen de converser avec lui dans cette langue ; mais le peuple, qui est persuadé qu’il les sait toutes, croyait qu’il parlait anglais. Le lama, qui était parfaitement instruit de tout ce qui concernait le pays des Mongols, la Kalmoukie, la Chine et les autres contrées voisines ou à l’est du Thibet, était extrêmement curieux de connaître la politique, les lois, les arts et les sciences, la forme de gouvernement, le commerce et l’état militaire de l’Europe. Bogle tâcha de le satisfaire sur tous ces points. Le lama ne connaissait que la Russie ; il avait une haute idée de ses richesses et de sa puissance ; il avait entendu parler de ses guerres et de ses succès contre l’empire de Roum (la Turquie). Beaucoup de sectateurs du lamisme, sujets de la Russie, vont au Thibet. Le czar a même envoyé plusieurs fois des lettres et des présens au lama. Bogle vit entre ses mains divers objets venant d’Europe, tels que des miniatures, des miroirs, de petits bijoux d’or, d’argent et d’acier anglais, qu’il avait reçus par cette voie ; entre autres une montre à répétition de Graham, qui, suivant l’expression des Thibétains, était morte pendant quelque temps.

On a vu plus haut que le voyage de Bogle au Thibet eut lieu à l’occasion d’une lettre que le Techou-lama avait écrite au gouverneur général du Bengale pour le solliciter de faire la paix avec le dèh ou deb-radja du Boutan. Voici cette lettre, dont le style, rempli de simplicité et de dignité, forme un contraste frappant avec les métaphores ampoulées et le ton fastueux des lettres des Orientaux.

« Les affaires de ce pays sont à tous égards dans un état florissant. Nuit et jour je prie pour l’accroissement de votre bonheur et de votre prospérité. Instruit, par des voyageurs qui venaient de votre pays, de la haute réputation dont vous jouissez, mon cœur, rempli de satisfaction et de joie, s’est épanoui comme la fleur du printemps. Béni soit Dieu de ce que l’étoile de votre fortune est à son plus haut degré d’élévation. Je ne désire ni opprimer ni persécuter. Notre religion nous commande de nous priver de nourriture et de sommeil plutôt que de nuire à quelqu’un ; mais je sais qu’en justice et en humanité vous nous surpassez. Puissiez-vous toujours orner le siége de l’équité et de la puissance, afin que les hommes, à l’ombre de votre protection, jouissent des bienfaits de la paix et de l’abondance.

» Par la faveur de Dieu, je suis le radja et le lama de ces pays, et je gouverne un grand nombre d’hommes ; ce que vous avez sans doute appris par les voyageurs qui sont venus ici.

» L’on m’a raconté plusieurs fois que vous étiez en guerre contre le dèh-terriah, laquelle a, dit-on, été causée par la conduite coupable du dèh, qui a attaqué et ravagé vos frontières. Comme il est d’une nation ignorante et grossière, le temps passé a offert plusieurs exemples de pareilles violences de sa part, que son avidité lui a fait commettre. Il n’est donc pas étonnant qu’il les ait renouvelées. Les dévastations qu’il a commises sur les frontières des provinces de Bengale et de Behar vous ont engagé à envoyer votre armée contre lui. Mais ses troupes ont été défaites, et plusieurs des siens ont été tués. Trois forts qui lui appartenaient ont été pris, et il a reçu le châtiment qu’il méritait. Il est aussi clair que le jour que votre armée a été victorieuse, et que si vous l’aviez voulu, vous auriez pu, dans l’espace de deux jours, détruire entièrement le dèh, car il n’avait pas le moyen de vous résister.

» Mais je me charge aujourd’hui d’être son médiateur, et de vous représenter que le dèh-terriah est dépendant, du dalaï-lama, qui règne sur ces pays avec un pouvoir sans bornes, mais dont la minorité a fait passer entre mes mains, pour le présent, le poids du gouvernement et l’administration des affaires. Si vous persistez à faire du mal au dèh, vous irriterez contre vous le lama et ses sujets. Ainsi, par respect pour notre religion et pour nos coutumes, je vous invite à cesser toute hostilité contre le dèh ; par-là vous me donnerez la plus grande marque de faveur et d’amitié.

» J’ai réprimandé le dèh sur sa mauvaise conduite, et je lui ai enjoint de renoncer à ses injustes agressions, et de condescendre à vos désirs en toutes choses. Je suis persuadé qu’il suivra mes avis ; mais il faudra que vous le traitiez avec compassion et clémence.

» Quant à moi, je ne suis qu’un pauvre religieux. Nous prions, le chapelet en main, pour la paix et la félicité de ce pays, ainsi que pour le bonheur du genre humain. En ce moment, la tête découverte, je vous conjure de ne plus faire la guerre au dèh. Je n’ajouterai rien à cette longue lettre, parce que le porteur, qui est un gosseyn[7], vous donnera tous les détails nécessaires. J’espère que vous accéderez à ma demande.

» L’adoration du Tout-Puissant est l’occupation de tous les habitans de ce pays. Nous sommes de pauvres créatures bien inférieures à vous. N’ayant pas beaucoup de choses en ma possession, je ne puis vous envoyer que des présens de peu de valeur ; mais je ne vous les offre que pour vous engager à vous souvenir de moi et j’ose me flatter que vous les accepterez. »

L’empereur de la Chine, qui connaît l’influence des lamas sur les peuples mongols, ne néglige rien pour les attacher à ses intérêts. Il honore les principaux de la qualité de mandarin, et leur témoigne beaucoup d’égards. Lorsque le techou-lama, auprès duquel Bogle était allé en ambassade, fit le voyage de la Chine, les habitans de la partie de cet empire qu’il devait traverser reçurent ordre de Khien-long de lui fournir des tentes partout où il voudrait s’arrêter, et ce monarque fit trouver à tous les relais des voitures, des chevaux, des mulets, de l’argent et des provisions pour le lama et toute sa suite, jusqu’au terme de son voyage. Il envoya au-devant de lui un lieutenant général et plusieurs grands de sa cour. À mesure que le techou-lama s’approchait de la Chine, Khien-long fit partir successivement des princes de son sang, et deux de ses fils, pour aller à sa rencontre et le saluer en son nom : tous ces personnages lui donnaient le festin de cérémonie, et lui remettaient de riches présens au nom de l’empereur.

