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Claude Barbin (p. 60-71).

ACTE V




Scène PREMIERE



AUFIDE, VIRGILIE.


AUFIDE.


ENfin l’amour l’emporte, & Rome eſt hors de crainte :
Nous luy donnons la paix ſans retour & ſans feinte.
Les Chefs & les ſoldats ont gouſté mes raiſons.
Vous commandez, Madame, & nous obeïſſons.
C’eſt à vous maintenant de couronner mon zele,
De ſeconder les vœux de ce peuple fidelle,
Et dans ce meſme Camp m’engageant voſtre foy…



VIRGILIE.

Mais la voſtre, Seigneur, eſt-elle bien à moy ?
Gardez-vous vos ſermens ? pourquoy voy-je l’armée
D’une fureur nouvelle à l’aſſaut animée ?
Pourquoy ces feux brillans autour de nos rempars ?
Ce deſordre, ces cris pouſſez de toutes parts ?
De voſtre amour, Seigneur, c’eſt là le premier gage ;
Et ſur cette aſſurance on veut que je m’engage ?


AUFIDE.

Non, n’apprehendez rien de ce trouble impreveu :
Coriolan luy-meſme & ma ſœur l’ont émeu.



VIRGILIE.

Coriolan ?



AUFIDE.

Quoy donc ? ignorez-vous ſa fuite,
Et l’eſtat déplorable où ma ſœur eſt reduite ?
De vos bontez pour moy Coriolan ſurpris,
Honteux de devenir l’objet de vos mépris,
Sans eſpoir de trouver ailleurs un autre azile,
Suivi de quelques Chefs s’eſt ſauvé dans la ville.
En ſe ſauvant, luy-meſme en a ſemé le bruit.
Camille a veu par là tout ſon eſpoir détruit,
Et d’un ardent dépit auſſi-toſt enflamée
Sur ſes pas vers vos murs faiſant marcher l’armée,
Elle croit par la peur forcer vos Citoyens
À luy rendre l’ingrat qui ſort de ſes liens.
Quoy qu’il arrive enfin la paix eſt reſoluë.



VIRGILIE.

Et qui me répondra de voſtre retenuë ?



AUFIDE.

Moy, Madame, qui viens mourir à vos genoux ;
Si vous croyez mon cœur complice de leurs coups.
Moy, qui viens de leur foy me livrer pour ôtage ;
Et que peut apres tout executer leur rage ?
Mon rival fugitif leur dérobe ſon bras,
Le mien n’obéït plus qu’à vos divins appas.



VIRGILIE.

Et que me ſert qu’enfin le voſtre m’obeïſſe,
Si ce peuple toûjours ſujet à ſon caprice
Aux loix que vous donnez paroiſt ſi peu ſoûmis,
Qu’à vos yeux il inſulte à vos nouveaux amis.

Faites-vous obeïr. Qu’on mette bas les armes :
Qu’on tariſſe à jamais la ſource de mes larmes :
Qu’on parte. Juſques-là qu’exigez-vous de moy ?
Avez-vous quelque droit de pretendre à ma foy ?
Eſclave d’une ſœur vous me parlez en maiſtre ?



AUFIDE.

Madame, on m’obeït : je le feray connaiſtre.
La nuit s’avance : avant le retour du Soleil,
Vous reverrez mon Camp dans un autre appareil.
Rome n’aura de nous aucun ſujet de crainte.
Mais, Virgilie, au moins voyez-moy ſans contrainte ?
Vos yeux me ſeront-ils d’eternels ennemis ?
Eſt-ce là cet accueil que vous m’aviez promis ?
De mon rival enfin regretez-vous la fuite ?



VIRGILIE.

Non, Seigneur.



AUFIDE.

Voyez donc ſon indigne conduite,
Il a ſçeu malgré nous que ſelon vos ſouhaits,
Mon amour aux Romains alloit donner la paix.
Sans doute qu’il prétend m’en ravir l’avantage,
Qu’il veut que cette paix paſſe pour ſon ouvrage,
Et qu’il porte aux Romains, feignant de les ſervir,
La nouvelle d’un bien qu’il n’a pû leur ravir.
Ouvrez les yeux, Madame, & nous faites juſtice,
Recompenſez l’amour, puniſſez l’artifice :
Et monſtrez aux Romains en couronnant ma foy,
Qu’ils ne doivent leur vie & leur repos qu’à moy.



