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Claude Barbin (p. 17-31).
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ACTE II




Scène PREMIERE



CAMILLE, SABINE.


SABINE.


TAndis que tout le camp s’abandonne à la joye,
Madame, à quels chagrins demeurez-vous en
proye ?
Et d’où vient qu’en un temps pour vous ſi glorieux,
Des larmes en ſecret eſchapent de vos yeux ?



CAMILLE.

As-tu fait advertir cette aimable Romaine,
Sabine ?



SABINE.

Elle eſt encor dans la tente prochaine,
Où ſa mere avec elle, & leurs Dames en pleurs,
Devant Coriolan font parler leurs douleurs :
Mais, ſans manquer aux loix que le reſpect m’impoſe,
De cet empreſſement puis-je ſçavoir la cauſe ?
Quel plaiſir aurez-vous d’eſſuyer ſes chagrins ?
De la voir devant vous accuſer les Deſtins ?
Et peut-eſtre blâmer…


CAMILLE.

N’importe, qu’elle vienne.
Je veux la voir, unir ma douleur à la ſienne :
Et puisqu’il faut ouvrir mon ſecret à tes yeux,
Je vay me declarer pour Rome.



SABINE.

Vous ? ô Dieux !
Sur le point de joüir des fruits de la victoire,
Vous-meſme pouvez-vous en refuſer la gloire ?
Eh quoy ? Songez-vous bien, Madame, que c’eſt vous
Qui de Coriolan allumez le courroux ?
Et qui n’avez conceu d’amour pour ce grand hõme,
Qu’autant qu’il a conceu de haine contre Rome ?



CAMILLE.

Oüy, je l’aimay, Sabine, & pour me l’engager,
L’amour ingenieux me fiſt tout ménager.
Je crus que le portant à haïr ſa Patrie,
Sa haine s’eſtendroit juſques à Virgilie.
Helas ! que le ſuccez répond mal à mes vœux !
Le ſeul aſpect de Rome a redoublé ſes feux.
Il n’enviſage plus avec la meſme haine
Ces deteſtables murs où ſon amour l’entraiſne.
C’eſt l’ardeur d’y revoir l’objet qui l’a charmé,
Qui pour ſe les ouvrir le tient encore armé :
Et bien-toſt ſa valeur s’y faiſant un paſſage,
Du mépris de mes vœux ira luy faire hommage.
N’en doutons point. Si Rome eſt ſoûmiſe à ſa loy,
Vainqueur pour Virgilie, il eſt perdu pour moy.



SABINE.

Pour vous qui luy donnant un glorieux azile,
L’avez ſi bien vangé de ſon ingrate Ville :
Vous qui de ſon pouvoir authoriſant l’éclat…



CAMILLE.

L’excez de ſa vertu le force à m’eſtre ingrat,

Sabine ; avant l’exil qui me le fit connaiſtre,
De ce cœur que je brigue il n’eſtoit plus le maiſtre.
Je ſçeus qu’à Virgilie engagé dés long-temps,
Ses vœux toûjours pour elle avoient eſté conſtans :
Et qu’il falloit, tandis qu’il ſoupiroit loin d’elle,
Pour m’en faire un amant en faire un infidelle.
Je l’entrepris. Et luy vainement combattu,
Sans ceſſe à mes bien-faits oppoſa ſa vertu.
Ah ! qu’elle devoit bien eſtouffer ma tendreſſe !
Rien moins. Sa reſiſtance augmenta ma foibleſſe.
Apres mille ſoûpirs & mille vains détours,
Il fallut de mon frere emprunter le ſecours.
On vit Coriolan : on parla d’alliance :
De mon penchant ſecret on luy fit confidence :
Et s’il n’euſt pas encor diſpoſé de ſa foy,
Il n’euſt point balancé pour s’engager à moy.
Il l’avoua luy-meſme : & cet aveu ſincere
Alluma mon amour pluſtoſt que ma colere.
Heureuſe Virgilie, à qui tant d’ennemis
N’ont pu ravir un cœur trop conſtamment ſoûmis !
De ce bon-heur, Sabine, il faut que je la prive.
Elle n’en peut joüir ſi Rome n’eſt captive.
Puiſſe Rome à jamais garder ſa liberté !
Et par nos vains efforts accroiſtre ſa fierté !
Puiſſe Coriolan voir apres tant de peine,
Mal-gré luy ſa Patrie à couvert de ſa haine ;
Et la laiſſant en paix au lieu de l’accabler,
N’emporter que l’honneur de l’avoir fait trembler !
Alors pour me vanger de l’amour qu’il me donne,
S’il n’eſt à moy, qu’au moins il ne ſoit à perſonne ;
Et que ſans Virgilie il ſouffre autant d’ennuy,
Que j’en reſſentiray de n’eſtre pas à luy.
C’eſt à quoy je me veux ſervir de Valerie.
Elle eſt à ma Rivale eſtroitement unie.