On avait construit des plates-formes hautes de cinq pieds et garnies de planches dans tous les endroits où le techou-lama plantait ses tentes, soit pour y coucher, soit pour s’arrêter dans la journée. L’on y étendait un grand tapis et un coussin de brocart. C’est là que ceux qui venaient lui rendre hommage étaient admis en sa présence, et avaient l’honneur de toucher de leur front la plante de ses pieds. Les habitans de tous les pays où il passa lui prodiguèrent les témoignages du plus profond respect, et comblèrent d’attentions les gens de sa suite. Partout on le suppliait d’appliquer sa main enduite de safran sur une feuille de papier blanc. Il distribua plusieurs de ces empreintes, qui furent conservées comme de précieuses reliques. Les présens qu’il reçut des chefs des différentes hordes kalmoukes et mongoles furent immenses. Tous ces chefs arrivaient accompagnés de petites armées pour escorter le saint personnage dans sa route. Malgré ces témoignages d’honneur et de respect, le lama montrait constamment l’humilité d’un simple religieux.

Enfin, lorsqu’il fut à six milles de Jé-hol, au delà de la grande muraille, où l’empereur était venu l’attendre, il trouva le chemin bordé d’une double haie de soldats jusqu’au palais impérial. Le lama, les deux fils de l’empereur, le frère du lama, et six autres personnes furent les seuls qui passèrent entre cette double haie. Quand le lama arriva dans le jardin intérieur, l’empereur descendit de son trône, et fit quarante pas au-devant du pontife, le prit par la main, et, après beaucoup de témoignages de satisfaction réciproques, le conduisit à son trône, où il le fit asseoir à sa droite sur le même carreau que lui. Le lama reçut de l’empereur des présens avant de se retirer. Pendant trente-six jours qu’il demeura à Jé-hol, les visites entre l’empereur et le pontife furent fréquentes et affectueuses : l’empereur faisait chaque fois de riches présens au lama, qui partit ensuite pour Pékin, d’après sa demande. Tous les lamas de la capitale, au nombre de plusieurs milliers, accoururent au-devant du techou-lama, se prosternèrent à ses pieds, et lui rendirent leurs hommages. Il fut logé dans la partie du palais appelée l’appartement d’or.

L’empereur avait donné ordre qu’on montrât au lama tout ce qu’il y avait de curieux dans la capitale et dans les environs. Il visita les différent temples, et présida à la dédicace d’un temple impérial qui venait d’être achevé. L’empereur lui donnait des fêtes, et quelquefois lui demandait des entretiens particuliers pour s’instruire de certains mystères de la religion.

Un jour que le lama était dans le jardin du palais de Khi-tou, le fils aîné de l’empereur vint lui dire que plusieurs femmes du monarque étaient dans un palais à l’extrémité du jardin, et désiraient vivement le voir et recevoir sa bénédiction, ajoutant que son père serait très-flatté qu’il se rendît à leurs vœux. Le lama y alla sur-le-champ. Il s’assit sur un siége élevé qu’on avait placé vis-à-vis de la porte qui conduisait à l’appartement des femmes. Un grand écran de gaze jaune était entre lui et la porte. Les femmes s’approchèrent l’une après l’autre et regardèrent le lama à travers la gaze ; mais il tenait la tête baissée et les yeux fixés vers la terre, afin de ne pas voir les femmes. Chacune lui envoya ensuite un présent proportionné au rang qu’elle occupait. Le présent était remis par une esclave à un des prêtres qui se tenait près du lama. En offrant le présent, on prononçait le nom de celle qui l’envoyait, et le lama récitait une formule de bénédiction. Cette cérémonie dura près de cinq heures.

L’empereur et le lama se réunirent plusieurs fois dans l’un des principaux temples de Pékin pour y accomplir des actes de dévotion ; ils y passaient deux et trois heures. Quand les prières étaient finies, l’empereur avait coutume de faire apporter une collation.

Le techou-lama passa plusieurs jours, soit dans le palais qu’il occupait, soit dans la maison du principal lama de Pékin, sans cesse occupé à donner sa bénédiction à toutes les classes des habitans ; cette cérémonie se prolongeait souvent jusque dans la nuit. L’empressement des fidèles était tel, qu’il n’y eut pas un seul habitant de la capitale et des environs qui ne se présentât.

Un événement inattendu plongea dans la consternation les amis du lama et les personnes de sa suite. Il fut attaqué de la petite vérole. Dès que l’empereur en fut instruit, il lui envoya ses médecins. Ils rapportèrent au monarque que la maladie du pontife était grave, et même dangereuse. Aussitôt il se rendit auprès du malade pour juger par lui-même de son état. « Il me reçut, dit ce prince, dans sa dépêche au dalaï-lama, avec cet air de contentement qui était naturel chez lui ; et si j’en avais jugé par les discours qu’il m’adressa, j’aurais pu croire qu’il jouissait de la meilleure santé. Cependant il en était tout autrement. Le venin de la petite vérole se manifestait déjà dans toutes les parties de son corps. Sa maladie fut déclarée incurable. Il changea tout à coup de demeure. Cette affligeante nouvelle me fut aussitôt apportée, et me causa la plus vive douleur. Le cœur navré de chagrin et les yeux baignés de larmes, je me rendis au temple jaune, où je brûlai des parfums en l’honneur du Pan-tchan-erteni. »

D’après les ordres de l’empereur, on déposa le corps dans un cercueil avec beaucoup d’aromates. Ce monarque commanda en outre qu’on fit un autre cercueil d’or pur, semblable pour la forme aux châsses qui renferment les objets de l’adoration des Chinois, et assez grand pour contenir le premier cercueil debout. Cet ouvrage fut achevé en huit jours.