VIRGILIE.

Qu’à vous ? C’eſt dõc ainſi que l’on perd la memoire
Du Heros qui chez vous amena la victoire ?
Qui vous abandonnant à vos premiers deſtins,
La peut encor d’icy porter chez nos voiſins ?

C’eſt par Coriolan que j’ay dû ſauver Rome :
Je l’ay fait. Et c’eſt moy qui fais fuïr ce grand homme.



AUFIDE.

Vous !



VIRGILIE.

J’allois par pitié vous en faire un ſecret,
Si voſtre emportement eut eſté plus diſcret.
Mais exiger de moy qu’à l’inſtant…



AUFIDE.

Infidelle,
Ingrate, c’eſt donc là le prix de tant de zele ?
Quoy, lorsqu’à mon amour égalant mes bien-faits,
Je prefere au triomphe une honteuſe paix :
Lorsqu’à vos intereſts je ſoûmets ma vengeance,
Vous m’abuſez icy d’une vaine eſperance ?
Et juſques dans mes fers vous oſez m’outrager ?



VIRGILIE.

J’y ſuis encor, Seigneur : vous pouvez vous vanger.
Vous avez mille bras pour m’arracher la vie :
Mais vous n’en avez plus pour perdre ma Patrie ;
Et toutes vos rigueurs me donnent peu d’effroy,
Si vous ne pouvez plus eſtre cruel qu’à moy.



AUFIDE.

Ah ! de quelque façon que voſtre orgueil me nõme,
Vous verrez qui ie ſuis ſur les cendres de Rome.
Si contre-elle autrefois mes efforts furent vains,
Je n’avois point alors à punir vos dedains.
Ma valeur par l’amour n’eſtoit point animée.
J’aime : d’un pareil feu Camille eſt enflamée ;
Tous deux à nous vanger nous ſommes engagez.
Craignez pour ennemis deux amans outragez.
Je cours aveuglément où la fureur me guide.
Je reviens : mais non plus incertain & timide

Par de nouveaux reſpects combattre voſtre cœur :
Vous ne me reverrez que maiſtre & que vainqueur.







Scène II




VIRGILIE ſeule.


QUoy ? de ce deſeſpoir dois je craindre la ſuite ?
Non, qu’Aufide pluſtoſt ſonge à prendre la fuite.
Il menace en vain Rome ; & tels ſont ſes deſtins,
Qu’elle ne peut perir que par ſes propres mains.
Coriolan luy-meſme entreprend ſa défence.
Luy-meſme dans ſes murs eſt en pleine aſſurance.
Que crains-je ? dans ce trouble & cet aſſaut confus,
Ne vois-je pas deſia tous mes Tyrans vaincus ?
Ils ſemblent oublier que je ſuis dans leur chaiſne.
Mes Gardes ſont épars… mais qu’eſt-ce qui me geſne ?
D’où vient que malgré moy mon cœur craint leur courroux ?
J’ay mis tout ce que j’aime à couvert de leurs coups
À leurs reſſentimens je reſte ſeule en proye.
Quoy ? lâche, ton peril doit-il troubler ta joye ?
Un ſi foible intereſt merite-t-il ces pleurs,
Qui du vainqueur de Rome ont eſté les vainqueurs ?
Si tu meurs, en mourant tu vois Rome immortelle
À Rome, ainſi qu’à toy Coriolan fidelle.
Mais ſi de tes Tyrans le courroux amorty
Laiſſe… Que vois-je ? Albin, vous n’eſtes point party ?





Scène III



VIRGILIE, ALBIN.


ALBIN.


NOn, Madame, & vers vous Coriolan m’envoye.
Il n’a pû vous laiſſer à ſon rival en proye,
Ny ſans vous ſe reſoudre à partir de ces lieux.
Il vous attend, Madame.



VIRGILIE.

Albin, je tremble. Ô Dieux !
Tandis que dans ce Camp je vois tout en allarmes,
Que ſur Rome & ſur luy chacun tourne les armes,
Que je le crois enfin loin de ſes ennemis,
Il eſt au milieu d’eux ! que m’avoit-il promis !
Helas ! il eſt perdu.



ALBIN.

