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Claude Barbin (p. 45-59).
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ACTE IV




Scène PREMIERE



AUFIDE, CAMILLE.


AUFIDE.


OÜy, ma ſœur, je vous dois & l’honneur & la vie.
Je perdois l’un & l’autre en perdant Virgilie.
Sous l’erreur de ſon nom vous l’éloigniez de nous.
Elle alloit ſe choiſir à Rome un autre époux :
Et d’un frivole eſpoir ma tendreſſe nourrie,
N’euſt attendu qu’en vain l’ombre de Valerie.



CAMILLE.

Vous ne me devez rien. C’eſt l’effet du hazard.
Je me ſervois moy ſeule empeſchant ſon depart.
Je croyois que l’ingrat adoroit ma captive ;
Que ſa premiere ardeur me paroiſſoit moins vive ;
Mais qu’en vain j’arrachois Virgilie à ſes vœux,
Puisqu’il tenoit icy par de plus tendres nœuds.
Ainſi pour me vanger avec plus d’aſſurance,
Sur ce nouvel objet j’ay fixé ma vangeance :
Au point de ſon départ je l’ay fait arreſter.
Ô Ciel ! de quel plaiſir oſai-je me flater !

Je touchois au moment où j’aurois pu ſans crime
À mon amour ſeduit immoler ſa victime :
Convaincre mon amant d’une infidelité :
Et par honte ou par crainte abattre ſa fierté.
Helas ! dans ma captive il cachoit Virgilie.
Il veut qu’on la luy rende, il s’emporte, il s’oublie,
Il menace, & toûjours mon amour outragé…



AUFIDE.

Ne vous repentez pas de m’avoir obligé,
Ma ſœur. Voſtre fortune à la mienne eſt égale.
L’Hymen va dans mes bras jetter voſtre rivale :
Et vous verrez bien-toſt Coriolan confus
Briguer voſtre tendreſſe, & craindre vos refus.
Je ne m’abuſe point. J’ay reveu Virgilie :
J’ay peint Rome à ſes yeux dans Rome enſevelie,
Ses maux, les miens, j’ay mis paix & guerre à ſes choix,
Pourveu qu’elle voulut me ſouffrir ſous ſes loix.
Elle m’y ſouffre : enfin mes offres l’ont touchée :
À ſon cruel amant je l’ay preſque arrachée.
Elle ne peut ſouffrir ſon endurciſſement.
J’ay promis : elle attend l’effet de mon ſerment.
Quoyque de quelques Chefs Coriolan diſpoſe,
Vous pouvez tout, ma ſœur, hazardez quelque choſe
Inſpirez aux ſoldats le deſir d’un repos,
Qui leur doit aſſurer le fruit de leurs travaux.



CAMILLE.

Partons. Il n’eſt ſoldat, ny Chef qui ne nous ſuive :
Mais vous tenez-vous ſeur du cœur de ma captive ?
Et ſi de vos progrez Coriolan jaloux
Prenoit pour les Romains des ſentiments plus doux,
Croyez-vous que ce cœur charmé de vos promeſſes,
Ne rallumeroit point ſes premieres tendreſſes ?
Et qu’en ſes premiers fers n’oſant ſe r’engager…


AUFIDE.

Ah que mon rival change. Eſt-il temps de changer ?
Quoy ? vous croyez qu’auprès des beaux yeux qu’il irrite,
Un changement forcé luy tint lieu de merite ?
Non, ſans doute, ils feront juſtice à mon amour ;
Et pour Coriolan ſeront fiers à leur tour.
Mais il a pour changer l’ame trop inflexible.
Ou d’abord ou jamais il ne devient ſenſible.
Il vient à moy. Je vais d’une nouvelle ardeur
Contre les aſſiegez réveiller ſa fureur.
Allez ; & du ſuccez ſoyez moins allarmée.



CAMILLE.

Répondez-moy de luy : je réponds de l’armée.







Scène II



CORIOLAN, AUFIDE.


AUFIDE.


VOicy l’heure fatale, où vous aviez promis
Que le Romain au Volſque enfin ſeroit ſoûmis.
Quand voulez-vous, Seigneur, répondre à noſtre attente ?