Le lendemain matin, il alla au palais, où étaient les restes du lama, avec la même pompe que lorsqu’il lui rendait visite pendant sa vie. Il était, de plus, accompagné de mille khoséongs ou religieux, et faisait apporter à sa suite, sur des brancards, le cercueil d’or destiné au lama. On déposa ce cercueil dans le temple dépendant du palais ; ensuite on y renferma le corps du lama, et l’empereur, ainsi que tous ceux qui l’accompagnaient, restèrent quatre heures de suite à prier dans ce temple. Avant de se retirer, le monarque fit distribuer aux khoséongs des aumônes abondantes, et ordonna cent jours de prières.

Lorsque la saison fut favorable pour le départ du corps du lama, l’empereur vint avec toute sa suite dans le palais où il était déposé, pria pendant quelques heures avec les khoséongs, et ensuite fit placer de riches offrandes au pied du cercueil. Il combla aussi de présens le frère du lama, et toutes les personnes auxquelles le pontife avait témoigné de l’amitié ; enfin il conféra au frère du lama le titre de prince de la prière efficace ; il suivit le cortége aussi loin que son rang le lui permettait, et ordonna à deux officiers de confiance et à deux cents hommes de cavalerie de l’escorter jusqu’à Techou-Loumbou ; des hommes qui se relayaient transportèrent le cercueil jusqu’au Thibet. Le cortége mit sept mois et huit jours pour arriver à Techou-Loumbou, lieu de la résidence du lama, et où ses restes furent déposés dans un superbe mausolée qu’il avait fait bâtir avant son départ pour Pékin.

Les habitans des divers pays que traversa le cortége montrèrent pour la dépouille mortelle du lama le même respect, la même vénération, le même zèle qu’ils avaient témoignés à sa personne lorsqu’il était vivant. Ils accouraient en foule pour prier autour de son cercueil, et lui présenter leurs offrandes ; ceux qui pouvaient toucher le cercueil, ou seulement le palanquin dans lequel on le portait, se regardaient comme favorisés du ciel.

La mort du techou-lama arriva en 1779. Son mausolée, attenant à un monastère, est précédé d’une cour, dont trois côtés sont bordés d’un péristyle destiné à abriter les pèlerins et les dévots que la piété attire. Les murs du péristyle offrent des peintures de figures gigantesques, relatives à la mythologie thibétaine. Au-dessus de la porte du mausolée, s’élève un trophée richement doré. Un prêtre est toujours assis sous le portique, occupé à prier, et chargé d’entretenir le feu sacré. Au fond de la cour, deux portes énormes peintes en vermillon, avec des moulures dorées, conduisent à la chapelle du tombeau, qui est une grande pyramide tronquée, au pied de laquelle le corps du lama repose dans le cercueil d’or massif. Sa statue, aussi en or, est assise au haut de la pyramide sur des coussins, couverte d’un manteau de soie jaune, et coiffée d’un bonnet qui ressemble à une mitre. Elle est placée au-dessous d’une immense coquille dont les bords en feston forment un dais, et portent les divers chapelets dont le lama se servait pendant sa vie, et qui la plupart sont très-précieux. Il y en a en perles, en émeraude, en rubis, en saphir, en corail, en ambre, en cristal de roche, en lapis lazuli ; enfin il y en a qui ne sont que de bois.

Les côtés de la pyramide sont revêtus de plaques d’argent massif ; elle forme, en s’élevant, plusieurs rangs de gradins sur lesquels sont étalés divers objets rares et précieux qui ont appartenu au lama, et qui proviennent des offrandes des dévots ; il s’y trouve, entre autres choses, des tabatières d’un grand prix et des bijoux curieux qui lui avaient été donnés par Khien-long ; enfin de magnifiques vases de porcelaine de la Chine et du Japon, du plus beau bleu, et plusieurs gros morceaux de lapis lazuli.

À la hauteur de quatre pieds, un gradin plus large que les autres, offre en relief la figure de deux lions rampans, et entre eux une statue d’homme avec des yeux énormes qui lui sortent de la tête : son corps et sa figure annoncent un état d’agitation violente ; ses mains sont placées sur les cordes d’une espèce de guitare ; aux extrémités du gradin sont placées toutes sortes d’instrumens de musique, et l’espace intermédiaire est rempli de vases de porcelaine et d’argent.

À droite de la pyramide on voit une autre statue du lama, en vermeil, assise dans un fauteuil au-dessous d’un dais de soie, et avec un livre devant elle. En face de la pyramide s’élève un autel couvert d’un tapis de drap bleu sur lequel on dépose les offrandes journalières, telles que les fleurs, les fruits, les diverses espèces de grains et l’huile, et où sont placées plusieurs lampes qui brûlent toujours ; leur fumée et celle d’une multitude de cierges odoriférans, remplit l’enceinte d’une odeur suave. De chaque côté sont suspendues au plafond des pièces de satin et d’autres étoffes de soie de la plus grande beauté, et près de la pyramide flottent deux pièces de velours noir brodées en perles, en forme de réseau, ainsi que des pièces de brocart d’or, simple et à fleur. Du haut en bas des murs sont peintes des files de gheilongs occupés à prier.

Le pavé est chargé de tous côtés de monceaux de livres sacrés concernant la religion lamique, livres que les docteurs augmentent continuellement par de volumineux commentaires.

Ce mausolée est en pierres brutes liées avec du mortier ; il est plus large que profond, très-haut, et adossé contre un rocher. Au-dessus du portique, précisément au centre du bâtiment, on voit une fenêtre garnie de rideaux de moire noire. Le soleil et la lune dans ses différentes phases, sont peints en or sur plusieurs endroits de la partie extérieure des murs. Une bande de couleur brune règne tout autour du bâtiment, un peu au-dessus de la fenêtre. Au-dessus de cette bande, sur la façade, on lit la phrase mystique, om manié païmi-oum, écrite en lettres d’or sur une tablette ; un espace en blanc vient ensuite, et le reste de la façade, haut de douze pieds est peint en rouge. La frise et la corniche sont en blanc.

Des colonnes cannelées, de cinq pieds de haut et de deux de circonférence, s’élèvent de distance en distance au-dessus des angles et du reste du mur. Elles sont en métal richement dorés ; plusieurs sont couvertes de drap noir, avec des bandes d’étoffe blanche qui forment des croix. Des têtes de lions dorées sortent des quatre angles du toit, au-dessus de la corniche, et tiennent des cloches suspendues à leurs mâchoires.