Non, calmez voſtre crainte.
Il a promis ; il veut vous obeïr ſans feinte,
Madame : mais craignant qu’on ne ſuivit ſes pas,
Du bruit de ſon départ amuſant les ſoldats,
Il a pris loin de Rome une route ſecrete,
Et va chez les Veïens chercher une retraite :
D’où bien-toſt ſans peril achevant ſes deſſeins,
Il pretend avec vous ſe rejoindre aux Romains.
C’eſt dans le bois prochain que plein d’un nouveau zele
Il vous attend, ſuivy d’une eſcorte fidelle.

Deux Gardes ſont gagnez. Le reſte diſſipé
Dans le commun effroy ſe trouve envelopé :
Vous eſtes libre enfin. La nuit nous favoriſe.
Marchons, Madame.



VIRGILIE.

Helas ! Albin, quelle entrepriſe !
Qu’en pouvez vous attendre ! & quand nos ennemis
Au ſoin de me garder ſe ſeroient endormis ;
Le deſtin veille aſſez à traverſer ma flame.
Je ne le verrai plus.



ALBIN.

Vous le verrez, Madame.
Sa mere eſt deſia libre, elle eſt meſme avec luy.
C’eſt voſtre ſeul péril qui fait tout leur ennuy.
On n’attend plus que vous, & ſi quelque diſgrace…







Scène IV



VIRGILIE, ALBIN, SABINE.


SABINE.


AH ! Madame, arreſtez le ſort qui vous menace,
Accourez.



VIRGILIE.

Où Sabine.



SABINE.

Où vos cruels amans
Touchent tous deux peut-eſtre à leurs derniers momens.


VIRGILIE.

Ô Ciel !



SABINE.

Coriolan n’avoit point pris la fuite.
On nous avoit trompez, on vous avoit ſeduite.



ALBIN;

Qu’entends-je !



SABINE.

Aufide à peine eſt ſorty d’avec vous
Les yeux étincelans d’amour & de courroux,
Qu’avec empreſſement il a cherché Camille,
Reſolu de tout perdre ou d’emporter la ville.
Animé de fureur il court de toutes parts
Ralier par ſes cris les eſcadrons épars.
Mille feux qui par tout redoublent les allarmes
Dans un bois prés d’icy font briller quelques armes,
Il y marche, il y voit quelques Chefs amaſſez.
C’eſtoit Coriolan, ſa mere…



VIRGILIE.

C’eſt aſſez.
C’eſt moy qui l’ay conduit dans ce peril funeſte :
Allez, Albin, courez. Je prevoy tout le reſte,
Sabine : Je conçois avec quelle fureur
Aufide ſe ſera ſervy de ſon bon-heur.
Il aura ramaſſé pour abbatre un ſeul homme
Tout ce qu’il preparoit contre les murs de Rome.
Mais en vain par ſa perte il croit me conquerir.
J’ay dequoy me vanger puiſque ie ſçai mourir.
Au moins ſi ſes amis… Dy-moy, que fait Camille ?
Voit-elle ce combat avec un œil tranquile ?
Ce cœur de tant d’ardeur autrefois enflamé
Peut-il abandonner ce qu’il a tant aimé.



SABINE.

La voicy.





Scène V



CAMILLE, VIRGILIE, SABINE.


CAMILLE.


NOn, cruels, ſa mort ſera vangée.

Plus l’Auteur m’en eſt cher, plus je ſuis outragée.
Qu’on cherche Virgilie.



SABINE.

Ô Dieux, Aufide eſt mort !



VIRGILIE.

Madame, je le vois, à cet ardent tranſport.
L’ardeur de le vanger juſtement vous anime.
Vangez-le, j’y conſens. Voicy voſtre victime.
Aufide a ſuccombé. Prenez…



CAMILLE.

Ah ! pluſt aux Dieux !
Sa mort eut épargné ſon forfait à mes yeux !
Je ne l’aurois point veu ce frere inexorable
Plonger de ſes foldats le fer impitoyable
Dans le ſang d’un Heros qui n’avoit pour ſoûtien
Que ſa ſeule valeur, voſtre amour & le mien.
Coriolan n’eſt plus.



VIRGILIE.

Il n’eſt plus ! Ah ! Madame,
Le falloit-il punir de l’excez de ma flame ?
N’eſtoit-ce pas ſur moy qu’il falloit vous vanger ?
Peut-eſtre apres ma mort il auroit pû changer.