Je la renvoye.



SABINE.

Eh quoy ? voſtre frere y conſent,
Luy qui dans les tranſports de ſon amour naiſſant…



CAMILLE.

Oüy, j’ay fait approuver ſon départ à mon frere :
À ſon repos, au mien, il eſt trop neceſſaire.
Il le voit, & luy-meſme en prevoyant l’effet,
Il m’applaudit déja de tout ce que j’ay fait.
Nous avons aſſez loin porté noſtre victoire,
Deſrobons pour l’amour quelque temps à la gloire.
La guerre & le repos ont chacun leurs attraits,
Mais voicy Valerie, apprens tous mes ſecrets.







Scène II



CAMILLE, VIRGILIE, SABINE.


CAMILLE.


EH bien, vous avez veu Coriolan, Madame ?
Sans doute vos diſcours ont attendry ſon ame :
Ou ſi vous n’avez pû nous ravir ſon appuy,
Au moins vous ne devez vous en prendre qu’à luy.
Quoy qu’un tel entretien peut nous eſtre contraire,
Nous vous l’avons permis ſeulement pour vous plaire :
Des attraits ſi puiſſans n’ont jamais d’ennemis.



VIRGILIE.

 
C’eſt là de vos vertus ce qu’on m’avoit promis,

Madame. Elles avoient raſſuré mon courage :
Mais de Coriolan j’attendois davantage,
Nos cris autour de luy n’ont éclaté qu’en vain.



CAMILLE.

Le Volſque a dõc le cœur moins dur que le Romain :
Et ſi Coriolan vous paroiſt inflexible,
Aufide à vos ſoûpirs euſt eſté plus ſenſible ;
Et l’amour l’euſt rendu favorable à des pleurs,
Qu’avec ſi peu de fruit vous prodiguiez ailleurs.



VIRGILIE.

Helas ! ce n’eſt poïnt là ce que mes pleurs prétendent,
Madame : c’eſt un peu de pitié qu’ils demandent,
Je ne veux qu’obtenir au nom des Immortels,
Qu’on ne les vienne point chaſſer de leurs autels ;
Qu’on nous laiſſe arroſer de larmes impuiſſantes
Les cendres de nos murs encor toutes fumantes ;
Et qu’on en abandonne à la Poſterité,
Ces reſtes pour témoins que nous avons eſté.



CAMILLE.

Peut-eſtre pourrez-vous obtenir davantage,
Et voſtre liberté vous en eſt un preſage.
Je vous la rends.



VIRGILIE.

Apres cet excez de bonté,
Dois-je…



CAMILLE.

Vous me devez quelque ſincerité,
J’attends cela du moins de voſtre complaiſance.
Avoüez-le. Un deſſein autre que l’on ne penſe
Vous fait accompagner les Veſtales icy ;
Et Rome ne fait pas voſtre plus grand ſoucy.



VIRGILIE.

Moy ! qu’un autre intereſt…


CAMILLE.

Je ſçay qu’à Virgilie
Une tendre amitié depuis long-temps vous lie ;
Que le bruit d’un Hymen dont on parle chez nous,
A donné quelque allarme à ſon amour jaloux ;
Et qu’enfin vous venez confidente fidelle
Voir ſi Coriolan ſe ſouvient encor d’elle,
Je le ſçay. C’eſt en vain que vous en rougiſſez.
Je ne me trompe point.



VIRGILIE.

Madame.



CAMILLE.