La partie la plus brillante et la plus apparente de l’édifice est un comble à la chinoise qui en surmonte le centre ; il est supporté par de légères colonnes, et magnifiquement doré. Ses bords se relèvent avec grâce. Tout autour règne une file de petites cloches suspendues, qui, avec celles des autres parties saillantes du monument, forment un carillon bruyant dès que le vent les agite.

Peu de temps après qu’on eut appris au Thibet la nouvelle de la mort du techou-lama, on découvrit l’enfant dans le corps duquel son âme avait passé ; son identité ayant été prouvée d’après les règles prescrites par les livres saints, le nouveau lama fut reconnu et proclamé.

Hastings, gouverneur général du Bengale, instruit de cette nouvelle, envoya une seconde ambassade au Thibet pour féliciter le jeune lama, et fit choix, pour remplir cette mission, de Samuel Turner, qui partit au mois de mai 1788, avec Roberts Saunders. Il traversa le Boutan, et entra dans le Thibet au mois de septembre. Il fut admis, à Techou-Loumbou, à l’audience du régent qui gouvernait pendant la minorité du lama. Le régent, après avoir exprimé son estime pour le gouverneur-général du Bengale, dit à Turner que, dès que l’empereur de la Chine avait été informé de la renaissance du lama, il avait fait partir pour le Thibet des ambassadeurs chargés de dépêches qui témoignaient sa satisfaction, et de présens pour le régent. Il lui recommandait en même temps d’avoir le plus grand soin de la personne du lama, de le faire élever dans la plus stricte retraite, et de ne laisser admettre aucun étranger en sa présence.

Cependant le régent, qui avait singulièrement à cœur d’obliger le gouverneur-général du Bengale, finit par accorder à Turner la permission de voir le jeune lama. Turner, après avoir pris congé du régent, partit de Techou-Loumbou, et le 3 décembre arriva au couvent de Terpaling, situé sur une haute montagne. C’est dans un palais situé au centre de ce monastère que résidait le lama, âgé de dix-huit mois. Il y devait rester jusqu’à ce qu’il fût parvenu à l’âge requis pour aller habiter le palais de Techou-Loumbou. Trois cents gheilongs logeaient dans le couvent pour remplir auprès du jeune lama les fonctions religieuses.

« Le 4, dans la matinée, dit Turner, j’eus la permission de paraître devant le lama. Il était sur son trône, ayant à sa gauche son père et sa mère, et à droite l’officier chargé particulièrement de le servir. Je m’avançai, je lui présentai le mouchoir blanc, et je lui offris, de la part du gouverneur-général, un collier de perles fines et de corail : on plaça devant lui le reste du présent. Après la cérémonie de l’échange des mouchoirs avec son père et sa mère, nous nous assîmes à sa droite. On nous servit du thé.

» Un grand nombre de Thibetains qui me servaient d’escorte, furent admis en sa présence, et obtinrent la faveur de se prosterner devant lui. Le jeune lama se tourna de leur côté et les accueillit avec un air d’affection et de bienveillance. Son père m’adressa la parole en thibetain. Son discours me fut expliqué par mon interprète. Il m’apprenait que le techou-lama dormait ordinairement jusqu’à l’heure où nous avions été introduits ; mais que ce jour-là il s’était éveillé de grand matin, et qu’on n’avait pu le retenir au lit plus long-temps. Le jeune lama ne levait guère les yeux de dessus nous. Lorsque nos tasses étaient vides, il paraissait inquiet, renversait la tête en arrière, fronçait le sourcil, et, ne pouvant parler, faisait du bruit jusqu’à ce que l’on nous eût de nouveau versé du thé. Il prit du sucre dans une tasse d’or, et allongeant le bras, fit signe à ses domestiques de nous le donner.

» Quoique je fusse vis-à-vis d’un enfant, je fus obligé de lui parler, car on me dit que son incapacité à répondre ne devait pas me faire penser qu’il ne comprenait pas les discours qu’on lui adressait. Je lui dis donc en peu de mots que le gouverneur-général avait été saisi de douleur en apprenant la nouvelle de son décès arrivé à la Chine ; qu’il n’avait cessé de déplorer son absence de la terre jusqu’à ce que sa réapparition eut dissipé le nuage qui avait obscurci le bonheur de la nation thibetaine, et qu’alors il avait ressenti, s’il était possible, une joie plus vive que n’avait été son affliction ; qu’il désirait qu’il pût long-temps éclairer le monde par sa présence, et qu’il espérait que l’amitié qui avait autrefois subsisté entre eux, loin de diminuer, s’accroîtrait encore, et que le lama, en continuant à montrer de la bienveillance envers ma nation, étendrait les liaisons de ses sujets avec ceux du gouvernement anglais.

» Tandis que je parlais, le jeune lama me regardait attentivement ; il fit plusieurs signes de tête ; comme s’il eût entendu et approuvé mes paroles sans pouvoir me répondre. Ses parens le contemplaient avec l’air de la plus tendre affection ; un sourire cordial exprimait leur satisfaction de sa conduite envers nous. Pour lui, il ne paraissait occupé que de nous. Silencieux et posé, il ne regardait pas ses parens comme il aurait pu le faire, s’il avait eu besoin d’être dirigé par leurs conseils.

» On conçoit qu’une scène si nouvelle et si extraordinaire était bien faite pour captiver toute mon attention.

» Le jeune lama annonçait beaucoup d’intelligence. Ses traits étaient réguliers, ses yeux noirs et petits ; il avait le teint brun, mais coloré, et la physionomie heureuse ; c’était un des plus beaux enfans que j’eusse vus.

» Je ne conversai pas beaucoup avec le père du lama. Il me dit qu’il était chargé par le régent de me fêter pendant trois jours, et ajouta qu’il comptait bien que je lui en accorderais un quatrième pour lui-même.

» Le 6, je retournai auprès du techou-lama, à qui j’offris des curiosité que j’avais apportées du Bengale. Il parut frappé d’une petite montre ; il la fit tenir devant lui, examina long-temps le mouvement de l’aiguille des minutes ; mais son admiration avait quelque chose de grave, et ne se ressentait pas de son âge. Au bout d’une demi-heure je me retirai.