Sa flame avec le temps ſe ſeroit ralentie.
Rendez-le moy, cruelle, ou m’arrachez la vie.



CAMILLE.

Perdons-la toutes deux, ou vangeons ſon trépas :
Mais ne m’imputez point des ſentimens ſi bas.
Si je vous diſputois l’empire de ſon ame,
Ce n’eſtoit point ſa mort que pourſuivoit ma flame.
J’ay voulu l’emporter ſur vous par mon ſecours,
Et meriter ſon cœur en défendant ſes jours.
J’arrivois au moment qu’accablé par le nombre,
Connu par ſa valeur malgré l’horreur de l’ombre,
Sur cent morts, vils objets de ſon dernier courroux,
Ce Heros eſt tombé percé de mille coups.
Auſſi-toſt ſur l’amas de ce cruel carnage
La douleur & l’amour m’ont ouvert un paſſage.
Sa mere s’efforçoit le ſerrant dans ſes bras,
En arreſtant ſon ſang d’arreſter ſon trépas.
J’ay joint mes cris aux ſiens, mes ſoins à ſa foibleſſe,
Et tel eſt mon mal-heur que malgré ma tendreſſe,
J’ay veu dans ſes regars plus ardens & plus doux
Qu’il croyoit, me voyant, jetter les yeux ſur vous.
Cette erreur réveillant les reſtes de ſa flame,
Sur ſa lèvre mourante a ſuſpendu ſon ame,
Et tiré de ſon cœur ce dernier ſentiment :
I’obeys, Virgilie, & meurs en vous aimant.



VIRGILIE.

Ah ! mon amant vivroit s’il vous avoit aimée.
C’eſt moy…



CAMILLE.

Profitons mieux du trouble de l’armée
Signalons noſtre amour, non par ce deſeſpoir
Dont les timides cœurs ſe forment un devoir.
Vous, imitez ſa mere. Elle remporte à Rome
Les reſtes glorieux de ce valeureux homme.

Suivez-la. Ramaſſez tout le peuple Romain
Contre un cruel amant, contre un frere inhumain.
Animez contre luy les trois parts de la terre.
Moy deſia dans ce Camp j’ay commencé la guerre.
Ouy, l’horreur de ſon crime & l’éclat de mes cris,
Des Chefs & des ſoldats luy font des ennemis.



VIRGILIE.

Pour vanger un amant ſoyons d’intelligence,
J’y conſens. Partageons le ſoin de la vangeance ;
Et que de noſtre amour tout l’Univers charmé
Doute qui de nous deux l’avoit le plus aimé.



CAMILLE.

Madame, Aufide vient pour enlever ſa proye,
Allez. Dérobez-luy ſa plus ſenſible joye.
N’attendez point icy qu’un barbare vainqueur
Pour prix de ſes forfaits demande voſtre cœur.
Laiſſez au deſeſpoir l’amour qui le tranſporte.
Venez. Mille ſoldats vous ſerviront d’eſcorte ;
Et vous verrez Aufide accablé ſous leurs coups,
S’il eſt aſſez hardy pour courir apres vous.



Fin du cinquiéme & dernier Acte.



Extrait du Privilege du Roy.


PAr Grace & Privilege du Roy donné à S. Germain en Laye le 5. Mars 1676. Signé, Par le Roy en ſon Conſeil, DESVIEUX : Il eſt permis au Sieur Gaspard Abeille, de faire imprimer, vendre & debiter, par tel Imprimeur ou Libraire qu’il voudra choiſir, un Livre intitulé Coriolan, pendant le temps & eſpace de ſix années, à commencer du jour qu’il ſera achevé d’imprimer pour la premiere fois ; Avec deffenſes à toutes personnes, de quelque qualité & condition qu’elles ſoient, d’imprimer ou faire imprimer ledit Livre, à peine de mil livres d’amende, de tous dépens, dommages & intereſts, comme il eſt plus au long porté par leſdites Lettres.

Regiſtré ſur le Livre de la Communauté des Imprimeurs & Libraires. D. THIERRY, Syndic.

Et ledit Sieur Abeille a cédé ſon droit de Privilege à Claude Barbin, Marchand Libraire à Paris, ſuivant l’accord fait entr’eux.

Achevé d’imprimer pour la premiere fois le 28. Mars 1676.