C’eſt aſſez.
De ce que vous voyez vous-meſme allez l’inſtruire.
Sur tout apprenez-luy ce que je vais vous dire.
C’eft moy qui fais ſervir à mon reſſentiment
Le bras victorieux de ſon fidelle amant.
C’eſt moy qui l’ay conduit au pié de vos murailles,
Qui luy fait des Romains haſter les funerailles,
Qui luy mets dans les yeux cet éclatant courroux,
Qu’il n’a pas meſme oſé moderer devant vous.
Mais quelque ardent qu’il ſoit par l’eſpoir de me plaire,
D’un ſeul de mes regards j’eſteindray ſa colere :
Et Rome le verra prompt à la ſoulager,
Dés qu’en luy pardonnant il croira m’obliger.
Allez à Virgilie en porter la nouvelle,
C’eſt ce que ſon amour attend de voſtre zele.
Vous qui n’ignorez pas ce qui peut l’allarmer,
Parlez ; quel jugement pourra-t-elle en former ?



VIRGILIE.

Helas ! vous pouvez bien l’apprendre par mes larmes ;
Il faut, Madame, il faut que tout cede à vos charmes,

Rien n’y peut reſiſter. Ah ! leur fatal éclat,
Du plus fidelle amant a fait le plus ingrat.
Je ne le voy que trop. L’air dont il m’a receuë,
Sa honte qu’il n’a pu déguiſer à ma veuë,
Le trouble de ſes yeux, l’embarras de ſon cœur,
Tout m’a de ſon amante annoncé le mal-heur.
Son ame de mes pleurs en vain enorgueillie,
Ne me craignoit pas moins qu’elle euſt craint Virgilie :
Mes yeux qu’il évitoit avecque tant de ſoins,
De ſa premiere flame ont eſté les témoins.
Il s’en ſouvient, & ſouffre une peine cruelle
De rougir devant moy d’une flame nouvelle.
Il ſçait trop l’intereſt que je prens à nourrir
Ce feu, que j’ay veu naiſtre, & que je vois mourir.
Que je plains Virgilie, helas ! ſurvivroit-elle
À ſon pays détruit par ſon amant rebelle !
Que dis-je ? ſonge-t-elle en ce cruel moment
Qu’après trois ans d’amour elle n’a plus d’amant ?
Tant de ſerments ſi ſaints n’ont donc fait qu’un parjure ?
Madame, à vos appas mes larmes font injure :
En vain pour les cacher je fais ce que je puis.
Mal-gré moy…



CAMILLE.

Je conçois l’excez de vos ennuis.
Ils ne m’offencent point : mais j’ay peine à comprendre
Que l’amitié produiſe une douleur ſi tendre.
Aux maux de Virgilie avez-vous tant d’égard ?



VIRGILIE.

Ah ! ſes maux à mes pleurs n’õt que la moindre part.
Je pleure mon pays reduit à l’eſclavage,
Puisqu’en de nouveaux fers Coriolan s’engage.

Nous nous flations tandis qu’il aimait parmy nous,
Que ſon amour pourroit balancer ſon courroux :
Mais enfin vos appas engageant ce grand homme,
Rompent le ſeul lien qui l’attachoit à Rome :
Nous perdons tout eſpoir de détourner ſes coups,
Et Rome eſt à vos piez, ſi ſon cœur eſt à vous.



CAMILLE.

Oüy, ſon cœur eſt à moy : mais ſa foy chancelante
Tient encor mal-gré luy pour ſa première amante ;
Faites qu’avec ſon cœur il me donne ſa foy,
Je fais lever le Siege.



VIRGILIE.

Ô Dieux ! à quelle loy,
Voulez-vous…



CAMILLE.

Je voy bien ce qui vous inquiete :
Virgilie aura lieu d’eſtre peu ſatisfaite.
Mais ſur vos ſentimens Rome a bien d’autres droits
Vous le dites au moins, Madame, & je vous crois.
Rendez-luy le repos. Vous n’avez qu’une voye
Pour aller dans ſes murs répandre cette joye :
Mais elle eſt ſeure, & dés que vous l’aurez voulu,
La paix eſt reſoluë & le traité conclu.
C’eft, Madame, qu’il faut que vous & Virgilie,
(Car vous ſeules pouvez ſauver voſtre Patrie)
Par un heureux effort ſecondant mes ſouhaits,
Vous ſoyiez les liens de cette illuſtre paix.
Il faut que par vos mains nos diſcordes finiſſent ;
Que par un double Hymen nos deux Peuples s’uniſſent ;
Et que Coriolan devenant mon eſpoux,
Aufide ſoit le voſtre.



VIRGILIE.

Ô Ciel ! que dites-vous ?