» Déjà les fidèles arrivent en foule pour adorer le lama ; mais on n’en admet qu’un petit nombre en sa présence. Ils se croient très-heureux lorsqu’ils peuvent seulement le voir à une fenêtre, et qu’ils ont le temps de se prosterner devant lui le nombre de fois prescrit avant qu’il ait disparu. Ce jour-là une troupe de Kalmouks était arrivée à Terpaling. En sortant, je les vis rassemblés sur la place qui est devant le palais. Ils étaient debout, la tête nue ; ils avaient les mains jointes et élevées à la hauteur du visage, ils passèrent plus d’une demi-heure dans cette altitude ; leurs yeux fixés sur l’appartement du lama exprimaient l’inquiétude la plus vive. Enfin on le leur montra, ou du moins je l’imagine ; car ils élevèrent tout à coup au-dessus de leur tête leurs mains jointes, les ramenèrent devant leur visage, les posèrent sur leur poitrine ; puis, les écartant, ils tombèrent à genoux, et frappèrent la terre de leur front ; cérémonie qu’ils répétèrent neuf fois de suite. Ils s’avancèrent ensuite pour offrir leurs présens, qui étaient des lingots d’or et d’argent, et diverses productions de leur pays ; quand l’officier chargé de recevoir ces dons les eut entre les mains, les Kalmouks, s’éloignèrent en donnant de grandes marques de satisfaction.

» J’appris que ces sortes d’offrandes se répètent fréquemment, et forment une des sources les plus abondantes du revenu des lamas du Thibet.

» L’après-midi j’allai faire ma dernière visite au lama. Il me remit ses dépêches pour le gouverneur-général ; ses parens me chargèrent de lui présenter deux pièces de satin et d’y joindre leur complimens.

» Ils me firent présent en même temps d’une veste doublée de peau d’agneau, m’assurèrent qu’ils se souviendraient long-temps de moi, m’exprimèrent leurs regrets de ce que le lama était encore trop jeune pour converser avec moi, mais qu’ils espéraient me revoir lorsqu’il serait plus avancé en âge. Je répondis comme je le devais à ce compliment. Je reçus les écharpes d’adieu et je pris congé. »

Deux ans après le voyage de Turner, Hastings, qui attachait la plus grande importance à conserver l’amitié du lama, chargea de ses dépêches pour le Thibet, le gossein Pourounghir, qui était allé plusieurs fois en députation auprès du dernier techou-lama, qui l’avait même accompagné à Pékin, et qui avait été d’un grand secours à Turner, auquel il avait servi de guide. Il fut bien accueilli partout, et durant son séjour à Techou-Loumbou, eut de fréquentes entrevues avec le jeune lama et avec le régent, dont il reçut l’assurance positive de ses dispositions à encourager les relations commerciales établies entre le Bengale et le Thibet.

Pourounghir ne trouva aucun changement dans ce dernier pays, tout y était tranquille. Le seul événement qui eût marqué dans ses annales, avait été l’inauguration du techou-lama. Elle avait eu lieu l’année précédente. Pourounghir en écrivit les détails, qu’il tenait d’un autre gossein présent à la cérémonie.

L’empereur de la Chine donna en cette occasion une marque éclatante de son zèle et de son respect pour le chef suprême de sa religion. Dès le commencement de 1784 il envoya des ambassadeurs à Techou-Loumbou pour le représenter auprès du pontife, et rehausser la pompe de son installation. Le dalaï-lama, le vice-roi de Lassa, accompagnés de toute la cour, un des généraux chinois résidant à Lassa, avec une partie des troupes qu’il commandait, deux des principaux magistrats de cette ville, les supérieurs de tous les couvens du Thibet, et les ambassadeurs de Khien-long se réunirent à Techou-Loumbou.

Le vingt-huitième jour de la septième lune, correspondant à la mi-octobre, fut choisi comme le plus favorable à la cérémonie de l’inauguration. Quelques jours auparavant, le jeune lama avait été amené de Terpaling à Techou-Loumbou, avec toute la pompe et les hommages qu’on pouvait attendre d’un peuple enthousiaste dans une circonstance si solennelle. Jamais on n’avait vu un si grand concours rassemblé par la curiosité ou la dévotion. Tous ceux qui l’avaient pu étaient venus de toutes les parties du Thibet pour grossir le cortège. Cette affluence extraordinaire l’obligea de marcher si lentement, que l’on fut trois jours à parcourir la distance de Terpaling à Techou-Loumbou, qui n’est que de neuf lieues.

À une lieue en avant de Techou-Loumbou, on avait aplani et blanchi le chemin jusqu’à cette résidence ; de petites pyramides en pierre s’élevaient assez près les unes des autres. Le cortège passa entre deux rangs de prêtres qui s’étendaient de la dernière station aux portes du palais à Techou-Lombou, sur une longueur de trois lieues. Quelques prêtres tenaient à la main des torches ardentes faites d’une composition odoriférante, qui brûle lentement, et répand une odeur très-agréable ; d’autres portaient des instrumens de musique dont ils s’accompagnaient en chantant des hymnes. La foule des spectateurs se tenait en dehors des haies de prêtres ; les personnes qui appartenaient au cortège pouvaient seules marcher au milieu du chemin.

La marche s’ouvrait par trois gouverneurs de districts militaires, à la tête de six mille cavaliers armés d’arcs, de flèches et de mousquets. Après eux venait l’ambassadeur de la Chine, portant sur son dos, suivant l’usage de son pays, le diplôme impérial renfermé dans un tube de bambou ; puis le général chinois, avec ses soldats à cheval, et armés de fusils et de sabres ; ces troupes étaient suivies d’un groupe nombreux de Thibetains portant des étendards et des trophées, et précédant une troupe de musiciens dont les instrumens retentissaient au loin. On conduisait ensuite deux chevaux richement caparaçonnés portant chacun deux grandes cassolettes rondes, placées comme des paniers, et remplies de bois aromatiques qui brûlaient ; derrière eux s’avançait un vieux prêtre, décoré du titre de lama, qui portait une cassette renfermant des livres de prières et quelques-unes des principales idoles ; neuf chevaux magnifiquement enharnachés étaient chargés des ornemens du lama, et précédaient sept cents prêtres immédiatement attachés à sa personne pour le service journalier du temple ; on voyait ensuite deux hommes ayant chacun sur leurs épaules une grande bannière d’or de forme cylindrique, rehaussée en relief de figures symboliques : c’était un présent de l’empereur de la Chine.