CORIOLAN.

Dés que je reverray l’armée obeïſſante ;
Et que ceux qui l’ont miſe autrefois ſous ma loy,
Ceſſeront d’employer ſes forces contre moy.


AUFIDE.

Les Volſques qui ſous vous ont tant acquis de gloire,
Auroient-ils pû ſi-toſt en perdre la mémoire ?



CORIOLAN.

Eux & vous perdez-la, Seigneur, je le permets.
Je ſçais en obligeant oublier mes bien-faits :
Mais je ſçais encor mieux à quoy l’honneur m’engage ;
Et je ne ſçeus jamais oublier un outrage.
Si pour tous mes travaux je n’attends aucun prix,
Apprenez que j’attends encor moins vos mépris.



AUFIDE.

Nos mépris ? eſt-ce moy, Seigneur, qui vous mépriſe ?
Moy qui pour vous vanger ſoûtiens cette entrepriſe ?
Qui vous aſſoſſiant à ma gloire, à mon rang,
Pour vous de mes ſoldats prodigue icy le ſang,
Et qui maiſtre abſolu de la beauté que j’aime,
N’ay pour toucher ſon cœur eu recours qu’à vous-meſme ?



CORIOLAN.

Et ſi de voſtre amour j’eſtois le ſeul ſoûtien,
Pourquoy donc avez-vous deſeſperé le mien ?
Falloit-il par l’excez d’une rigueur nouvelle,
Me rendre des Romains la haine moins cruelle ?
S’ils ont juſqu’à ce jour perſecuté mes feux,
Vous m’eſtes plus contraire & plus barbare qu’eux.
Leurs coups tombant ſur moy reſpectoient Virgilie.
En me chaſſant de Rome ils ne l’ont point bannie :
Mais vous Tiran d’un cœur qui m’a donné ſa foy,
Vous n’aſſaſſinez qu’elle & n’épargnez que moy.
C’eſt elle qu’on bannit : elle que l’on m’arrache.
Je la ſuivray, Seigneur, je veux bien qu’on le ſçache.


AUFIDE.

Et moy, Seigneur, duſt-il m’en couſter un forfait,
Je maintiendray le don que vous m’en avez fait.
Elle eſt à moy. Songez à me tenir parolle.



CORIOLAN.

Ah ! ne vous flatez point de cet eſpoir frivole.
Valerie eſt à vous : Virgilie eſt à moy.
J’ay promis de ranger l’une ſous voſtre loy :
Vous de favoriſer ma paſſion pour l’autre :
Je tiendray ma parolle : & vous, tenez la voſtre.
Si leurs noms par hazard ont eſté confondus,
Leurs droits ne le ſont point, ou ne le ſeront plus :
Et ſi de ce hazard on ſoûtient le caprice ;
Par raiſon ou par force on m’en fera juſtice.



AUFIDE.

Non, la feinte n’eſt point l’ouvrage du hazard.
À ces noms confondus vous aviez trop de part.
Dés que de ces deux noms l’erreur vous fuſt connuë,
Vous deviez détromper une ame prevenuë,
Qui foiblement encor captive en ſes liens,
Par reſpect pour vos feux auroit éteint les ſiens.
Mais que vous ayiez pû dans un cruel ſilence,
Pour me deſeſperer nourrir mon eſperance ;
M’abuſer ſous l’appas d’une feinte amitié :
Trahir enfin, trahir ſans honte & ſans pitié
Un cœur pour ſon mal-heur trop ſincere & trop tendre,
C’eſt ce que d’un Heros je ne ſçaurois comprendre ;
À moins que par l’eſpoir d’un indigne repos,
Le Romain n’ait en vous affoibli le Heros.



CORIOLAN.

Toûjours Rome, & toûjours la meſme defiance
Nourrira dans ce Camp la deſobeïſſance ?