Moy de Coriolan j’irois… helas ! Madame,
Vous ſçavez que je n’ay nul pouvoir ſur ſon ame ;
Qu’il ne m’eſcoute point : qu’apres tant d’amitié
Je n’ay pas receu meſme un regard de pitié.
Faut-il qu’à ſes meſpris ſans ceſſe je m’expoſe ?



CAMILLE.

Sur Virgilie au moins vous pouvez quelque choſe.
Allez la retrouver. Dites-luy qu’en ſes mains
Je mets abſolument le deſtin des Romains :
Que juſqu’à ce moment un ſcrupule de gloire
A ſur Coriolan retardé ma victoire :
Qu’il faut qu’en ma faveur elle renonce aux droits
Qu’un ſerment ſur ſon cœur luy donnoit autrefois :
Et qu’à quelqu’autre amant joignant ſa deſtinée ;
Elle nous laiſſe en paix conclure l’Hymenée.
En un mot, obtenez qu’elle prenne un eſpoux :
Rendez-vous à l’amour que mon frere a pour vous.
Rome eſt libre à ce prix.



VIRGILIE.

Quoy c’eſt à Virgilie
De fournir un pretexte à l’ingrat qui l’oublie ?
On veut que ſon exemple enhardiſſe la main
Qui luy porte en tremblant le poignard dans le ſein ?
En aurez-vous acquis un droit plus legitime,
Quand elle aura par force authoriſé le crime ?
Et que par vous reduite à ces extremitez,
Elle ira mandier un eſpoux.



CAMILLE.

Eſcoutez,
Madame ; je ne ſçai par quel genereux zele
Ne diſant rien pour vous, vous parlez tant pour elle ?
Rome ou Coriolan : l’un ou l’autre eſt à moy,
Qu’elle choiſiſſe. Vous moderez voſtre effroy :

Et devenant ſenſible à l’amour de mon frere,
Montrez à Virgilie un chemin pour me plaire.
Juſques-là qu’entre nous nos deſſeins ſoient ſecrets :
À Coriolan meſme : autrement, point de paix.
C’eſt à vous maintenant d’éviter ſa preſence,



SABINE.

Il vient, Madame,



VIRGILIE.

Helas !



CAMILLE.

Partez en diligence.



VIRGILIE.

Eh qu’au moins devant vous je luy diſe…



CAMILLE.

Partez.
Les Veſtales deſia ſçavent mes volontez ;
Madame, tout eſt preſt.



VIRGILIE.

Ô Ciel ! quelle eſt ma peine,
Où vay-je ?



CAMILLE.

On vous attend, Sabine, qu’on la meine.





Scène III



CORIOLAN, CAMILLE.


CAMILLE.


OU je me trompe fort, ou je lis dans vos yeux,
Seigneur, à quel deſſein vous venez en ces lieux.
Pour un ſexe innocent voſtre cœur s’intereſſe.



CORIOLAN.

Madame, je veux bien avoüer ma foibleſſe :
Il eſt vray, je n’ay veu qu’avec quelque douleur
Mes ordres obſervez avec tant de rigueur :
Les Romaines au moins devoient eſtre exceptées.



CAMILLE.

Soyez donc en repos, on les a reſpectées.
J’ay prevenu vos ſoins. On leur va de ma part
Porter en ce moment l’ordre de leur départ.
En eſt-ce aſſez ?



CORIOLAN.

Apres cet effort de clemence,
Madame, attendez tout de ma reconnoiſſance.
C’eſt à moy de haſter l’effet de vos bontez,
Je vous quitte : & j’y cours.



CAMILLE.

Non, Seigneur, arreſtez.
De grace enviſagez ce que vous allez faire.
C’eſt aigrir les ſoupçons d’un peuple temeraire,
Qui vous croira toûjours favorable aux Romains,
S’il vous voit luy ravir ſes captives des mains.

Je ſçauray ſans peril, ſi vous m’en voulez croire,
Avec leur liberté ménager voſtre gloire.
N’y prenez nulle part ; laiſſez-m’en tout le ſoin.
C’eſt à moy.



CORIOLAN.

Vos bontez, Madame, vont trop loin.
Mais auprés de l’objet que voſtre frere adore,
Je ne puis m’empeſcher de le ſervir encore ;
Je l’ay promis. Sans doute apres cette faveur
Valerie aura peine à défendre ſon cœur.
Un moment d’entretien…



CAMILLE.

N’en prenez point la peine,
C’en eſt fait. Je l’ay ſçeu rendre moins inhumaine :
Aufide par mes ſoins a vaincu ſes mépris :
Et bien-toſt… Mais, Seigneur, vous paroiſſez ſurpris ?