Les douhouniers et les soupouns, ou échansons, distribuaient des aumônes, et précédaient immédiatement le trône du lama, qui était ombragé d’un dais magnifique, couvert d’un riche tapis, et porté par huit des seize Chinois qui se relayaient pour cet emploi. D’un côté du trône était le régent , de l’autre le père du lama ; il était suivi des supérieurs des couvens. À mesure que le cortège passait, les prêtres qui bordaient la haie, se rejoignaient à la file et terminaient la procession. À l’instant où le téchou-lama entra dans son palais, il fut annoncé par le mouvement répété d’une quantité prodigieuse de drapeaux, les acclamations de la multitude, les sons d’une musique solennelle, et le chant des prêtres.

Quand le techou-lama fut dans son appartement, le régent et son ministre partirent pour aller à la rencontre du dalaï-lama et du vice-roi de Lassa, qui venaient à Techou-Loumbou. Les cortéges se rencontrèrent le lendemain au pied d’une montagne, et le surlendemain ils entrèrent ensemble dans le couvent, où ils logèrent durant leur séjour à Techou-Loumbou.

Le troisième jour après son arrivée, le téchou-lama fut porté au grand temple, et vers midi il s’assit sur le trône de ses prédécesseurs. L’ambassadeur lui remit ses lettres de créance, qu’il déroula, et déposa à ses pieds les présens de l’empereur.

Les trois jours suivans, le dalaï-lama se rendit au temple auprès du techou-lama, et ils y remplirent avec tous les prêtres les cérémonies de la religion. Il paraît que ces rites complétaient la cérémonie de l’inauguration. Pendant ce temps, tous ceux qui se trouvaient dans la ville furent traités aux frais du gouvernement, et l’on distribua des aumônes abondantes. D’après les avis envoyés partout à l’avance, les réjouissances qui eurent lieu à Techou-Loumbou furent répétées dans toute l’étendue du Thibet. Les étendards furent déployés sur toutes les forteresses ; les habitans des campagnes passèrent le jour à danser et à se divertir ; il y eut la nuit des illuminations générales.

Plusieurs jours furent employés à offrir des présens et à donner des fêtes an nouveau lama, qui, à l’époque de son avènement au pontificat, n’était âgé que de trois ans. La cérémonie fut ouverte par le dalaï-lama ; les présens qu’il fit étaient d’une grande valeur, et la fête qu’il donna fut la plus magnifique de toutes. Le lendemain ce fut le tour du vice-roi de Lassa, et successivement du général chinois, des coloungs ou magistrats de Lassa, et des autres personnes de distinction qui avaient accompagné le dalaï-lama, enfin du régent de Téchou-Loumbou, et des officiers de son gouvernement.

Après avoir reçu des honneurs de toutes ces personnes, le techou-lama les traita successivement, et leur fit des présens. Ces fêtes durèrent quarante jours.

On insista beaucoup auprès du dalaï-lama pour qu’il prolongeât son séjour à Techou-Loumbou ; mais il s’excusa en disant qu’il ne voulait pas causer plus long-temps de la gêne à cette ville par la foule qui l’accompagnait partout ; il jugeait d’ailleurs qu’il devait abréger le plus possible son absence du siége de son autorité. Il repartit donc de Lassa avec sa nombreuse suite au bout de quarante jours. L’ambassadeur de la Chine prit également son congé et se mit en route pour retourner à Pékin. Ainsi se termina cette grande fête.

Dans la partie orientale du Thibet, entre l’Yalong à l’ouest, le Hong-ho au nord, et l’Yangtsé-kiang, habitent les Si-fan ou Toufan. Ces noms désignent aussi leur pays ; ces peuples sont une tribu d’Éleuths.

Les Chinois distinguent les Si-fan en deux peuples : l’un qu’ils appellent Hé-si-fan ou les Si-fan noirs ; l’autre, Hoang-si-fan, ou les Si-fan jaunes. C’est de la couleur de leurs tentes qu’ils tirent ces noms, et non de celle de leur teint, qui est également basané. Les Si-fan noirs ont quelques misérables maisons, et paraissent peu civilisés. Ils sont gouvernés par plusieurs petits chefs, qui dépendent d’un plus grand.

Les Si-fan jaunes sont soumis à certaines familles, dont l’aîné est créé lama, et prend l’habit jaune. Ces lamas, qui gouvernent chacun leur district, ont le pouvoir de juger les procès et de punir les criminels.

La plupart des Si-fan n’ont que des tentes pour habitations ; cependant quelques-uns ont des maisons construites en terre, et même en briques. Leurs habitations ne sont pas réunies ; elles forment tout au plus de petits hameaux de six à sept familles. Ils ne manquent pas des choses nécessaires à la vie. Leurs troupeaux sont nombreux, leurs chevaux petits, mais bien faits, vifs et robustes.

Les lamas qui gouvernent les Si-fan n’exercent point un empire bien rigoureux, pourvu qu’on leur rende certains honneurs, et qu’on soit exact à leur payer le tribut de Fo, qui est d’ailleurs fort léger.

On prétend qu’il y a quelque différence entre le langage de ces deux sortes de Si-fan ; mais comme ils s’entendent assez pour le commerce entre eux, ce sont apparemment deux dialectes de la même langue. Les livres et les caractères dont se servent leurs chefs sont ceux du Thibet. Quoique voisins des Chinois, leurs coutumes et leurs cérémonies ressemblent peu à celles de la Chine. Leurs usages se rapprochent plus de ceux du Thibet.