Et l’on redoublera ces injuſtes éclats,
Pour tenter contre moy la foy de nos ſoldats ?
Seigneur, j’ay promis Rome : & dés ce jour peut-eſtre
Si je ſuis maiſtre icy, je vous en feray maiſtre.
J’y vole : mais avant que de ſortir d’icy,
Du ſort de Virgilie il faut eſtre éclaircy.
Je veux la voir. Je veux qu’en rival magnanime
Tâchant par vos reſpects de gagner ſon eſtime,
Vous la laiſſiez en paix diſpoſer de ſon cœur
Pour celuy…



AUFIDE.

C’en eſt fait ; vous la verrez, Seigneur.
Je vous en donne icy ma parolle pour gage :
Mais voyez bien à quoy la voſtre vous engage.
Je conſens qu’elle foit arbitre entre nous deux ;
Qu’elle faſſe elle-meſme un choix ſelon ſes vœux.
Je vous promets de plus que ſans me plaindre d’elle,
J’en ſubiray la loy favorable ou cruelle ;
Vous de meſme ; & tous deux reünis pour jamais,
Amis non plus rivaux…



CORIOLAN.

Oüy, je vous le promets.
Accordez-moy ſa veuë, & je tiens ma promeſſe,
Duſſay-je à ſes dédains expoſer ma tendreſſe.
Pourveu que vous laiſſiez le choix en ſon pouvoir,
Je conſens…



AUFIDE.

C’eſt aſſez, Seigneur, vous l’allez voir.





Scène III



CORIOLAN, ALBIN.


CORIOLAN.


MAis, ô Ciel ! d’où luy vient cette ſubite joye ?
Sous quel eſpoir, Albin, m’ouvre-t-il cette voye ?
Penſe-t-il enlever Virgilie à mes ſoins ?
Non non, c’eſt là de luy ce que je crains le moins.
Elle-meſme en ce lieu m’accablant de ſes plaintes,
Tantoſt à ſon égard a raſſuré mes craintes ;
Et ſi je la dois croire au ſujet d’un rival,
C’eſt l’amour d’un Romain qui doit m’eſtre fatal.
Cependant à le voir ſi plein de confience,
Il ſemble avoir ſur moy gagné la preference.
Il me brave, il me traite en amant negligé.



ALBIN.

Quoy ? Seigneur, Virgilie auroit-elle changé ?
Les nouvelles rigueurs qu’il exerce ſur elle
Sont de foibles attraits pour faire une infidelle.
Aufide comme vous inexorable…



CORIOLAN.

Ô Dieux !
Quel abiſme de maux ſe preſente à mes yeux ?
Mais ſi dans les travaux qu’entraiſne la victoire,
Las de tant de longueurs, dégouſté de la gloire,
Aufide à Virgilie avoit enfin promis
De traitter deſormais les Romains en amis ;

Si par un tel effort Virgilie obligée
De ſes premiers ſerments ſe croyoit dégagée ?
Qu’elle n’euſt plus pour moy que haine & que mépris ?



ALBIN.

Sans doute il obtiendroit Virgilie à ce prix.
Mais d’un pareil effort le croyez-vous capable ?
Aux yeux de ſes ſoldats ſe rendroit-il coupable ?
Il ſçait que leurs eſprits ſont prompts à s’allarmer.
Il ſçait…



CORIOLAN.

Ah ! quand on aime, on ne ſçait rien qu’aimer.
Peut-eſtre que d’Aufide ignorant les intrigues,
Aſpirant à la fin de deux ans de fatigues,
Ces peuples inconſtans recevront de ſa main
Ce qu’ils refuſeroient de celle d’un Romain.
La paix qui de ma part leur tiendroit lieu d’outrage,
Sans doute leur plaira devenant ſon ouvrage ;
Et j’auray la douleur de perdre en un ſeul jour
Le fruit de la victoire & celuy de l’amour ;
De me voir éloigner par la feinte d’un homme
Du cœur de Virgilie, & des rempars de Rome.
À ces deux coups, Albin, je ne puis reſiſter.
Mon courage ſuccombe. Il n’en faut plus douter,
Virgilie a promis : & ſon ame timide
A payé de ſa foy la laſcheté d’Aufide.
Je ſuis trahi. Je voy qu’on a conclu la paix.
Les ſoldats m’ont fait voir moins d’ardeur que jamais.
La jalouſe Camille à mes deſſeins contraire,
Aura glacé leur ame en faveur de ſon frere.
Aufide pour l’aſſaut n’excite ma fureur,
Que pour me déguiſer ma perte & ſon bon-heur.

