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Claude Barbin (p. viii-xxi).



AU LECTEUR,



TOus ceux qui connoiſſent l’ancienne Rome, ſçavent ce que c’eſt que Coriolan : & ce ſeroit faire tort à mes Lecteurs, que de vouloir les en inſtruire. Je me contenteray de marquer quelques circonſtances plus obſcures de mon Hiſtoire, que l’on pourroit prendre, ſans cela, pour des inventions de la Poëſie.

Plutarque & Tite-Live ne s’accordent pas ſur les noms des perſonnes qui eurent part à cette action. Tite-Live nomme le General des Volſques Attius Tullus, la mere de Coriolan Veturie, & ſa femme Volumnie. Au contraire, Plutarque donne le nom de Volumnie à la mere, celuy de Virgilie à la femme, & celuy de Tullus Auſidius au Volſque. J’ay preferé ces derniers noms aux premiers, parce qu’ils m’ont ſemblé plus commodes à noſtre Langue ; quoy que peut-eſtre l’authorité de l’Autheur Grec, qui les rapporte, ſoit moins forte que celle du Romain.

Valerie n’eſt point un Perſonnage fabuleux, comme quelques-uns ont crû. C’eſt elle, diſent ces Autheurs, à qui les Dieux inſpirerent le deſſein d’envoyer vers Coriolan ſa mere, & ſa femme ; & qui les conduiſit elle-meſme au Camp des Volſques. Ainſi, puiſque Virgilie n’y parut veritablement que ſous la conduite de cette Dame, j’ay pû feindre avec vray-ſemblance qu’elle n’y parut que ſous ſon nom : & que ce nom jetta Auſide & Coriolan dans une erreur, qui ne fait pas une des moindres beautez de la Piece.

L’ordre rigoureux de Coriolan contre les Deputez Romains, qui eſt le fondement de ma Fable, eſt fondé ſur la verité de l’Hiſtoire. Denys d’Halicarnaſſe rapporte, qu’il fit défenſe à ces Deputez de revenir dans ſon Camp ; & qu’il les menaça de les traiter en Eſpions, pour ſe delivrer de l’importunité de leurs prieres. I’ay adjouſté à ce motif la crainte des ſoupçons des Volſques, qui devoient eſtre offenſez de ſa trop grande facilité à recevoir trois & quatre fois des Deputations inutiles.

Pour ce qui eſt de ſon caractere, ceux qui m’ont blaſmé de l’avoir trop attendry, luy font tort de le croire à l’égard de ſa mere & de ſa femme tel qu’il eſtoit à ſes ennemis. Le meſme Coriolan que ſa ferocité naturelle, & la rigueur de ſa vertu rendoient ſi terrible, & ſi odieux à la populace de Rome, ne peut tenir ſes pleurs à l’abord de deux perſonnes ſi cheres. Avant meſme qu’elles euſſent ouvert la bouche pour luy parler, il fuſt emporté par ſa tendreſſe comme par un torrent, à ce que dit Plutarque : & au rapport de Denys d’Halicarnaſſe, il s’abandonna aux mouvemens les plus paſſionnez dont le cœur humain ſoit capable. Il n’eſtoit pas meſme dans un âge à ſe défendre de ces douces foibleſſes. Tite-Live l’appelle jeune homme au Siege de Coriole, qui ne preceda ſa mort que de cinq ans. Et puiſque dans la verité des choſes, les pleurs de deux femmes eſtoufferent en un ſeul jour, & par un ſeul entretien toute la violence de ſes reſſentimens, il faut dire qu’il ne perdit la vie que pour avoir eu l’ame trop tendre. Ie ne voy donc pas quelle raiſon il y a de ſe le figurer comme un homme glacé par le froid de l’âge, & par l’auſterité de ſa vertu. I’ay fait aſſez éclater cette auſterité dans les Scenes où il s’agit principalement des intereſts de ſa gloire, au premier & au quatriéme Acte. Mais dans les Scenes où il ménage ceux de ſon amour ; je me ſuis contenté d’interrompre de temps en temps le cours de ſa tendreſſe par quelques ſubits retours de colere, qui ſervent à marquer ſon caractere naturel, & les combats qu’il rend pour le ſouſtenir contre l’amour.

La mere de Coriolan que j’ay miſe à l’écart à cauſe de ſon grand âge, & ſa femme que j’ay changée en maiſtreſſe, ſont deux libertez ſi commodes, & que tant de gens trouvent ſi fort à leur gré, que je dois avoir peu d’égard à la critique de quelques eſprits delicats, qui ſe croyent ſeuls en droit de tourner les circonſtances de l’Hiſtoire à leur avantage. Ie n’ignore pas que Virgilie n’euſt eu des enfans de ſon mariage : mais ce mariage eſtoit ſi recent, & ces enfans ſi petits au temps de l’exil de Coriolan, que deux ans apres, au rapport de Plutarque, lors que Valerie vint trouver Volumnie dans ſa maiſon, pour concerter le deſſein de leur ſortie, elle trouva ces meſmes enfans, qui joüoient ſur le ſein de leur mere. Cela ſuffit, pour faire voir que le Parachroniſme n’eſt pas ſi criminel dans l’uſage que j’en ay fait : ayant mis les choſes en telle diſpoſition, que le jour de l’exil de Coriolan, eſtoit celuy-la meſme qu’il avoit deſtiné pour ſon mariage.