Ces peuples sont d’un naturel fier et indépendant, et ne reconnaissent qu’à demi l’autorité des mandarins chinois ; lorsqu’ils sont cités par les magistrats, il est très-rare qu’ils se rendent à leurs ordres. On n’en use pas envers eux avec beaucoup de rigueur, et on n’essaie pas de les forcer à l’obéissance, parce qu’il serait impossible de les poursuivre dans l’intérieur de leurs affreuses montagnes, dont le sommet est couvert de neige, même au mois de juillet.

Jadis ils ont eu une domination très-étendue, et des princes d’une grande réputation, qui se rendirent redoutables à leurs voisins, et donnèrent même de l’occupation aux empereurs de la Chine. Leur grandeur s’écroula vers le treizième siècle. Des troubles intestins amenèrent leur décadence et leur ruine finale. Depuis ce temps ils sont demeurés dans leur ancien pays, sans gloire et sans force, et trop heureux d’y vivre en repos, tant il est vrai que la division et la mésintelligence dans les familles qui gouvernent renversent presque toujours les monarchies les plus florissantes.

Quoique la forme du gouvernement ait changé parmi les peuples du Tou-fan, leur religion a toujours été la même. Ils sont très-attachés à la doctrine de Fo, et révèrent le grand-lama.

Leur pays est très-montagneux. On y rencontre quelques belles plaines. Plusieurs ruisseaux charrient de l’or. Les Si-fan savent assez bien le mettre en œuvre, surtout pour en faire des vases et de petites statues. Leur principal commerce est celui de la rhubarbe, qui croît en abondance dans leur pays.

En général, les productions du Si-fan ressemblent beaucoup à celles du Thibet, et l’on y trouve de même le borax dans un lac. Les montagnes dont ce pays est rempli sont bien plus hautes et plus inaccessibles du côté de la Chine que du côté du Thibet ; on pénètre dans cette dernière contrée sans beaucoup de peine, tandis que, pour entrer en Chine, il faut franchir des défilés très-difficiles. Lorsque le techou-lama fit son voyage 1778, il fut obligé d’attendre quatre mois à Coumboucoumba, bourgade des Si-fan, que les neiges lui laissassent le chemin libre pour continuer sa route vers Pékin. Cette bourgade est à quatre-vingt-six jours de route à l’est de Techou-Loumbou, et à peu près à égale distance de la capitale de l’empire chinois.

Les monts Keutaïsse, qui séparent au nord le Si-fan du Chen-si et du pays de Koko-nor, se prolongent du nord-est au sud-ouest, sur une longueur de 6000 lis (600 lieues), et vont joindre la partie de l’Himalaya qui borne le Cachemire à l’ouest. Ces chaînes de montagnes laissent entre elles, au nord de la source du Gange, un petit plateau dans lequel on remarque l’Oun-dés , province qui appartient au Thibet. Elle était jadis gouvernée par ses radjas particuliers qui étaient d’une famille radjpoute. À l’extinction de cette famille, l’empereur de la Chine s’en empara. Durant ces deux périodes, le pays était sans cesse inquiété par les Ladakis. Les attaques de ce peuple n’ont cessé qu’après que l’Oun-dés a été concédé en fief ou djaghir au dalaï-lama. La vénération des Ladakis pour ce saint personnage, chef de leur religion, les a fait renoncer à leurs incursions.

L’Oun-dés est un pays très-élevé et très-froid ; la surface des ruisseaux y est gelée tous les matins dans le mois d’août. Il est montagneux, et renferme des mines d’or. Les chèvres, qui fournissent le duvet dont on fabrique les châles de Cachemire, remplissent ses vallées et ses plaines, où l’on voit aussi des moutons et des yaks. Un voyageur assure que dans la plaine en avant de Ghertok il vit au moins quarante mille têtes de ces bestiaux ; mais il y avait peu de chevaux.

Ghertok ou Gortope est la principale bourgade du pays, parce qu’elle est la résidence du gouverneur envoyé de Lassa. Ce lieu ne consiste que dans une réunion de tentes, faites de de tissus grossiers de laine noire, et disposées en plusieurs groupes. Le deha ou garpan ( gouverneur) habite une hutte assez grande, construite en branchages et en mottes de terre.

Ghertok, malgré son peu d’apparence, est l’entrepôt d’un commerce important entre le Thibet et Ladak. L’agent du radja de Ladak y vient acheter la toison des chèvres. Le gouvernement de Lassa défend sous peine de la vie de la vendre à d’autres qu’à l’agent du radja, qui en achète annuellement pour une somme d’environ trois lacs de roupies (750,000 francs). Il en revend ensuite la plus grande partie aux négocians de Cachemire, qui attendent son retour et la paient argent comptant. Les négocians d’Amretsir, dans le voisinage de Lahor, prennent le reste.

Indépendamment de la laine des chèvres, les exportations de Ghertok consistent en grains, huile, sucre, coton, chites, fer, cuivre, plomb, étoffes de laine, perles, corail, cauris, nacre, dattes et amandes. Tous ces objets y viennent, soit de l’Indoustan, soit du Thibet.

Ghertok envoie à Ladak, pour le marché de Cachemire, de la laine à châle, de la poudre d’or, des lingots d’argent, du musc, des pelleteries, du cuir parfumé, de petits châles, de la porcelaine, du thé en gâteau, du sel, du borax et de petits chevaux.

Les Thibetains font ce commerce. Ils vont directement à Ladak, par une route qui passe au pied de l’Himalaya, et traverse un pays peu élevé. Ce commerce n’est exposé à aucune espèce d’empêchement ni de difficulté.

Au sud-est de Ghertok se trouve le lac Manassarovar, ou Mapang, que les Indous regardent comme sacré. On y apporte les cendres des personnes décédées. Il a au nord les monts Caïlas, et au sud l’Himalaya. Des voyages récens ont fait connaître que le Gange n’y prenait pas sa source, mais qu’il sortait du pied d’un pic très-haut, situé au milieu du versant méridional de l’Himalaya, à près de quarante lieues à l’ouest du Manassarovar. Ce lac n’est séparé que par une langue de terre, du Rayanradh, autre lac qui donne naissance à une rivière formant le principal courant d’eau du Set-ledge supérieur. Cette rivière se joint, dans les plaines du Pendjab, au Sindh, ou Indus, dont la source, suivant les nouvelles relations, se trouve dans les hauteurs qui bordent au nord le Ravanradh. Toutes les eaux de la province se jettent dans une de ces deux rivières.