Je le voy, Je le ſens. Quel party dois-je prendre ?
À Virgilie, Albin, pourrois-je encor pretendre ?
Crois-tu qu’un cœur ſoûmis, des yeux humiliez,
Puſſent trouver encor quelque grâce à ſes piez ?
Qu’aux ſoûpirs des Romains mon ame enfin ouverte…
Non, perfides Romains, i’ay juré voſtre perte.
Vous perirez.



ALBIN.

Eh quoy ? Seigneur, que ferez-vous,
Quand vous n’aurez contre eux qu’un impuiſſant courroux ?
Quand les Volſques laſſez de ſervir voſtre haine,
Vous laiſſeront en proye à la fureur Romaine ?
Que pourrez-vous tout ſeul ?



CORIOLAN.

Qu’ils partent les ingrats :
Qu’ils me laiſſent chercher de plus fidelles bras :
Qu’ils aillent adorer dans leurs Villes craintives,
De leurs nouveaux amis les dépoüilles captives.
Que craignons-nous ? apres tant de crimes commis,
Les Romains, cher Albin, manquent-ils d’ennemis ?
N’eſt-il plus de Veïens, de Toſcans, de Samnites ?
Crois-tu que des Latins les forces ſoient détruites ?
Donnons, donnons un Chef à tant de braves cœurs.
Mais d’où vient qu’à regret je ſens couler mes pleurs ?
Ah ! barbare, du moins ſois ſenſible à tes larmes.
Tu trouveras par tout des ſoldats & des armes,
Des cœurs pour ta vangeance ardens à s’animer :
Mais où trouver un cœur qui veuille encor t’aimer ?
Et vainqueur des Romains, maiſtre de l’Italie,
Ces noms te rendront-ils une autre Virgilie ?


ALBIN.

Non, ne la perdez pas. Les Dieux en ce moment
Vous inſpirent, Seigneur, ce tendre ſentiment.
Vous pouvez d’un rival prevenir l’entrepriſe.
La foy de tous les Chefs vous eſt encor ſoûmiſe.
Faites-les advertir & leur parlez de paix :
Vous verrez leurs deſirs répondre à vos ſouhaits :
Et ſi c’eſt par vos ſoins que Rome eſt delivrée,
L’eſperance d’Aufide eſt bien mal aſſurée.
Virgilie à l’inſtant condamnant ſon courroux…



CORIOLAN.

Tu me flates en vain… mais elle vient à nous.
Albin, cours aſſembler tous les Chefs dans ma tente,
Helas ! que ſur mon cœur Virgilie eſt puiſſante !
Et qu’avec les Romains ſes yeux ſont bien d’accord
À conſpirer ma honte, & peut-eſtre ma mort !







Scène IV



CORIOLAN, VIRGILIE.


VIRGILIE.


JE vous croyois, Seigneur, au pié du Capitole.
Ne m’avez-vous donné qu’une crainte frivole ?
Et le ſoin de me voir vous fait-il negliger
Celuy que vous devez avoir de vous vanger ?



CORIOLAN.

Madame, je n’ay plus de victoire à pourſuivre.
Mon unique devoir eſt de ceſſer de vivre ;

Et de laiſſer enfin au gré de vos ſouhaits,
Vous, mon heureux rival, & les Romains en paix.



VIRGILIE.

Vous nous laiſſer en paix ? mais ingrat, à quel titre
De leur ſort & du mien vous faites-vous l’arbitre ?
De quel pouvoir icy pouvez-vous vous flater ?
Non, vous n’eſtes puiſſant qu’à nous perſecuter.
J’ay trouvé des amis d’un zele plus ſincere,
Qui font en ma faveur ce que vous n’oſiez faire.
Il n’eſt plus temps pour vous d’oſer me ſecourir.



CORIOLAN.