C’eſt avec la meſme liberté que j’ay changé le temps & le lieu de ſa mort. Elle arriva chez les Volſques dans une ſedition qu’Aufide excita contre luy. Il eſt certain que ce fuſt dans la meſme année, & ſous les meſnes Conſuls qui gouvernoient Rome durant le Siege : & depuis cette mort juſqu’à la fin de l’année il ſe paſſa tant de choſes, qu’il faut croire que la mort de Coriolan ſuivit de bien prés ſon retour au païs des Volſques. De ſorte que je n’ay avancé les évenemens que de peu de jours, quand je l’ay fait mourir au Camp devant Rome, & la nuit meſme du Décampement.

Quelqu’un pourroit-il s’en offenſer, apres que toute la France a donné de ſi juſtes applaudiſſemens à une Piece, où tous les perils que Cæſar courut en Egypte apres la mort de Pompée, & plus d’une année de ſa vie eſt reſſerrée avec tant d’art & tant de majeſté dans l’eſpace du jour dramatique ? Apres que la mort de Pyrrhus a eſté ſi heureuſement tranſportée de Delphes à Buthrot, par un Autheur qui eſt ſi bien entré dans l’eſprit des Anciens, & dans les plus tendres endroits du cœur de l’homme ? On ne luy a pas non plus reproché l’admirable caprice d’Hermionne, qui eſt la premiere à ſe deſeſperer de la mort de Pyrrhus, dont ſa jalouſie eſt la ſeule cauſe : & qui tourne contre Oreſte, qu’elle a choiſi pour en eſtre l’inſtrument, toute la fureur qu’elle ſembloit devoir également faire tomber ſur luy, & ſur Andromaque ſa rivale. C’eſt cet exemple qui m’a enhardy à choiſir Camille pour faire un récit paſſionné de la mort de Coriolan, & à luy donner pour ſon frere qui en eſt l’autheur, des ſentimens ſi violens de dépit & de vangeance. Ma conduite, & celle de ce grand Autheur, ſont appuyées ſur des raiſons priſes de la nature des mouvemens de noſtre ame. Dans les atteintes ſubites de pluſieurs paſſions oppoſées, la derniere bleſſure eſt touſiours la plus ſenſible. De deux biens que l’on recherche avec ardeur, celuy que nous perdons nous inſpire avec plus de douleur le regret de ſa perte, que la poſſeſſion de celuy qui nous reſte ne nous inſpire de plaiſir. Ainſi Camille eſt plus vivement touchée de la perte impreveuë de Coriolan, que du plaiſir de la vangeance qu’elle pourroit exercer ſur ſa rivale : & le coup qu’Aufide vient de porter à ſon cœur eſt plus cruel & plus penetrant que l’injure qu’elle avoit receuë de Virgilie. C’eſt pourquoy dans cet inſtant, elle regarde ſon frere comme ſon principal ennemy, & ſa rivale luy devient chere par la conformité de leurs intereſts, & de leurs paſſions.

I’adjouſte que je crois avoir aſſez bien eſtably la vertu, & la moderation de Camille à l’égard de Virgilie, pour la rendre capable de cet effort. Pour ce qui eſt du rang qu’elle tient dans le Gouvernement de l’Eſtat & de l’Armée : l’exemple de Tanaquil & de Tullie que je fais rapporter par Albin dés la premiere Scene, ſuffit, ce me ſemble, pour l’authoriſer. Son humeur guerriere a ſon modelle dans la Camille de l’Æneïde, qui eſtoit Volſque auſſi bien qu’elle, & qui avoit formé aux exercices des Amazonnes pluſieurs Filles de la meſme Nation. C’eſt de là que j’ay tiré exprés le nom, & une partie du caractere de cette Princeſſe.

Ma principale gloire eſt de n’avoir point dépleu dans un ſujet que l’on n’avoit pû juſqu’à preſent aſſujettir aux regles du Theatre : & que tant de fameux Autheurs n’auroient pas abandonné à ceux qui voudroient ſuivre leurs pas, s’ils l’euſſent cru capable de quelque ornement & de quelque grâce. I’avouë que je dois une partie de ſon ſuccez aux ſoins de ceux qui l’ont repreſenté : & quoy que leur propre gloire les engageait à faire tous leurs efforts pour reüſſir dans les ſujets ſerieux dont on les croyoit moins capables que des Comiques ; je ne laiſſe pas de leur avoir obligation d’avoir deſabuſé le Public d’une erreur qui ne leur eſtoit guere plus deſavantageuſe qu’à moy, qui n’auray plus tant de ſujet de craindre pour les Pieces que j’eſpere leur confier à l’avenir.