L’Oun-dés abonde en sources d’eau chaude ; quelques-unes sont sulfureuses. Le bois est fort rare dans tout ce pays. On y supplée par l’ajonc, qui pourtant n’est pas très-commun.

Parmi les villes de l’Oun-dés nommées par les voyageurs, on remarque Daba, Kien-lang, Dhoumpou. Elles renferment, comme Ghertok, des tentes de drap grossier et des maisons en briques sèches, peintes en gris et en rouge. Les plus considérables de ces villes ou bourgades ont un temple, un monastère et un lama. Celui qui réside à Daba est le chef des ecclésiastiques de la province : elle forme en quelque sorte son diocèse. La plupart de ces villes sont situées sur les montagnes à des élévations considérables au-dessus des rivières, presque toujours dans un enfoncement qui les met à l’abri de la violence du vent, et sur des pointes de rochers où la neige ne peut s’amonceler. Les villes qui n’offrent pas la réunion de ces avantages sont désertées pendant l’hiver par leurs habitans ; ils vont alors habiter des villages mieux abrités.

Les habitans des villes mettent à profit les espaces de bon terrain qui se trouvent dans leur voisinage, sur le bord des ruisseaux, pour y cultiver de l’orge, du seigle et d’autres grains susceptibles de croître sous ce climat rigoureux. Ailleurs l’œil n’aperçoit que des montagnes couvertes de neige, des rochers arides, des plaines à peu près dépouillées de verdure, fréquemment revêtues d’efflorescences salines, et où l’homme ne s’occupe d’ouvrir le sein de la terre que pour en retirer de l’or. Quelques mines sont exploitées par le moyen de galeries. Le pays produit à peine la quantité de grains nécessaire à sa consommation ; il reçoit sa provision annuelle d’orge et de riz des habitans du pays montagneux au sud de l’Himalaya.

Une poste à cheval va régulièrement de Ghertok à Lassa, dont la distance est de 230 lieues. Le pays qui sépare ces deux villes est médiocrement peuplé. Les chèvres qui donnent la laine des châles se trouvent jusqu’à Lassa : on dit que la toison des moutons des environs de cette ville est plus fine que dans l’Oun-dés. Les marchands de Lassa achètent à Gortope des étoffes de laine aux négocians de Ladak. Le passage de la partie de l’Himalaya au sud de l’Oun-dés présente toutes les difficultés décrites par d’Andrada. Mais où se trouve la ville de Chaparangue, où résidait le roi ou radja qui l’accueillit si bien ? c’est ce que l’on ignore aujourd’hui ; à moins que ce ne soit Tchangaprang, ville située sur le Dsampkho-son, à l’est de Lassa.

On a obtenu des renseignemens plus positifs sur Ladak. On sait que cette ville est la résidence d’un prince indépendant, qui porte le titre de radja du Khourd-Thibet ou petit Thibet. Elle est située à dix journées de route, à l’ouest de Ghertok, et à la même distance au nord-est de Cachemire. Elle est baignée par le Sindh, qui vient de l’Oun-dés, et que l’on appelle aussi rivière de Ladak ou Leh. Il paraît que, pour aller de Ghertok à Ladak, on suit un plateau très-élevé, sans avoir de montagnes à franchir. Le commerce de Ladak avec Cachemire est considérable. Les Cachemiriens qui viennent à Ladak acheter la toison de chèvres, particularité dont le P. Désideri avait parlé, y apportent beaucoup de safran, qui s’envoie ensuite dans le Thibet où l’on en fait une grande consommation pour le service divin. Il arrive aussi à Ladak des caravanes d’Yerkend et de Bokhara, dans lesquelles se trouvent quelquefois des Tartares et des Kalmouks, qui sont sujets de l’empire de Russie.

Quoique le radja de Ladak prenne le titre de souverain du petit Thibet, il paraît que tout le pays compris autrefois sous cette dénomination ne reconnaît pas son autorité. Le petit Thibet, ou pays de Ladak, est le grand Thibet de Bernier et de Désideri. Quant à leur petit Thibet, ou Baltistan de ce dernier, c’est probablement la contrée qui forme au nord et à l’ouest la continuation du plateau où est Ladak. Suivant les relations les plus récentes, ce pays très-élevé est montagneux, froid et médiocrement peuplé. Il est traversé, du nord au sud, par le Kameh, qui traverse à Pendjcora la partie de l’Himalaya connue sous le nom d’Hindoukoch, et va se réunir à un affluent du Sindh. Ses habitans portent le nom de Kobis, vivent sous des tentes, ont cependant des villes, et professent le mahométisme ; ils sont soumis à quatre radjas qui exercent une autorité despotique. Ces princes sont fréquemment en guerre avec le roi de Caboul, leur voisin à l’ouest. Il a profité du défilé de Pendjcora, qui est praticable pour les chameaux, pour entrer dans ce pays sauvage, et soumettre un de ces petits princes.

Le plateau de Ladak ou du haut Thibet est borné, sous le 39 degré de latitude, par une chaîne de montagnes qui court de l’est à l’ouest, et bien moins haute que l’Himalaya ; elle forme la limite naturelle entre le Thibet et la petite Boukharie. La route qui mène de Ladak dans ce pays traverse cette chaîne au défilé de Khoumdam, auprès duquel est un glacier. La longueur de cette chaîne, à laquelle on donne le nom de Pamer, est de cent lieues : elle coupe les diverses routes par lesquelles on va du sud à Yerkend ; son escarpement est beaucoup plus considérable au sud qu’au nord. De ce dernier côté, elle se confond imperceptiblement avec le plateau de la petite Boukharie.

FIN DU DIXIÈME VOLUME.
  1. Ce passage se trouve tome VIII, page 6.
  2. C’est le marronnier d’Inde. Des voyageurs modernes l’ont trouvé dans ces contrées.
  3. Voyez tome VI, page 262.
  4. Voyez tome VIII, page 35.
  5. Voyez tome VI, page 343.
  6. C’est une écharpe de soie blanche fabriquée en Chine.
  7. Religieux indou.