CORIOLAN.

Madame… dans ſon cœur Aufide a trouvé place ?
Se peut-il…



CAMILLE.

Avouez ce qui vous embarraſſe :
Vous vouliez par l’effet d’un zele genereux,
Que mon frere vous deuſt le ſuccez de ſes feux.
Il ne le doit qu’à moy : laiſſez-m’en donc la gloire :
Et ne me venez point troubler dans ma victoire.
Adieu, je vais haſter leur départ de ce pas ;
Mais laiſſez-moy de grace, & ne me ſuivez pas.





Scène IV



CORIOLAN, ALBIN.


CORIOLAN.


INgrate, je l’ay dit dés que ie vous ay veuë.
C’eſt pour m’aſſaſſiner que vous eſtes venuë.
Virgilie à mes yeux m’enleve donc ſa foy ?
Me prefere un rival ? m’inſulte ? je le voy.
Et ie le ſouffre ? Albin, la plainte eſt inutile.
Il faut s’aller ſaiſir des chemins de la ville,
L’arreſter au paſſage, empeſcher un départ,
Qui met & mon amour & ma gloire au hazard.
Va, cours…



ALBIN.

Eh croyez moins ce tranſport de courage,
Seigneur, & n’allez point perdre voſtre advantage.
Aſſez d’autres grands ſoins troublent voſtre repos.
L’amant aura ſon temps, triomphez en Heros :
Et rempliſſant les vœux de toute l’Italie…



CORIOLAN.

Quels vœux ! ſi leur ſuccez me couſte Virgilie ?
Quel triomphe ? crois-tu que la pompe d’un jour
Eſbloüiſſe des yeux éclairez par l’amour ?
Que de fraiſles lauriers qu’un vain peuple m’apreſte,
Puiſſent guérir mon cœur en couronnant ma teſte ?
C’eſt tarder trop lõg-temps. Nous la laiſſons partir,
Albin : mais ſans me voir peut-elle y conſentir ?

Eſloigné de ſon cœur croit-elle que ie vive ?
Suis-moy…



ALBIN.

Quoy, vous voulez la voir encor captive ?
La remettre au pouvoir…



CORIOLAN.

Non, ie veux ſeulement
Luy dire que ie vais expirer en l’aimant,
Mes ſoins pour l’attendrir peut-eſre auront des charmes,
Helas, ſans m’émouvoir j’ay veu couler ſes larmes !
J’ay ſur ſon triſte cœur par des coups inhumains,
Fait l’eſſai des rigueurs que j’apreſte aux Romains.
Elle eſt de ma fureur la premiere victime.
Courons à ſes genoux reparer noſtre crime.
Vien, cher Albin…







Scène V



CORIOLAN, AUFIDE, ALBIN.


CORIOLAN.


SEigneur, on m’enleve à mes yeux,
On m’arrache l’objet… que vous aimez le mieux !



AUFIDE.

Seigneur, on m’avoit dit…



CORIOLAN.

Camille la renvoye :
Pour vous la conſerver il n’eſt plus qu’une voye,
Qu’un moment.


AUFIDE.

Je croyois…



CORIOLAN.

Ah n’y conſentez pas.
Voyez Camille : moy je marche ſur ſes pas :
Et vais pour l’arreſter mettre tout en uſage.






AUFIDE.


QUe vois-je ? quelle ardeur paroiſt ſur ſon viſage ?
Je tremble, je fremis. Ô Ciel ! pourroit-il bien
Avoir pris de l’amour en ſecondant le mien ?
Je crains tout de ſon cœur ; des yeux de Valérie ;
De mon mal-heur. Non, non, ſon ame eſt trop unie
À l’objet qu’il aimoit avant qu’il fuſt à nous.
Mais aime-t-on jamais ſans devenir jaloux ?
Je le ſuis : à moy-meſme en vain je le déguiſe ;
Laiſſons-luy ſans obſtacle achever l’entrepriſe.
S’il aime, & que l’amour l’oblige à l’arreſter,
Il aura plus de peine à me la diſputer.
Appuyons nos deſſeins des avis de Camille.
Avis peut-eſtre faux ! appuy trop inutile !
Que ie crains, juſtes Dieux, en cet inſtant fatal,
De perdre une maiſtreſſe en trouvant un rival !



Fin du ſecond Acte.