Eh bien, Madame, il eſt encor temps de mourir.
Je le voy, les Romains emportent la victoire.
L’amour de mon rival vous a vendu ſa gloire.
Voſtre cœur eſt à luy.



VIRGILIE.

Non, je n’ay rien promis :
Mais la ſimple douceur d’un peu d’eſpoir permis,
Sur tous ſes ſentiments me rend plus ſouveraine,
Que mon fidelle amour ne l’eſt ſur voſtre haine.
Cependant je n’ay point ſur luy depuis trois ans,
Mille droits que ſur vous m’ont acquis vos ſerments.
Un ſeul de mes regards luy tient lieu de parolle.
Rougiſſez en cruel, tandis que je m’immolle ;
Et que j’enſevelis l’amour que j’ay pour vous,
Dans l’eternelle horreur d’aimer un autre époux.



CORIOLAN.

Ah ! ſi nulle pitié pour mes maux ne vous reſte ;
Au moins épargnez-vous un deſtin ſi funeſte.
N’expoſez point ainſi le repos de vos jours.



VIRGILIE.

J’auray dans mes chagrins la gloire pour ſecours.
Cherchez à voſtre gré le repos de la vie,
Je verray dans mes maux vos plaiſirs ſans envie.

Que m’importe des jours heureux ou mal-heureux ?
Sauver Rome, Seigneur, eſt tout ce que ie veux.



CORIOLAN.

Sauvez-la. Je ſoûmets à vos piez ma vengeance.
Pour ce courroux eſteint ayez quelque indulgence.
Voyez-moy tel que Rome eſtoit à mes genoux.
Sauvez-la : mais qu’au moins ie la ſauve avec vous,
N’allez point emprunter une main eſtrangere,
Pour reparer les maux que la mienne a pü faire.
C’eſt à moy de briſer les fers que j’ay forgez ;
De vanger vos appas que j’ay ſeul outragez
Il eſt vray que mon ame à ſon crime attachée,
D’un repentir moins lent devoit eſtre touchée :
Mais ſi celuy d’Aufide a prevenu le mien,
De combien mon amour precede-t-il le ſien ?
Avant luy, j’ay trois ans d’amour & d’eſperance :
J’ay ſur tous mes rivaux trois ans de preference :
J’ay dans cet inſtant meſme où j’attends le trépas,
Voſtre cœur qui pour moy ſoûpire encor tout bas.
J’ay pour moy les témoins de ces tendres allarmes,
Vos ſoûpirs, vos regards, ces vertueuſes larmes
Que ſur un criminel vos yeux laiſſent tomber,
Et que tous vos dédains n’ont pû me dérober.
Croyez-en ces témoins, Charmante Virgilie ;
Et ne me perdez pas pour ſauver ma Patrie.
Loin de vous impoſer cette barbare loy,
Laiſſez agir l’amour qui vous parle pour moy ;
Ou ſi voſtre devoir à ma mort vous engage,
Condamnez-moy de grace avec plus de courage,
Cachez-moy…



VIRGILIE.

Je ne puis : & malgré mon courroux,
Coriolan, ie ſens que mon cœur eſt pour vous.
Levez-vous, je vous rends…


CORIOLAN.

Ô Ciel ? Mais quoy ? Madame,
Suſpendez-vous encor le bon-heur de mon ame ?
Vous vous taiſez au point que je me crois vainqueur ?
Qu’il ſemble qu’à mes vœux vous rendiez voſtre cœur ?
Cette flateuſe ardeur auſſi-toſt ralentie…



VIRGILIE.

Mais ſi je vous le rends c’eſt fait de voſtre vie.
Seigneur, voſtre rival a conceu quelque eſpoir.
Je le vois, je le ſouffre, il doit partir ce ſoir,
Il en attend le prix ; c’eſt mon cœur qu’il demande :
Je vous le rends. À quoy faut-il que ie m’attende ?
De quel œil verra-t-il voſtre amour couronné,
Luy ravir ce qu’au ſien il croyoit deſtiné ?



CORIOLAN.

Ah ! l’amour ſçaura bien conſerver ſes conqueſtes :
Et ie redoute peu de pareilles tempeſtes.



VIRGILIE.

Craignez tout d’un rival & puiſſant & jaloux ;
Tandis que vous ſerez preſent à ſon courroux.
Si vous voulez mon cœur, mettez en aſſurance
Ce don que mon amour fait à voſtre conſtance.
Partez avant la nuit, Seigneur. Dés ce moment
Emportez mon amour & ſauvez mon amant.
Allez à Rome.



CORIOLAN.

Moy, Madame, que ie fuye ?
Que j’aſſure en fuyant le repos de ma vie ?
Quel forfait, quelle honte exigez-vous de moy ?



VIRGILIE.

N’importe, mon amour vous preſcrit cette loy.
L’amour change en vertus les crimes qu’il ordonne.


CORIOLAN.

Mais l’amour permet-il que ie vous abandonne ?
Que pour ma ſeureté, pour celle du Romain,
Je vous laiſſe au pouvoir d’un rival inhumain ?
Non, ſi j’immole tout au ſoin de ma Patrie,
N’attendez pas encor que ie vous ſacrifie.
Si ie vous laiſſe icy, concevez la rigueur
Qu’exerceront ſur vous & le frere & la ſœur.
Pour vous perſecuter tout ſera legitime.
Seule de leurs fureurs vous ſerez la victime.
Et moy loin du peril j’attendray plein d’effroy
Le ſuccez des combats que vous rendrez pour moy ?
Vous voulez me bannir dans ces triſtes murailles,
Où j’irois loin de vous pleurer vos funerailles ?
Non non, Rome ſans vous eſt pour moy ſans appas,
Mon exil eſt par tout où ie ne vous vois pas.
Deux ans d’abſence, helas ! devroient bien nous fuſſire,
Quel ſupplice nouveau me voulez-vous preſcrire ?
Et pourquoy vous vanger par tant de cruautez,
Des ſoûpirs & des pleurs que ie vous ay couſtez ?



VIRGILIE.

Laiſſez-m’en donc le fruit que ie puis en pretendre ;
Et ne m’obligez pas deſormais d’en répandre,
Voſtre perte, Seigneur, eſt certaine en ces lieux,
Où la paix & l’amour vous rendent odieux.
Au nom des Dieux, fuyez, n’en ayez point de honte.
De cette fuite un iour l’amour vous tiendra conte.
Laiſſez au Ciel le ſoin de diſpoſer de moy ;
Et me laiſſez celuy de vous garder ma foy.
Faites par un excez d’amour & de tendreſſe,
Pour affranchir mon cœur du chagrin qui le preſſe,
Pour preſerver vos jours d’un indigne trépas,
Tout ce que vous feriez, ſi vous ne m’aimiez pas.


CORIOLAN.

Ouy, je voudrais partir, aimable Virgilie ;
Mais à trop de perils j’expoſe voſtre vie.
J’ay beau tourner vers Rome & mes pas & mes yeux ;
Je ne puis m’éloigner de ces funeſtes lieux.
Que vous diray-je enfin ? une force cruelle
Quand ie veux vous quitter malgré moy me rapelle ;
Mon cœur dans ſes deſirs chancelant & confus
Me dit que ſi ie pars, ie ne vous verray plus.
Il ne ſera point dit que ie vous abandonne.
Vous m’en preſſez en vain, c’en eſt fait.



VIRGILIE.

Je l’ordonne,
Coriolan, partez ; ou pour ſauver vos jours,
Il me faudra d’Aufide emprunter le ſecours ;
Et peut-eſtre à vos yeux… ſi vous m’aimez de grace,
Dérobez noſtre amour au ſort qui le menace.
Contre voſtre rival fortifiez mes vœux :
Et détournez un coup qui nous perdroit tous deux.
Adieu.



CORIOLAN.

Vous me fuyez ? mais que viens-je d’entendre ?
Quel adieu ? cõment faire ? à qui dois-je me rendre ?
Pour en deliberer ie n’ay plus qu’un moment.
Ciel, ſoûtiens le Romain, & protege l’amant.



Fin du quatriéme Acte.